Étude biblique sur la Rédemption

La Rédemption d’après l’Apocalypse

I

Aucun livre de l’Ecriture, je pense, n’a été plus étudié, plus commenté, plus discuté, cru avec plus d’ardeur, exploité avec plus de passion, plus contesté et plus méprisé aussi, que l’Apocalypse. Pour rappeler, en le ramenant à des proportions plus modestes, le paradoxe qui termine le quatrième évangile, une vaste bibliothèque ne contiendrait pas les livres qu’on en a écrits. Heureusement, pour traiter notre sujet de ce jour, la mort rédemptrice de Jésus-Christ d’après l’Apocalypse, nous n’avons pas besoin de résoudre au préalable ces questions si controversées.

Celle de l’auteur, par exemple. Est-ce l’apôtre Jean ? En tout cas, l’auteur s’appelait Jean, puis-qu’il se nomme plusieurs fois (Apocalypse 1.4, 9 ; 22.8). C’est ce que l’auteur du quatrième évangile ne fait jamais. Tout en affirmant avec énergie sa qualité de témoin oculaire, l’évangéliste garde avec soin l’anonyme et se désigne par une périphrase l’autre disciple, le disciple que Jésus aimait. On pourrait être tenté de trouver dans ces façons si diverses de procéder un indice de la dualité des auteurs. On peut alléguer dans le même sens la différence du style et celle du fond. Toutefois, celle-ci s’explique en grande partie par la différence du genre : là un récit ; ici une prophétie. Et d’autre part, il existe entre l’Apocalypse et les autres écrits réputés johanniques de nombreuses et frappantes analogies ; nous aurons l’occasion d’en signaler plusieurs. Enfin, l’auteur de l’Apocalypse devait jouir d’une singulière autorité dans les Eglises de l’Asie Mineure, à en juger par les encouragements, les reproches et les menaces qu’il leur adresse de la part du Christ, et aussi par l’anathème qu’il prononce à la fin de son livre contre celui qui oserait ajouter ou retrancher quoi que ce soit à ses révélations. Ces traits s’accordent bien avec ce que racontent plusieurs Pères de l’Eglise touchant le ministère de l’apôtre Jean en Asie Mineure ; un obscur presbytre. Jean, dont nous ne savons rien sinon qu’il a existé, aurait-il pu tenir le même langage ? L’auteur, il est vrai, ne se qualifie pas d’apôtre ; il dit : « Moi, Jean, votre frère, votre compagnon d’affliction, de royauté et de patience en Jésus » ; mais l’humilité de ces expressions rappelle beaucoup celle de l’apôtre Pierre (1 Pierre 5.1). Du reste répétons-le, puisque nous étudions l’Apocalypse tout à fait à part des autres écrits réputés johanniques, nous n’avons pas besoin de nous prononcer. Ce qui nous importe c’est de savoir ce que l’auteur de l’Apocalypse, quel qu’il soit, a pensé au sujet de la rédemption par la mort du Christ. Peut-être les résultats auxquels nous aboutirons contribueront-ils à jeter quelque lumière sur la question d’authenticité ou d’apostolicité.

Une question qui touche de près celle de l’authenticité, et qui a été très vivement discutée il y a quelques années, est celle de l’intégrité du livre que nous avons sous les yeux. On a cru y discerner des interpolations étendues, ou plutôt le mélange de deux Apocalypses, l’une juive, l’autre chrétienne. Cependant, le style paraît être le même d’un bout à l’autre du livre. Et l’architectonique spéciale de cet écrit : sept sceaux, sept trompettes, sept coupes, avec préparatifs, intermèdes, prologue et épilogue, semble bien impliquer l’unité de composition. J’ai l’impression que l’hypothèse dont il s’agit, et qui avait séduit le professeur Sabatier, ne sera pas adoptée par la science ultérieure. Pourquoi supposer une interpolation juive du livre, alors que dans les pages les plus incontestablement chrétiennes, le symbolisme juif est si visiblea ?

a – Ch. 3, lettre à Philadelphie ;« Ils (certains adversaires) se disent juifs et ne le sont pas, mais mentent » ; nous dirions : « ils se disent chrétiens ».
Ch. 7 : les prémices des sauvés sont douze fois douze mille juifs, appartenant aux douze tribus.
Ch. 14, v. 1-5, nous trouvons de ces 144 000 (le même nombre) une nouvelle caractéristique, qui permet de penser qu’au chapitre 7 leur qualité de Juifs des douze tribus a une signification symbolique.

Mais cela aussi, répétons-le, ne touche pas directement à notre sujet. Car les affirmations relatives au Christ Rédempteur appartiennent en tout cas à l’Apocalypse chrétienne, et leur sens ne changerait pas, alors même que celle-ci serait ailleurs comme entrelacée d’une Apocalypse juive.

De toutes ces questions qui divisent les commentateurs, la plus grave et la plus difficile est à coup sûr celle qui a trait au système d’interprétation de l’Apocalypse. Y a-t-il à la base de ce livre, comme le prétend une critique qui se croit sûre de son fait, une énorme et fantastique illusion, celle qui identifiait Néron avec l’Antichrist (la bête) ; qui attendait son retour et son succès momentané, puis, après sa défaite finale, la destruction de Rome et le règne glorieux du Christ ? Une telle erreur permettrait difficilement de faire dans le reste des visions de l’Apocalypse une part quelconque à la révélation et à l’inspiration.

Ou bien, au contraire, l’Apocalypse contient-elle, sous le voile épais de ses symboles, une histoire anticipée de l’Eglise et de l’humanité ? Malheureusement, les interprètes qui se placent à ce point de vue ne sont guère d’accord entre eux ce qui prouve bien que, comme je l’ai déjà fait entendre, les symboles ne sont pas transparents.

