Lucile ou la lecture de la Bible

Introduction

Première lettre

Lucile à l’Abbé Favien

Vous allez être étonné en recevant une lettre de moi. Vous le serez bien davantage quand vous l’aurez lue. Mais je ne vois que vous au monde à qui j’ose m’ouvrir sur un sujet qui m’occupe beaucoup depuis quelques semaines.

Pour la première fois de ma vie, je commence à m’apercevoir que je n’ai point de religion, et à désirer d’en avoir une. J’ai eu, comme tout le monde ou comme toutes les femmes du moins, un moment religieux, à cet âge où le cœur commence à sentir le besoin d’aimer, et se donne à Dieu faute d’autre attrait. Mais ce n’a été qu’un éclair. Bientôt les plaisirs, les petits succès que j’obtins dans le monde, plus tard l’affection que sut m’inspirer M. de Lassalle, enfin les devoirs de la vie, un mari, un ménage, des enfants, ont absorbé toute mon attention ; et si l’habitude que j’ai prise d’assister à la messe avec ma famille m’a rappelé de temps en temps qu’il y a un Dieu, je dois avouer que je ne songeais guère à lui hors de l’église. Mon mari, vous le savez, Monsieur l’Abbé, s’inquiète peu de ce que je fais sur l’article de la religion ; si j’ai été indifférente, il est tout à fait incrédule.

Vous ignorez vraisemblablement que je suis née protestante. C’est à peine si je m’en souviens moi-même. Je perdis ma mère en naissant, et mon père avant d’avoir accompli ma douzième année. Quand je me suis mariée, il ne me restait que des parents éloignés ; j’ai suivi sans résistance, sans parti pris, la religion de ma nouvelle famille, et mes enfants y sont élevés. Mais enfin, je vous le confesse avec quelque honte, je ne m’approche jamais de la communion.

Une circonstance qui vous paraîtra presque puérile est venue me faire penser à tout cela. Le jour de la Toussaint le temps était superbe ; nous allâmes nous promener et nous passâmes sous les murs du cimetière. Notre conversation perdit un moment sa frivolité ordinaire ; il fut question pour quelques minutes de mort et d’enterrement. Et moi, me dis-je alors, si je mourais, où serais-je enterrée ? Protestante d’origine, catholique par circonstance, mais au fond ne tenant à rien et ne communiant nulle part, à laquelle des deux Eglises mon corps appartiendrait-il ? Vous penserez de moi ce que vous voudrez, Monsieur l’Abbé ; mais enfin ce doute m’a tracassée, m’a poursuivie, et m’a suggéré les premières réflexions un peu sérieuses que j’aie jamais faites sur la religion. J’avais commencé par ne m’inquiéter que pour le corps et j’ai fini par m’inquiéter pour l’âme ; j’ai voulu savoir enfin ce que je suis.

Ou plutôt, j’ai voulu être enfin catholique en réalité. Je ne vois nulle raison pour retourner au culte de mes pères. Quand les choses seraient égales entre les deux communions, je trouverais plus facile de rester ce que je suis, ce qu’on me croit du moins. Je puis devenir catholique sans bruit ; je ne puis me déclarer protestante sans faire un éclat. Je répugne d’ailleurs à me séparer de mon mari et de mes enfants, et je ferais tout au monde plutôt que de risquer une division dans ma famille. Mais des motifs plus graves m’attachent à la religion catholique. Ne prenez pas ceci pour un compliment : je parlerais de même si j’écrivais à un ministre. Malgré le préjugé de naissance, je ne puis m’empêcher de reconnaître à votre religion un certain air d’autorité que n’a pas l’autre : son étendue, son bel ordre, son antiquité, jusqu’à la pompe de ses cérémonies et à la beauté de ses édifices, tout m’attire vers elle. J’éprouve cependant le besoin de mieux connaître une loi que je veux achever d’embrasser ; et en attendant d’autres lumières, je me suis mise à étudier le Manuel du Chrétien, dont j’avais fait usage à l’église, sans presque songer à ce que j’y lisais. Une chose surtout m’a frappée dans ce livre, ce sont les morceaux des saintes Écritures que j’y vois cités ; soit parce que la Bible est le fondement commun de l’une et de l’autre religion, et que je ne puis manquer en la lisant ni à la foi catholique ni à la foi protestante, soit à cause d’un cachet particulier que je trouve à cette partie du Manuel et qui la distingue de toutes les autres. J’ai lu le reste avec plaisir, avec édification ; mais les Évangiles et les Épîtres, je les relis sans pouvoir m’en lasser, et ils laissent dans mon esprit une double impression dont j’ai peine à me rendre compte à moi-même, et qu’il faut, Monsieur, que vous m’aidiez à démêler.

D’un côté, comme je viens de vous le dire, ce que j’ai lu de la Bible dans le Manuel me paraît avoir un ton de candeur et d’autorité qui me dispose à croire qu’elle a été écrite par une inspiration divine. Mais j’y vois d’un autre côté, je vous l’avoue, des choses si étranges, si opposées à toutes les idées reçues, que j’ai peine à me persuader qu’elles soient vraies et que Dieu ait parlé de la sorte. Tenez, Monsieur l’Abbé, s’il faut tout vous dire, j’ai peine à me persuader que Dieu ait parlé aux hommes en aucune manière. Une révélation, des prophètes, des miracles…excusez ma franchise, mais il ne me paraît guère croyable que les choses se soient ainsi passées, et bien que je sois loin de goûter les discours de mon mari là-dessus, ses raisons me touchent quelquefois plus que je ne voudrais. Qu’en dites-vous, Monsieur ? Ces histoires merveilleuses sont-elles bien réelles ? Vous les croyez, je n’en puis douter, je connais trop la droiture de votre caractère. Un homme comme vous ne se rend pas sans preuves ; quelles sont donc ces preuves ? En avez-vous à me donner qui puissent satisfaire complètement mon esprit ? Il n’est pas des plus ouverts à la foi, vous le voyez bien, mais il n’est pas non plus fermé à la lumière. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas pour faire les choses à demi ; et une fois entrée dans cet examen, j’en veux avoir le cœur net.

Vous soupçonnerez bien pourquoi je ne m’adresse pas au curé de la paroisse. M. Alexis est un homme de bien ; mais c’est une de ces jeunes têtes dont on remplit aujourd’hui les églises et qui ne savent que leur séminaire. J’ai besoin d’un homme qui m’inspire plus de confiance et sur la discrétion duquel je puisse compter. Si vous prenez la peine de me répondre, n’oubliez pas, je vous en prie, que je n’ai ni un grand esprit ni beaucoup de savoir ; parlez-moi tout simplement et ne me donnez que des raisons qui soient à ma portée.

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