Saint Paul

I
Saint Paul, son œuvre

J’ai travaillé plus qu’eux tous.

(1 Corinthiens 15.10)

Mes frères,

Régénérer la société chrétienne, par l’Église chrétienne restaurée, tel est l’objet que se propose aujourd’hui le vrai disciple, et plus spécialement le vrai ministre de Jésus-Christ.

Tout l’annonce, et chacun le pressent : le temps approche où l’Église chrétienne sera rendue à cette grande mission, qu’elle a tant oubliée dans le désordre et la crise de la situation présente. Il approche, mais est-il venu ? J’ai peine à me le persuader : s’il était venu, les gens de bien seraient moins partagés d’opinion pour reconstituer l’Église sur des bases à la fois assez fermes et assez étendues.

Mais, en attendant qu’il vienne, nous avons à le hâter par une œuvre analogue ; bien que distincte : par une œuvre spirituelle, qui doit précéder l’œuvre ecclésiastique ; par une œuvre dont je vous ai plus d’une fois entretenus, et dont je vous entretiendrai plus d’une fois encore, s’il plaît à Dieu, parce qu’elle est parmi les préoccupations dominantes de mon ministère.

Il faut qu’il se forme « un peuple particulier de Jésus-Christ Tite 2.14 » recueilli de toutes les communions chrétiennes, au nom de ce qu’il y a de plus vital dans la foi chrétienne et dans la vie chrétienne, et qui, marchant, par la grâce de Christ, dans l’amour de Christ, sur les pas de Christ, « aille de lieu en lieu faisant le bien Actes 10.38, » et réhabilite l’Évangile compromis dans l’esprit des hommes, en montrant comme à l’œil ce qu’il est et de quoi il est capable.

Pour se former, ce peuple bienfaiteur a besoin d’un type sur lequel il puisse se régler. La seule peinture de la vie chrétienne dans l’Évangile ne suffit pas : du vouloir au faire la distance est si grande, et en nous et autour de nous, que la théorie la mieux établie nous inspire je ne sais quelle défiance involontaire, si la pratique ne lui vient en aide. Plus même la morale évangélique est sainte, plus nous avons besoin, pour la croire réalisable, de la voir réalisée dans un homme vivant, ou tout au moins dans un homme qui a vécu.

Le type désiré ne l’avons-nous pas en « Jésus-Christ homme, » cette loi vivante, en qui l’idéal se confond avec le réel ? Sans doute, et son exemple, seul parfait, est aussi, vous le savez bien, celui auquel j’en appelle dans tous mes discours. Mais la perfection même de ce modèle, tout en lui donnant un prix unique, nous invite à en chercher quelque autre moins élevé au-dessus de notre portée, par où il sera, tout ensemble, et plus accessible à notre imitation et plus humiliant pour notre infidélité. Eh bien ! ce type de second ordre, éminent sans être parfait, je viens vous le présenter dans la personne d’un apôtre qui s’est acquis le droit de se proposer pour exemple, par sa fidélité à suivre l’exemple du Maître : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ 1 Corinthiens 11.1. »

Saint Paul n’est pas le seul modèle que j’aurais pu choisir dans l’histoire évangélique ; mais il est, à mon sens, le plus accompli. D’ailleurs, la question de supériorité personnelle écartée, j’ai deux autres raisons pour lui donner la préférence : Saint Paul est de tous les apôtres, et celui dont l’histoire nous est la mieux connue, et celui qui nous intéresse le plus directement, ayant été établi de Dieu apôtre des gentils, c’est-à-dire notre apôtre à nous, issus de ces gentils. Au reste, ne craignez pas de ma part un panégyrique, où le saint du jour usurpe la place réservée à son Maître et au nôtre. Outre que l’imperfection du tableau ne m’est pas moins nécessaire que sa beauté pour le dessein que je me propose, ce serait mal entrer dans l’esprit de saint Paul que de lui rendre ce qui n’appartient qu’au Seigneur. Si je pouvais m’oublier jusque-là, je croirais voir son image se jeter au-devant de moi, et me crier, comme il fit autrefois aux habitants de Lystre : « O hommes, pourquoi faites-vous ces choses ? Nous sommes aussi des hommes, sujets aux mêmes infirmités que vous Actes 14.15. » Etre vrai, c’est toute la grâce que je demande à Dieu ; sachant bien qu’il y a dans notre apôtre assez de sainteté pour le placer bien au-dessus de nous, avec assez d’infirmité pour le maintenir bien au-dessous du « Seigneur de gloire. »

Si l’on me demandait quel me paraît être, entre tous les hommes, le plus grand bienfaiteur de notre espèce, je nommerais sans hésitation l’apôtre Paul. Son nom est pour moi le type de l’action humaine la plus étendue à la fois et la plus utile dont l’histoire ait gardé le souvenir.

Nul ne contestera, croyant ou non, que la révolution opérée par Jésus-Christ ne soit la plus grande et la plus salutaire qui ait été accomplie dans le monde. J’en ai pour garant un témoignage encore plus sûr que celui des historiens, le témoignage de tous les peuples civilisés. Ils ont si bien senti que Jésus-Christ est la clef de voûte de l’humanité et le centre de toute son histoire, qu’ils ont compté leurs années à partir de lui : nous sommes en 1851, pourquoi ? parce qu’il y a mil huit cent cinquante et un ans que Jésus-Christ est venu. Bien plus : on calcule de la sorte pour les temps mêmes qui ont précédé sa venue, malgré l’inconvénient de compter à reculons. Avant comme après, la place d’un fait ou d’un homme est marquée dans l’histoire par la distance qui le sépare de Jésus-Christ. Ne nous amusons pas à prouver l’évidence : l’établissement du christianisme dans le monde est l’événement des événements.

L’auteur de cette révolution a été plus qu’un homme ; mais il a employé comme instruments de simples hommes, les apôtres, qui sont devenus, sous lui, les organes du mouvement à la fois le plus vaste et le plus fécond qui ait agité le genre humain. Ce germe spirituel qu’ils ont déposé de lieu en lieu dans le sein de notre pauvre terre, en a changé la face : l’affranchissement des esclaves, l’émancipation de la femme, l’élévation de la vie domestique, l’amélioration des lois, l’adoucissement des mœurs, la diffusion des lumières, le progrès, je devrais dire la création de la bienfaisance, que sais-je ? le monde renaissant à une vie nouvelle, tel est le fruit que nous recueillons tous les jours, sans nous souvenir, ingrats que nous sommes, des mains fidèles par lesquelles Dieu l’a semé pour nous.