Enfin, faut-il surtout s’attacher, en expliquant l’Apocalypse, à quelques lois et perspectives générales, qui seules seraient données par la révélation et qui formeraient un cadre dans lequel se donnerait carrière l’imagination du voyant, provoquée et soutenue par les prophéties de l’ancien Testament ?

Certes, le choix entre ces hypothèses, ou telle autre meilleure qu’on pourrait trouver, importe grandement aux interprètes de la prophétie ; mais plus heureux qu’eux, ce n’est pas la prophétie que nous avons à expliquer aujourd’hui, ce sont quelques affirmations religieuses et dogmatiques répandues dans tous le cours de l’ouvrage. Ici encore nous pouvons suspendre notre jugement.

Nous n’avons fait jusqu’à présent qu’écarter et traverser des broussailles pour arriver à une voie nettement marquée et bien éclairée, qu’il s’agit maintenant de parcourir.

II

Nous procéderons du général au particulier, ou pour présenter la même marche de la pensée sous un autre aspect, de la personne du Christ à son œuvre.

A la base de l’idée de rédemption qui nous occupe spécialement, il y a une idée, plus large et plus générale, c’est celle de médiation. Quoique le terme de Médiateur ne se trouve que chez Paul (Galates 3.19-20 ; 1 Timothée 2.5) et dans l’épître aux Hébreux (Hébreux 12.24), l’idée que ce mot exprime, celle du Christ en tant que personnage intermédiaire entre Dieu et l’homme, participant à la nature de l’un et de l’autre, communiquant Dieu à l’homme, élevant et amenant l’homme à Dieu : l’idée, dis-je, de Jésus-Christ comme Médiateur est commune à tous les écrits du nouveau Testament.

S’il n’y avait pas de péché, il n’y aurait pas lieu à une rédemption ; mais il y aurait encore une médiation ; ou plutôt, selon le prologue de Jean, cette médiation existait dès l’origine. Toutes choses ont été faites, (ἐγένετο) sont devenues, ont reçu l’être, par le moyen du Logos. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes (Jean 1.3-4). Dans son rapport avec Dieu il est l’image et le reflet du Dieu suprême, son autre lui-même. Dans son rapport avec l’humanité, il en est la source, le type et l’idéal préexistant. Si je mentionne ces idées, c’est parce qu’elles sont communes aux autres écrits réputés johanniques, l’évangile et l’épître, et à l’Apocalypse, quoique moins développées et exprimées avec moins de précision dans celle-ci. Le Christ y est appelé le Logos de Dieu (Apocalypse 19.13) ; qualification qui ne lui est donnée dans aucun écrit non johannique du nouveau Testament (pas même Hébreux 4.12). D’autre part, il est appelé commencement ou principe de la création de Dieu, (ἀρχὴ τῆς κτίσεως τοῦ θεοῦ, Apocalypse 3.14) ce qui implique qu’il est analogue à la création et en même temps supérieur à elle. Paul l’avait appelé de même (πρωτότοκος πάσης κτίσεως) « premier-né de toute la création » (Colossiens 1.15). De quelque façon qu’on interprète ces expressions, ce qui est certain et bien digne de remarque, c’est que dans l’Apocalypse, comme dans les discours du Sauveur au 4me évangile, la relation du croyant avec Christ est fréquemment et complètement assimilée à la relation du Christ avec Dieu. « A celui qui vaincra, je donnerai pouvoir sur les nations, comme je l’ai moi-même reçu du Père (Apocalypse 2.26-27) ; je le ferai asseoir avec moi sur mon trône comme moi-même j’ai vaincu, et je me suis assis avec le Père sur son trône » (Apocalypse 3.21 ; cf. Jean 17.21-22 ; 15.10).

La situation de Médiateur entre Dieu et l’homme a deux aspects : la subordination et la divinité. L’une et l’autre sont affirmées aussi nettement dans l’Apocalypse que dans les autres écrits du nouveau Testament, ceux de Paul et de Jean en particulier.

Subordination. Les premiers mots du livre qui nous occupent sont les suivants : Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver. Le Christ glorifié reçoit donc encore des révélations de Dieu. Dans le ciel même, il n’a rien et ne sait rien que ce que le Père lui communique. C’est bien ce que Jésus a dit de lui-même durant son existence terrestre, d’après le quatrième évangile comme dans les trois premiers (Matthieu 11.27 ; Jean 5.19-20 ; 17.8) ; mais appliquées au Christ glorifié, ces déclarations étonnent davantage. Aussi, dans l’Apocalypse, Dieu est-il appelé, comme par Paul et par Jésus lui-même, le Dieu de Jésus-Christ.

« Celui qui vaincra, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu », etc ; (cf. Jean 20.17 ; Éphésiens 1.17). Voyez aussi Apocalypse 11.15 : « L’empire du monde appartient désormais à notre Seigneur et à son Christ ; et il régnera (ce singulier est remarquable) aux siècles des siècles » (cf. Apocalypse 12.10). Tout ce qui est dit de l’Agneau, de sa place dans le ciel, du rôle qu’il remplit, implique la subordination du Christ à Dieu en même temps que sa participation à la gloire et à la puissance de Dieu.

