Catéchèse

SECONDE CATÉCHÈSE, SUR LA PÉNITENCE OU LA RÉMISSION DES PÉCHÉS.

SOMMAIRE.

Cette seconde Catéchèse porte pour titre dans les manuscrits : De la pénitence et de la rémission des péchés. C’est en effet le principal sujet de cette instruction. On voit que le catéchiste a eu en vue d’expliquer le neuvième article du symbole de Jérusalem, conçu en ces termes Credimus in unum baptisma pœnitentiæ, in remissionem peccatorum. Nous parlerons plus tard de ce symbole. Le catéchiste s’attache ici à combattre les erreurs des païens, des manichéens et de tous les hérétiques, qui, faisant du péché partie essentielle de la nature humaine, niaient l’efficacité de la pénitence.

Justitia justo super ipsum erit, et iniquitas iniquo super ipsum eril ; et iniquus si averterit se ab omnibus iniquitatibus suis quas fecit, et custodierit omnia præcepta mea, et fecerit justitiam et misericordiam, vitá vivet, et non morietur. (Ezéchiel 18.20-21.)

La justice du juste sera sur lui, comme l’impiété de l’impie sur l’impie. Mais si l’impie s’est détourné de toutes les iniquités qu’il a commises, s’il a observé tous mes commandements, s’il a fait justice et miséricorde, il vivra, et ne mourra pas.

I.

Le péché est quelque chose d’affreux[1] ; la maladie de l’âme la plus cruelle, c’est l’iniquité ; elle lui ôte toutes ses forces, elle lui coupe les nerfs, elle la prépare pour le feu éternel. Le mal vient de nous-mêmes, de notre propre choix ; c’est le fruit de notre propre volonté. C’est en raison de cette libre et franche volonté de l’homme que le Prophète a dit quelque part : Je t’ai planté comme une vigne, toute de bon plant qui devait être fertile et comment t’es-tu dénaturée et changée en amertume ? Comment ne la reconnais-je pas ? (Jérémie 2.21.) Le plant était bon, et le fruit est mauvais. C’est d’elle-même qu’elle s’est perdue. Celui qui l’a plantée n’a cependant rien négligé ; et c’est cependant au feu que cette vigne est destinée, parce que plantée comme bonne, elle s’est d’elle-même, de son propre choix, perdue, et n’a voulu produire que des labrusques. Car, dit l’Ecclésiaste, je n’ai trouvé qu’une chose, c’est que Dieu a fait l’homme droit ; mais ils se sont eux-mêmes égarés dans beaucoup de raisonnements (Ecclésiaste 7.30) ; car, dit encore l’Apôtre, nous sommes tous son ouvrage, créés pour opérer le bien. (Ephésiens 2.10.) Or, le Créateur étant bon par essence, il n’a créé que pour opérer le bien, et c’est de son propre mouvement que la créature s’est détournée vers le mal.

[1] Le péché est quelque chose d’affreux.
S. Cyrille établit ici et en plusieurs autres endroits ce grand principe de la foi catholique, que notre libre arbitre est la seule cause du péché ; ce qui faisait dire à S. Augustin (Lib. de verâ Relig. cap. XIV) que tout péché doit être volontaire. Nullo modo sit peccatum, si non sit voluntarium. Il est évident qu’il avait ici en vue de combattre les astrologues qui plaçaient les hommes et leurs actions sous l’influence nécessaire des astres (Voyez Catéch. IV, 18) ainsi que les manichéens qui admettaient un Dieu méchant par nature auteur du péché, et un Dieu bon auteur du bien. C’était aussi l’opinion de tous les anciens gnostiques et des marcionites. D’autres hérétiques platoniciens soutenaient que l’âme avait péché avant d’être unie au corps, ou qu’il y avait des âmes de deux natures, les unes bonnes, les autres mauvaises. Telles étaient alors les diverses opinions dominantes parmi les païens, les philosophes et les hérétiques que combattra le S. Patriarche dans le cours de ses instructions.

Le péché est donc, comme nous l’avons dit, un grand mal. Mais heureusement il n’est pas sans remède ; il l’est pour celui qui s’y complaît, mais d’une guérison facile pour celui qui veut le secouer par la voie de la pénitence. Supposons que quelqu’un porte du feu sur sa main, il se brûlera incontestablement ; et s’il secoue le charbon qu’il tient, il sera aussitôt débarrassé. Mais à celui qui en péchant ne se sent, ne se croit pas brûlé, je lui demanderai avec l’Esprit-Saint, si un homme peut porter du feu dans son sein sans que ses vêtements brûlent (Proverbes 6.27) ; car le péché brûle jusques aux nerfs de l’âme.

II.

Mais, me demandera-t-on, qu’est-ce que le péché ? Est-ce un animal ? Est-ce un Ange ? Est-ce un démon ? Quel en est le principe ou l’auteur ? O hommes ! sachez que ce n’est point un ennemi qui vous assaille de l’extérieur ; c’est un mauvais germe qui croît en vous et sort de vous ; veillez sur vos yeux (Proverbes 4.25) et il n’y aura point de concupiscence ; conservez ce qui est à vous et n’enlevez pas le bien d’autrui ; souvenez-vous du jugement, et vous serez à l’abri des tentations de la rapine, de la fornication, de l’adultère, de l’homicide et de tous ces crimes qui déshonorent l’humanité. C’est de l’oubli de Dieu que le mal prend naissance, que naissent d’abord les mauvaises pensées, puis les mauvaises actions.

III.