Il y a apôtre et apôtre. Entre ses douze apôtres, accrus d’un treizième par la conversion de Paul, Jésus-Christ a partagé les deux grandes tâches dont se composait la régénération du monde : l’évangélisation des juifs, et celle des gentils. Les juifs n’étaient qu’une seule nation, petite et méprisée ; les gentils occupaient le reste du globe, et comptaient dans leurs rangs les peuples les plus glorieux de la terre. Vous auriez, n’est-il pas vrai, réservé le plus grand nombre des apôtres pour la plus grande des deux œuvres à accomplir ? mais les voies de Dieu ne sont pas nos voies. Sauf la pénétration inévitable de chacune des deux œuvres par l’autre, et les commencements de l’une et de l’autre promis à Simon-Pierre, Dieu laisse aux juifs les douze premiers apôtres, et n’en donne aux gentils qu’un seul, qu’il forme tout exprès pour eux, et qui sera appelé l’apôtre des gentils, ou seulement l’Apôtre, ce nom seul le désignant assez clairement chez les enfants des gentils Galates 2.7-8. A cette vocation toute spéciale qui fait de Paul un apôtre à part, correspond chez lui je ne sais quelle attention jalouse à dégager son travail d’avec celui d’autrui Romains 15.20-21. Atlas spirituel, Paul porte à lui seul le monde païen sur ses épaules. Cet empire romain qu’un peuple entier, et le plus puissant de la terre, a mis sept siècles à former, ce seul homme met un quart de siècle à le renouveler. C’est son œuvre, son œuvre spéciale, j’allais dire son œuvre exclusive : tant les travaux d’un saint Pierre à Césarée ou à Antioche, d’un saint Jean à Ephèse ou à Patmos, pour ne rien dire de ceux des apôtres de second plan, Barnabas, Timothée, Tite et tant d’autres, s’effacent devant les siens ! Il s’est acquis le droit de dire, dans un esprit d’humilité et d’actions de grâces, en se comparant avec tous les autres apôtres réunis : « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis ; et sa grâce envers moi n’a point été vaine, mais j’ai travaillé beaucoup plus qu’eux tous, toutefois non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi 1 Corinthiens 15.10. » Le plus grand des apôtres, que Jésus-Christ a faits les plus grands des hommes, tel est saint Paul.

Mais laissons cette appréciation relative : prenons le travail de notre apôtre en lui-même, et rendons-nous compte, si nous le pouvons, du bien qu’il a fait sur la terre.

Ne pensez pas toutefois que je veuille suivre avec vous notre apôtre dans tous les travaux qu’il a accomplis, durant les trente ans environ qu’a duré son apostolatc. Le suivre, voyageant ainsi qu’il a fait par tout le monde, et dans un temps où les voyages étaient si lents, si difficiles, si périlleux ; le suivre, préludant à la vie missionnaire par quatre ou cinq années passées dans la retraite d’Arabie, dans l’évangélisation de Damas, dans la fuite de Damas à Jérusalem, et de Jérusalem à Tarse, et dans la conduite de ce nouveau peuple d’Antioche, chez lequel s’inaugure le nouveau nom de chrétien ; le suivre, à la voix du Saint-Esprit qui l’appelle, parcourant le vaste empire romain, rasant le sol à n’en juger que par l’étendue de sa course, le creusant profondément à en croire la trace qu’elle laisse après elle, et semant la terre, chemin faisant, d’une traînée d’églises naissantes, de Jérusalem à Rome (si ce n’est au delà), et de Rome à Jérusalem ; le suivre, dans sa première mission, traversant l’île de Chypre de Salamine à Paphos, convertissant le proconsul et fermant la bouche au faux prophète, de là courant en Pisidie, à Antioche, à Iconie, à Lystre, à Derbe, à Perge, à Attalie, allant des juifs aux gentils et souvent repoussé des uns et des autres ; tour à tour adoré comme un dieu par un peuple en délire et lapidé par ce même peuple en furie, et n’en repassant pas moins par toutes les églises pour leur donner des pasteurs ; le suivre, dans sa seconde mission, après de nouveaux travaux dans Antioche et dans Jérusalem, reprenant sa course, et cette, fois passant le détroit, remplissant notre Europe du nom du Dieu inconnu, et fondant les églises de Philippes, de Thessalonique, de Bérée, d’Athènes, de Corinthe, je ne les nomme pas toutes ; le suivre, dans sa troisième mission, embrassant et l’Europe et l’Asie dans son immense tournée d’inspection : la Galatie (nous comptons ici par provinces), la Phrygie, Ephèse, c’est-à-dire tout l’occident de l’Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce ; et au retour, Troas, avec cette résurrection d’un mort, Milet, avec cet inimitable discours d’adieu, Chypre, Tyr, Ptolémaïs, Césarée, Jérusalem enfin, où l’attendaient la rage des Juifs et les fers des Romains ; le suivre, dans sa quatrième mission, apôtre-prisonnier, mais prisonnier-apôtre, porté au travers des tempêtes sur un navire qui n’eut eu qu’à l’écouter pour ne pas se perdre, dispensant à ses compagnons de péril la vie présente avec la vie éternelle, payant, pauvre naufragé, l’hospitalité de Malte par la création d’une église, et n’arrivant enfin à Rome que pour y porter l’Évangile jusque dans la maison de César ; le suivre, dans ses dernières excursions (où le livre des Actes ne le suit plus, et où nous en sommes réduits à quelques données disséminées dans ses dernières épîtres), jusqu’à sa seconde captivité de Rome, et à ces mots tout pleins de son prochain martyre : « Je m’en vais maintenant être mis pour l’aspersion du sacrifice, et le temps de mon départ est proche 2 Timothée 4.6 » ; le suivre de la sorte — quand j’en aurais le temps, quand j’en aurais le courage, ce serait mal rendre justice à mon sujet. Eh ! comment transporter dans la parole humaine tout ce qu’il y a de mouvement et d’action dans cette vie, dont le héros fatigue l’historien ? Comment y transporter aussi ces combats, ces joies, ces douleurs, ces prières et tout ce travail du dedans, sans lequel celui du dehors ne nous offrirait qu’un corps privé d’âme ? Parole pour parole, j’aimerais bien mieux citer l’Apôtre lui-même et résumer, avec lui, ou son travail extérieur dans ce naïf témoignage qu’il se rend en écrivant aux Romains, quand il n’en était encore qu’à la moitié de sa course : « Je n’oserais rien dire que Christ n’ait fait par moi pour amener les gentils à l’obéissance, en parole et en œuvre, par la vertu des prodiges et des miracles, par la puissance de l’Esprit de Dieu, tellement que depuis Jérusalem et les lieux d’alentour jusque dans l’Illyrie, j’ai tout rempli de l’Évangile de Christ Romains 15.18-19 ; » ou son travail intérieur dans cet appel qu’il adresse à la conscience des Corinthiens, après une énumération succincte de tout ce qu’il a souffert pour le nom du Seigneur : « Outre les choses du dehors, ce qui m’assiège tous les jours, c’est le souci que j’ai de toutes les églises. Qui est affaibli, que je ne sois aussi affaibli ? qui est scandalisé, que je ne sois aussi brûlé 2 Corinthiens 11.28-29 ? » La vie missionnaire de saint Paul est de ces tableaux trop grandioses pour qu’on ose essayer de les peindre de face : c’est de profil qu’il faut les prendre. Contentons-nous donc d’apprécier son œuvre indirectement, et mesurons-la par ses résultats.