Divinité. Ceci nous amène à la divinité du Christ, à laquelle l’Apocalypse rend un témoignage plus imagé, moins philosophique, mais non moins abondant que les autres écrits réputés johanniques. Aucun autre livre du nouveau Testament ne donne à Jésus-Christ des titres aussi nombreux, des qualifications aussi variées ; chacun de ces noms est destiné à relever quelque aspect de sa gloire. Nous avons déjà rappelé celui de Logos ou Verbe de Dieu (Apocalypse 19.13), dont l’Apocalypse a la primeur, pour ainsi dire, si, comme on l’admet généralement, elle a été écrite longtemps avant l’évangile. Voici quelques attributs qui lui sont communs avec Dieu : il est l’Alpha et l’Oméga, le premier, le dernier et le vivant (Apocalypse 22.13 ; 1.17 ; 2.8), ce qui implique sa préexistence ; il est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs (Apocalypse 17.14 ; 19.16) ; il est le Saint, le Véritable et le Fidèle (Apocalypse 3.7 ; 19.11) ; il sonde le cœur et les reins et rend à chacun selon ses œuvres (Apocalypse 2.23 ; 22.12). Le trône de Dieu est son trône (Apocalypse 22.1 ; 7.7 ; 3.21) ; le livre de vie est son livre (Apocalypse 21.27) ; son nom est écrit sur le front des bienheureux avec le nom de Dieu (Apocalypse 14.1) ; il est, comme le Père, l’objet de doxologies (Apocalypse 1.6) ; il est adoré avec lui dans le ciel (ch. 5).

Voici maintenant quelques autres titres qui appartiennent plutôt au Christ en tant que Médiateur ou déjà même en tant que Sauveur et qui font allusion à sa carrière terrestre : il est la racine et le rejeton de David, l’étoile brillante du matin (Apocalypse 22.16) ; il tient la clef de la mort et du séjour des morts (Apocalypse 1.18) ; il est le fiancé de l’Eglise, il sera demain son Epoux, et ces noces solennelles et glorieuses seront la conclusion du drame de l’histoire et l’établissement définitif du royaume de Dieu (Apocalypse 19.7,9) ; encore une comparaison commune au 4me évangile et à l’Apocalypse, c’est-à-dire que l’idée contenue dans un célèbre passage de la première épître de Paul aux Corinthiens (1 Corinthiens 15.28) idée d’après laquelle la médiation du Christ doit finalement disparaître, afin que Dieu soit tout en tous, est complètement étrangère à l’Apocalypse. Au contraire, l’Agneau est avec Dieu le temple et le flambeau de la Nouvelle Jérusalem, qui pour cette raison n’a pas besoin d’autre temple ni d’autre soleil (Apocalypse 21.22-23). Si c’est Dieu qui essuiera toute larme des yeux de ses enfants, c’est l’Agneau — donc à la fois Agneau et Berger — qui les paîtra et les conduira aux sources des eaux vives (Apocalypse 7.17 ; Jean 1.29 ; 4.10, 14 ; 7.37-38). Dans la nouvelle Jérusalem, un fleuve de vie sort du trône de Dieu et de l’Agneau. Une vision antérieure nous avait montré, dans le ciel même et parmi les personnages symboliques qu’il contient, les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux, le culte de l’Agneau (ch. 5) étroitement associé au culte de Dieu (ch. 6). Dieu et l’Agneau sont adorés de la-même manière, sont loués presque dans les mêmes termes (Apocalypse 4.11 ; 5.12) ; c’est même le cantique où l’Agneau est célébré qui est le plus complet et le plus riche, et c’est à ce cantique que s’unissent finalement les voix de toutes les créatures dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer (Apocalypse 5.13).

Ce terme d’Agneau, que nous venons de citer plusieurs fois, est de beaucoup celui par lequel notre Sauveur est le plus souvent désigné dans l’Apocalypse, quoique ce livre connaisse aussi ceux de Christ et de Fils de Dieu, usités ailleurs (Apocalypse 2.18 ; 11.15). Nous ne l’avions pas encore mentionné, précisément parce qu’il convient de nous y arrêter davantage et parce qu’il nous conduit enfin de la médiation à la rédemption.

III

Rappelons les passages du nouveau Testament, en dehors de l’Apocalypse, où Jésus-Christ est comparé à un agneau.

L’expression ne se trouve pas dans saint Paul, mais il dit (1 Corinthiens 5.7) : « Christ, notre Pâque, a été immolé » ; or on sait que la victime de Pâque était un agneau.

Saint Pierre dit : « Vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre que vos pères vous avaient transmise, par le précieux sang du Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache » (1 Pierre 1.19).

Enfin, dans le quatrième évangile, Jean-Baptiste dit à deux reprises à ses disciples, en leur montrant Jésus : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte — qui enlève en le portant — le péché du monde. » Dans ce dernier passage, comme dans l’épître de Pierre, le mot que nous traduisons par Agneau est le substantif masculin ὁ ἄμνος ; l’Apocalypse se sert exclusivement du nom neutre : τό ἀρνιον. Nous ignorons le motif de cette différence. On y a vu un indice propre à nous faire penser que l’évangile et l’Apocalypse ne sont pas du même auteur. C’est aller un peu loin et conclure un peu vite. L’identité de l’idée et de l’image est pourtant plus frappante que la diversité de l’expression.

Ce qui est plus digne de remarque, c’est que, dans les trois passages que j’ai rappelés, aussi bien que dans celui d’Ésaïe 53.7 auquel ils font très probablement tous allusion, l’Agneau est présenté comme une victime ; c’est parce que Jésus a été immolé et s’est offert en sacrifice qu’il est comparé à un agneau. Il n’en est pas autrement dans l’Apocalypse. Voici la première mention que ce livre fait de l’Agneau (Apocalypse 5.6) : « Je vis au milieu du trône et des quatre animaux et au milieu des vieillards debout, un agneau comme immolé, ayant sept cornes et sept yeux. Ces cornes et ces yeux (ou seulement les yeux, l’interprétation est douteuse) représentent, dit l’auteur sacré lui-même, les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre (expression et image empruntées au prophète Zacharie (Zacharie 5.10). En tout cas, les sept cornes (sept le nombre de la perfection) signifient qu’il y a chez l’Agneau, Jésus-Christ, une divine plénitude de connaissance ou de sagesse.