Au reste, vous n’êtes pas toujours seul auteur du mal que vous faites ; il est encore un autre instigateur, un très-méchant provocateur : c’est le diable qui vous suggère le mal et le suggère à nous tous ; mais il n’exerce aucune violence sur ceux qui ne lui prêtent pas l’oreille. C’est ce qui a fait dire à l’auteur de l’Ecclésiaste (X, 4) : Si l’esprit du fort vient à vous assaillir, résistez et ne lâchez pas pied ; fermez votre porte, chassez-le loin de vous, et il ne vous nuira pas. Mais si vous laissez avec insouciance surgir dans votre cœur les pensées de concupiscence, le diable, en adroit observateur, ne manquera pas de les y implanter, de leur faire prendre racine, d’enchaîner votre cœur, et de l’entraîner dans la fosse de perdition.

Mais, direz-vous peut-être, j’ai la foi, un mauvais désir ne prévaudra pas sur moi, quelque fréquents accès que je lui donne dans mon cœur. Quoi ! ignorez-vous donc qu’une racine longtemps fixée sur un rocher finit souvent par le fendre ? Gardez-vous d’admettre dans votre cœur la semence des mauvaises pensées, elle fera sauter en éclats votre foi. N’attendez pas qu’elle fleurisse pour l’arracher. Si vous ne vous y prenez pas de bonne heure, il vous faudra recourir au feu et à la hache. Croyez-moi, hâtez-vous de vous guérir du plus léger mal d’yeux, de peur qu’une complète cécité ne vous force à recourir au médecin.

IV.

Le premier auteur du péché, c’est le diable ; c’est le père de tous les maux. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Seigneur par la bouche de l’Apôtre bien-aimé : Le diable a péché dès le principe. (1 Jean 3.8.) Personne avant lui n’avait enfreint la loi de Dieu. Il pécha, non pas contraint par une nécessité de nature, car ce serait sur son créateur que la cause en retomberait ; mais il fut créé bon, et il ne devint diable[2] (c’est-à-dire le calomniateur) que par sa propre volonté ; et c’est de là qu’est venu son nom. Il était archange, et il devint le calomniateur ; il était d’abord bon ministre et fidèle exécuteur des volontés de son Dieu, il se révolta contre lui ; de là son nom de Satan, qui signifie adversaire. Ce n’est pas moi qui suis l’auteur ou l’inventeur de ces documents, mais je les tiens d’Ezéchiel, prophète inspiré de Dieu lui-même ; car déplorant la chute de cet ange, il s’écrie : Tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, tu étais la couronne de la beauté, tu as pris naissance au milieu des joies du paradis… Tu as été engendré sans défaut dans les jours de ta création… Tu fus parfait dans tes voies jusqu’au jour où l’iniquité fut trouvée en toi. Ce n’est pas sans raison que le Prophète se sert de ce mot : fut trouvée, car elle ne lui venait pas du dehors, mais c’est toi-même qui as engendré le mal ; puis peu après il en indique la cause : Ton cœur s’est élevé à cause de ta beauté ; c’est en raison de la multitude de tes péchés que tu as été blessé, c’est à cause de tes iniquités que je t’ai précipité du ciel sur la terre. (Ezéchiel 28.12, 13, 45, 16, 17.)

[2] Et il ne devint diable.
Acáboλos en grec signifie calomniateur. Les Pères l’appellent ainsi, parce qu’il calomnie les hommes devant Dieu et Dieu devant les hommes. (Voy. Chrysost. Hom. xxv, de Diabolo tentatore.) Archélaüs, in disput. cum Manete, dont S. Cyrille a beaucoup emprunté, dit que le démon fut ainsi appelé, parce qu’il avait déserté pour venir sur la terre traverser les desseins de Dieu. Le mot de démon en grec est un terme générique qui signifie esprit bon ou mauvais. Mais dans la langue de l’Eglise ce nom signifie les esprits infernaux. Quant à celui de Satan, c’est l’opinion commune des Pères qu’il signifie adversaire, ennemi.

Aux paroles du Prophète le Seigneur lui-même ajoute : J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair. (Luc 10.18.)

Remarquez le parfait accord qui existe entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Cet archange en entraîna beaucoup dans sa chute. C’est lui qui suggère à ceux qui l’écoutent, les mauvais désirs. De là les adultères, les fornications, et tous les autres maux qui désolent la terre. C’est lui qui a fait chasser notre premier père du paradis terrestre, et a fait changer ce jardin délicieux en une terre couverte de ronces et d’épines.

V.

Quoi donc ! dira quelqu’un[3], nous avons été séduits et trompés ! Sommes-nous perdus sans ressource ? Nous sommes tombés, n’y a-t-il aucun espoir de nous relever ? (Jérémie 8.4.) Nous avons été aveuglés, ne pourrons-nous jamais recouvrer la vue ? Nous sommes boiteux, ne pourrons-nous jamais nous redresser ? et pour tout dire, en un mot, nous sommes morts (Psaumes 40.4, 9) ne ressusciterons-nous pas ? O homme ! est-ce que celui qui rendit à la vie Lazare qui avait demeuré quatre jours dans le tombeau (Jean 2.47, 39, 44) ne vous ressuscitera pas plus facilement, vous qui jouissez encore de la vie du corps ? Celui qui a versé son précieux sang pour nous (Ephésiens 1.7) saura bien nous dégager des liens du péché ; espérons, et ne nous laissons pas abattre par un désespoir coupable. C’est un grand mal que de ne pas mettre son espoir dans la pénitence.

[3] Quoi donc ! dira quelqu’un.
Cette objection paraît appartenir aux manichéens ; on la retrouve presque littérale dans Sérapion, contr. manichæos. (Biblioth. PP. Lugd., t. v, p. 162.) Elle paraît aussi avoir fait partie des dogmes des apoctatiques, espèce d’encratiques. (Vid. Epiphane, Hæres. lib. VI, 1.)