c – La chronologie la plus sûre place la conversion de saint Paul entre l’an 30 et l’an 40, et sa mort entre l’an 60 et l’an 70. (Neander, etc.)

Je prends devant moi la carte de l’empire romain. J’y aperçois ces cités fameuses, centres du pouvoir et de la civilisation dans l’Orient et dans l’Occident, Antioche, Tarse, Ephèse, Thessalonique, Athènes, Corinthe, Rome et tant d’autres. Puis, je me pose cette question : Dans ces villes, et dans les contrées qu’elles représentaient, quel était l’état moral et religieux des populations, avant que la mission de Paul eût commencé ? quel était-il, quand elle se termina par son martyre ? Pour rendre la question plus précise, restreignons-la à une seule de ces cités : Ephèse nous servira d’exemple pour toutes.

Une aveugle et puérile superstition avait envahi Ephèse, placée qu’elle était sous la protection d’une divinité mensongère, la fière et vindicative Diane. Son temple, célèbre dans tout le monde par la richesse de ses ornements, par l’éclat de son architecture et par la beauté de ses statues, rassemblait dans son sein tous les genres d’idolâtrie, comme pour séduire plus sûrement tous les esprits : celle des images, celle de l’or, celle de l’art antique. Une corruption de mœurs inconnue de notre génération, toute corrompue qu’elle est, avait suivi cette doctrine d’erreur, où elle trouvait à la fois sa justification et son aliment. Quelques hommes supérieurs échappaient seuls à l’entraînement universel : mais c’était pour se jeter la plupart, après avoir épuisé toutes les ressources du génie et de l’étude, dans un scepticisme désolant et désespéré, terme fatal de toute la sagesse des sages. Ou bien, s’ils se rattachaient à l’un ou à l’autre des deux systèmes philosophiques qui se piquaient de répondre aux besoins élevés de la nature humaine, l’un, le stoïcisme, les enivrait par l’orgueil de l’esprit et par une impie déification d’eux-mêmes ; l’autre, le platonisme, les égarait dans un spiritualisme sentimental, qui, loin d’attaquer de front le fanatisme vulgaire, le consacrait sous couleur de l’épurer. Que restait-il alors à l’esprit humain, vide de lumière et de foi, aspirant à la vérité, mais enfoncé dans la matière, que d’appeler à son secours les folies des arts magiques, tentative chimérique pour combler l’abîme qui sépare le monde visible de l’invisible, s’ils ne sont pas un pacte immoral avec l’Esprit de ténèbres contre l’Esprit de Dieu ? Qu’on ajoute à tout cela une portion de la ville esclave de l’autre, le pauvre plus écrasé qu’on ne l’a jamais vu dans les temps modernes, la femme abaissée et toute la vie domestique avec elle, le désordre passé en maxime Romains 1.32 ; et qu’on se figure, si on le peut, tout ce qu’un tel état de choses engendre d’effroyable confusion dans les idées et dans les mœurs. On n’aura plus devant soi qu’un monde qui s’en va en dissolution, sans savoir où se prendre pour arrêter le travail de sa décomposition morale ; tandis que les généreuses, mais vagues aspirations de quelques esprits, de quelques cœurs, peut-être de quelques consciences d’élite, se perdent et s’évanouissent comme un vain son dans les airs. Ce spectacle humiliant et lugubre est celui que présente, aux yeux de l’observateur impartial et judicieuxd, la superbe Ephèse (pour ne parler ici ni d’Antioche, ni d’Athènes, ni de Rome, ni de toutes les autres capitales du monde civilisé), tant que la doctrine de Jésus-Christ n’a pas franchi les étroites limites de la Judée.

dNeander, Histoire de la religion et de l’Église, durant les trois premiers siècles, Introduction.

Transportons-nous à trente ans de là. Trente ans, c’est bien peu pour une réforme spirituelle. Les trente ans qui viennent de s’écouler en France compteront dans l’histoire parmi les générations qui ont le plus remué les sentiments et les idées ; et cependant, avec tant d’inventions admirables, tant de découvertes surprenantes, tant de nouveautés fabuleuses, qu’avons-nous gagné durant ces trente années pour la religion et pour la morale, qui n’ont d’autre innovation à poursuivre que de revenir aux anciennes maximes de l’Évangile ? Quelque chose, je le reconnais : une attention plus sérieuse apportée aux choses de Dieu, oui ; un petit peuple appelé à la connaissance de Jésus-Christ, et le glorifiant par une vie nouvelle, oui encore ; mais des symptômes d’une réforme étendue et profonde, aucun. Il n’en est pas de même pour Ephèse des trente années, je pourrais dire des vingt années qui précèdent l’an 65 de notre èree.

e – L’Église d’Ephèse s’est fondée vers l’an 45, sur la fin de la seconde mission de saint Paul (Actes ch. 18).