Mats ce qui nous intéresse bien plus directement, ce sont les mots : « comme immolé ». Ils veulent dire certainement que l’Agneau semblait avoir été immolé, en d’autres termes qu’il portait les traces visibles et permanentes des souffrances de la mort qu’il avait endurées. Ce trait rappelle ce que dit le quatrième évangile au sujet des plaies du Christ ressuscité, à propos des doutes de Thomas.

Etudions de près ce symbole. Nous avons déjà remarqué que ce nom « l’Agneau » est de beaucoup celui qui est le plus souvent donné au Christ dans l’Apocalypse. A partir du chapitre 5, cette désignation est habituelle, constante, presque unique. La façon dont elle est introduite est très frappante. L’apôtre voit dans la main de Celui qui est assis sur le trône, c’est-à-dire de Dieu, un livre scellé de sept sceaux, qu’aucun être ni dans le ciel, sur la terre, ni sous la terre, n’est capable d’ouvrir, ni par conséquent de lire. Image saisissante du mystère de la destinée de l’homme et de celle de l’humanité ! En face de cette énigme indéchiffrable et de cette impuissance universelle, le Voyant pleure. L’un des vingt-quatre vieillards lui dit : « Ne pleure pas ; le lion de Juda, le rejeton de David, a conquis par sa victoire le pouvoir d’ouvrir le livre et ses sceaux (ἐνίκησεν ὁ λέων ὁ ἐκ τῆς φυλῆς Ἰούδα, ἡ ῥίζα Δαυίδ, ὁ ἀνοίγων τὸ βιβλίον, plusieurs de nos versions ne rendent pas ce trait essentiel). Le Voyant regarde donc avec une intensité d’attention et d’attente que nous pouvons imaginer ; et voici, ce qui lui apparaît, ce n’est pas un lion, c’est un agneau, dont on voit au premier coup d’œil qu’il a été immolé. C’est donc en se laissant immoler comme un innocent agneau, en s’offrant en sacrifice, que le Lion de Juda a vaincu : voilà son triomphe, voilà comment il est devenu capable d’ouvrir les sceaux du Livre.

N’exagérons rien cependant. Si la qualification d’Agneau éveillait sans doute, dans l’esprit de l’auteur de l’Apocalypse comme dans le nôtre, des idées de douceur et de patience, ce n’est pourtant pas exclusivement sous cet aspect qu’il nous présente le héros du drame divin. Tel il a été lors de sa première venue, où il a déclaré lui-même que son affaire et son but n’était pas le jugement, mais le salut (Jean 3.17). Mais l’objet de l’Apocalypse est la seconde venue du Christ, avec tout ce qui la précède et la prépare. Or, cette seconde venue est ainsi caractérisée dans la deuxième épître aux Thessaloniciens : « Le Seigneur Jésus apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance au milieu d’une flamme de feu, faisant justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu et qui n’obéissent pas à l’Evangile du Seigneur Jésus. Ils seront punis dune ruine éternelle, quand il viendra pour être glorifié dans ceux qui auront cru, pour vous donner du repos, à vous qui souffrez pour l’amour de lui (2 Thessaloniciens 1.5-10). Ces paroles de Paul, que j’abrège, contiennent en quelque sorte le programme de l’Apocalypse, qu’on peut définir ainsi : « Jugement et salut ; salut à travers et par le jugement. » C’était déjà le fond de plusieurs psaumes qu’on peut appeler messianiques. Tel est le psaume 97. « L’Éternel règne », c’est-à-dire il est entré dans son règne ; il a enfin pris possession de sa royauté ; « que la terre soit dans l’allégresse ! » Et presque aussitôt après : « Le feu marche devant lui et dévore alentour ses adversaires. » C’est dans le même sens que nous lisons dans l’Apocalypse (Apocalypse 19.1-2) : « Alléluia ! Le salut, la gloire et la puissance appartiennent à notre Dieu. Car ses jugements sont vrais et justes. Il a jugé la grande prostituée, il a vengé le sang de ses serviteurs… Alléluia ! Sa fumée (celle de Babylone) monte au siècle des siècles. » A coup sûr, pour l’auteur de l’Apocalypse comme pour l’Ecriture toute entière, c’est le salut qui est le vrai but de Dieu et le fond de sa pensée ; mais le salut implique l’accomplissement et le triomphe de la justice. Dans la prophétie du nouveau Testament comme dans celle de l’ancien, la description des jugements de Dieu, de la série croissante de ses châtiments (sceaux, trompettes, coupes) tient plus de place, remplit plus de pages, que celle du salut. Et si les jugements divins préparent le salut ou même en font partie, ce n’est pas, comme nous aimerions à le penser, parce qu’ils amènent les hommes à la repentance. Une seule fois, à propos de la sixième trompette, il est dit que les hommes, effrayés par un grand tremblement de terre, donnèrent gloire au Dieu du ciel (Apocalypse 11.13). Mais, d’après la suite du récit, cet amendement, causé par la peur, paraît n’avoir été ni général, ni durable. Et partout ailleurs, c’est le résultat contraire qui est signalé ; les catastrophes multipliées qui accablent les ennemis du royaume de Dieu, ne provoquent de leur part que des imprécations et des blasphèmes. C’est ce qui est dit en particulier à propos des coupes, les derniers châtiments (Apocalypse 16.9 ; 2.21). C’est pourquoi la fin est un jugement avec deux issues absolument contraires : d’une part, la nouvelle Jérusalem ; d’autre part, l’étang de feu.