Celui qui n’attend plus de salut, entasse crimes sur crimes et ne garde plus de mesures, tandis que celui qui a encore espoir dans la médecine, en observe aisément les préceptes. Le larron qui n’attend plus le pardon de ses forfaits, devient insolent jusque sur la croix ; mais celui qui espère trouver grâce devant son juge, se jette souvent dans les bras du repentir. Le serpent pourra se rajeunir et se dépouiller de sa vieille peau ; et nous, nous ne pourrons pas nous dépouiller du péché ? Et cette terre, hier couverte de ronces et d’épines, est chargée aujourd’hui d’abondantes récoltes à la suite d’une bonne culture, et il n’y aurait aucun espoir d’amendement pour nous ? La porte du salut est toujours et partout ouverte à la nature ; mais pour cela il faut de la volonté et du travail.

VI.

Dieu est bon et même très-bon. Ne dites donc pas : J’ai été un débauché, un adultère ; j’ai commis de grands crimes, non pas une fois, mais souvent. Dieu pourra-t-il me pardonner ? Pourra-t-il les oublier ? Ecoutez ces paroles du Psalmiste : O combien grande est la bonté, Seigneur, que vous réservez pour ceux qui vous craignent ! (Psaumes 30.20.) Quelque nombreux, quelque énormes que soient vos péchés, jamais ils n’épuiseront la multitude des miséricordes de Dieu, jamais la science du médecin par excellence ne sera au-dessous de la gravité de vos plaies. Livrez-vous avec confiance entre ses mains ; découvrez-lui vos blessures, et dites avec le Roi-Prophète : Je confesserai contre moi mon injustice devant le Seigneur, et vous pourrez dire ensuite : Vous m’avez remis l’iniquité de mon cœur. (Psaumes 31.5.)

VII.

O vous qui ne fréquentez que depuis peu nos instructions, voulez-vous connaître la charité de Dieu pour les hommes ? voulez-vous connaître sa bonté et son inépuisable patience ? Ecoutez la conduite qu’il a tenue envers Adam, notre premier père, qui avait été pétri de la main même de Dieu et qui viola sa loi. Ne pouvait-il pas sur-le-champ le frapper de mort ? Sans doute, mais il n’en fit rien. Dans son extrême indulgence, il se contenta de le chasser du paradis ; car son crime l’avait rendu indigne d’habiter ce lieu de délices. Il le plaça en face de ce paradis, pour qu’il pût toujours contempler le lieu dont il s’était lui-même expulsé par son crime, et que, comparant son état passé avec son sort présent, il pût par son repentir et sa pénitence rentrer en grâces auprès de son créateur.

Cain, le premier-né des hommes devint le premier meurtrier, le premier fratricide, l’auteur des meurtres et des carnages, le chef des envieux. Mais après qu’il eut tué son frère, à quelle peine fut-il condamné ? A gémir et à trembler sur la terre. (LXX. Genèse 4.12.) Quelle légère punition pour un crime aussi énorme !

VIII.

Telle est la clémence de Dieu ; mais c’est peu de chose encore, en comparaison de celle qui me reste à vous mettre sous les yeux. Rappelez-vous ce qui se passa au temps de Noé. Les géants avaient inondé la terre de crimes, Dieu avait résolu de se venger de leurs iniquités par un déluge. Ce fut l’an 500 de l’âge de ce patriarche que Dieu fit entendre sa menace aux hommes ; ce ne fut que cent ans plus tard qu’il la mit à exécution. Pendant cent ans Dieu différa donc sa vengeance. (Genèse 5.31 ; 6.13 ; 7.12.) Ne pouvait-il pas d’abord exécuter ce qu’il exécuta cent ans plus tard ? Nul doute ; mais c’était pour donner aux hommes le temps de se repentir et de se racheter par la pénitence. Reconnaissez-vous ici la bonté de Dieu ? Car, certes, si les hommes eussent mis à profit le délai qui leur était accordé, ils eussent éprouvé les effets de sa miséricorde.

IX.

Passons maintenant à ceux qui se sont rachetés par la voie de la pénitence. Peut-être parmi vous se trouvera-t-il quelque femme qui pourrait dire : Je me suis livrée à la débauche, aux adultères, j’ai souillé mon corps de mille impuretés : peut-il y avoir un salut à espérer pour moi ? Femme, jetez les yeux sur Rahab, et ne désespérez pas de votre salut. Quoi ! si une prostituée publique trouve son salut dans la pénitence comment celle qui n’a outragé la pureté qu’une fois peut-être avant son admission à la grâce, ne trouvera-t-elle pas son pardon dans le jeûne et les larmes du repentir ? Comment Rahab trouva-t-elle grâce devant Dieu ? Elle n’eut besoin que de s’écrier : Votre Dieu est le Dieu qui habite le ciel et la terre. (Josué 2.11.) Remarquez qu’elle dit votre Dieu, n’osant en raison de son impureté dire qu’il est le sien. Si vous voulez un témoignage non équivoque de son salut, écoutez le Psalmiste lorsqu’il dit : Je me souviendrai de Rahab et de Babylone parmi ceux qui me connaissent. (Psaumes 86.4.)[4].