Nous voici à Ephèse en l’an 65. Cinq ans à peine nous séparent du jour où la destruction du temple de Jérusalem et de la nationalité juive doit achever de livrer aux gentils le royaume de Dieu. Il y a vingt ans environ, un événement à la fois très petit et très grand s’est accompli dans notre ville : une église chrétienne y a pris naissance, dégagée du sein du paganisme, comme une île du sein de la mer. Ce n’est point une église exceptionnelle, comme sa sœur aînée de Jérusalem : elle n’a, pas adopté, que nous sachions, ce saint partage d’une charité presque trop céleste pour la terre ; mais c’est pourtant une église vivante, qui, dans la mesure de sa foi et de son amour, réalise et révèle au monde l’esprit de Jésus-Christ. Elle ne compte pas non plus ses nouveaux disciples par milliers dans un jour ; mais elle est pourtant assez nombreuse pour réclamer les services de plusieurs pasteurs Actes 20.17, 37. Au reste, ce n’est pas le nombre qui décide ici de l’influence, c’est la fidélité. Jésus-Christ est seul, et cependant, il fixe sur lui l’attention d’abord de tout un peuple, puis de tous les peuples de la terre : ainsi fera, petite ou grande, toute église qui, avec son nom, hérite de son esprit. Telle est l’église d’Ephèse. Comme symptômes de son action, je pourrais citer la parole divine transportée de la synagogue dans une école de philosophie, et se répandant de là dans toute la contrée environnante ; la puissance de cette parole déclarée par ces pécheurs « venant confesser librement ce qu’ils ont fait, » et par ces traités de magie brûlés sur la place publique, « pour une valeur de cinquante mille pièces d’argent ; » enfin, ces fabricants de temples de Diane craignant pour leur déesse la perte de sa gloire, et pour eux-mêmes celle de leur commerce Actes 19. Mais laissons tout cela, pour nous arrêter à la seule présence, à la seule existence d’une église chrétienne dans Ephèse. Elle est là, celte église, sous les yeux des Ephésiens : cela suffit.

Désormais, ni la vérité et la sainteté ne peuvent plus passer pour des chimères, ni la superstition, l’incrédulité, l’intempérance, pour des nécessités déplorables de la condition humaine. Quiconque, à côté de l’église chrétienne d’Ephèse, soupire après le bien et le vrai, a trouvé de quoi se contenter. Quiconque, à côté d’elle, se livre encore à l’erreur et au mal, est convaincu de mensonge et d’égarement volontaire. Il y a une ressource tout ouverte aux uns 1 Corinthiens 14.24-25 ; il y aune condamnation toute préparée pour les autres Éphésiens 5.11-13. Il ne faut plus, chez les témoins de ce phénomène moral, que ce cœur droit que Jésus-Christ lui-même a besoin de trouver dans l’homme pour faire en lui son œuvre Luc 16.31. Il est venu, il est là dans l’église nouvelle, ce germe qui n’a plus qu’à croître pour donner à la population d’Ephèse le fruit précieux qu’elle réclame, sans le connaître. Qu’il croisse, et voici la vie de l’Esprit, « et cette vie abondante Jean 10.10 », qui va succéder à la sève luxuriante, mais égarée et perdue, d’une vie toute prodiguée à la chair. Qu’il croisse, et voici une charité divine, une fraternité inconnue, une bienfaisance publique et particulière sans nom dans l’antiquité, qui va prendre la place d’un égoïsme sans frein, comme sans pudeur. Qu’il croisse, et voici l’aurore d’une affection domestique entre époux, entre parents et enfants, entre maîtres et serviteurs, qui va faire de la famille le berceau, l’école et l’église d’un peuple régénéré. Qu’il croisse, et c’en est assez pour que s’élève dans Ephèse sur les ruines de l’ancien monde, un monde nouveau, où l’homme, en trouvant « le Dieu vivant et vrai, » se retrouve lui-même. Je n’ai parlé que d’Ephèse. Mais la même lumière est allumée dans Antioche, dans Tarse, dans Thessalonique, dans Athènes, dans Corinthe, dans Rome, dans une multitude d’autres villes de moindre importance. Donnez à ces foyers épars le temps de communiquer entre eux ; et la flamme céleste, se répandant de proche en proche, couvrira enfin l’empire romain, en attendant qu’elle s’étende au reste de la terre.

J’ai l’air de faire de la prophétie, et c’est de l’histoire que je fais. Oui, la suite a justifié ces heureuses prévisions, dans l’exacte proportion de la fidélité de l’Église. Parce qu’elle se relâche peu à peu dans la foi et dans la vie, elle n’accomplit qu’imparfaitement cette grande mission ; mais parce qu’elle a pourtant quelque chose de Jésus-Christ, elle l’accomplit dans une certaine mesure ; et certes, malgré tout ce qui manque à notre société moderne, il faudrait être bien aveuglé, bien injuste, bien ingrat, pour ne pas reconnaître sa supériorité sur la société contemporaine de Jésus-Christ. La moitié du genre humain dans la servitude ; la femme méconnue, avilie ; le sanctuaire domestique profané par le culte du péché ; le matérialisme accepté par l’esprit humain comme son terme, et presque comme son repos ; les gladiateurs s’entr’égorgeant, pour le divertissement des dames romaines ; les rois étrangers traînés dans les fers, derrière le char de leur vainqueur triomphant — nous n’avons pourtant pas toutes ces horreurs. Oui, durant la génération qui s’est écoulée de l’an 35 à l’an 65, l’empire romain a été semé d’une semence de vie éternelle, qui contient en germe toute une révolution, non seulement morale, mais domestique, civile, politique, matérielle même, pour peu que le monde soit fidèle à cultiver cette semence venue du ciel, mais acclimatée dans l’humanité.

Eh bien ! cette semence salutaire, dont le champ est le monde païen, qui en a été le semeur ? Allez demander à Ephèse qui lui a donné une église chrétienne ; Ephèse répondra tout d’une voix : l’apôtre Paul. Tarse : l’apôtre Paul. Thessalonique : l’apôtre Paul. Athènes : l’apôtre Paul. Corinthe : l’apôtre Paul. Cette énumération vous fatigue ? abrégeons. Salamine, Paphos, Antioche de Pisidie, Iconie, Lystre, Derbe, Perge, Troas, Philippes, Bérée, Cenchrée ; la Galatie, la Phrygie, la Mysie, la Pamphylie, la Cilicie, et bien d’autres : l’apôtre Paul. Et quant à ces deux grandes capitales, l’une de l’orient grec, l’autre de l’occident romain, Antioche et Rome, si elles ne peuvent vous dire que c’est l’apôtre Paul qui a fondé leurs églises, elles vous diront qu’il les a tellement affermies par sa parole qu’elles le considèrent comme les ayant plus fondées que leurs fondateurs eux-mêmes ; l’une, qu’il a tant de fois exhortée selon le Seigneur, l’autre, qu’il a visitée deux fois, après l’avoir nourrie par cette lettre divine que saint Chrysostome a surnommée « la clef d’or des Écrituresf. »

f – L’église de Rome a vraisemblablement été fondée par des disciples de saint Paul.

