Étude biblique sur la Rédemption

D’après saint Paul (suite)

Ayant pris pour base de notre étude de la doctrine paulinienne touchant l’efficacité de la mort de Jésus-Christ le passage Romains 3.21-26, nous y avons relevé les trois points suivants :

  1. cette mort est considérée comme ayant une valeur ou une vertu rédemptrice ;
  2. elle est placée dans une relation spéciale et étroite avec la justice de Dieu ;
  3. Jésus-Christ est appelé une victime expiatoire.

Ayant traité assez au long les deux premiers points, nous allons aborder le troisième. Mais avant d’entrer dans le fond du sujet, nous devons faire remarquer qu’il y a dans ce verset 25, qui est capital, quelques difficultés ou incertitudes de traduction, sur lesquelles il convient de nous expliquer brièvement.

1° « Jésus-Christ, que Dieu a établi comme victime expiatoire. » Le mot grec (προσέθετο) ici traduit par « a établi », signifie proprement « a proposé », c’est-à-dire, pensons-nous, a exposé aux regards des hommes. D’autres entendent que Dieu avait destiné de toute éternité Jésus-Christ à devenir notre Rédempteur. Cette traduction est philologiquement possible, et certes la pensée est paulinienne ; mais nous croyons qu’ici le regard de apôtre se porte exclusivement sur le fait ou l’acte rédempteur, non sur ses origines éternelles.

2° « Victime expiatoire. » Le mot de victime n’est pas dans le texte. M. A. Schrœder (nouvelle édition du Commentaire de Bonnet sur l’épître aux Romains) pense qu’il n’est pas nécessaire de suppléer ce mot, et qu’il vaut mieux traduire d’une façon plus vague « moyen d’expiation ». Il nous paraît avoir raison. Mais ce moyen d’expiation est bien une victime, puisqu’il est immédiatement question de son sang, en sorte que l’expression de « victime expiatoire » n’ajoute à la pensée aucun élément étranger, et comme elle est plus précise et plus commode, nous l’adoptons avec la révision d’Ostervald.

Une autre question est celle du choix entre ces mots : « victime expiatoire » et ceux-ci : « victime de propitiation ». Le terme d’expiation et celui de propitiation sont généralement employés comme synonymes. Il y a pourtant une nuance entre les deux. Le mot d’expiation fait penser à une peine subie, celui de propitiation attire toute notre attention sur le but ou l’effet du sacrifice, qui est de rendre la divinité propice, ou d’apaiser sa colère. Ce dernier sens est celui du mot ἱλαστήριον, employé par l’apôtre ; il serait donc plus juste de traduire « victime de propitiation ». S’il nous arrive néanmoins de nous servir, avec la révision d’Ostervald, de l’expression « victime expiatoire », on voudra bien ne pas perdre de vue la présente remarque.

3° « … par la foi en son sang ». Ici nous devons nous séparer de la révision synodale, que nous avons néanmoins citée telle quelle jusqu’ici. Nous l’avons fait avec d’autant moins de scrupule que notre dissentiment d’avec cette traduction a peu d’importance au point de vue de nos recherches actuelles. Nous ne croyons pas que Paul ait dit : « Dieu a établi Jésus-Christ comme victime expiatoire ou de propitiation, par la foi », mais bien : « Dieu a établi Jésus-Christ comme victime de propitiation par la foi, au moyen de son sang. » Ici encore, la traduction que nous rejetons est philologiquement possible, mais elle n’est probablement pas la vraie. Paul désigne toujours comme objet propre et direct de la foi Jésus-Christ lui-même, jamais son sang, ou sa mort, ou sa croix.

4° Dernière remarque. Le terme ἱλαστήριον, que nous avons traduit par « victime » ou « moyen d’expiation », est celui qui, dans les Septante, désigne le couvercle de l’arche, le propitiatoire sur lequel, au grand jour des expiations, le souverain sacrificateur répandait le sang des victimes. Et plusieurs interprètes ont cru que dans le passage que nous étudions, saint Paul assimilait Jésus-Christ au propitiatoire. Nous ne saurions partager leur avis, car l’explication allégorique qu’ils proposent serait plus conforme à la typologie de l’épître aux Hébreux qu’à celle de saint Paul, plus simple et plus sobre. D’ailleurs, il est beaucoup plus naturel de comparer Jésus-Christ à la victime offerte en sacrifice, qu’à l’objet matériel arrosé du sang de celle-ci.

Arrivons maintenant au fond des choses.

