Stromates

LIVRE SEPTIÈME

CHAPITRE XIV

L’auteur achève le portrait du Gnostique en citant un passage de saint Paul, qu’il commente.

Nous avons attribué au Gnostique une sorte d’impassibilité par laquelle la perfection du fidèle « s’élève à l’âge de l’homme parfait et à la plénitude du Christ, » assimilée qu’elle est à la Divinité, et devenue l’égale de la nature angélique. L’Écriture nous fournit plus d’un témoignage à l’appui de cette vérité. Mais nous préférons, à cause de l’étendue de cette dissertation, abandonner ce mérite à d’autres mains qui voudraient compléter cette œuvre, en les invitant à formuler aussi par les textes sacrés la partie dogmatique. Pour moi, je ne rappellerai, le plus brièvement possible, qu’un seul passage, afin de ne point laisser passer la question sans preuve. Le divin apôtre dit, dans sa première épître aux Corinthiens :

« Comment se trouve-t-il quelqu’un parmi vous qui, ayant un différend avec son frère, ose l’appeler en jugement devant les méchants et les infidèles, et non pas devant les saints ? Ne savez-vous pas que les saints doivent un jour juger le monde ? etc. »

Comme le passage est d’une certaine étendue, après avoir cité les paroles apostoliques qui vont le mieux à la question, nous expliquerons le plus rapidement qu’il nous sera possible, et comme en passant, le texte sacré ; puis nous exposerons dans quel sens Paul entend la perfection gnostique. Il ne veut pas, en effet, que la perfection de ce caractère consiste en cela seul qu’il subit la violence au lieu de la faire subir. Il nous apprend en outre qu’il oublie l’injure dont il a été l’objet, sans permettre que l’on appelle la malédiction sur l’auteur de l’outrage. Il se souvient que le Sauveur a dit formellement :

« Priez pour vos ennemis. »

Déclarer que l’offensé doit porter sa plainte devant les hommes de l’iniquité, c’est paraître, à ce qu’il semble, prêt à user de représailles, et à rendre injure pour injure, ce qui équivaut à se constituer soi-même l’agresseur. Mais, quand l’apôtre dit :

« Portez votre différend devant les saints, »

il désigne ceux qui demandent, par leurs prières, qu’il soit fait aux agresseurs comme ils ont commencé de faire eux-mêmes. Sans doute les premiers valent mieux que les seconds. Qu’ils le sachent bien, toutefois ! On n’est vraiment docile au précepte qu’à la condition d’oublier complètement l’injure, et de prier même pour ses ennemis.

Ainsi le veut la doctrine du Seigneur. La gloire véritable, c’est de leur attirer par le repentir de la foi des dispositions bonnes et pacifiques. En effet, quoiqu’elle semble avoir des ennemis qui l’abhorrent, la vertu n’est l’ennemie de personne.

« Dieu ne fait-il pas lever son soleil sur les méchants comme sur les bons ? »

Il y a mieux. Il a envoyé le Seigneur lui-même pour les justes comme pour les injustes, et quiconque s’étudie à se rapprocher de Dieu, remet par la plus large mesure jusqu’à septante fois sept fois l’outrage ; qu’est-ce à dire ? pardonne pendant toute la période de sa vie, que figure ici la répétition du septénaire. Voilà l’homme bienveillant et miséricordieux pour tout le monde, dût-il être offensé pendant toute son apparition ici-bas. C’est que Dieu n’a pas dit seulement à l’homme de bien : Abandonne tes possessions à ceux qui t’accablent d’outrages, il veut encore que le juste demande à ces juges la rémission des péchés en faveur de feux qui l’ont insulte. Prescription pleine de sagesse ! quand même les ennemis du Gnostique séviraient contre lui jusqu’à l’immolation, ils ne peuvent lui occasionner de dommage que dans son corps et ses biens extérieurs. Il n’y a là rien qui appartienne véritablement au Gnostique. Je vous le demande, à quel titre jugerez-vous les anges rebelles, vous rebelles à la douceur et à l’oubli des injures que prêche l’Évangile ?

« Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vous fasse tort ? Pourquoi ne pas supporter plutôt quelque perte ? Mais c’est vous qui faites le tort et qui causez la perte. »

Oui, sans doute, en souhaitant du mal à ceux qui pèchent par ignorance ; et vous frustrez de la clémence et de la bonté divine, autant qu’il est en vous du moins, ceux que poursuivent vos malédictions.

« Et cela à l’égard de vos propres frères ! »

L’apôtre comprend sous ce nom ceux qui sont déjà les enfants de la foi, et ceux qui le deviendront un jour. Que l’ennemi d’aujourd’hui ne soit pas dans l’avenir un fervent néophyte, nous ne le savons pas encore. Il faut conclure de ce qui précède que nous devons regarder tous les hommes comme des frères, quoiqu’ils ne le soient pas tous. Le Gnostique, par conséquent, qui s’élève des actes de la créature à l’adoration de la volonté divine est le seul qui sache envisager dans les hommes l’ouvrage d’un seul et même Dieu, une seule et même ressemblance dans une seule et même nature, quoique l’empreinte de l’image soit plus ou moins affaiblie.

« Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l’injustice ne seront point les héritiers du royaume de Dieu ? »

Donc c’est commettre l’injustice que de rendre injure pour injure, soit en actions, soit en paroles, soit même en pensées, comme l’interdit l’Évangile après les enseignements de la loi.

« Voilà ce qu’étaient naguère quelques-uns de vous, »

c’est-à-dire ce que sont encore les hommes auxquels vous refusez de pardonner.

« Mais vous avez été lavés ; »

non pas dans un sens général comme tous les autres ; mais vous avez dépouillé par la connaissance les affections animales pour vous assimiler, dans la mesure de vos forces, à la bonté de la divine Providence, et par le support et par l’oubli de l’injure que vous avez reçue.

« Sur les justes comme sur les injustes ; »

en répandant, soleils lumineux, les rayons bienfaisants de vos paroles et de vos œuvres. Le Gnostique atteindra ce but soit par l’élévation de son âme, soit par l’imitation de ce qui est le meilleur. Il y a un troisième motif :

« Pardonne, et il te sera pardonné, »

dit le précepte, comme pour nous contraindre au salut par l’excellence de la bonté.

« Vous avez été sanctifiés. »

C’est que l’homme qui est parvenu à s’établir dans cette manière d’être ferme et impassible, ne tombe plus dans le trouble des passions. Il est investi de la sainteté. comme un être dégagé du corps et libre des influences de la terre. Voilà pourquoi « vous avez été justifiés, » poursuit l’apôtre, « au nom de notre Seigneur ; » il vous a rendus justes comme lui-même, pour ainsi dire, et vous avez été fondus et mélangés avec l’Esprit saint autant qu’il a été possible.

« Tout ne m’est-il donc pas permis ? mais je ne subirai l’esclavage de quoi que ce soit, »

c’est-à-dire que rien ne me contraindra jamais de penser, de parler, d’agir contrairement à l’Évangile.

« Les aliments sont pour l’estomac et l’estomac pour les aliments, que Dieu détruira un jour. »

Oui, il détruira les hommes qui pensent et vivent comme s’ils étaient entrés dans la vie pour manger, au lieu de manger pour entretenir la vie du corps, mais surtout pour s’appliquer à la connaissance. Ne vous semble-t-il pas que l’apôtre appelle ces intempérants la chair du corps sanctifié ? L’Église, chœur saint et spirituel, est nommée dans un sens allégorique le corps du Seigneur : quiconque se borne à porter le nom de Chrétien, sans vivre de la vie du Verbe, n’est que chair. « Mais ce corps spirituel, » c’est-à-dire la sainte Église, ne doit avoir commerce en aucune manière ni avec « la fornication, » ni avec la révolte contre l’Évangile, deux choses qui caractérisent le paganisme. Car c’est prostituer l’Église et son propre corps, que de transporter dans l’Église, soit par ses actions, soit par ses paroles, soit même par ses pensées, les mœurs de la vie païenne. L’homme « qui se joint à cette courtisane, » c’est-à-dire à la transgression du Testament, devient un autre corps, et non un corps saint dans une seule et même chair. C’est un païen sous le nom d’un Chrétien ; ses espérances ne sont pas les nôtres. Mais « celui qui adhère au Seigneur en esprit » devient, par la différence de l’union, un corps spirituel ; qu’est-ce à dire ? fils dans toute la vérité du mot, homme de sainteté, impassible, gnostique, parfait, formé à l’école du Seigneur, afin qu’après avoir adhéré d’actions, de paroles, et surtout d’esprit, au Seigneur, il aille recevoir les demeures promises à qui s’est élevé par ces moyens à la force de l’homme.

En voilà suffisamment pour qui a des oreilles. Il ne faut pas, en effet, mettre à nu le mystère : bornons-nous simplement à l’énoncer, pour réveiller la mémoire de ceux qui, participant déjà de la connaissance, comprendront dans quel sens le Seigneur a dit :

« Soyez parfaits comme votre Père, »

c’est-à-dire, en remettant intégralement les offenses, en oubliant les injures, en vivant dans une vertueuse impassibilité. Nous disons la perfection du médecin, la perfection du philosophe ; nous pouvons dire aussi, j’imagine, la perfection du Gnostique. Aucune d’elles toutefois, si élevées qu’elles puissent être, ne nous assimilent complètement à Dieu. Car nous ne répétons pas le blasphème impie des Stoïciens, qui ne donnent à l’homme et à la Divinité qu’une seule et même vertu. — Mais nous ne devons donc pas, me dira-t-on, être parfaits comme le veut le Père céleste ; car il est impossible à l’homme d’égaler la perfection de Dieu ? — Ce que demande le Père, c’est que nous devenions irréprochables et parfaits par une vie conforme aux prescriptions évangéliques. Cet oracle ayant été prononcé de manière à ce qu’il faille y sous-entendre quelque chose, si nous le complétons par ce qui lui manque, afin que la pensée l’embrasse intégralement, nous connaîtrons la volonté de Dieu, et nous vivrons avec une noblesse de sentiments et une piété qui répondront à la dignité du précepte.

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