Une lueur d’espérance paraît cependant au dernier chapitre : si les justes se nourrissent en toute saison des fruits de l’arbre de vie, les feuilles de cet arbre, dit l’auteur sacré, sont pour la guérison des nations (ou des gentils). Il y a donc en dehors de la cité des bienheureux, comme un parvis extérieur, ou un milieu accessible, où la grâce de Dieu agit encore, où l’on est malade, mais où l’on peut guérir. Toutefois, il ne serait certainement pas conforme à la pensée de l’Apocalype d’identifier ce parvis extérieur avec l’étang de feu et de soufre, qui est la seconde mort. Après cette mort-là, plus de résurrection (Apocalypse 21.8).

Il est temps d’en revenir à l’Agneau. Celui-ci est le collaborateur de Dieu dans toutes ses voies, l’instrument de ses jugements comme de son salut. C’est pourquoi il est question, si étrange que cette alliance de mots puisse nous paraître, de la colère de l’Agneau, colère si redoutable que, dans l’attente de sa suprême manifestation, les hommes de toute condition sociale se cacheront dans les antres de la terre et s’écrieront : « Montagnes, tombez sur nous, dérobez-nous à la vue de Celui qui est assis sur le trône et à la colère de l’Agneau ! » (Apocalypse 6.15-16). Quand il viendra sur les nuées, tout œil le verra, même ceux qui l’ont percé, et toutes les tribus de la terre se lamenteront à cause de lui (Apocalypse 1.7). Il est dit encore des adorateurs de la Bête (l’Antéchrist) qu’« ils seront tourmentés dans le feu et dans le soufre, en présence des saints anges et en présence de l’Agneau » (Apocalypse 14.9-10).

Si l’auteur de l’Apocalypse est l’apôtre Jean, il nous semble qu’il dut avoir de la peine à reconnaître l’Ami sur la poitrine duquel il avait appuyé sa tête dans le redoutable personnage dont les yeux étaient comme des flammes de feu, dont le visage avait l’éclat du soleil, dont la voix était pareille à un bruit de grosses eaux (Apocalypse 1.14-16). Ce contraste est celui de la première venue du Christ et de la seconde.

IV

Il fallait dire tout cela, pour ne pas présenter sous un faux jour l’enseignement de l’Apocalypse. Si l’on s’est assez souvent représenté soit un Jésus soit un Jean, presque efféminés à force d’être tendres, ce n’est pas à l’auteur de l’Apocalypse qu’on a pensé, ni à son Agneau non plus. Toutefois aujourd’hui ce n’est pas comme Juge, c’est comme Rédempteur que nous avons à considérer le Christ. C’est bien là sa qualité essentielle ; témoin le symbole de l’Agneau comme immolé. Ce même symbole atteste que c’est principalement par sa mort que Jésus a opéré notre rédemption. C’est, au reste, ce qu’affirment explicitement les passages où l’auteur mentionne et rappelle ce fait divin. Ils ne sont pas très nombreux (il y en a trois), et l’on y chercherait vainement les mêmes précisions dogmatiques que dans certaines épîtres de Paul ou dans l’épître aux Hébreux ; mais ils suffisent à faire ressortir le plein accord de notre apôtre avec l’ensemble du témoignage du nouveau Testament au sujet de la mort rédemptrice du Sauveur.

Le premier de ces passages est une doxologie contenue Apocalypse 1.6 : « A Celui qui nous aime, qui nous a lavés de nos péchés par son sang, et qui nous a faits rois et sacrificateur pour Dieu son Père, à lui soient la gloire au siècles des siècles. »

L’amour de Jésus-Christ pour nous est donc le motif et l’âme de son activité rédemptrice. Cet amour est actuel et sans doute aussi éternel (qui nous aime), tandis que le sacrifice du Christ appartient au passé (qui nous a lavés…).

Avec tous les apôtres et écrivains du nouveau Testament (sauf Jacques et Jude dans leurs courtes épîtres) ; avec Jésus lui-même dans l’institution de la Sainte-Cène, l’auteur de l’Apocalypse attribue au sang de Jésus-Christ (expression visible du sacrifice qu’il fait de sa vie) un rôle essentiel dans notre salut. Ces mots : « à Celui qui nous a lavés de nos péchés… », nous paraissent, comme le terme de purifier dans l’épître aux Hébreux et dans saint Jean, comprendre et désigner à la fois le pardon des péchés et la délivrance de l’empire du péché : la justification et la sanctification, au moins commencées. Le nouveau Testament distingue souvent ces deux grâces ; il ne les sépare jamais.

Au lieu de la leçon λούσαντι (qui nous a lavés). Plusieurs manuscrits en ont une autre, λύσαντι (qui nous a délivrés). A cause des mots qui suivent « par son sang », la première leçon nous paraît préférable, mais d’après ce que nous venons de dire, le sens est au fond le même.

Comment le sang de Jésus-Christ nous lave-t-il de nos péchés ? Ou, pour écarter l’image, en quoi réside, comment se définit et s’explique cette vertu à la fois justifiante et purifiante du sacrifice du Sauveur ? Notre auteur ne s’explique sur ce point ni dans le passage qui nous occupe en ce moment ni dans aucun autre. Il ne prononce pas comme Paul, comme l’épître aux Hébreux, comme la première épître de Jean, le mot de propitiation. Mais le symbole de l’Agneau rappelle les sacrifices offerts sous l’ancienne Alliance en expiation du péché.