I

Jésus-Christ est désigné par saint Paul comme victime de propitiation, c’est-à-dire, comme nous venons de le voir, victime en offrande destinée à rendre Dieu propice, à apaiser sa juste colère, à attirer sur l’homme sa faveur ou ses bonnes grâces.

Ici, non seulement l’idée, mais même l’expression d’ἱλαστήριον n’est pas particulière à saint Paul. Elle se rencontre fréquemment dans les Septante, à propos du rituel. Elle est appliquée à Jésus-Christ (sinon toujours par l’emploi du même terme, du moins par celui de mots dérivés de la même racine) par l’épître aux Hébreux (Hébreux 2.17) et par saint Jean (1 Jean 2.2 ; 4.10). La première de Pierre et l’Apocalypse ont l’idée, non le mot. De même, dans les développements où nous sommes entrés au sujet de la sotériologie de Paul, à défaut du mot, nous avons rencontré l’idée de propitiation. En parlant de la rédemption, en montrant Jésus-Christ frappé par la justice divine à la place des vrais coupables, nous avons déjà constaté le caractère expiatoire de sa mort.

Il n’en faudrait pas conclure que le terme que nous étudions maintenant ne nous apporte aucune idée nouvelle. D’abord, en nous rappelant le but de la rédemption : rendre Dieu propice, il atteste que celle-ci, quoique se rattachant à une dispensation de justice, procède plus directement encore de l’amour. Il a fallu, en effet, que Dieu nous fût déjà propice, pour choisir un pareil moyen de se rendre tel !

Ensuite, la mention du Christ comme victime de propitiation nous suggère immédiatement, par comparaison et par contraste avec les sacrifices lévitiques, cette idée ou plutôt ce fait qu’il a été une victime volontaire. Sans doute, (nous citons ici des textes pauliniens bien connus) c’est Dieu qui a présenté Jésus-Christ au monde comme victime de propitiation ; qui l’a envoyé, qui l’a donné, qui ne l’a point épargné, c’est-à-dire qui n’en a pas fait l’économie (Romains 8.32). Mais c’est aussi Jésus-Christ qui s’est donné, livré, abaissé, dépouillé, qui a été obéissant jusqu’à la mort de la croix (Philippiens 2.7-8).

Ici se pose une question d’un haut intérêt. D’après saint Paul, quel est proprement, dans la mort de Jésus-Christ, l’élément expiatoire ? Est-ce la quantité des souffrances du Sauveur, ou leur qualité morale ? En d’autres termes, Jésus nous rachète-t-il parce qu’il a enduré à notre place tout le châtiment que nous avions mérité ? ou nous rachète-t-il parce que sa souffrance sainte est une réparation de nos révoltes, de nos lâches complaisances pour notre chair et pour notre volonté propre ? Nous avons reconnu que le premier point de vue, celui d’un châtiment enduré par substitution, n’est pas étranger à saint Paul, qu’il nous paraît résulter d’expressions telles que celles-ci : « Christ a été fait péché, fait malédiction pour nous. » Mais nous avons ajouté : Paul ne dit et ne fait entendre nulle part qu’il y ait eu équivalence entre le châtiment, si on veut l’appeler ainsi, enduré par Jésus-Christ, et celui que le genre humain avait mérité. Il n’insiste nulle part sur l’intensité des souffrances du Sauveur comme si c’était là le point capital. Il ne se complaît nulle part, dans ses épîtres, à décrire ses tourments physiques, et ne l’a sans doute jamais fait dans sa prédication. Nulle part non plus il n’aborde la psychologie du Fils de Dieu, pour nous faire entrevoir dans sa Passion des abîmes de douleur morale que notre conception et notre expérience bornées ne nous permettent pas de sonder. Il s’attache uniquement au fait de sa mort, et cette mort il l’envisage bien moins par son côté passif que par son côté actif, bien moins comme perte de la vie que comme don de sa vie. Nous avons déjà rappelé la belle expression de l’épître aux Philippiens : « Il a été obéissant jusqu’à la mort de la croix ». On pourrait objecter que, dans ce passage, le sacrifice de Jésus est présenté comme modèle, sinon comme moyen de salut. Mais il n’en est pas de même de Romains ch. 5 (parallèle entre Adam et Jésus-Christ). Ici l’apôtre expose comment, tandis que la faute ou désobéissance (παρακόη) du premier Adam a fait entrer et régner dans l’humanité le péché et la mort, l’obéissance (ὑπακοή) du second Adam y a fait entrer et régner la justice et la vie. Saint Paul ajoute que l’action de Jésus-Christ dépasse celle d’Adam en étendue et en puissance, ce que j’interprète essentiellement dans ce sens : non seulement Jésus-Christ oppose à la tradition funeste qui découlait du premier Adam une tradition contraire, mais il prend à sa charge, pour l’annuler, tout l’héritage d’iniquité et de condamnation que la faute d’Adam et celles de ses descendants réunis avaient accumulé et faisaient peser sur notre race. Ainsi le mal est vaincu par le bien, le péché par l’obéissance.