Chose étonnante, que ce que peut faire un homme, un petit homme ! La merveilleuse activité de notre apôtre lui prête une sorte de toute-présence dans tout l’empire romain, sur la vaste étendue duquel le nom de Paul projette partout son ombre immense. Que sommes-nous, missionnaires ou prédicateurs de notre époque, devant un tel homme ? (car c’est un homme, un simple homme, on a besoin vraiment de faire effort pour ne pas l’oublier.) Son histoire ne nous paraîtrait-elle pas incroyable, si elle nous était rapportée partout ailleurs que dans les Écritures divines ? Ne dirait-on pas de quelqu’un de ces géants de la fable, aux aventures desquels la réalité a fourni à peine son humble contingent, ou son modeste point de départ ? Que sont-elles devenues, ces grandes figures du siècle premier ? La race en est-elle à jamais éteinte, le moule brisé, la tradition perdue, comme de ces animaux d’un autre âge qui ne révèlent plus leur passage sur notre terre que par des fragments de leurs os desséchés ? Mais non : tel que Paul apparaît à notre génération amollie, tel devait apparaître un Moïse ou un Samuel à la génération plus qu’amollie où Saul de Tarse prit le jour ; et tel à peu près nous apparaît encore aujourd’hui un Luther ou un Calvin. Prophètes, apôtres, réformateurs, séparés par tant de siècles, ils se sont tous trouvés, ces grands hommes de Dieu, au moment où Dieu en a eu besoin ; et il s’en retrouverait encore aujourd’hui, si la foi de leur cœur renaissait en quelqu’un de leurs descendants, selon ce mot admirable de Luther : « Si j’avais la foi d’Abraham, je serais Abraham. »

Quoi qu’il en soit, possible ou non en d’autres temps, la voici fournie par saint Paul, cette prodigieuse carrière. Vous ne sauriez mieux la mesurer qu’en vous demandant ce qu’il y aurait de changé dans l’histoire de ce monde, si cet homme seul n’était pas né. Vous ou moi de moins dans le monde, et l’effet en serait à peine senti au delà du cercle de quelques amis, d’un public restreint, tout au plus d’une génération ou deux. Mais saint Paul de moins : qui peut en calculer les suites immenses, dans les maximes, dans les mœurs, dans la littérature, dans l’histoire, dans tout le développement de la race humaine, à commencer par notre vieille Europe, qui peut s’appliquer tout entière ce qu’il écrivait aux chrétiens de Thessalonique : « Quelle est notre espérance, ou notre joie, ou notre couronne de gloire ? Certes, vous êtes notre gloire et notre joie 1 Thessaloniciens 2.19-20. » Saint Paul de moins : prenez garde, écartez-vous, ou craignez d’être ensevelis sous les ruines de tout l’édifice social de dix-huit siècles, croulant sur ses fondements. Saint Paul de moins : effacez donc toutes ces églises qui sont nées par centaines sur ses pas ; relevez ces temples et ces idoles qu’il a abattus, non pas de ses mains, ce n’est pas sa manière, mais par la seule vertu de sa parole ; supprimez ces germes féconds de régénération pour l’individu, de renouvellement pour la famille, de révolution pour la société, qu’il a plantés de lieu en lieu ; replongez, replongez l’Europe, l’empire romain, dans la barbarie d’une civilisation « sans Dieu et sans espérance »… Mais vraiment de qui parlé-je ? du Fils de Dieu ? non, je ne parle que de son humble messager, mais d’un messager que sa grâce anime, et qui nous a montré, dans un corps chétif et avec une parole débile, ce que peut un homme, un simple homme, quand il ne veut que ce que veut celui qui peut ce qu’il veut.

Convenons-en cependant, il manque quelque chose à la mesure ainsi prise du travail de saint Paul ; il y manque le point de comparaison, le rapport à nous-mêmes et à notre expérience personnelle. Nous nous en rapprocherons davantage en contemplant le travail de notre apôtre dans cette œuvre qui subsiste encore aujourd’hui, et dont chaque jour nous subissons directement l’influence : dans l’œuvre de sa parole écrite.

La précaution prise par saint Pierre : « J’aurai soin que vous puissiez encore après mon départ, vous remettre continuellement ces choses en souvenir 2 Pierre 1.15, » Paul l’a prise également, et plus largement que n’a fait saint Pierre, ni aucun autre apôtre. Là encore il est en droit de dire : « J’ai travaillé plus qu’eux tous. » Les deux tiers des lettres apostoliques portent le nom de notre apôtre.

On s’étonnera peut-être de la place que je donne à la correspondance de saint Paul, dans son travail apostolique. Quatorze lettres, dont la plus longue ne dépasse pas seize chapitres, est-ce donc là un si grand travail ? et pour grand qu’il fût, n’est-ce pas à l’inspiration divine qu’on en doit faire honneur, plutôt qu’à l’activité de l’homme ? Mais une telle surprise serait irréfléchie ; ou bien elle supposerait des notions étroites, soit de l’action de l’homme, soit de celle de Dieu.

Le travail d’un écrivain ne se mesure pas au nombre des pages qu’il a écrites. Un grand acteur tragique des temps modernes a dit quelque part (pardonnez-moi ce rapprochement, j’en ai besoin pour éclaircir ma pensée) : « On me sait gré de réveiller dans l’esprit une foule d’idées par un mot, fort simple en apparence ; il semble que mon intonation soit la page d’un livre : c’est qu’en effet cette intonation est le résultat d’un livre de réflexions. » Pensée profonde, parce qu’elle est vraie, et qui, pour être empruntée à un ordre de faits tombé dans un juste discrédit, n’en jette pas moins de jour sur beaucoup de choses qui échappent au vulgaire ; car toutes les grandeurs humaines se touchent par certains points. Il en est de tel coup de pinceau de Raphaël, de tel coup de ciseau de Michel-Ange, comme de telle intonation d’un Rosciusg : il ne prend qu’un instant à donner, mais il a pris des années à préparer. Ne parlons que de l’art d’écrire, celui qui se rapproche le plus du travail que je fais remarquer chez notre apôtre. Chacun de ces mots féconds que vous admirez dans un grand écrivain est le fruit d’une longue série de réflexions et d’expériences, qu’il a fallu, par un double effort, d’abord recueillir de toutes parts, et puis concentrer dans un résumé substantiel. Vous dites en le lisant : ce n’est qu’une ligne ; mais c’est que vous ne voyez pas sous cette ligne la multitude infinie d’essais et de ratures qui l’ont précédée. Je ne parle pas des essais et des ratures qui se font sur le papier, quoiqu’il soit juste aussi d’en tenir compte ; je parle des essais et des ratures qui se font dans l’homme intérieur, dans l’esprit, dans le cœur, dans la conscience, par les méditations, par les lectures, par les veilles, par les épreuves, par les deuils, par le sang, par les larmes. Que si ce grand écrivain est un grand apôtre, c’est-à-dire plus qu’un grand philosophe, puisque c’est dans les profondeurs de la vérité divine que son intelligence va puiser, et plus qu’un grand poète, puisque c’est sur les hauteurs de l’esprit divin que son imagination va se retremper ; un apôtre, c’est-à-dire un de ces nuages qui se promènent entre le ciel et la terre, chargés du feu d’en haut, et lançant au sein des ténèbres d’ici-bas ces éclairs qui illuminent d’une clarté soudaine l’horizon spirituel d’un homme, disons mieux, de l’humanité : « Je puis tout en Christ, qui me fortifie, » ou bien : « Quand je suis faible, alors je suis fort, » ou encore : « Pour moi, vivre c’est Christ, et mourir c’est gain » — qui peut douter que chacun de ces traits de lumière ne révèlent, dans l’esprit et dans le cœur d’où ils s’échappent, un long, un sérieux, un pénible travail ?

