Vingt-quatre sermons

Jésus devant Hérode

Quand Pilate entendit parler de la Galilée, il demanda si cet homme était Galiléen ; et ayant appris qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode, qui se trouvait aussi à Jérusalem en ces jours-là. Lorsqu’Hérode vit Jésus, il en eut une grande joie ; car, depuis longtemps il désirait le voir, à cause de ce qu’il avait entendu dire de lui, et il espérait qu’il le verrait faire quelque miracle. Il lui adressa beaucoup de questions ; mais Jésus ne lui répondit rien. Les chefs des prêtres et les scribes étaient là, et l’accusaient avec violence. Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris ; et, après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate. Le jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant.

(Luc 23.6-12)

I

Pour bien comprendre la scène que l’évangéliste met sous nos yeux, il est nécessaire de nous rappeler quelle espèce d’homme était Hérode et quels avaient été jusque-là ses rapports avec Jésus. Hérode Antipas, c’est ainsi que l’histoire le désigne, pour le distinguer des autres Hérodes, appartenait à une famille dont le nom est resté justement odieux. Petit-fils de l’usurpateur iduméen Anti-pater et fils d’Hérode le grand, l’auteur du « massacre des innocents » à Bethléhem, il était lui-même tétrarque ou principicule de la Galilée, par le bon plaisir et sous la protection des Romains. Il répudia sa femme, fille du roi arabe Arétas, pour épouser Hérodias, femme de Philippe son frère ; et justement repris pour ce double adultère par l’austère Jean-Baptiste, il fit jeter en prison le censeur importun de ses vices. La vindicative Hérodias avait soif du sang du prophète ; Hérode résista quelque temps, car il ne pouvait s’empêcher, de respecter Jean-Baptiste, et même il le consultait quelquefois en secret. Vous vous rappelez comment Hérodias obtint ce qu’elle voulait : les détails de ce dramatique récit sont présents à la mémoire de tout lecteur attentif de nos Évangiles. Un festin est célébré, dans la forteresse de Machéronte, le jour anniversaire de la naissance d’Hérode ; la fille d’Hérodias, Salomé, danse devant les convives ; Hérode charmé, ivre de vin et de passion, promet avec serment de lui accorder tout ce qu’elle demandera ; à l’instigation de sa mère, la jeune fille réclame la tête de Jean-Baptiste. Ce serment insensé qu’il a fait dans un moment de coupable entraînement, Hérode le tient par un faux point d’honneur ; un soldat va couper la tête à Jean dans la prison et, sous les-yeux du roi et de ses courtisans, il apporte, comme un prédicateur chrétiena l’a dit avec énergie, « le dernier plat du festin ». Bientôt après, Hérode entendit parler de Jésus, dont la réputation allait croissant. « C’est Jean-Baptiste, dit-il aussitôt ; Jean-Baptiste que j’ai fait décapiter et qui sans doute est ressuscité des morts ; voilà pourquoi il se fait par lui des miraclesb. » Il y a bien dans cette étrange hypothèse l’indice d’un certain trouble intérieur ; toutefois, la conscience d’Hérode était profondément engourdie et endurcie ; on peut presque dire que cet homme, plus pervers que Judas, était au-dessous du remords. Ce qu’il entendait dire du prophète de Nazareth lui inspirait tour à tour une vague crainte et une frivole curiosité. Un jour il chercha à l’éloigner de ses États par un avis secret, dont Jésus ne tint aucun comptec. En d’autres occasions il exprimait un vif désir de le voir, pour être témoin de quelque miracle. Ce fut ce dernier sentiment qui l’emporta tout à fait, quand le tétrarque, qui se trouvait à Jérusalem pour les fêtes de Pâques, vit venir à lui Jésus, non pas entouré d’une foule enthousiaste, mais seul et sans défense entre les mains de ses mortels ennemis.

a – Adolphe Monod.

bMatthieu 14.1-2 ; Marc 6.14-16.

cLuc 13.31.