Je crois donc que l’esprit et l’ensemble de la doctrine de Paul sont favorables à une conception morale de l’expiation et que la conception exclusivement juridique (transfert du châtiment d’un sujet à un autre) en est plutôt l’écorce. Comme nous l’avons déjà remarqué, expiation est synonyme de propitiation ; ce sont deux traductions différentes du même mot grec, que le second terme (celui de propitiation) rend plus exactement. C’est dire que l’expiation, au sens biblique et paulinien, ne consiste pas dans le seul fait d’endurer la peine du péché, car la souffrance toute seule ne rend pas Dieu propice. Selon un mot profond de Godet père, l’enfer n’expie rien. L’expiation est une façon de souffrir qui tend à faire cesser la souffrance et la peine, parce qu’elle tend à en faire disparaître la cause, en modifiant la relation où celui qui souffre (ou pour qui l’on souffre) était avec Dieu. Qu’un pécheur que Dieu punit reconnaisse la justice du châtiment qui le frappe, qu’il l’accepte humblement, qu’il prenne le parti de la loi contre lui-même : ce sera l’expiation individuelle ; le pardon de ce pécheur et sa rentrée en grâce sont désormais possibles, certains même. Que, voyant l’impuissance où sont tous les pécheurs d’expier ainsi leurs fautes, un être juste et saint, parfaitement agréable à Dieu, et en même temps parfaitement uni aux hommes par sa nature et par son amour prenne leurs iniquités à sa charge ; qu’il accepte et endure, sous sa forme la plus cruelle, la peine de mort qui est le salaire du péché : ce juste fera l’expiation pour les péchés du genre humain.

Cette humanité dont il s’est constitué le chef, il la rendra pardonnable, en principe même déjà pardonnée, en changeant sa situation vis-à-vis de Dieu. Enfin, qu’un pécheur s’unisse au Sauveur par la foi, qu’il entre dans les sentiments de Jésus-Christ, qu’il reproduise ainsi en lui-même, quoique d’une manière imparfaite, l’acte moral que Jésus-Christ a accompli : il recueillera le bienfait de cette expiation et de cette rédemption.

S’il en est ainsi, la vertu du sacrifice de Jésus-Christ réside essentiellement dans son caractère moral, dans la sainte acceptation d’une souffrance imméritée que lui ont dictée son obéissance à Dieu et son amour pour les hommes. On comprendra que, tout en reconnaissant le bon droit relatif, au point de vue paulinien, de la notion de l’expiation, comme un simple transfert de châtiment, nous persistions à y voir l’écorce de la pensée de l’apôtre plutôt que son essence intime.

II

Un autre point de vue sous lequel Paul envisage le salut et qui n’est pas énoncé dans le texte auquel se rapportent la plupart des développements qui précèdent, c’est celui qu’exprime le mot de réconciliation. Idée et expression exclusivement pauliniennes, quoique fondées sur les termes d’Alliance et de nouvelle Alliance employés par Moïse et par Jésus-Christ. Cette notion du salut comme réconciliation a quelque chose de simple, de touchant, de familial, qui parle plus au cœur, au moins au premier abord, que l’idée juridique de justification. Et elle semble rendre superflue toute rédemption, toute intervention d’un médiateur.