[4] Je me souviendrai de Rahab.
Ce passage est difficile à concilier avec la plupart des interprètes. Je lis dans les Septante Memor ero Rahab et Babylonis cognoscentibus me. C’est la traduction littérale du grec, et j’ai traduit avec le Père Berthier : Je me souviendrai de Rahabat de Babylone parmi ceux qui me connaissent. Il faut, pour admettre cette traduction, supposer dans le grec et le latin l’ellipse de la préposition ev ou in ; mais c’est la moindre des difficultés. Que signifie ce mot Rahab ? Selon S. Cyrille, il désigne Rahab la prostituée qui donna asile aux espions de Josué. Comment concilier ce sens avec S. Jérôme qui traduit, Commemorabor superbiæ et Babylonis scientium me ; avec Sanctes-Pagnin qui traduit : Memorare faciam Egyptum et Babel scientibus me ; avec Felix Deprat qui traduit : Memor ero Rahab et Babylonis erga cognoscentes me ? Le Père Touttée dans ses notes veut que l’on entende par Rahab, la superbe Egypte. Mais s’il m’est permis d’émettre ici mon opinion, je penserai comme S. Cyrille qui, en Orient, se trouve en parfaite harmonie avec S. Augustin en Occident. Memor ero Rahab. Quæ est ista ? dit l’Evêque d’Hippone ; illa in Jericho meretrix quæ suscipit nuntios. (Vid. Enarrat. in Psalm. LXXXVI, § 6.) Et si on consulte l’ancienne synagogue, les paraphrastes chaldaïques antérieurs à Jésus-Christ, on les trouvera en parfaite harmonie avec S. Cyrille et S. Augustin. (Voy. Galatin. Arcana fid. cathol., lib. VIII, ch. 3.)
(Note du traducteur.)

O bonté infinie de Dieu qui daigne faire mention dans ses livres sacrés des femmes prostituées, et qui ne dit pas simplement : Je me souviendrai de Rahab et de Babylone ; mais qui ajoute : parmi ceux qui me connaissent. La pénitence est donc pour les hommes et pour les femmes une égale voie de salut.

X.

Quand tout un peuple pécherait, il ne pourrait jamais l’emporter sur la miséricorde divine. C’est tout un peuple qui se fait un veau d’or ; et Dieu ne cesse pas d’être clément. C’est tout un peuple qui le renie et qui l’abjure ; mais Dieu ne s’abjure pas lui-même ; Ce sont là tes Dieux, ô Israël ! (Exode 32.4) criait ce peuple en démence ; et cependant le Dieu d’Israël ne laissa pas de le protéger et de le défendre comme par le passé. Ce ne fut pas seulement le peuple qui pécha, mais encore le grand prêtre Aaron[5] ; car Moïse dit : Et la colère de Dieu se manifesta sur Aaron : j’intercédai pour lui, et le Seigneur lui pardonna. (Deut. IX, 20.) Si Dieu se laisse fléchir à la prière de Moïse en faveur d’Aaron coupable, comment sera-t-il inexorable aux prières de Jésus-Christ, son fils unique, pour nous ? -Le crime d’Aaron n’empêcha pas Dieu de l’élever au souverain sacerdoce ; et il vous refuserait, à vous venant du milieu des nations, la grâce d’entrer dans la voie du salut ? Courage, faites donc aussi pénitence, et la grâce ne vous sera pas refusée. Menez ensuite une vie irréprochable ; car Dieu aime réellement les hommes, et il n’est donné à personne de narrer dans toute leur étendue ses miséricordes infinies ; et quand toutes les voix du genre humain se réuniraient en un concert, elles suffiraient à peine pour raconter une partie de ses bienfaits. Je dis une partie de ses bienfaits consignés dans les Livres saints. Car nous ne connaissons pas tout ce qu’il a pardonné aux Anges[6] ; car il ne cesse de leur pardonner, puisqu’il n’y a que Jésus seul qui soit impeccable, Jésus qui est venu pour expier nos péchés. Ce que nous venons de dire sur les Anges vous suffit.

[5] Mais encore le grand prêtre Aaron.
C’est par anticipation que Cyrille donne ici à Aaron le titre de grand prêtre, quoiqu’il ne le fût pas encore, puisqu’il dit plus bas que son crime ne l’empêcha pas d’être élevé au sacerdoce.