Vous savez comment fut amené cet incident. Sommé par les Juifs de juger Jésus, ou plutôt de le condamner, Pilate a bientôt découvert qu’il a devant lui une innocente victime du fanatisme religieux, et que les Juifs cherchent à faire de lui, Pilate, l’instrument de leur haine et de leur vengeance. Le sentiment du droit et de la justice, qu’en qualité de Romain il portait en lui, en est froissé. Pilate, il est vrai, craint fort de s’attirer de fâcheuses affaires ; il n’est pas homme à risquer, pour sauver un innocent, de se rendre odieux aux Juifs et peut-être suspect à l’empereur. Mais il voudrait, sans heurter de front la passion populaire, trouver moyen de sauver les jours de l’accusé ; il voudrait surtout s’épargner l’ennui (car pour lui ce n’est pas beaucoup plus que cela) de prononcer un arrêt de mort contraire à sa conscience. Le moyen lui paraît tout trouvé, dès qu’il entend dire que Jésus est Galiléen. A ce titre, il est de la juridiction d’Hérode. Pilate se hâte donc de l’envoyer au tétrarque, soit pour que celui-ci le juge en dernier ressort, soit pour qu’il donne au moins un préavis qui déchargera le gouverneur romain d’une partie de sa responsabilité. Cet expédient lui paraît d’autant plus heureux qu’il se flatte en même temps, par cette attention délicate et cette marque de déférence, de se concilier à nouveau l’amitié d’Hérode, avec qui il était en froid depuis quelque temps. Cette dernière partie de son calcul fut la seule où il ne se trompa point.

Ainsi Jésus est conduit vers Hérode, toujours enchaîné, entouré de ses accusateurs, qui craignent que leur victime ne leur échappe. Hérode se réjouit. Le voici donc, ce personnage extraordinaire, qu’il a longtemps et vainement souhaité de voir ! Le voici, dans les circonstances les plus favorables à la satisfaction du désir du tétrarque ; car, se dit Hérode, dans l’état où il est, cet agitateur n’est plus à craindre ; et, puisque son sort est entre mes mains, il ne négligera rien pour gagner mes bonnes grâce ? ; il montrera ce qu’il peut faire ; il accomplira sous mes yeux quelqu’un de ses plus beaux miracles. – Telle est en effet l’idée indigne et basse qu’Hérode se fait de Jésus : il l’assimile à un magicien qui ferait des prodiges réels ou prétendus dans son propre intérêt et pour amuser ou éblouir les spectateurs.

L’interrogatoire commence. Les prêtres et les scribes prennent les premiers la parole et profèrent contre Jésus une foule d’accusations aussi confuses que véhémentes : Jésus se tait. Hérode, alors, se met de la partie ; il se donne des airs de bienveillance et presque de protection ; il étend vers Jésus ses mains, teintes du sang de Jean-Baptiste ; il lui adresse plusieurs questions sur sa personne, sur sa mission, sur l’origine du pouvoir miraculeux qu’il possède : Jésus se tait. Hérode, mécontent, prend un ton plus sévère ; il somme l’accusé d’accomplir sur-le-champ sous ses yeux quelqu’un de ces prodiges qui ont étonné la Galilée : Jésus se tait. Ordres, menaces, promesses, instances, caresses d’Hérode, rien ne peut fléchir ni rompre ce silence inexorable. Déçu dans son espérance et secrètement irrité, Hérode se venge par l’affectation du mépris. Bon gré mal gré, il faut que le prophète de Nazareth devienne pour lui et pour sa cour un sujet d’amusement. Puisqu’il n’a pas voulu les divertir par un miracle, ils s’en consoleront en se moquant de lui et de sa royauté messianique. On revêt donc l’accusé d’une robe blanche, éclatante, semblable à celle que portaient à Rome les candidats à quelque haute magistrature. Soldats et courtisans le saluent avec un respect ironique. Puis on le renvoie en cet état à Pilate. Par ce traitement, Hérode avait paru montrer qu’il considérait Jésus comme un fou plutôt que comme un criminel. Pilate cherche à s’en prévaloir en faveur de l’accusé ; mais il a déjà fait un pas dans cette voie de concessions à l’injustice et à la violence où il sera fatalement entraîné jusqu’au bout.