« Laissez, est-on tenté de dire, le prodigue se jeter dans les bras de son père ouverts pour le recevoir. Il n’est nullement besoin qu’un frère aîné intervienne, fût-il aussi généreux que la parabole le peint égoïste. » Il est d’autant plus remarquable de constater que le passage où Paul traite le plus explicitement de la réconciliation contient l’une des affirmations les plus catégoriques et même les plus paradoxales de la rédemption et de l’expiation que nous ayons rencontrées : 2 Corinthiens 5.19-21. « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant point aux hommes leurs offenses… Nous vous en supplions, au nom de Christ, soyez réconciliés avec Dieu, car — ce mot n’est pas dans le texte, mais bien dans la pensée de Paul — celui qui n’a point connu le péché, il la traité pour nous comme le péché même, afin qu’en lui nous devinssions justice de Dieu. »

Ce dernier fait, qui n’est autre que la rédemption, est manifestement allégué par l’apôtre : 1° comme prouvant que Dieu s’est réconcilié avec l’homme ; 2° comme constituant pour l’homme le plus puissant motif de se réconcilier avec Dieu. Car, d’après saint Paul, la séparation ou l’inimitié entre Dieu et l’homme, qui résulte du péché, a deux aspects et par conséquent il en est de même de la réconciliation. C’est à tort qu’on a dit : « l’inimitié n’existe que du côté de l’homme ; Dieu est bonté pure ; il n’y a en lui que de la bienveillance à l’égard du pécheur quel qu’il soit. » Telle n’est certainement pas la pensée de Paul ; nous le savons par ce qu’il enseigne de la colère de Dieu et de sa justice punissante (Strafgerechtigkeit). Voici encore un passage décisif contre la théorie dont nous parlons, celle qui met toute l’inimitié du côté de l’homme : (Romains 11.28), l’apôtre dit des Juifs incrédules : « Si, en ce qui concerne l’Evangile, ils sont ennemis à cause de vous, en ce qui concerne l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Ennemi est ici le contraire d’aimé. Il existe donc une sorte d’inimitié (sans doute sainte, exempte de passion, miséricordieuse même) de Dieu pour l’homme pécheur comme tel. Quiconque a une conscience et croit en Dieu sait bien que lorsqu’il a péché volontairement, Dieu s’éloigne, se détourne de lui, lui témoigne son déplaisir et son mécontentement. Encore une fois donc, l’opposition entre Dieu et l’homme pécheur a deux faces : si l’homme est ennemi de Dieu par ses mauvais penchants, par l’affection de la chair qui domine en lui. Dieu est justement indigné contre le pécheur et, tout en ayant compassion de lui, se sent comme obligé de le punir.

C’est ici qu’intervient la rédemption, qui est l’acte par lequel Dieu opère la réconciliation, en tant qu’elle dépend de lui. « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec soi, n’imputant pas aux hommes leurs péchés » ; c’est-à-dire que Dieu a ôté, de son côté, tout obstacle à la paix ; il a en principe pardonné au monde ; par quel moyen ? à quel prix ? Au prix et au moyen de la rédemption et de l’expiation que, dans notre passage, l’apôtre définit par ces mots : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a traité, à cause de nous, comme le péché même, afin qu’en lui nous devinssions justice de Dieu. » L’apôtre ajoute que Dieu a complété son œuvre et en poursuit l’exécution en mettant en ses apôtres la parole de la réconciliation, afin qu’ils l’apportent aux hommes. Une seule chose reste à faire, c’est que le pécheur reçoive le message, qu’il y réponde en se laissant attirer et persuader ; en bannissant, lui aussi, de son cœur, l’inimitié ; en se réconciliant avec Dieu, comme Dieu s’est réconcilié avec lui. « Nous vous en supplions au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu. »

Remarquons enfin, à propos de la réconciliation, que dans un passage sublime et mystérieux de l’épître aux Colossiens (Colossiens 1.19-20 ; parallèle moins précis, Éphésiens 1.10), saint Paul donne à la réconciliation, dont Jésus-Christ est l’instrument, une portée universelle : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute sa plénitude, et par lui de réconcilier toutes choses avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, ayant fait la paix par le sang de sa croix. » La rédemption serait donc un fait cosmique ; aussi est-elle considérée, dans un autre passage de la même épître, comme une victoire sur les puissances infernales, que « Jésus-Christ a publiquement livrées en spectacle, en triomphant d’elles par la croix » (Colossiens 2.15). Tout cela montre à quel point la rédemption a pour saint Paul un caractère objectif, combien donc ne nous éloignerions-nous pas de sa pensée, si nous faisions consister toute l’œuvre du Sauveur dans l’influence morale qu’exercent sur nous la contemplation et l’exemple de sa mort !