[6] Tout ce qu’il a pardonné aux Anges.
Cette opinion de S. Cyrille paraît ici d’abord inconciliable avec le dogme catholique qui reconnait dans les Anges et dans les Saints une impeccabilité de privilège. Des théologiens habiles nomment cette heureuse situation état d’impeccance, et non pas d’impeccabilité.
Avant d’examiner ici si cette phrase est anticatholique, comparons-la d’abord avec les opinions de quelques autres Pères des six premiers siècles de l’Eglise.
Nous lisons dans Tertullien (lib. de Anima, cap. XLI) : Solus enim Deus sine peccato, et solus homo sine peccato Christus, quia et Deus Christus. Il avait dit au livre des Prescriptions : Soli enim Dei Filio servabatur sine peccato permanere.
Prudence, poète chrétien, dans son poëme Apotheosis, cap. v, de Natura animæ, avait dit :
« Miraris peccare animam quæ carne coactam
« Sortita est habitare domum, cùm peccet et ipse
« Angelus, hospitium qui nescit adire caducum
« Solus labe peccati caret conditor orbis. »
Nous lisons dans S. Ambroise : Nemo sine peccato est. Negare hoc sacrilegium. Solus enim Deus sine peccato. (In Ps. CXVIII, serm. XXII, 27.)
Pour prouver que sa proposition embrasse généralement tout ce qui n’est pas Dieu, il établit (lib. 11, de Spiritu sancto, cap. XVIII, 133 et seq.) la divinité du Saint-Esprit sur ce qu’il est sans péché, personne n’étant sans péché que Dieu seul.
S. Jérôme, pour réfuter les pélagiens qui soutenaient que l’homme pouvait être sans péché, argumente ainsi contre eux dans son troisième dialogue : Si et ille (Deus) peccati expers sit et ego, quæ inter me et Deum erit distantia ? Il dit encore ailleurs :
Cur autem omnia, id est Angeli, Throni, Dominationes et cæteræ quæ nunquam fuerunt contrariæ Deo, ejus pedibus subjiciantur, videtur obscurum. Potest itaque responderi quòd absque peccato nullus sit, et sidera ipsa non sint munda coram Deo, omnisque creatura paveat creatoris adventum : unde et crux Salvatoris non
solùm ea quæ in terra sed etiam quæ in cœlis erant, perhibetur. (Comm. Epist. ad Ephes., cap. 1, § 22.)
Origène était de l’opinion que le Christ n’avait pas souffert seulement pour les hommes, mais encore pour toutes les créatures raisonnables, pour les purifier de leurs péchés. Absurdum est pro hominum peccatis ipsum (Christum) gustasse mortem, et non pro quovis alio præter homines in peccatis existentes, velut pro astris quæ non suntprorsus pura coram Deo. (Tom. 1, in Joh. p. 38.) On peut consulter Liv. VIII, cont. Cels. pag. 417 ; 1 in Levit., pag. 115 ; Homil. XXIX, pag. 293, et sa x1. Homel. in Luc.
Mais laissons Origène, ainsi que Didyme son disciple, dont les autorités peuvent être contestées.
Je lis dans S. Jean Damascène (t. 1, pag. 154,155) : Angelus rationalis intelligens et liber. Quidquid enim rationale est, arbitrii quoque libertate præditum est ; ut creatura mutabilis est. Cui liberum sit vel manere in bono et in eo proficere, vel in malum inflecti.
S. Grégoire de Nazianze dit en parlant des Anges, qu’ils sont, ad malum immobiles, άxwvýτovs пρòs tò xɛïρov, vel certè non facilè mobiles, dvaxιvýtous. (Orat. xxvIII, 31.)
L’auteur de la chaîne des commentaires sur Job que le Père Touttée et d’autres attribuent faussement à Olympiodore, moine grec du Xe siècle, mais qui appartient à Nicétas Sarron, évêque d’Héraclée, auteur du XIe siècle, s’exprime ainsi sur ces paroles de Job qu’on lit dans les Septante (cap. IV, 18) : Si pueris suis non credit, et in Angelis suis aliquid pravum advertit.
Et dans la Vulgate : Ecce qui serviunt ei non sunt stabiles, et Angelis suis reperit pravitatem.
Et dans Symmaque : In servis suis instabilitatem et in Angelis suis reperiet vanitatem.
L’auteur de la chaîne des commentaires s’exprime ainsi :
Angeli reprehensione non carent, nam et ipsi mutabilis sunt natura. οἱ ἄγγελοι οὐκ ἄμεμτοι, τρεπῆς γὰρ φύσεως καὶ αὐτοὶ. Ac divina quidem perfectionis respectu, ne ipsi quidem veri ac sinceri ejus servi et ministri in omnibus fidelitatem ac firmitatem habent.
Mais cette opinion que nous présentons ici appuyée sur toutes ces autorités n’était cependant pas universelle. Car voici ce que je lis dans Némésius qu’on dit avoir été Evêque d’Ephèse, ami de S. Grégoire de Nazianze, dans son livre De Natura hominis, chap. 1, pag. 9, in fine.
Nous en donnons ici la traduction française :
« Parmi tous les êtres doués de raison, l’homme seul a cela de particulier, qu’il peut par la pénitence racheter ses péchés. Car ni les Démons ni les Anges n’ont le même privilège. C’est en cela surtout que la justice et la miséricorde de Dieu se manifestent. Car comme les Anges ne sont sujets à aucune cause dominante qui les porte au péché, mais comme par nature ils sont exempts de toute affection corporelle, qu’ils ne sont sujets à aucun besoin, à aucune volupté, ils ne peuvent par la pénitence prétendre au pardon. »
L’opinion de S. Cyrille et de tant d’autres Pères de l’Eglise de la même époque reposait sur plusieurs passages de l’Ecriture.
1° Sur celui de Job que nous avons cité ;
2° Sur un autre de S. Paul. Quia in ipso complacuit…. et per eum réconciliare omnia in ipsum……… sive quæ in terris, sive quæ in cœlis sunt. (Coloss., cap. 1,19,20.)
3° Sur cet autre du même Apôtre ; Ut innotescat principatibus et potestatibus in cœlestibus per Ecclesiam, multiformis sapientia Dei. (Ephes. I, 10.)
4° Sur cet autre Nescitis quoniam Angelos judicabimus. (1 Corinthiens 6.3.)
5° Sur les reproches adressés à l’Ange Gardien de l’Eglise d’Ephèse et de Sardes (Apocal. chap. II et II, vers. 1 et seq.) que quelques-uns expliquaient par le mot d’Evêques ; c’est-à-dire que par le motd’Anges d’Ephèse et de Sardes l’Apôtre entendait parler des Evêques d’Ephèse et de Sardes, vu que souvent dans l’Ecriture ces mots sont synonymes.
Au reste, l’hérésie du pélagianisme fit cesser presque toutes ces divergences d’opinions ou plutôt de locutions, comme nous l’apprend l’Evêque d’Hippone :
« Car c’est autre chose d’être Dieu, autre chose d’être participant de Dieu. Dieu par nature ne peut pécher, mais celui qui est participant de Dieu reçoit de lui la grâce de ne pouvoir pécher. Or, il fallait garder cet ordre dans le bienfait de Dieu, de donner premièrement a l’homme un libre arbitre par lequel il ne pût point pécher, et puis de lui en donner un par lequel il ne le pourra plus. Celui-là pour acquérir le mérite, celui-ci comme une récompense. » (Cité de Dieu, lib. XXII, cap. 30.)
Le même Docteur dit ailleurs, en parlant du bonheur des Saints :
« La première liberté de volonté a été celle de pouvoir ne pas pécher ; « la dernière, beaucoup plus précieuse, a été de ne pas pouvoir pécher. » (Lib. de corrupt. et gratiâ.)
Ainsi la liberté d’Adam fut de pouvoir ne pas pécher. C’est dans la faculté de pouvoir pécher que consista le malheur de sa postérité ; comme c’est dans l’impossibilité de pêcher que réside le sort des Saints qui est immuable.
Celui des Anges est-il également immuable ?
Voici comment Estius répond à cette question :
Angelis sanctis crescit in diem judicii præmium accidentale : sic et pœna accidentalis crescit dæmonibus. (De sentent., lib. 11, Distinct. V, § 13,1.)
Si la peine des démons doit s’augmenter en enfer au jugement dernier en proportion de tous les maux qu’ils auront faits sur la terre, de même le bonheur des Anges s’augmentera dans le ciel en proportion de leur exactitude dans l’exécution de leurs mandats. Car quoique les uns et les autres aient été réservés, ceux-ci à un bonheur, ceux-là à un malheur éternel, ne comprenez tout cela, dit Estius, que du bonheur ou malheur essentiel des uns ou des autres. Hoc totum intellige de miseria Dæmonum et beatitudine Angelorum essentiali. Telle est l’opinion de ce docteur que Benoît XIV appelait : Doctor fundatissimus.
Le Maître des sentences a dit encore (In 2 Dist. 11, lib. D, E et G.) Que les Anges, per custodiam hominum sedulam, usque ad diem judicii in merito et præmio crescere beatitudinis non tantùm accidentalis, sed et essentialis. (Voy. Cornel. à Lapid., in min. propheta Michad, cap. vi, p. 458.59, ap. me.)
Conclusion. – Ainsi l’opinion de S. Cyrille pourrait donc se réduire à ce qu’entendent tous les scholastiques, que les Anges sont muables de leur nature comme créatures, mais impeccables ou impeccants par la grâce qui leur a été accordée et la félicité dont ils ont été mis en possession, et qu’un bonheur accidentel plus ou moins grand leur serait réservé au jugement dernier, suivant leur zèle plus ou moins exact dans l’exécution des ordres qui leur auront été prescrits, et sur lequel ils seront un jour jugés. Par qui ? Par les Saints eux-mêmes, comme a dit S. Paul ?
Ignorez-vous que nous jugerons les Anges ?
N.B. On peut encore consulter sur cette importante question, un petit Traité sur les Anges, par Maldonat, imprimé in-18, Paris, 1617.
(Note du traducteur.)