II

Le trait le plus frappant de l’épisode que nous venons de raconter est assurément le silence de Jésus. C’est sur ce trait que nous insisterons ; car, durant ces jours, c’est sur Jésus que nous fixons nos regards ; les autres personnages sont l’ombre qui fait ressortir la lumière. Jésus, qui nous a si souvent instruits par ses paroles, nous instruira aujourd’hui par son silence. Ce silence doit avoir une raison d’autant plus profonde qu’il est plus extraordinaire. En d’autres temps, Jésus, qui de lieu en lieu allait prêchant l’Évangile du royaume, n’a jamais refusé de répondre à ceux qui l’interrogeaient. Durant sa Passion, ses silences sont fréquents ; ils ont quelque chose d’intentionnel et de systématique. Il se tait devant Caïphe ; il se tait devant Pilate ; il se tait quand il est insulté par les soldats romains ; il se tait sur la croix, quand les cris et les imprécations des principaux et de la foule montent vers lui. Mais nulle part son silence n’est aussi complet, aussi obstiné que devant Hérode. Ailleurs il se tait et parle tour à tour ; ici, rien ne peut vaincre sa résolution de garder le silence.

Quelle est donc l’explication de ce silence exceptionnel ?

Quelquefois la frayeur ôte la parole. Jésus se tait-il par frayeur ? – Non, car lorsque Jésus parle, son langage ne trahit aucune crainte, il est plein de force et de majesté. « Je suis roi, je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. » On n’a rien à craindre quand on a pour soi la vérité, la justice et le Dieu vivant.

Jésus se tait-il par confusion ? – Non ; la confusion est pour ses accusateurs, qui se contredisent et qui ne parviennent pas, quelle que soit leur partialité et même leur mauvaise foi, à susciter un faux témoignage qui les satisfasse eux-mêmes.

Jésus se tait-il par mépris ? – Non, car il ne méprise aucune créature faite à l’image de Dieu. La vue du péché des hommes excite en lui tantôt une sainte compassion, tantôt une sainte colère ; mais le mépris n’a jamais abordé son cœur. Hérode se croit le droit de mépriser Jésus-Christ, Jésus-Christ ne méprise point Hérode. Sachez-le bien, mes frères : toutes les fois que, dans une controverse religieuse, ou une discussion politique, ou en toute autre occasion, nous éprouvons ou affectons du mépris pour quelqu’un de nos semblables, nous ne sommes pas animés de l’esprit de Jésus-Christ.

Le silence de Jésus est-il un effet et un signe de sa patience ? – Ah ! sans doute, dans beaucoup de circonstances, parmi les outrages des soldats romains, parmi les tortures de la croix, la patience de Jésus est la véritable explication de son silence : « Il a été semblable à la brebis muette devant celui qui la tond, et il n’a point ouvert la bouched. » Innocent traité comme le plus grand des criminels, il n’a proféré aucun murmure contre Dieu, aucune plainte contre les hommes. Contemplez cet exemple et recevez instruction, ô vous qui, lorsque vous souffrez quelques torts, ne pouvez contenir l’explosion de votre colère et de vos désirs de vengeance ! Le Saint et le Juste a bu la coupe amère en silence ; « pourquoi l’homme murmurerait-il, quand il, sourire pour ses péchése ? » Dans les douleurs publiques ou particulières, le silence de la soumission, de l’humiliation, du recueillement, est une grande partie de la sagesse et de la fidélité chrétiennes. « Je me suis tu et je n’ai point ouvert la bouche, parce que c’est toi qui l’as faitf. »

dEsaïe 53.7.

eLamentations 3.39.

fPsaumes 39.10.