III

D’après saint Paul, comme d’après toute l’Ecriture sainte, la misère morale du pécheur a deux aspects. A cause des fautes qu’il a commises, il est coupable et sujet à la condamnation de Dieu ; c’est ce que Paul établit dans les trois premiers chapitres de son épître aux Romains. A cause de l’empire que le mal exerce sur lui, en grande partie par sa propre faute, il est devenu esclave du péché et impuissant à faire le bien. C’est ce qu’établit, d’une façon si émouvante, le ch. 7 de la même épître. Le pécheur a donc besoin d’une double délivrance. Avant tout, il faut qu’il soit pardonné, justifié, réconcilié avec Dieu. Ce premier aspect du salut est celui que nous avons envisagé jusqu’ici, et nul ne l’a exposé avec autant d’ampleur et de précision que l’apôtre Paul. Mais il n’est pas moins nécessaire que le pécheur soit affranchi de l’esclavage du mal, et créé de nouveau à l’image de Dieu. C’est cette seconde moitié du salut qui est décrite aux chapitres 6 et 8 de la même épître. Il est à peine nécessaire d’ajouter que saint Paul n’y attache pas moins d’importance qu’à la première ; c’est plutôt le contraire qui est vrai. Nature essentiellement morale, l’apôtre a sans doute plus d’horreur encore du mal en lui-même que de ses conséquences douloureuses et pénales. Pour lui-même et pour ses frères, il est plus affamé encore de justice que de bonheur. La soif de la justice a toujours été sa passion dominante ; c’est elle qui fait l’unité de sa vie, en dépit de la crise profonde qui la traverse et du changement radical qui en a été la conséquence. Aussi ne s’arrête-t-il jamais à décrire la félicité du ciel, quoiqu’il fût mieux qualifié que personne pour en parler (2 Corinthiens 12.2-4), tandis qu’il ne se lasse jamais de peindre la sainteté à laquelle le chrétien est appelé à parvenir dès ici-bas. Cette sainteté des enfants de Dieu est pour lui le but de la Création, de l’élection, de la justification et de toutes les voies divines (Romains 8.29 ; 2 Corinthiens 5.15 ; Colossiens 1.22 ; Éphésiens 1.4). Rien n’excite à un plus haut degré l’indignation de saint Paul, que les propos calomnieux de ceux qui l’accusent de tolérer et d’encourager le péché par sa doctrine de la grâce (Romains 3.8 ; 6.1). Il est persuadé au contraire que l’Evangile qu’il prêche est la puissance de Dieu pour le salut (Romains 1.16), et par conséquent qu’il renferme le secret de la sanctification, aussi bien que celui de la justification. Mais quel est ce secret ? en d’autres termes, comment s’opère, d’après saint Paul, cet affranchissent de l’homme à l’égard du péché, que nous avons appelé la seconde moitié du salut, et sans la première serait illusoire ?

Les deux réponses qui se présentent les premières à notre esprit ne sont pas celle sur lesquelles insiste l’apôtre.

Nous aurions dit peut-être : « oui, le chrétien doit se sanctifier et se sanctifiera, car il sait bien qu’il sera finalement jugé d’après ses œuvres, et qu’en conséquence, s’il persistait à vivre dans le péché, sa justification deviendrait nulle. » A coup sûr, c’est ce que je pense et ce qu’enseigne saint Paul ; il parle plus d’une fois du dernier jugement (2 Corinthiens 5.10) ; il rappelle aux esprits légers et profanes que « celui qui sème pour sa chair (qui cherche avant tout à la satisfaire) moissonnera de la chair la corruption » (Galates 6.8) mais le mobile ici invoqué, celui de la crainte est loin d’être le ressort principal de la morale paulinienne.

Nous aurions dit aussi peut-être : « le chrétien fera le mal, parce que la reconnaissance qu’il éprouve pour le Christ qui l’a racheté le gardera d’offenser et de contrister son Sauveur. Certes, ce sentiment si juste et si noble se rencontre sous la plume de l’apôtre (Galates 2.20 ; 2 Corinthiens 5.15) ; mais il ne nous paraît pas que la reconnaissance soit à ses yeux le principe même de la vie chrétienne ni que l’appel à ce sentiment soit la note dominante de ses exhortations.

Quelle est donc sa doctrine de la sanctification. A vrai dire, nous en découvrons deux qui ne sont pas difficiles à concilier, et même n’ont pas besoin d’être conciliées, mais dont Saint Paul, esprit moins systématique qu’on ne le dit quelquefois, ne s’est pas préoccupé de définir la relation précise. Voici ces deux doctrines :

1° Le chrétien est gardé du péché, et même obligé et conduit à faire tout ce qui est bien par la participation ou la communion morale avec la mort et la résurrection de Jésus-Christ, qui est impliquée dans sa foi et figurée par son baptême ;

2° Le chrétien a reçu le saint Esprit, qui le délivre de l’assujettissement à la chair et devient en lui le principe de toute sainteté et de toute charité.

