Stromates

LIVRE SIXIÈME

CHAPITRE XIV

Une demeure est assignée dans le ciel, selon le mérite de chacun, à ceux qui aiment la vérité et qui font le bien.

Les fidèles qui sont parvenus à ce bienheureux état « reposeront, suivant le langage de David, sur la montagne sainte de Dieu, » c’est-à-dire, dans l’Église céleste où sont rassemblés les philosophes de Dieu, les véritables Israélites qui ont le cœur pur et chez lesquels il n’est point de déguisement ; ceux qui, au lieu de s’arrêter dans le repos du septénaire, devenus semblables à Dieu par l’accomplissement des bonnes œuvres, montèrent jusqu’à l’octonaire, héritage promis à la vertu agissante, tabernacle où ils contemplent sans voile, avec le regard de l’esprit, le divin spectacle dont on ne peut se rassasier.

« Et j’ai d’autres brebis, dit le Seigneur, qui ne sont point de cette bergerie, »

ce qui signifie que d’après la mesure de leur foi elles ont été jugées dignes d’un autre bercail et d’une autre demeure.

« Mes brebis entendent ma voix ; »

c’est-à-dire, comprennent le sens intime de mes préceptes, et dans une interprétation magnifique et pleine de dignité, connaissent le dogme de la rémunération et aperçoivent les rapports mutuels qui enchaînent les œuvres les unes aux autres. Lors donc que nous lisons dans l’Évangile :

« Votre foi vous a a sauvé, »

nous ne supposons pas que le Sauveur ait voulu dire d’une manière absolue que tous ceux qui croiront, n’importe comment, seront sauvés. Nous savons qu’il faut joindre les œuvres à la foi. Car, cette parole, le Sauveur l’adressait aux Juifs seuls qui étaient en possession de la loi, dont la vie était irréprochable et auxquels rien ne manquait, sinon de croire au Seigneur. L’intempérance exclut donc la foi. Il ne suffira pas au fidèle de sortir de la chair : il faudra nécessairement qu’il dépose le fardeau des vices et des passions avant de pouvoir parvenir à la demeure qui lui est assignée. Mais connaître est plus que croire, de même aussi qu’être jugé digne de recevoir, en outre du salut, les plus grands honneurs que Dieu réserve aux justes, est supérieur au salut lui-même. Lors donc que notre fidèle est arrivé par un long exercice à se dépouiller des infirmités de l’âme, il passe dans un séjour plus heureux que celui où il résidait tout à l’heure, brisé par la douleur, expiant dans la pénitence les fautes qu’il a commises depuis son baptême. Il se punit avec rigueur, soit de n’avoir pas encore atteint, soit de ne pouvoir jamais atteindre le haut degré de gloire auquel il aspire et où d’autres sont déjà parvenus. Ses péchés le couvrent de honte et d’humiliation : il n’éprouve pas de supplice plus cruel ; car la justice de Dieu est pleine de miséricorde, et sa miséricorde pleine de justice. Ce n’est pas tout ; après que chacun aura subi la peine de ses transgressions, et que les supplices auront cessé, les serviteurs qui n’auront été jugés dignes que d’un tabernacle inférieur, conserveront une douleur inconsolable de ne pouvoir partager la splendeur de leurs frères que Dieu a glorifiés à cause de leur justice.

Salomon, désignant le véritable Gnostique sous la dénomination de sage, s’exprime en ces termes au sujet de ceux qui contemplent avec admiration la dignité dont le Chrétien parfait a été revêtu :

« Ils verront la fin du sage et ils ne comprendront pas ce que Dieu a décrété sur lui, et à quoi il l’a destiné ; »

et ils diront de sa gloire :

« Le voilà, celui que nous avions en mépris et qui était l’objet de nos outrages. Insensés que nous étions ! nous avons estimé sa vie une démence et sa fin un opprobre ! Comment est il compté parmi les fils de Dieu, et comment son partage est-il entre les saints ? »

Ce n’est donc pas seulement le fidèle, mais encore le païen, qui est à juste titre passible du jugement. Sachant, en effet, dans son éternelle prescience que la gentilité ne croirait pas eu lui, Dieu néanmoins, pour l’élever à la perfection dont elle était susceptible, lui accorda la philosophie, mais seulement comme une préparation à la foi. Il lui donna pour objets d’adoration le soleil, la lune et les astres, que Dieu a faits pour les nations, dit la loi, de peur que, vivant sans Dieu et dans une complète impiété, elles ne périssent entièrement. Mais ces peuples ingrats, infidèles au commandement divin, adorèrent des images taillées. Or, si le même repentir ne les purifie pas, ils seront châtiés, ceux-ci, pour n’avoir pas voulu croire en Dieu, lorsqu’ils en avaient le pouvoir ; ceux-là, parce qu’avec la volonté d’être fidèles ils n’ont rien fait pour réaliser leur désir ; quelques autres même aussi, pour ne s’être pas élevés de l’adoration des astres à l’adoration de celui qui créa les astres. Encore un coup, Dieu avait suspendu sur leurs têtes les étoiles comme un chemin qui les conduisait à lui. Mais bien loin de s’en tenir aux corps lumineux qui leur avaient été accordés dans ce but, ils redescendirent des cieux pour s’agenouiller devant le bois et la pierre, « réputés dès lors comme une paille qu’emporte le vent, dit l’Écriture, comme une goutte d’eau qui tombe dans le vase ; » c’est-à-dire, estimés inhabiles au salut, et retranchés du corps de l’humanité !