Mais cette explication du silence de Jésus, vraie, juste, suffisante ailleurs, est à peine applicable au cas qui nous occupe. Elle nous fait comprendre pourquoi Jésus, maltraité, s’abstient de toute plainte ; mais non pourquoi Jésus, interrogé, refuse de répondre aux questions qu’on lui adresse. Pourquoi donc, encore une fois, ce silence du Christ ?

Je ne trouve qu’une réponse satisfaisante : ce silence était une nécessité morale ou, ce qui revient au même, il était l’expression d’un jugement de Dieu à l’égard d’Hérode. Jésus ne parle que lorsqu’il y a lieu d’espérer que ses paroles tomberont dans une bonne terre, produiront quelque salutaire effet. Où il n’y a pas d’oreilles pour entendre, Jésus n’a pas de bouche pour parler. Or, comme il lisait dans le cœur d’Hérode, il vit qu’il n’y avait pas dans ce cœur le moindre sérieux, le moindre désir de connaître la vérité. Les paroles que Jésus aurait pu lui adresser n’auraient pas réveillé sa conscience ; les miracles dont Jésus aurait pu le rendre témoin ne l’auraient pas amené à la foi ; paroles et miracles n’auraient pu qu’aggraver sa culpabilité et sa condamnation. Le silence valait mieux. Jésus n’a pas dédaigné de faire des miracles pour nourrir les multitudes galiléennes, pour consoler la veuve de Naïn, même pour tirer de peine ses hôtes de Cana ; il n’en fera point pour plaire à un roi impie et à une cour frivole. Il se tait, et si Hérode voulait réfléchir, il verrait dans ce silence sévère un appel en même temps qu’un jugement, et sans doute celui de tous les appels qui avait encore le plus de chance de produire quelque impression sur son cœur.

Entrons un peu plus avant dans le sujet. Quelles sont les dispositions que Dieu demande, et celles par conséquent que Jésus-Christ devait demander, pour parler à une âme et pour l’instruire dans les voies du salut ? Dieu lui-même répond par son prophète. « A qui regarderai-jeg ? » dit l’Éternel… – Oui, Seigneur, à qui regarderas-tu ? à qui parleras-tu ? Au grand de la terre, au savant, au prêtre ou au pape infaillible, à l’adepte docile de telle ou telle Église ou de tel ou tel symbole ? – Non : « Je regarderai à celui qui est humble, et qui a l’esprit brisé, et qui tremble à ma parole. » Et le même prophète dit encore : « Ainsi a dit celui qui est haut élevé, qui habite dans l’éternité et dont le nom est Saint…. J’habiterai avec celui qui est humble d’esprit, afin de vivifier l’esprit des humbles, et de ranimer ceux qui ont le cœur briséh. » Un humble respect, la contrition du cœur, tels sont donc les sentiments que Dieu demande au pécheur pour lui communiquer sa grâce et la lumière de la vérité. Or, ces saintes dispositions sont absolument étrangères à Hérode. Hérode est-il respectueux ? – Ce qui prouve à quel point il est incapable de tout sentiment de ce genre, c’est qu’en face de Jésus lui-même, il n’éprouve qu’une curiosité profane. Il est, sous ce rapport, bien inférieur à Pilate. Pilate du moins a compris tout de suite que Jésus est plus que tout autre accusé, plus même qu’un innocent ordinaire ; on voit qu’il ressent pour lui, sans l’avouer, une sympathie mêlée d’admiration. Nous ne trouvons rien de semblable chez Hérode. Hérode n’a même aucun respect pour la vérité, pour la religion en soi. Si odieux que soit le fanatisme des Pharisiens, il suppose du moins ce principe vrai, que la vérité est sainte et que tout doit lui être sacrifié. Si condamnable que soit le scepticisme de Pilate, à travers l’ironie de sa question : « Qu’est-ce que la vérité ? » on discerne une certaine tristesse dont on est touché. Pour Hérode, la religion n’est qu’un passe-temps, un objet d’amusement. Ce mondain, ce voluptueux blasé espère que les exploits d’un faiseur de miracles lui procureront une sensation nouvelle et piquante, voilà tout. Tout ce qu’il demande à Jésus, c’est de satisfaire son goût puéril pour le merveilleux. Digne serviteur de celui qui voulait persuader à Jésus de se jeter du haut du Temple en bas pour prouver qu’il était le Fils de Dieu ! Certes, la suggestion d’Hérode ne dut pas lui paraître moins détestable que celle de Satan.

gEsaïe 66.2.

hEsaïe 57.15.