XI.

Mais si vous voulez connaître encore plus en détail les miséricordes de Dieu envers nous, jetez les yeux sur le saint roi David ; il vous donnera un grand exemple de pénitence, après avoir été un grand pécheur. Vous savez que se promenant dans l’après-midi sur la terrasse de son palais, il aperçut une femme qui fut pour lui l’occasion d’une de ces faiblesses humaines. Son péché fut consommé. Mais le sentiment de son crime ne fut pas éteint dans son cœur. A la voix du prophète Nathan, qui fut tout à la fois son censeur et son médecin, sa conscience se réveilla. Vous avez péché, lui dit le Prophète, et le Seigneur est irrité. (2 Samuel 12.10.) C’était un sujet qui parlait ainsi à son roi. Tout autre sous la pourpre royale eût été indigné d’une telle audace. Mais non ; le roi, confus de son crime, ne vit pas celui qui lui parlait, mais celui au nom duquel il parlait ; sans se laisser aveugler par cette garde nombreuse qui l’environnait, il porta les yeux sur ces légions d’Anges qui environnent le trône du Seigneur, et comme s’il eût vu l’invisible (Hébreux 11.27) il trembla et répondit à l’envoyé, ou plutôt à celui qui l’envoyait : J’ai péché contre le Seigneur. (2 Samuel 12.13.)

Remarquez tout à la fois et l’humilité et la confession de David. Aucun témoin n’avait déposé contre lui ; il n’avait eu aucun complice. Le fait s’était passé rapidement, et le voilà déjà en face du Prophète accusateur. A la première révélation qui lui en est faite, il en fait l’aveu sans hésiter, sans chercher d’excuses, sans balbutier ; et le voilà aussitôt guéri. Le Prophète qui avait d’abord usé de menaces, lui dit sur-le-champ : Le Seigneur a transporté votre péché. (Ibid.) Voyez la promptitude avec laquelle la colère de Dieu se laisse désarmer. C’est cependant lui qui a dit : Vous avez soulevé des ennemis au Seigneur contre vous. (Ibid. 11.) Car vous aviez sur les bras beaucoup d’ennemis pour la cause de la justice, mais votre chasteté vous en garantissait ; maintenant que vous avez vous-même abattu ce principal boulevard, vous avez autour de vous des ennemis prêts à vous assaillir. C’est ainsi qu’il le consola.

XII.

Mais le saint Roi, quoiqu’il eût entendu cette consolante parole : Le Seigneur a transporté votre péché, ne laissa pas de se livrer aux exercices de la pénitence ; on le vit échanger la pourpre royale contre le sac, le trône d’or contre la terre et la poussière ; la cendre ne lui servait pas seulement de siège, mais encore de nourriture, comme il le dit lui-même : Parce que je mangeais la cendre comme du pain (Psaumes 101.10) ; ses yeux se changèrent en deux sources abondantes de larmes. Je me suis fatigué, dit-il, à force de gémir ; toutes les nuits je mouillerai ma couche, j’arroserai mon lit de mes pleurs. (Psaumes 6.7.) C’est en vain que les grands de la nation le conjurent de prendre un peu de nourriture, il ne poussera pas moins la rigueur de son jeûne jusqu’au septième jour. (2 Samuel 12.17-18.) Je vous le demande, si sous la pourpre royale vous trouvez un si grand exemple d’aveu et de pénitence, comment vous, homme de condition médiocre, hésiterez-vous à marcher sur ses pas ? Dans la suite son fils, Absalom, prit les armes contre lui. (Ibid. XV, 23.) Plusieurs chemins lui étaient ouverts pour échapper à la poursuite de ce fils dénaturé : il prit celui du mont des Oliviers, comme s’il eût eu présent dans son esprit notre divin libérateur, qui devait un jour du haut de cette montagne s’élever dans le ciel. Et lorsque dans sa fuite Séméi le chargeait de malédictions, il dit à ceux qui l’accompagnaient : Laissez-le aller (Ibid. XVI, 10) parce qu’il savait que celui qui pardonne, sera pardonné.