gQuintus Roscius, un acteur romain né au iie siècle avant J.-C., célèbre pour son talent. (ThéoTEX)

L’inspiration, celle du Nouveau Testament surtout, ne change rien à cela. L’Esprit de Dieu s’unit à l’esprit de l’homme dans l’inspiration, à peu près comme la nature divine à la nature humaine dans l’incarnation. Que si le Fils de Dieu présent en Jésus-Christ n’empêche pas la participation douloureuse du Fils de l’homme au salut enfanté, la parole divine vibrant dans la parole humaine de l’apôtre n’empêche pas davantage la participation laborieuse de la parole humaine au salut annoncé. Dieu et l’homme dans le premier cas, l’Esprit de Dieu et l’esprit de l’homme dans le second, ne s’amoindrissent pas mutuellement, ils sont tout entiers à côté l’un de l’autre. Aussi, chacun de ces mots que je viens de citer (et que j’ai choisis comme au hasard sur la première page venue de notre apôtre), pour être trouvés dans les régions célestes de l’Esprit divin, n’en sont pas moins cherchés dans le fond intime de l’esprit humain, dans les leçons de l’expérience, dans les amertumes de l’épreuve, dans la formation et le développement de l’homme nouveau, dans tout le long apprentissage de la vie spirituelle. Qui dira quels combats il a fallu livrer au cœur naturel avant de concevoir, ou si vous l’aimez mieux, avant de recevoir le divin quatrième chapitre de la première épître de saint Jean ? Les organes du Saint-Esprit passent aux yeux du vulgaire pour les enfants gâtés de l’inspiration, et ils en sont les martyrs. Béni soit le feu qui descend du ciel ! mais malheur au nuage chargé de le transmettre à la terre, soit qu’il se fatigue pour le contenir, ou qu’il se déchire pour lui donner passage Jérémie 20.8-9 ; Daniel 10.8 !

Je pourrais donc, à bon droit, parler du travail prodigieux que supposent des lettres telles que celles qui nous viennent de l’apôtre Paul. Mais cette pensée ne frapperait pas également tous les esprits ; et je tiens surtout à apprécier les écrits de l’Apôtre, comme j’ai fait ses voyages, par le fruit qu’ils ont porté, par le bien qu’ils ont fait au monde.

Le fruit que les écrits de saint Paul ont porté, le bien qu’ils ont fait au monde ? Vous n’avez pas besoin d’interroger, pour le reconnaître, ni une antiquité reculée, ni des rivages inconnus : interrogez-vous vous-même ; et par vous-même, jugez de tous les autres. Vous n’avez, vous, eu de rapport avec saint Paul que par ses écrits, et pourtant, il vous semble l’avoir personnellement connu : tant de vie et de chaleur palpite dans sa parole, qu’on penserait n’avoir qu’à en approcher la main pour sentir battre ce cœur qui a cessé de battre depuis bientôt dix-huit cents années. Lecteur reconnaissant de saint Paul, qui devancez avec une sainte impatience le jour ou vous pourrez, « dans les tabernacles célestes, » lui « raconter ce que Dieu a fait à votre âme Psaumes 66.16 » par son ministère, c’est à vous que je fais appel pour rendre témoignage, dès aujourd’hui, de la part que les épîtres de saint Paul ont eue à votre développement spirituel. Vous rappelez-vous l’épître aux Romains ? et avez-vous lu quelque autre part, même dans la Bible, un exposé plus complet, plus substantiel, plus persuasif, de cette parole d’un prophète : « Le juste vivra par la foi, » c’est-à-dire du salut donné de Dieu « gratuitement par grâce » par la foi en Jésus-Christ, et communiquant tour à tour à l’âme la vie de la justice, la vie de la paix, la vie de la saintetéh ? Vous rappelez-vous l’épître aux Galates ? et avez-vous lu quelque autre part, même dans la Bible, une explication plus concise ou plus lumineuse des secrets rapports qui unissent entre elles les deux alliances, et de la supériorité de l’Évangile sur la loi, pour la grâce, pour la liberté, pour la vérité, en deux mots pour la foi et pour la vie, Jésus étant à la fois l’objet de la foi et le principe de la vie, dans cette économie spirituelle qui ne supprime la gloire visible qu’au profit de la gloire invisible, seule réelle ? Vous rappelez-vous les deux épîtres aux Corinthiens ? et avez-vous lu quelque autre part, même dans la Bible, un recueil plus instructif et plus abondant de directions pratiques, pour la conduite de la vie chrétienne, pour la discipline de l’Église, pour la célébration des sacrements, pour l’administration des dons de Dieu, pour la mission de la femme, pour l’exercice de la bienfaisance ? Et l’épître aux Ephésiens, pour la distinction naturelle et la fusion spirituelle de ces deux peuples, l’un recueilli d’entre les juifs, l’autre d’entre les gentils, dont se compose le peuple nouveau de Jésus-Christ ? et les épîtres pastorales, pour le ministère des pasteurs ? et l’épître à Philémon, pour l’esprit de la charité chrétienne ? … je n’ai pas tout dit, mais comment tout dire ?

h – Épître aux Romains ch. 1 à 8.