Ce dernier point de vue, à coup sûr très riche et très intéressant, est en dehors de nos recherches actuelles. Il n’en est pas de même du premier : nous nous entretenons de la vertu rédemptrice de la mort du Christ ; or nous constatons que c’est précisément à la mort du Sauveur, complétée par sa résurrection, que saint Paul rattache la régénération et la sanctification du croyant. Arrêtons-nous donc un moment sur cette partie importante et originale de son enseignement.

Au ch. 6 de son épître aux Romains, l’apôtre réfute cette conséquence immorale et impie que quelques-uns tiraient de son enseignement : « Péchons afin que la grâce abonde. » Ils pouvaient être mal intentionnés et même de mauvaise foi. « Ce sont, dit l’apôtre, des gens dont la condamnation est juste » (Romains 3.8) ; mais il faut avouer que leurs discours avaient quelque chose de spécieux. Saint Paul vient de dire : « Où le péché avait abondé, la grâce a surabondé » (Romains 5.20) ; ils ajoutaient : « péchons donc encore, afin que la grâce abonde encore plus ; ne sera-t-elle pas toujours plus grande et plus forte que notre péché ? »

L’apôtre répond, s’il nous est permis de traduire et de délayer son langage au risque de le gâter : La grâce de Dieu n’est pas ce que vous supposez, une molle et universelle indulgence, une tolérance inépuisable ; elle s’est manifestée à nous par la mort et la résurrection de Jésus-Christ et ceux-là seuls en recueillent le bienfait, qui s’unissent par la foi au Sauveur mourant et ressuscitant. Or cette union implique que la mort et la résurrection de Jésus-Christ se sont répétées et réalisées en eux ; qu’avec Jésus-Christ mourant ils sont morts au péché ; qu’avec Jésus-Christ ressuscitant, ils sont entrés dans une vie nouvelle. Comment donc retourneraient-ils à leurs iniquités passées ? Comment vivraient-ils autrement que ne vit le Christ lui-même, dans le ciel pour le service et la gloire de Dieu ? Ajoutons que le baptême, tel qu’il était pratiqué alors, offre à saint Paul une illustration et une confirmation frappantes de sa pensée. Le premier acte dont se composait le baptême : l’immersion, est le signe du renoncement au péché, de la mort du vieil homme ; il en a dû être jusqu’à un certain point, pour tout vrai fidèle, le moyen et le moment. De même, le second acte du baptême : l’émersion, est le signe et a dû être le moyen et le moment de l’entrée dans une vie nouvelle. En conséquence, dit en substance l’apôtre aux chrétiens de Rome, ou votre baptême n’a rien eu de réel et de sérieux, ou vous êtes morts au péché et vivants à Dieu ; vous devez donc vous considérer et vous comporter comme tels.

Certes, ce langage est frappant, ces symboles parlent à l’imagination ; mais quelle est exactement la réalité qu’ils renferment ? « Comparaison n’est pas raison », dit un judicieux proverbe ; comment et par quel mystère la mort et la résurrection physiques de Jésus, embrassées en quelque sorte par la foi, deviennent-elles aussitôt, chez le croyant, une mort et une résurrection morales ? Ces fortes expressions ne signifient-elles rien de plus que ceci : les réflexions que fait naître chez le chrétien la contemplation croyante et pieuse du Sauveur dans sa mort et dans sa résurrection, le portent à se détourner du mal et à servir Dieu ?

Cette traduction froide et tout intellectualiste du passage que nous méditons, exprimerait plus qu’incomplètement la pensée de saint Paul et ne rendrait pas justice à son profond mysticisme. Pour l’entendre, il y a trois vérités qu’il importe ici de nous rappeler. La première est le vrai caractère de la mort de Jésus-Christ : ce n’est pas seulement un fait physique, c’est un acte moral décisif, effet d’une sainteté et d’une charité insondables par lequel le Sauveur, d’une part s’est approprié par sa compassion le péché du monde, d’autre part l’a repoussé, l’a vaincu, l’a brisé, l’a tué.

La seconde des vérités qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est la nature et la puissance de la croix : par elle, comme le dit Paul dans le passage même que nous étudions, nous nous unissons organiquement à Jésus-Christ, « nous devenons une même plante avec lui » ; et comme c’est surtout dans sa mort et dans sa résurrection que nous le contemplons, il est impossible que la substance morale de cette mort et de cette résurrection ne se communique pas à nous.