XIII.

Vous voyez les heureux effets de la confession et le salut qui est attaché à la pénitence. Salomon était aussi tombé (1 Rois 11.4)[7] ; mais que dit-il ? Enfin, j’ai fait pénitence. (Proverbes 24.32, LXX.)

[7] Salomon était aussi tombé.
Beaucoup de savants révoquent en doute la conversion de Salomon. Cyrille a pour lui l’ancienne synagogue, laquelle, au dire de S. Jérôme, attribuait à Salomon converti le livre de l’Ecclésiaste. Mais la preuve qu’il en apporte, extraite du livre des Proverbes, est fort peu concluante ; 1°parce qu’on ne trouve ce texte ni dans l’hébreu ni dans la Vulgate, et seulement dans quelques éditions de la bible des Septante ; 20 parce qu’on tient aujourd’hui pour constant que le livre des Proverbes est antérieur à la chute de Salomon. C’est sur le livre de l’Ecclésiaste et sur le 1er chap. 12 et suiv., que s’appuient ceux qui croient à la conversion de Salomon.

Achab, roi de Samarie, avait déserté le Dieu d’Israël pour se livrer au culte des idoles ; il était tombé dans les plus étranges excès de tous les vices ; il avait massacré les Prophètes ; il avait dépouillé le pauvre de ses biens ; il avait fait périr Naboth par le conseil de Jézabel. Mais à peine eut-il entendu les menaces du Seigneur par la bouche du prophète Elie, qu’il déchira ses vêtements et se couvrit du sac de la pénitence. Que dit alors le Seigneur à Elie ? Tu as vu comment Achab s’est humilié devant moi. (1 Rois 21.29 sec. LXX.) Puis, comme pour avertir le Prophète de modérer l’ardeur de son zèle et de prendre pitié de ce roi pénitent, il ajoute : Je ne lui ferai pas de mal tant qu’il vivra (Ibid.) et quoiqu’il n’ignorât pas que malgré son pardon il retomberait dans ses iniquités premières, il tint sa parole, pour nous montrer que c’était à ce moment de pénitence qu’était attaché son pardon. Car il est de l’équité d’un juge de proportionner sa sentence à chaque délit en particulier.

XIV.

Jeroboam avait donné l’ordre d’arrêter le Prophète qui lui avait reproché ses iniquités : Dieu le frappa au moment où il brûlait l’encens devant ses idoles, et sa main droite fut desséchée. Alors connaissant par expérience la puissance de l’homme qui était devant lui, il lui dit : Priez votre Dieu pour moi (1 Rois 13.6) ; et pour cette seule parole l’usage de sa main lui fut rendu. Quoi ! si un Prophète a guéri Jéroboam, Jésus-Christ ne pourra vous guérir de la lèpre du péché ?

Manassès fut aussi un de ces rois fameux par leurs iniquités. C’est lui qui fit scier[8] le prophète Isaïe, et qui se souilla de tout ce que l’idolâtrie a de plus infâme et de plus impur. C’est lui qui arrosa Jérusalem du sang des innocents. Il fut traîné en captivité à Babylone. Le poids des malheurs lui fit courber la tête sous le joug du Seigneur, et le ramena dans la voie de la pénitence ; car, dit l’Ecriture : Il s’humilia devant le Seigneur qui écouta les vœux d’un pécheur pénitent, et le ramena dans son royaume. (2 Paral. 33.12, 13.) Si la pénitence a délivré des rigueurs de la justice divine celui qui avait fait scier le Prophète, que ne devez-vous pas en espérer, vous qui n’avez pas d’aussi grands forfaits à vous reprocher ?

[8] C’est lui qui fit scier le prophète Isaïe.
C’est une tradition constante des juifs et des chrétiens, que Manassès fit scier en deux le prophète Isaïe. Tertullien, Justin, Jérôme, Augustin, Basile, Prigmasius, ont tous dit que Isaïe avait été mis à mort par le supplice de la scie. S. Justin dit même que la scie était de bois ; circonstances que les juifs ont effacées de leurs archives modernes. Origène en dit autant : In capit. XXIII, Matth., Epist. Ad J. Africanum et homil. in Isaid.

XV.

Prenez garde de révoquer en doute l’efficacité de la pénitence. Voulez-vous savoir quelle est sa vertu, sa puissance pour désarmer Dieu irrité contre vous, et surtout combien est salutaire la confession ? Apprenez que c’est à la confession qu’Ezéchias fut redevable de l’extermination de l’armée de Sennachérib, c’est-à-dire de cent quatre-vingt-cinq mille hommes. (2 Rois 19.35.) Voilà qui est prodigieux, mais c’est encore peu de chose à côté de ce qui me reste à vous dire. Ce même roi fera par son repentir révoquer un arrêt de la Divinité déjà porté contre lui. Il était malade ; le prophète Isaïe était venu lui signifier son arrêt de mort en ces termes : Mettez ordre à votre maison, car votre fin est proche, et vous allez mourir. (2 Rois 20.1.)