Hérode a-t-il un cœur contrit ? – Assurément, si quelqu’un avait sujet de se repentir, c’était bien le meurtrier de Jean-Baptiste. Jadis il n’était pas inaccessible à de bons sentiments et, pour complaire à Hérodias, il avait dû étouffer un scrupule, une répugnance. Aujourd’hui ses remords, s’il en a eus, sont éteints, sa conscience est bien morte. Ce qui le prouve, c’est qu’il voit sans émotion et sans terreur celui dont il avait dit : « C’est Jean-Baptiste ressuscité. » Il semble avoir oublié qu’il a eu, moins de trois ans auparavant, un prophète de Dieu entre les mains et qu’il l’a fait mourir. Témoin de l’indomptable fermeté du Précurseur, il ose pourtant se flatter que le Saint de Dieu se prêtera à ses caprices. Il n’éprouve rien en le voyant qu’une stupide joie. Ah ! Jésus aurait pu prononcer des paroles foudroyantes et les accompagner d’un miracle qui aurait terrifié le tétrarque ! Mais Jésus ne veut pas maudire ni punir, surtout en ces jours où il souffre pour les péchés du monde. Il ne veut pas non plus prononcer des paroles de grâce ou d’enseignement : ce serait jeter des perles devant des pourceaux. C’est pourquoi il se tait : l’ombre même de Jean-Baptiste n’aurait pas été plus silencieuse. Ce silence était, comme nous l’avons dit, pour le pécheur endurci qui osait l’interroger, tout ensemble un juste châtiment et un avertissement suprême.

III

Il est temps, mes frères, de nous appliquer à nous-mêmes les principes que nous a suggérés l’étude de notre texte. Notre siècle, comme on l’a dit avec raison, est par excellence le siècle des questions. Tout est en question aujourd’hui : traditions, institutions, croyances, principes. Dans l’ordre politique, l’équilibre de l’Europe, la paix ou la guerre, l’avenir des nations, la forme de gouvernement qui convient à chacune d’elles, le maintien ou la chute de pouvoirs qui se croyaient immortels : autant de questions. Dans l’ordre social, les rapports de l’État, de l’Église et de l’École, ceux du patron et de l’ouvrier, du capital et du travail, l’antagonisme ou la conciliation des différentes classes de la société, l’évolution ou la révolution qui se prépare : autant de questions. Dans l’ordre philosophique et religieux, l’existence même de Dieu, celle de l’âme, celle de la vie future, sont à leur tour mises en question. Dans l’Église chrétienne elle-même, des questions telles que celles-ci : « qu’est-ce que le christianisme ? qu’était Jésus-Christ, qu’a-t-il voulu et qu’a-t-il fait ? quelle est la voie du salut ? quel est le principe constitutif du protestantisme ? » toutes ces questions sont agitées et résolues de la manière la plus diverse. Comme chrétiens, comme protestants, comme amis de la liberté et de la lumière, nous ne pouvons pas nous plaindre de ce que toutes les questions sont posées et bruyamment discutées devant cette génération. Nous pensons que l’agitation de la lutte vaut mieux que la paix de l’indifférence et de la mort ; nous espérons que, du choc même des idées, jaillira la lumière pour les esprits droits. L’examen est toujours légitime, salutaire, obligatoire,… à une condition toutefois, c’est que nous apportions à l’étude de chaque ordre de questions la compétence spéciale qu’il réclame.