Je demandais tantôt : saint Paul de moins dans le monde, qu’y perdrait le monde ? Je demande maintenant : saint Paul de moins dans votre Bible, qu’y perdrait votre âme ? Arrachez, en esprit, de votre Nouveau Testament cette centaine de pages au haut desquelles vous lisez le nom de Paul. Certes, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne reste plus dans votre Bible de quoi vous sauver. Il ne nous faut pour nous sauver que Jésus-Christ seul ; et pour connaître Jésus-Christ, il faut si peu de chose : un mot de sa bouche, un mot d’un de ses disciples, un mot de l’Ancien Testament, que dis-je ? un simple nom, et ce nom bégayé dans une promesse obscure à l’oreille du premier homme, longtemps avant que rien soit écrit et qu’il soit question d’une Bible dans le monde. Mais un peu de pain et d’eau nous suffit pour vivre, et cependant, nous recueillons avec actions de grâces et cette nourriture substantielle que Dieu nous donne dans la chair des animaux, et ces fruits exquis qu’il suspend aux arbres pour rafraîchir notre palais desséché, et ce sang de la grappe qu’il commande à la vigne de prodiguer pour « réjouir le cœur de l’homme Psaumes 104.15. » Nous pourrions aussi sauver nos âmes, avec saint Paul de moins dans notre Bible, oui ; mais de quelle nourriture solide, de quels rafraîchissements délicieux, de quelle vertu salutaire nous serions privés en perdant ces cent pages ! Où auriez-vous aussi bien appris à connaître cette voie, si nouvelle à la fois et si simple, de « la justification par la foi sans les œuvres, » si saint Paul n’eût pas écrit les quatre premiers chapitres de son épître aux Romains ? Où, le prix inestimable, suprême, unique, de la charité devant Dieu et devant les hommes, si saint Paul n’eût pas écrit ce cher et précieux treizième chapitre de sa première épître aux Corinthiens ? Où, la gloire chrétienne de la vie domestique, et la place de Jésus-Christ entre le mari et la femme, entre les parents et les enfants, entre les maîtres et les serviteurs, si saint Paul n’eût pas écrit le cinquième chapitre de son épître aux Ephésiens ? Où, la vertu puissante de chacun des secours que Dieu met à notre portée pour la sainte guerre, si saint Paul n’eût peint l’armure complète du soldat de Jésus-Christ dans le sixième chapitre de la même épître ? Où, l’ambition permise à la sainteté du chrétien, si saint Paul n’eût écrit le dernier chapitre de sa première épître aux Thessaloniciens ? Où, la loi nous tenant asservis au péché, sans Romains chapitre sept ? Où, la réjection des juifs devenue la vocation des gentils, sans Romains chapitre onze ? Où, le germe de la véritable force, sans 2 Corinthiens chapitre douze ? Où, le sens profond de Moïse, sans Galates chapitre quatre ? Où, le rapport de la foi aux œuvres, sans Ephésiens chapitre deux ? Où, tout le reste, sans tout le reste ? Ah ! si vous n’êtes pas le plus ingrat des hommes ou le plus incrédule, levez-vous, et confessez qu’entre tous les mortels qui ont passé sous la voûte des cieux, il n’en est aucun à qui vous deviez plus, à qui vous deviez autant qu’à saint Paul.

Voilà pour nous. Mais étendez un peu plus loin vos regards : à droite, à gauche, devant, derrière, voyez ces cent pages, traduites en deux cents langues, arrachant le même témoignage, je ne dis pas à l’Anglais, à l’Allemand, à l’Italien, à l’Espagnol, au Grec, au Russe, mais à l’habitant de l’Asie jusqu’au fond de la Sibérie, mais à l’habitant de l’Amérique jusqu’aux glaces du Labrador, mais à l’habitant de l’Afrique jusqu’au Hottentot et au Béchuana, mais à tout ce qu’il y a de chrétien de cœur parmi ces millions de baptisés qui couvrent la terre ; que dis-je, l’arrachant même à ceux qui ne sont chrétiens que de nom, s’ils ont seulement, à défaut de cette foi qui leur manque, assez d’intelligence pour comprendre qu’en semant ces principes de vie éternelle sur lesquels seuls je viens d’appeler votre attention, saint Paul a semé à pleines mains dans le monde tous les germes de la culture, de l’éducation, de la justice, de l’ordre, de la liberté, de la civilisation. Puis, l’époque contemporaine entendue, remontez le cours des siècles, et mesurez, si vous le pouvez, la part que saint Paul a eue à tout ce qui s’est fait de bon dans le monde chrétien : la part qu’il a eue au réveil religieux de nos jours, lui qui a toujours été le premier consulté dans tous les réveils religieux des peuples issus des gentils ; la part qu’il a eue à la Réformation, lui qui a réveillé, dans la bibliothèque d’Erfurt, ce Luther qui devait réveiller la chrétienté ; la part qu’il a eue à la fidélité des Vaudois et des Pauvres de Lyon, lui qui a donné son nom à cette section de l’église d’Orient dont ils paraissent descendrei ; la part qu’il a eue aux travaux des Colomban, des Boniface, des Patrick, des Cyrille et Méthodius, et de tous les missionnaires de l’Europe, lui dont ils n’ont eu qu’à suivre l’exemple et à continuer l’œuvre ; la part qu’il a eue à la conversion et au développement des Pères de l’Église, lui qui a été l’ami des Barnabas et des Clément de Rome, le maître favori des Athanase et des Chrysostome — jusqu’à ce que vous arriviez à ce moment solennel où sa tête tombe aux portes de Rome ; à ce moment qui eût fait un vide si grand dans l’humanité, si les lettres de notre apôtre, ses quatorze petites lettres, avidement recherchées et communiquées de proche en proche, n’étaient venues tout aussitôt combler la grande action de sa parole vivante, par l’action plus grande encore de sa parole écrite. Que si vous vouliez ne rien oublier, il faudrait le suivre encore dans les temps obscurs au-devant desquels nous marchons ; il faudrait essayer d’apprécier cette influence salutaire, croissant chaque jour en profondeur et en étendue, qui lui est encore réservée sur les générations futures, jusqu’à l’entier accomplissement des prophéties qu’il a écrites lui-même, et au retour de celui qu’il a tant aimé et si impatiemment attendu. Ah ! ce que la terre doit à saint Paul, ce qu’elle lui a dû, ce qu’elle lui devra de pieux pasteurs, de zélés missionnaires, de chrétiens éminents, de livres utiles, de fondations charitables, de luttes victorieuses, d’exemples de foi, de charité, de pureté, de sainteté, qui le calculera ? qui tentera seulement de le calculer ? C’est à l’humanité tout entière de se lever, et de confesser qu’entre tous les noms de ses bienfaiteurs qu’elle se plaît à proclamer de siècle en siècle, il n’en est aucun qu’elle proclame avec autant d’accord, de reconnaissance et d’amour, que le nom de l’apôtre Paul !

i – G. S. Faber, Vallenses and Albigenses.