Voici enfin la suite de la doxologie : « et qui nous a faits rois et sacrificateurs à Dieu son Père ». Après le commencement du salut, sa continuation et son achèvement ; après son côté négatif (délivrance à l’égard du péché), son côté positif : communion avec Dieu et ressemblance avec Jésus-Christ. Ressemblance avec Jésus-Christ, ai-je dit. S’il nous fait rois, c’est-à-dire s’il nous élève au-dessus de toutes les créatures, s’il nous associe en quelque manière à la puissance et à la souveraineté divines, c’est parce qu’il est roi lui-même, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, d’après un passage déjà cité (Apocalypse 19.16). S’il fait de nous des sacrificateurs, c’est-à-dire des êtres consacrés à Dieu, qui approchent librement de lui, qui jouissent de sa communion et sont appelés à la rendre accessible à d’autres hommes, c’est parce qu’il est le vrai et l’unique souverain Sacrificateur ; si cette expression, si familière à l’épître aux Hébreux ne se trouve pas dans l’Apocalypse, l’idée y est ; elle est contenue dans le passage même que nous achevons d’étudier.

Cette pensée, que Jésus-Christ nous a faits rois et sacrificateurs, est chère à l’auteur de l’Apocalypse ; il y revient d’abord dans le cantique chanté à la gloire de l’Agneau (Apocalypse 5.10), puis à propos du millenium (Apocalypse 20.6). Et tout cela est le fruit de sa mort et de son sang versé.

Le deuxième passage où il est explicitement question de la rédemption est ce fameux chapitre 5 dont nous avons déjà parlé et où entre en scène l’Agneau comme immolé. Nous ne reviendrons pas sur la signification de ce symbole, ni sur la façon dont il est introduit. Mais il faut ajouter que, précisément en vertu et par le mérite de cette immolation dont il porte les traces, comme la suite le prouve, l’Agneau prend le livre de la main de Celui qui est assis sur le trône et que cet acte provoque une explosion d’enthousiasme et de louange de la part des habitants du ciel. Puis il ouvre, l’un après l’autre, les sept sceaux. Tout ceci est l’expression symbolique d’une idée très haute et très vaste, à savoir que la mort rédemptrice de Jésus-Christ est le centre de l’histoire du monde, en contient le secret et en donne l’explication. Cette histoire demeurerait une énigme indéchiffrable pour tout l’univers, si l’Agneau, par son sacrifice, n’avait acquis le pouvoir d’en découvrir la signification et le droit de la révéler. C’est dans un sens analogue que l’apôtre Paul, dans ses épîtres aux Colossiens et aux Ephésiens, parle des trésors de sagesse et de connaissance qui sont en Christ (Colossiens 2.3 ; Éphésiens 3.8). Mais l’idée que nous venons d’énoncer n’est exprimée nulle part avec autant de précision et de grandeur que dans l’Apocalypse.

Le cantique des bienheureux, appelé un cantique nouveau (Apocalypse 5.9) — avant la rédemption, le ciel même n’avait rien entendu de semblable — achève d’éclairer et d’expliquer la vision dont il fait partie. Il faut le citer textuellement :

« Tu es digne de prendre le livre et d’en ouvrir les sceaux ; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation, et tu les as faits rois et sacrificateurs pour notre Dieu ; et ils régneront sur la terre. »

Ce beau cantique reproduit les idées et les expressions mêmes que nous avons trouvées au premier chapitre : le sang du Christ, moyen de la rédemption ; les élus rois et sacrificateurs. Mais cette doxologie que le voyant avait d’abord prononcée en son propre nom, maintenant c’est le ciel même qui l’entonne avec une allégresse indicible ; puis, à la suite du ciel, toutes les créatures. On voit par là la place qu’occupaient dans la pensée et dans la piété de l’auteur de l’Apocalypse la foi au Christ rédempteur et à la vertu de sa mort.

Le cantique du chapitre 5 contient un ou deux traits que nous n’avons pas trouvés dans la doxologie du chapitre 1. Tel est le mot d’« acheter » ou « racheter » (ἠγορασας). « Tu as racheté par ton sang des hommes de toute nation. » La même expression revient au chapitre 14, où il est dit des 144 000, qui sont les prémices des saints et des sauvés : « Ceux-là ont été rachetés d’entre les hommes, comme des prémices consacrées à Dieu et à l’Agneau » (Apocalypse 14.5). On la trouve aussi chez Paul : « Vous avez été rachetés à un grand prix » (1 Corinthiens 6.20) ; chez Pierre : « Vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre que vos pères vous avaient transmise, non par de l’argent ou par de l’or, mais par le précieux sang du Christ, comme de l’Agneau sans défaut et sans tache » (passage qui offre une remarquable analogie avec celui que nous avons sous les yeux) ; et, pour le sens, dans le livre des Actes (Actes 20.28) : « L’Eglise de Dieu (ou du Seigneur), qu’il s’est acquise par son propre sang », et dans cette déclaration bien connue du Seigneur Jésus lui-même : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour plusieurs. »

Nous ne reviendrons pas sur la question souvent agitée, jamais résolue : « à qui le prix du rachat est-il payé ? » En y réfléchissant, on s’explique, sans l’adopter, la réponse que font à cette question plusieurs Pères de l’Eglise : « à Satan ». Car généralement la rançon est offerte au maître qui détient et opprime le captif ; or ce maître cruel, cet oppresseur, ne peut être Dieu. Au contraire, le cantique des bienheureux déclare que l’Agneau nous a rachetés à Dieu, c’est-à-dire pour que nous appartenions à Dieu. Le joug dont Jésus-Christ nous affranchit, c’est celui du péché, de la chair et du monde ; c’est donc bien celui de Satan. Mais il n’en résulte pas que, comme l’ont supposé les Pères dont il s’agit, Satan ait des droits et que Dieu transige avec lui ; encore moins que Dieu le trompe par un habile artifice.