Si vous tranchez des questions d’art et de littérature sans posséder ce discernement délicat et indéfinissable qui s’appelle le goût, vous êtes incompétent ; vos louanges et vos critiques ne méritent pas l’examen, comme aussi elles ne le supportent pas. Si vous abordez les questions politiques et sociales en étant dépourvu du sentiment de la justice ; c’est-à-dire si, jaloux de votre droit et de votre intérêt particuliers, vous n’avez aucun égard pour l’intérêt et le droit d’autrui ; ou bien encore si, sans vous soucier de penser et d’examiner par vous-même, vous suivez aveuglément un mot d’ordre ; ou bien enfin si, pouvant recourir aux voies légales pour faire triompher vos idées, vous aimez mieux en appeler à la violence et à l’émeute, vous êtes incompétent en politique ; vous êtes peut-être une force aveugle que je puis craindre, que j’ai pour devoir de contenir, mais vous n’êtes plus une force morale et intelligente avec laquelle je sois obligé de compter.

Et les questions religieuses, les plus hautes de toutes, pour être traitées avec sérieux et avec fruit, ne demandent-elles pas une certaine préparation, un genre particulier de compétence ? Assurément, et nous avons dit tout à l’heure d’après la Parole de Dieu, pleinement confirmée en ce point par la conscience de tout homme religieux, en quoi cette compétence consiste. Ce qu’il faut apporter avant tout à l’étude de ces sortes de questions, ce n’est pas une vaste instruction, un génie pénétrant, quoique l’une et l’autre soient d’un grand prix, c’est le respect des choses saintes et la contrition du cœur.

Le respect des choses saintes, d’abord. Plusieurs croient pouvoir s’en passer. Imitateurs et héritiers de l’esprit d’Hérode, ils n’apportent (et ils s’en vantent !) à la recherche de la vérité et à l’étude de l’histoire religieuse qu’un seul sentiment, la curiosité. Ils ne tiennent aucun compte des besoins de la conscience et du cœur de l’homme, de l’expérience spirituelle de l’individu et de l’humanité. Ils affirment que, pour bien comprendre une religion, il faut commencer par n’y pas croire ; ils vont jusqu’à dire (avec une fatuité insupportable !) que pour arriver à posséder la vérité, il ne faut pas trop l’aimer ; des airs froids et dédaigneux, assurent-ils, réussissent mieux auprès d’elle que trop d’ardeur et d’empressement. Il ne serait peut-être pas difficile de montrer que cette impartialité n’est que prétendue, et que ces orgueilleux critiques sont décidés d’avance à ne rien admettre qui les dépasse, ni sur la terre ni dans le ciel. Mais j’aime mieux dire que leur prétention même est vaine. Celui-là seul peut connaître Dieu à qui Dieu se communique, or Dieu habite avec les humbles. Celui-là seul peut connaître Jésus-Christ à qui Jésus-Christ aura voulu se révéler, or Jésus-Christ ne répond point aux Hérode. Vis-à-vis d’eux, il ne peut que garder le silence. C’est pourquoi ces esprits subtils, mais dépourvus du sentiment des choses divines, demeurent sous le coup du défi que leur a jeté le Christ : « Vous ne savez d’où je viens ni où je vaisi. » Malgré toute leur science et tout leur talent, leurs travaux les plus ingénieux ne servent qu’à constater que Jésus-Christ est demeuré pour eux une énigme indéchiffrable ; ils ne comprennent rien à ce bizarre mélange de sagesse et de folie, d’humilité et de prétentions exorbitantes (à leur point de vue), qu’ils remarquent dans tous ses discours. Ils font donc de celui qu’ils avouent être le plus grand des fils des hommes, un personnage monstrueux et contradictoire ; puis, comme Hérode, ils s’irritent de ne pouvoir percer le mystère qui l’environne ; leurs mains profanes s’efforcent de souiller le voile qu’ils ne parviennent point à lever ; ils mettent plus ou moins en suspicion l’intégrité et la pureté du caractère de Jésus, et le renvoient enfin, paré de leurs louanges, mêlées de restrictions et même de blasphèmes, comme d’une robe éclatante et dérisoire.

iJean 8.14.