En deux mots : Paul de moins dans le monde, c’est l’Évangile retenu pendant des siècles peut-être sur les bords de l’Asie, et loin de notre Europe, dont Paul a fait, après Jésus-Christ, le centre de la conversion et de la civilisation du globe ; et Paul de moins dans la Bible, c’est la vérité chrétienne à demi révélée, la vie chrétienne à demi comprise, la charité chrétienne à demi connue, la foi chrétienne à demi victorieuse Mais, c’est assez nous arrêter sur la grandeur de son œuvre. Craignons jusqu’à l’apparence de rendre à l’apôtre ce qui n’appartient qu’au Seigneur. Encore une fois, point d’idolâtrie ! Entre l’apôtre et le Seigneur, il y a toute la distance de l’imperfection à la perfection, du racheté au Rédempteur, de l’homme à Dieu. Aussi bien, je l’ai dit, et vous le verrez dans la suite de ces discours, loin de vouloir dissimuler les infirmités de Paul, j’en ai besoin pour mettre son exemple à notre portée ; c’est grâce à elles qu’il peut nous dire : « Soyez comme moi ; car je suis aussi comme vous Galates 4.12. » J’ai un dessein trop sérieux pour m’amuser à flotter dans les nuages d’une prédication admirative ; je me hâte vers l’application pratique de mon sujet ; et si je vous fais contempler saint Paul, c’est pour qu’il se forme parmi nous un peuple de chrétiens à la saint Paul, qui comprennent et pratiquent leur œuvre ainsi qu’il a compris et pratiqué la sienne.

Lui son œuvre, et nous la nôtre : à chacun la sienne. Ce n’est pas l’ambition que je prêche, même spirituelle : c’est la fidélité. Loin de moi de vous dégoûter de votre œuvre, en vous en proposant une chimérique, qui serait au-dessus de votre portée, et qui d’ailleurs n’est pas dans votre vocation. A saint Paul, l’œuvre d’un saint Paul, à laquelle saint Paul a été appelé de Dieu, et pour laquelle saint Paul a été préparé de Dieu ; et à vous, votre œuvre, à laquelle vous avez été également appelé, et pour laquelle, n’en doutez pas, vous avez été également préparé. Vous n’avez pas un monde à parcourir et à convertir, mais vous avez autre chose à faire pour la gloire de votre Dieu Sauveur : vous, un troupeau à nourrir de la Parole de vie ; vous, une famille à entretenir et à conduire dans les voies du Seigneur ; vous, ma sœur, un ménage à diriger, et de jeunes enfants à instruire ; vous, jeunes gens, des études à suivre pour une carrière à venir, connue déjà ou encore inconnue. Eh bien ! qui que vous soyez, et quoi que vous ayez à faire, soyez content de la tâche qui vous est échue ; et tout en l’agrandissant, si Dieu vous en fournit l’occasion 1cor.7.21-22, aspirez moins à l’agrandir qu’à la remplir, selon une heureuse expression qui s’est établie dans toutes les langues des hommes : la remplir, c’est-à-dire ne rien laisser dans ses obligations où votre action n’entre et ne pénètre.

Au reste, nous sommes mauvais juges de la portée que Dieu peut donner à notre travail. Saint Paul lui-même, en prêchant l’Évangile ou en écrivant ses lettres, ne se rendait pas compte de tout le bien que Dieu faisait par lui au monde : le connaître eût été peut-être un trop grand piège pour l’humilité d’un homme. Soyons fidèles seulement, et laissons à Dieu les résultats. Quels qu’ils soient, nous ne perdrons pas notre récompense, qui sera proportionnée moins au succès qu’au travail, et moins au travail qu’à l’esprit dans lequel il s’accomplit ; fussent-ils nuls, nous aurions gagné du moins de pouvoir dire, dans les paroles d’un saint prophète : « J’ai travaillé en vain, j’ai usé ma force pour néant et sans fruit ; toutefois mon droit est devant l’Éternel, mon œuvre est par devers mon Dieu Ésaïe 49.4. » Mais ils ne seront pas nuls : celui qui tient le langage que je viens d’emprunter à un prophète, ce n’est pas le prophète, c’est le Messie ; le Messie, dont l’œuvre devait, après un temps d’épreuve, couvrir et soumettre la terre entière.

Quoi qu’il en soit, portez, chacun dans votre œuvre, l’esprit que le grand apôtre a porté dans la sienne, et le but de ce discours aura été atteint. Le voulez-vous ? Je ne dis pas le voudriez-vous ? mais je dis : le voulez-vous ? Ceux qui le voudraient — c’est tout le monde, depuis les plus indignes, qui se livrent au mal sans parvenir à méconnaître les droits du bien, jusqu’à ces presque chrétiens qui, touchés de la beauté de la vie chrétienne, ne peuvent pourtant pas se décider à faire tout ce que Dieu veut, tristes, mais comme le jeune riche, et prenant mieux leur parti de cette tristesse que du sacrifice demandé : ce n’est pas sur eux que je compte, à moins que leur cœur ne change Mais ceux qui veulent, (et il y en a devant moi, plus qu’on ne pense, plus peut-être que dans ma petite foi je ne pense moi-même), ceux qui veulent, comme saint Paul, dût-il leur en coûter l’idole la plus chérie, les plaisirs les plus entraînants, la volonté propre la plus enracinée ; ceux qui disent à Dieu dans leurs prières : Mon Dieu, tu vois mon cœur, me voici pour faire ta volonté ! ceux-là, ceux-là seuls forment ce peuple particulier du Seigneur dont je vous parlais en commençant, et que j’ai à cœur de rassembler en esprit par la parole, en attendant qu’il me soit donné, ou à quelque autre plus honoré de Dieu, de convertir cette parole en action, et de recueillir ce peuple en un corps visible, pour qu’il soit la lumière placée sur le chandelier, la ville située sur la montagne.

Toutefois, avec le but pratique que j’ai devant les yeux, c’est peu de vous exciter à jalousie par la fidélité de notre apôtre, il faut chercher l’explication de cette fidélité si active et si rare. Comment Paul a-t-il été rendu capable de faire tout ce qu’il a fait ? l’examen de cette question n’occupera pas moins de trois discours, tant la matière est étendue. Nous reconnaîtrons chez l’Apôtre, en remontant le cours du temps, une triple préparation pour son œuvre : une préparation intérieure, son christianisme ; une préparation historique, sa conversion ; une préparation naturelle, sa personnalité. Ce sera chercher l’apôtre tour à tour dans Paul, dans Saul, et dans la transition de Saul à Paul.

Ce n’est qu’après avoir parcouru tout ce chemin sur les pas de l’Apôtre, que nous pourrons, dans un dernier discours, reconnaître si nous sommes prêts à l’y suivre, et à nous engager dans ce peuple-apôtre auquel le Seigneur a réservé le relèvement de l’Église et la régénération du monde.

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