Touchant la nature de la rançon, il n’y a pas d’hésitation possible : c’est le sang de Jésus-Christ, c’est-à-dire le don de sa vie

L’effet du rachat ou de la rédemption, c’est que celui qui a été racheté cesse d’appartenir à son ancien maître, le péché, pour se consacrer tout entier à un Maître nouveau, à Dieu (comparer Apocalypse 14.4 : « Ceux-là suivent l’Agneau partout où il va »).

Ces rachetés dont parle le cantique de l’Apocalypse sont de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation. Il importe d’autant plus de noter ces expressions, qu’on a souvent signalé et même fort exagéré la tendance judaïsante de l’Apocalypse. Ici, point de différence entre les sauvés, quelle que soit leur origine. Au chapitre 7, au contraire, il y a une distinction, ce qui nous fournira l’occasion de revenir sur ce sujet.

Enfin nous pouvons inférer encore du cantique que si la mort de Jésus-Christ a été pour une multitude d’âmes un moyen de salut, elle a été pour lui le point de départ d’une élévation glorieuse, fruit et récompense de son sacrifice. C’est parce qu’il a été immolé que toutes les créatures l’adorent. Cela aussi est une idée familière à l’apôtre Paul (Philippiens 2.5-11) et à l’épître aux Hébreux (Hébreux 2.9) énoncée déjà par le Sauveur lui-même (Luc 24.26) : « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire. »

Nous arrivons enfin au troisième passage où il est question de la mort rédemptrice du Sauveur. Il se trouve au chapitre 7, qui forme comme un intermède entre l’ouverture du sixième et celle du septième sceau. Un ordre divin signifié par un ange avertit les anges debout aux quatre points cardinaux qu’ils ne doivent faire aucun mal à la terre ni à la mer jusqu’à ce qu’un sceau ait été placé sur le front des serviteurs de Dieu. De ce sceau sont marqués douze mille hommes de chacune des douze tribus d’Israël, en tout cent-quarante-quatre mille. « Après cela, je regardai, continue l’écrivain sacré, et voici une grande multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue ; ils se tenaient devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, des palmes à la main et ils disaient : « Le salut appartient à notre Dieu, qui est assis sur le trône, et à l’Agneau. »

A ce témoignage et à cette louange des rachetés de la terre, fait écho un nouvel hymne des habitants du ciel : anges, vieillards, quatre animaux.

« Puis (je reprends la citation textuelle) un des vieillards prit la parole et me dit : « Ceux qui sont vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où sont-ils venus ? » Je lui dis : « Mon Seigneur, tu le sais. » Et il me dit : « Ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation ; et ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. C’est pour cela qu’ils sont devant le trône de Dieu, et qu’ils le servent jour et nuit dans son temple ; et celui qui est assis sur le trône les abritera sous sa tente. Ils n’auront plus faim et ils n’auront plus soif ; ni le soleil, ni aucune chaleur ne frappera plus sur eux. Car l’Agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les conduira aux sources des eaux de la vie ; et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

Les paroles que nous venons de transcrire reproduisent les affirmations contenues dans les passages précédemment étudiés, concernant la purification de l’âme pécheresse par le sang du Sauveur. C’est décidément à ce point de vue que notre apôtre considère la rédemption ; mais à ce qui a été dit précédemment notre chapitre ajoute quelques idées nouvelles, qu’il importe de faire ressortir.

La première est la mention formelle de la gratuité du salut. Les bienheureux s’écrient d’une commune voix : « Le salut appartient à notre Dieu, qui est assis sur le trône, et à l’Agneau », c’est-à-dire que le salut est exclusivement le don et l’œuvre de Dieu le Père et de Jésus-Christ son collaborateur. Les âmes rachetées n’en attribuent aucune part à leurs mérites. Certes, la même vérité résultait des doxologies du chapitre 1 et du chapitre 5, qui rapportent à Dieu et à l’Agneau toute la gloire du salut ; mais cette vérité trouve au chapitre 7 une expression plus précise et plus dogmatique.

En même temps, notre passage contient une autre vérité qui fait équilibre à celle-ci : je veux parler de l’appropriation du salut par l’homme, non moins indispensable que la grâce même de Dieu. Au chapitre 1 et au chapitre 5, il était dit que l’Agneau nous a lavés par son sang ; au chapitre 7, nous lisons que les pécheurs sauvés, eux-mêmes ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau. Cela signifie qu’ils ont accepté Jésus-Christ comme Sauveur et qu’ils se sont approprié, par un acte d’adhésion personnelle, la vertu de son sacrifice. Cet acte ne peut être que la foi. Tout à l’heure, l’auteur de l’Apocalypse exaltait la grâce de Dieu sans la nommer ; maintenant l’on peut dire qu’il énonce le principe de la justification par la foi sans prononcer, ni le mot de justification, ni celui de foi.