De même qu’opérer son salut simplement est une œuvre moyenne, tandis que le faire dans toute la perfection du devoir est une œuvre entièrement bonne, de même toutes les œuvres du Gnostique sont marquées du sceau de la perfection ; celles du fidèle vulgaire n’ont qu’une bonté moyenne, parce qu’elles ne sont encore ni consommées par la raison ni dirigées par la science. Toutes les actions du Gentil, au contraire, sont des péchés. L’Écriture, en effet, ne nous dit pas simplement : le bien, elle nous recommande en outre de diriger nos actions vers un but et de leur donner pour principe la raison. Les mains inhabiles sur la lyre ou sur la flûte doivent s’abstenir de ces instruments ; de même ceux qui ne possèdent pas la connaissance, et qui ne savent pas comment il faut user des choses de la vie pendant qu’ils sont ici-bas ne doivent pas y toucher. Ce n’est pas seulement sur les champs de bataille que les guerriers combattent pour la liberté : quiconque a reçu l’onction du Verbe, rougissant d’une noble honte à la pensée d’être traîné captif par la volupté, livre de généreux combats sur la couche de son sommeil, pendant ses repas, à la face des tribunaux.

« Je ne vendrai jamais ma vertu pour un injuste gain. »

Qu’est-ce que ce gain injuste ? Évidemment le plaisir et la douleur, la crainte et l’angoisse, et, pour le dire en un mot, les différentes passions qui travaillent notre âme, douces dans le présent, mais pleines d’amertume le moment d’après,

« Que vous sert, en effet, de gagner le monde entier, dit le Seigneur, si vous perdez votre âme ? »

Il est donc manifeste que les hommes, stériles en bonnes œuvres, ne connaissent pas ce qui leur est profitable. S’il en est ainsi, ils ne sont pas même capables de demander à Dieu ce qui est bon, puisqu’ils ignorent quels sont les vrais biens, et ils les recevraient qu’ils les posséderaient à leur insu, impuissants qu’ils sont à en faire un digne usage, et absolument étrangers par la connaissance à la manière de se servir convenablement des présents de Dieu.

Or, le défaut d’instruction est la cause de l’ignorance, et c’est le propre, à mon avis, sinon d’un esprit modeste, au moins d’une bonne conscience, que de s’écrier en présence de la mauvaise fortune :

« Advienne que pourra ! j’ai le bon droit de mon côté : la justice combattra pour moi, et l’on ne me surprendra jamais en défaut, »

puisque je fais le bien. Cette bonne conscience maintient l’âme dans un état de sainteté vis-à-vis de Dieu, de justice à l’égard des hommes, en nourrissant sa pureté de pensées honnêtes, de chastes paroles, et de bonnes œuvres. Ainsi revêtue de la force du Seigneur, l’âme, tout entière à la méditation de Dieu, ne reconnaît plus d’autre mal que l’ignorance, et les actes qui n’ont pas la saine raison pour mobile, rendant grâces à Dieu toujours et en toutes choses, soit en écoutant les paroles de justice, soit en lisant les divins préceptes, soit en recherchant la vérité, soit en offrant la sainte oblation, soit en vaquant à la prière. Que dirai-je enfin ? Elle se répand en louanges, en hymnes, en bénédictions, en chants d’allégresse. Une âme dans ces dispositions n’est jamais séparée un moment de son Dieu. C’est donc avec une profonde sagesse qu’il a été dit :

« Et ceux qui se confient en lui comprendront la vérité, et les fidèles lui obéiront avec amour. »

Vous l’entendez ; ainsi s’exprime la sagesse an sujet des véritables Gnostiques.

Le ciel a donc différentes demeures qui correspondent aux mérites particuliers de chaque fidèle.

« Un don choisi sera la récompense de sa foi, nous dit Salomon, et il obtiendra une place plus brillante dans la maison du Seigneur. »

Plus brillante ! ce comparatif montre qu’il y a dans le temple de Dieu, qui n’est autre que l’Église universelle, des tabernacles inférieurs, et porte en même temps la pensée vers les pavillons les plus relevés où réside la majesté divine. Les nombres 30, 60, et 100, qui se trouvent dans l’Évangile, désignent indirectement ces trois espèces de demeures. L’héritage parfait est le partage de ceux qui, à l’image du Seigneur, sont parvenus à la perfection. Que cette ressemblance consiste dans la forme extérieure de l’homme, ainsi que l’ont imaginé plusieurs, il serait impie de l’envisager de cette manière. Elle n’est pas non plus une assimilation complète avec la puissance qui est l’attribut de la cause première ; c’est là l’opinion sacrilège de ceux qui se sont mis à rêver que la vertu de l’homme et celle du Tout-Puissant était la même.

« Impie, s’écrie le Seigneur, tu as pensé que je suis semblable à toi. — Car il suffit au disciple de ressembler à son maître, »

dit le maître. Le fidèle que Dieu a honoré du privilège de son adoption et de son amitié devient donc semblable à Dieu, parce qu’il est le cohéritier des seigneurs et des dieux, pourvu toutefois qu’il soit par venu à la perfection de l’Évangile, selon les enseignements du Seigneur lui-même.

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