La troisième vérité que nous avons en vue, c’est que l’objet de notre foi, Jésus-Christ, est une personne vivante. Sa mort et sa résurrection sont donc beaucoup plus qu’un grand souvenir historique. Comme, d’après les évangiles, le corps de Jésus, ressuscité, conservait les traces de ses plaies, de même et à plus forte raison son âme garde l’attitude morale qu’elle avait prise au moment de sa mort. On peut dire que Jésus-Christ glorifié renouvelle, de moment en moment, et d’éternité en éternité, cette consécration de lui-même à Dieu et aux hommes qui est le fond de son sacrifice ; dans la mesure de notre foi, il la reproduit en nous par sa grâce, et voilà le principe de notre sanctification.

Quelle que soit la valeur de ces explications, il faut ajouter que l’idée de la participation morale du chrétien à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ est tout-à-fait fondamentale chez saint Paul. Dans la doctrine de la sanctification, le ch. 6 de l’épître aux Romains tient la même place que le ch. 3 dans celle de la justification ; l’apôtre, d’ailleurs, revient avec insistance sur la même doctrine (Galates 2.19-20 ; 5.24 ; Éphésiens 1.20 ; Colossiens 2.12 ; 3.1)a. Nous n’abordons pas l’étude détaillée de ces divers passages qui, malgré tout l’intérêt qu’ils offrent, n’ajouteraient peut-être rien d’essentiel aux réflexions que nous a suggérées le ch. 6 de l’épître aux Romains. Mais, avant de quitter ce sujet, il est trois points que nous jugeons utiles de relever :

a – Seul entre tous les autres écrivains sacrés, l’apôtre Pierre (1 Pierre 2.24) exprime, quoique brièvement, la même pensée.

1° Le premier, c’est le caractère à la fois expérimental et idéal de cette doctrine. Ici, autant ou plus qu’ailleurs, l’enseignement dogmatique de saint Paul est l’expression fidèle de son expérience religieuse. Personne n’est comme lui mort et ressuscité avec Jésus-Christ. On peut comparer les trois jours qu’il passa dans l’isolement et dans la prière, à Damas, à ceux pendant lesquels Jésus est resté couché dans sa tombe. Il a été comme immergé dans les eaux profondes d’une repentante mortelle jusqu’au moment où la puissance de Dieu, par la voix d’Ananias, l’a fait passer des ténèbres physiques et morales à la lumière, et de la mort à la vie. Et ce qui a produit cette crise, c’est la vision du Christ ressuscité, et par conséquent mort auparavant, pour le salut du monde et pour le sien. Quel accent personnel dans ces mots : « J’ai été crucifié avec Christ ; maintenant ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » ! Cependant l’affirmation de l’apôtre est idéale aussi ; nous voulons dire que, tout en traduisant son expérience, elle la dépasse. D’après son propre témoignage, Paul n’est pas encore arrivé à la perfection ; il ne connaît pas encore aussi complètement qu’il le voudrait « et la vertu de la résurrection de Jésus-Christ, et la communion de ses souffrances. » De toutes les forces et de toute l’ardeur de son âme, il aspire à entrer toujours plus avant dans cette double et sainte communion, à gagner Christ ; au prix et en vue de ce gain, tout le reste lui est une perte (Philippiens 3.7-11).

Ceux à qui l’apôtre s’adresse avaient sans doute fait aussi, chacun dans sa mesure, l’expérience qu’il invoque. C’étaient pour la plupart des païens convertis ; lorsqu’ils avaient cru et qu’ils avaient reçu le baptême, ils étaient morts en tant que païens, comme Saul de Tarse était mort en tant que juif, et ils étaient comme lui ressuscités chrétiens. Et chez eux comme chez lui, c’était la foi au Christ mort et ressuscité qui avait produit ce miracle. Mais leur expérience était sans doute bien autrement incomplète ou même défectueuse que celle de Paul ; ils étaient sujet aux inconséquences, aux découragements, aux rechutes. C’est pourquoi l’apôtre leur parle de leur participation à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ, non seulement comme d’un fait acquis, mais comme d’un objet, comme d’un idéal, dont ils doivent encore s’emparer par la foi : « Considérez-vous comme morts au péché et vivants à Dieu par Jésus-Christ et par conséquent, que le péché ne règne plus dans vos corps mortels ; offrez vos membres à Dieu comme des instruments de justice. »