Ce n’est pas dans leur propre sang, c’est dans le sang de l’Agneau que les bienheureux ont lavé leur robe ; comme nous venons de le rappeler. Jésus-Christ est, après Dieu et de la part de Dieu, l’unique auteur de leur salut. Pourtant ils viennent de la grande tribulation, c’est-à-dire qu’ils ont souffert pour Dieu et pour la vérité. Ils ont à la main les palmes de la victoire, ce qui implique qu’ils ont combattu. Comme il est dit (Apocalypse 12.11), ils ont vaincu par le sang de l’Agneau (d’abord) et (ensuite) par la parole de leur témoignage ; ils n’ont point aimé leur vie, ils n’ont pas reculé devant la mort.

De qui tout cela est-il dit ? En une mesure, de tous les fidèles ; mais plus spécialement de l’élite, de ces cent-quarante-quatre mille qui, au chapitre 7 comme au chapitre 14, sont présentés comme marqués au front du sceau divin et comme étant la fleur et les prémices des saints. Qui sont-ils ? D’après le chapitre 7, ce sont des Juifs, douze mille de chaque tribu. L’idée n’aurait pas précisément de quoi nous surprendre sous la plume d’un apôtre, du moment où celui-ci, comme il le fait dans la suite du même chapitre, ouvre pleinement et libéralement les portes du royaume de Dieu aux païens convertis, sous la seule condition de la foi en Jésus-Christ. Saint Paul lui-même, dans certains passages (Romains 15.8-9) admet une sort de primauté des Juifs croyants. Toutefois à regarder de près, tout est symbolique dans ce qu’il est dit ici des cent-quarante-quatre mille : leur nombre d’abord, puis leur répartition entre les douze tribus qui, au temps où fut écrite l’Apocalypse, n’existaient plus à l’état de collectivités distinctes, les dix tribus du nord n’étant jamais revenue de leur captivité. Tout nous porte donc à considérer aussi la qualité même d’Israélite comme symbole d’un choix divin et d’une consécration spéciale à Dieu. Il s’agit de l’Israël de Dieu, comme s’exprime saint Paul dans sa lettre aux païens convertis de la Galatie (Galates 6.6). Ce qui confirme cette interprétation, c’est que Apocalypse 14.3-5, et déjà Apocalypse 12.11, — si c’est des mêmes qu’il est question, — les cent-quarante-quatre mille ont désignés uniquement par leurs qualités morales et spirituelles.

Nous concluons donc que l’Apocalypse n’est point infidèle à l’universalisme évangélique.

V

En résumé l’Apocalypse enseigne, directement ou indirectement, explicitement ou implicitement, — car il ne faut pas oublier qu’elle est un écrit prophétique et non dogmatique — :

Que tous les hommes sont pécheurs et ne peuvent avoir part au salut que grâce à la rédemption que Jésus-Christ a accomplie ;

Que Jésus-Christ, l’Agneau immolé, nous a rachetés par son sacrifice, par son sang ;

Que cette rédemption est essentiellement une purification, c’est-à-dire qu’elle implique d’abord le pardon des péchés, puis l’affranchissement de la puissance du péché ;

Qu’elle procède de la grâce de Dieu et de l’amour de Jésus-Christ, en sorte qu’à Dieu et à celui qu’il nous a donné pour Sauveur appartient toute la gloire du salut.

Que cependant, pour posséder le salut, un acte d’appropriation personnelle est nécessaire, appelé ailleurs foi en Jésus-Christ et en lui crucifié, figuré dans l’Apocalypse par le fait de blanchir sa robe dans le sang de l’Agneau ;

Que Jésus-Christ est mort pour tous et que sa rédemption s’étend à toutes les nations, quoiqu’il y ait, même sous la nouvelle Alliance, un peuple de Dieu, un nouvel Israël, une élite de rachetés ;

Que ceux-ci surtout suivent Jésus-Christ, imite son témoignage et, le cas échéant, son martyre, et posséderont dans le monde à venir une gloire qui n’est rien de moins que la participation à la royauté ;

Que la mort rédemptrice de Jésus-Christ, qui a de tels effets, est l’objet essentiel, éternel et toujours nouveau des louanges et de l’adoration des bienheureux dans le ciel et de la création tout entière ;

Que cette même mort est l’événement central de l’histoire du monde et la clef de ses mystères. Ces deux dernières idées : l’adoration dans le ciel de l’Agneau immolé ; la rédemption, centre et clef de l’histoire, sont, ou particulières à l’Apocalypse, ou du moins exprimées par elle d’une façon plus énergique et plus frappante que par aucun autre auteur sacré.

A part cela, on ne peut dire que l’enseignement de l’Apocalypse au sujet de la mort rédemptrice de Jésus-Christ offre, comme chez Paul, chez Jean et dans l’épître aux Hébreux, un type de doctrine distinct et accentué. Ce qui nous frappe plutôt, c’est son accord avec l’ensemble du témoignage apostolique. Il y a des traits communs avec Paul et Pierre (l’emploi du mot racheter) ; avec l’épître aux Hébreux (l’idée de purification par le sang), avec Jean, dans l’évangile et dans sa première épître (outre l’idée de purification, qui vient d’être mentionnée, les termes de Logos, d’Agneau, d’eau vive, d’autres encore). Entre l’Apocalypse et les autres écrits johanniques, il y a des ressemblances frappantes qui vont à notre avis jusqu’à rendre vraisemblable l’identité d’auteur ; et des différences non moins marquées, mais que suffisent peut-être à expliquer la diversité profonde des deux genres littéraires et la distance chronologique qui sépare les deux écrits. Quoi qu’il en soit, pour ce qui concerne la doctrine de la rédemption par la mort du Christ, qui seule a fait l’objet direct de notre étude, nous ne constatons pas entre l’Apocalypse d’un côté, l’évangile et l’épître de l’autre, une opposition d’idées qui empêche de les attribuer au même auteur.

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