Gardez-vous de cet esprit-là, mes frères. Si vous n’êtes pas encore sûrs de la vérité, cherchez-la ; nous ne saurions vous le recommander d’une manière assez pressante. Mais cherchez-la avec cet esprit de vénération que commande la nature même de cette recherche. Ne vous occupez pas des questions religieuses en amateurs, mais mettez-y toute votre âme. Respectez d’avance la vérité, en attendant de la connaître ; cherchez-la, non pas seulement pour savoir, encore moins pour paraître savoir, mais pour obéir, pour aimer et pour adorer. Respectez Dieu ; cherchez-le à genoux ; il est le rémunérateur de ceux qui le cherchentj, mais de ceux qui le cherchent avec humilité et avec foi ; il châtie par son silence les orgueilleux et les incrédules. Respectez Jésus-Christ ; interrogez-le lui-même sur lui-même, comme fit Jean-Baptistek, reconnaissant combien il vous dépasse par l’autorité de sa parole et par l’ascendant de sa sainteté ; ne vous défendez pas contre cette vénération instinctive que vous éprouvez pour lui, et qui n’est pas, croyez-le bien, un simple legs de la tradition, mais la meilleure et la plus pure inspiration de votre conscience. Devenez enfants pour l’écouter, non par l’abdication de la virilité intellectuelle, mais par la simplicité du cœur : « Père, disait-il, je te rends grâces- de ce que tu as révélé aux enfants les mystères de ton royaumel. »

jHébreux 11.6.

kMatthieu 11.2-3.

lMatthieu 11.25.

La seconde condition de la compétence religieuse, c’est la contrition du cœur. Elle n’est pas moins nécessaire que la première, ni moins raisonnable. Ce sont les cœurs purs qui voient Dieu ; or, pour l’homme, pécheur, il n’y a pas d’autre pureté de cœur que celle qui commence par le repentir et qui en procède. Hérode ne s’était repenti, ni de son union adultère avec Hérodias, ni du meurtre de Jean-Baptiste ; c’est pourquoi il ne fut pas jugé digne d’obtenir une réponse de Jésus-Christ. Pour entrer en communion avec Dieu, il faut commencer par ôter ce qui nous sépare de Dieu, c’est-à-dire qu’il faut combattre nos passions, confesser, pleurer et haïr nos péchés.

Ce n’est pas ainsi qu’on l’entend aujourd’hui. Chacun se croit le droit de trancher d’emblée les questions religieuses, de se ranger dans tel ou tel parti ecclésiastique ; et la réforme de la vie, la conversion du cœur, est ce à quoi on songe le moins. Il n’est pas de pécheur qui ne cite Jésus-Christ à son tribunal et ne s’estime compétent pour le juger. En vérité, cela fait pitié. Pensez-vous donc que l’homme qui vit dans le désordre et dans le vice ait le droit d’avoir une opinion religieuse ? Pensez-vous que celui qui au fond du cœur n’a d’autre dieu que l’or ou que le plaisir, soit bien qualifié pour se prononcer pour ou contre la divinité de Jésus-Christ ? Pensez-vous qu’une femme mondaine qui, entre les préoccupations du bal de la veille et celles du spectacle du lendemain, a feuilleté quelque ouvrage prétendu scientifique, accommodé au goût du jour, ait acquis une compétence suffisante pour juger le grand débat religieux de notre siècle ? Ne vous fait-elle pas pitié, je le répète, cette jeunesse qui, tout en cédant à tous les entraînements du monde et de la chair, tout en se prosternant devant les plus impures idoles, prononce d’un air capable que le christianisme à fait son temps et qu’il ne répond plus aux besoins et aux lumières de la société actuelle et de l’homme moderne ? Vous étonnerez-vous de ce que ceux qui interrogent dans cet esprit n’entendent la voix de Dieu ni dans ses œuvres, ni dans sa Parole, ni dans leur conscience ? Comme Jésus et avec lui, je te rends grâces, ô Père, de ce que tu t’es caché à ces faux sagesm !

mMatthieu 11.25.