2° Ma seconde remarque porte sur le lien étroit qui unit la doctrine paulinienne de la sanctification à celle de la justification. Nous savons que, d’après l’apôtre, le pécheur est justifié par grâce au moyen de la foi au Christ rédempteur ; sa foi lui est imputée à justice. Dieu donc le considère comme juste et le traite comme tel, quoique en réalité il soit encore fort éloigné de la justice parfaite. De là résulte pour lui le devoir de devenir, réellement et pratiquement, par la transformation graduelle de son être moral à l’image de Jésus-Christ, ce qu’il est déjà en principe devant Dieu et par un effet de sa grâce à savoir un enfant de Dieu un juste, un saint. Telle est d’après saint Paul, la doctrine de la sanctification ; tel en est aussi le secret. Comme s’exprime Vinet, la Loi disait : « faites et vous vivrez », l’Evangile dit : « vivez et faites. » La morale ordinaire prend son point d’appui en nous-mêmes et nous désespère en nous invitant à escalader une hauteur que nous voyons et savons inaccessible ; la morale évangélique, en particulier celle de saint Paul, nous montre cette hauteur de la justice et de la perfection morale déjà atteinte, déjà conquise par le don de la grâce de Dieu et par l’œuvre parfaite de Jésus-Christ. Puis elle nous exhorte à la gravir de degré en degré, la main dans la main de notre Sauveur. Celui qui comprend et pratique ainsi la vie chrétienne éprouvera de plus en plus avec saint Paul que « toutes choses lui deviennent possibles par celui qui le fortifie » (Philippiens 4.13).

3° Nous devons enfin constater la différence qui existe, au point de vue de l’enseignement qui nous occupe, entre notre situation et celle des disciples immédiats de saint Paul et des premiers lecteurs de ses épîtres. Ceux-ci ayant, lorsqu’ils avaient cru en Jésus-Christ, reçu le baptême par immersion avaient le souvenir d’un événement précis qui avait fait époque dans leur vie, qui traduisait d’une manière frappante la pensée de l’apôtre et auquel celui-ci attachait une grande importance.

Le souvenir du baptême qui nous a été administré dans notre enfance inconsciente ne saurait avoir pour nous la même signification ; mais surtout, les membres des Eglises fondées par saint Paul avaient personnellement quitté le paganisme ou le judaïsme pharisaïque pour le christianisme. Ils avaient donc passé par une conversion intérieure et extérieure qui avait fait d’eux des hommes nouveaux ; ils ne s’étonnaient pas de la voir assimilée à une mort et à une résurrection. Parmi les chrétiens de nos jours, il en est qui ont fait l’expérience bénie d’une conversion précise et qui a sa date ; ceux-ci sont mieux placés que les autres pour comprendre la doctrine morale et religieuse que nous venons d’étudier. On a plus de peine à se l’assimiler, lorsqu’on ne sait pas au juste quand on est devenu chrétien, lorsqu’on se demande parfois avec inquiétude : « suis-je vraiment converti ? » Nous pensons toutefois qu’en dépit de ces diversités et de ces lacunes de nos expériences religieuses, l’enseignement de saint Paul concernant la participation du croyant à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ, conserve pour nous sa vérité et sa vertu. Il nous rappelle avant tout que notre sanctification est moins notre œuvre personnelle que l’œuvre et la vie de Jésus-Christ en nous. Il nous fait comprendre ensuite que si cette vertu morale et régénératrice du Sauveur s’exerce par tout ce qu’il est, tout ce qu’il a dit et tout ce qu’il a fait, elle n’en réside pas moins tout spécialement dans sa mort ; comme notre pensée, notre vie est chrétienne dans la mesure où la croix de Jésus-Christ en est devenue le centre et l’âme. Enfin, comme nous l’avons expliqué en dernier lieu, ce que nous apprend par-dessus tout la doctrine qui nous occupe, c’est que (nous employons encore le langage de saint Paul) « pour que le péché ne domine plus sur nous, il faut n’être plus sous la loi, mais sous la grâce » (Romains 6.14) ; il faut nous emparer par la foi du salut qui nous est donné en Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous, afin que ce salut devienne dans notre vie de tous les jours une réalité croissante et à la fin triomphante. A coup sûr, le commentaire le plus éloquent, on peut même dire la confirmation décisive de l’enseignement moral de saint Paul, c’est la vie et la mort de l’apôtre. Il en sera de même de nous, dans la mesure où nous nous approprierons, d’une façon vivante et personnelle, sa pensée et sa foi.

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