Souffrez, mes frères, que j’en vienne à une application toute personnelle. Tels d’entre vous, n’est-il pas vrai, doutent encore, ouvertement ou secrètement, de la vérité de l’Évangile ? N’est-il aucun de ceux-ci qui vive actuellement dans le péché ? N’en est-il aucun qui ait commis une faute qu’il n’a jamais confessée à Dieu ni aux hommes et qu’il n’a jamais réparée ? Tant que vous êtes dans cet état, sachez que vous ne pouvez pas arriver à la foi. Quand vous entendriez saint Paul ou Jésus-Christ lui-même, vous ne seriez pas persuadé. « Cessez de mal faire, apprenez à bien fairen », délaissez votre mauvaise voie, pleurez votre péché devant, Dieu, apportez au Seigneur l’offrande d’un cœur brisé. Il ne la méprisera paso, quand même ce cœur brisé serait en même temps un cœur souillé. Jusque-là, plaignez-vous à votre gré des obscurités de la religion, jugez comme il vous plaira ses prédicateurs, accusez leur incapacité, leurs exagérations, leurs contradictions. Mais n’ayez pas la hardiesse de juger Jésus-Christ, et si vous l’interrogez, ne vous étonnez pas qu’il garde le silence.

nEsaïe 1.16-17.

oPsaumes 51.19.

Je m’arrête ; mais je demande à Dieu que la vérité que nous avons méditée demeure profondément gravée dans nos cœurs. Comme je l’ai rappelé, bien des questions sont posées devant la conscience de notre génération et devant celle de chacun de nous ; la plus grave est incontestablement la question religieuse ; aussi bien se retrouve-t-elle au fond de toutes les autres. Sur une telle question, demeurer toujours en suspens est impossible et en tout cas serait funeste. Mais comment la résoudre ?

Ici se lèvent les hommes d’autorité qui nous disent, en grossissant la voix : « Vous êtes incapables de juger par vous-mêmes ; courbez la tête devant nos décrets infaillibles ; sinon, vous serez damnés éternellement. » Des savants nous disent à leur tour : « Si vous ne pouvez pas acquérir une culture scientifique suffisante, vous êtes incompétents ; croyez ou ne croyez pas, à votre aise ; vos affirmations et vos négations sont également dépourvues de valeur. »

Au nom de Jésus-Christ, nous maintenons contre les hommes d’autorité que vous avez le droit et le devoir de juger par vous-mêmes et pour vous-mêmes. Contre les savants dont nous avons parlé, nous affirmons que, sur le point essentiel, vous êtes compétents, l’Évangile à la main, avec les facultés morales et intellectuelles que Dieu vous a données et le degré d’instruction que vous avez pu acquérir. Mais nous ajoutons, toujours au nom et dans l’esprit de Jésus-Christ : Vous êtes compétents, pourvu que vous apportiez à ces graves questions les dispositions que Dieu demande, le respect des choses saintes et la contrition du cœur.

En terminant, pour être plus simple, je voudrais résumer les dispositions requises en un seul mot, ou plutôt en un seul acte, la prière. Prier, c’est vraiment chercher Dieu et c’est déjà avoir commencé de le connaître. Sans la prière, l’étude et la spéculation ne peuvent qu’égarer ; dans la prière, guidée et nourrie par la lecture de la Parole sainte, vous obtiendrez par degrés les lumières qui vous manquent et enfin la certitude de la foi. A vous de choisir si vous voulez interroger Dieu dans l’esprit d’Hérode, et par là vous condamner à n’obtenir pour toute réponse qu’un inflexible silence ; ou si vous l’interrogerez dans l’esprit de ce personnage de l’Évangile qui disait à Jésus avec larmes : « Je crois, Seigneur ! subviens à mon incrédulitép. » Que Dieu, qui est la source de tout bien et de toute lumière, et qui désire certainement se révéler à nous bien plus encore que nous ne désirons le connaître, nous inspire lui-même des demandes auxquelles il puisse répondre et des prières qu’il puisse exaucer !

pMarc 9.24.

Amen.

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