A la voix d’un prophète tel qu’Isaïe, sur un arrêt aussi précis : Vous allez mourir ; quel espoir, humainement parlant, pouvait encore rester à Ezéchias ? Aucun. Cependant il ne désespéra pas, il se rappela ce qui est écrit : Lorsque votre conversion sera accompagnée de gémissements, alors vous serez sauvé. (Esaïe 30.15.) Et il se jeta dans les bras de la miséricorde divine. Puis se tournant vers le mur, élevant son âme vers Dieu (car l’épaisseur des murs n’arrête pas dans sa course une prière fervente) il lui dit : Seigneur, souvenez-vous de moi (Isaïe 38.3) un souvenir de votre part me rendra la vie. « Vous n’êtes pas assujetti aux temps. C’est vous qui êtes le maître de la vie. Non, ce n’est pas sur la nativité, sur la conjonction des astres, comme le rêvent quelques-uns, que repose notre vie. Mais c’est vous qui en fixez souverainement la durée. » Cette fervente prière fut exaucée, et quinze années furent ajoutées à une vie dont le fil allait être coupé d’après la sentence sortie de la bouche du Prophète, et le soleil rétrograda dans sa course (Ecclésiastique 48.26, Sec. LXX) pour garantie de cette nouvelle promesse.

Le soleil recula en faveur d’Ezéchias ; mais à la mort de Jésus-Christ il ne recula pas, car il s’éclipsa, Dieu voulant par-là montrer la différence qui existait entre Ezéchias et Jésus-Christ. Or, je vous le demande, si Ezéchias a pu faire révoquer le décret de Dieu, Jésus-Christ ne pourra-t-il pas vous accorder le pardon de vos péchés ?

Travaillez donc à votre conversion ; gémissez sur vous-mêmes (Esaïe 30.15) ; fermez sur vous les portes (Matthieu 6.6) ; priez, demandez la rémission de vos péchés (Daniel 3.31, 50) pour que le Seigneur détourne de dessus vous les flammes des passions qui vous dévorent. Car la confession peut éteindre les feux les plus ardents, comme elle peut apprivoiser les lions les plus féroces. (Ibid. VI, 10,22.)

XVI.

Si vous pouviez encore douter de son efficacité, j’en appellerais aussitôt au témoignage d’Ananie et de ses compagnons. Quelles fontaines, quels torrents d’eau eût-il fallu pour éteindre une fournaise dont la flamme s’élevait à plus de quarante-neuf coudées ? La foi seule a suffi. A peine la flamme eut-elle pris son essor, que la foi d’Ananie et de ses compagnons, comme un fleuve, l’abattit. Ils n’eurent recours qu’à ces mots : Vous êtes juste, Seigneur, dans toute votre conduite à notre égard. Nous avons péché, nous nous sommes couverts d’iniquités (Daniel 3.27) ; et le repentir éteignit aussitôt les flammes.

Douterez-vous maintenant que la pénitence puisse éteindre les feux de l’enfer ? Que l’histoire d’Ananie et de ses compagnons ranime votre confiance. Mais, dira un de ces esprits subtils, Dieu les délivra parce qu’ils étaient justes ; c’est parce qu’ils avaient refusé de fléchir les genoux devant les idoles, que Dieu opéra en leur faveur ce prodige de toute-puissance. C’est en effet vrai. Mais passons à un autre exemple de l’efficacité de la pénitence.

XVII.

Que pensez-vous de Nabuchodonosor ? L’Écriture ne vous a-t-elle pas appris que c’était un être féroce, sanguinaire, un tigre sous une figure humaine ? Vous rappelez-vous qu’il avait profané les tombeaux des rois, jeté leurs cendres au vent, traîné le peuple juif en captivité, fait égorger les enfants de Sédécias en présence de leur père, crever les yeux à ce père infortuné, et fait briser les chérubins ? (Je ne parle pas des chérubins, de ces esprits que nous ne concevons que par la pensée ; loin de vous une pareille idée : je parle des chérubins sculptés, je parle du propitiatoire où Dieu rendait ses oracles.) Vous rappelez-vous qu’il avait foulé aux pieds le voile du temple, qu’il avait consacré l’encensoir du grand prêtre au service de ses idoles, qu’il avait dépouillé le temple de toutes ses offrandes, enfin qu’il l’avait brûlé et ruiné de fond en comble ? De quels châtiments tant de forfaits n’étaient-ils pas dignes ?

Des rois massacrés, le temple brûlé, les lieux saints profanés, un peuple entier traîné en captivité, les vases sacrés employés au service des idoles de combien de supplices un seul de ces crimes n’était-il pas digne ? Voilà une masse effroyable de forfaits.

XVIII.

Eh bien ! retournez-vous, considérez avec moi la clémence divine. Voyez ce monstre humain, le voilà changé en bête[9] ; il est rejeté dans le désert hors de la société des hommes. C’est par la rigueur du châtiment que son salut s’opérera. Le voilà armé d’ongles comme un lion. Comme un lion dévastateur il avait été la terreur des saints ; le voilà couvert de la crinière du plus terrible des animaux, car il avait été un lion ravisseur et rugissant. Le voilà, comme un bœuf, mangeant du foin (Daniel 4.22) parce que, comme ces stupides animaux, il avait méconnu celui de qui il tenait l’empire. Tout son corps est exposé à la rosée du matin (Daniel 4.22) parce que, après avoir vu le feu de la fournaise éteint par la rosée céleste, son incrédulité n’avait pas été ébranlée. Qu’est-il ensuite arrivé ? Ecoutez-le lui-même : J’ai élevé mes yeux vers le ciel, j’ai béni le Très-Haut, j’ai rendu hommage à celui qui vit dans l’éternité des siècles, je l’ai glorifié. (Daniel 4.31.)

[9] Le voilà changé en bête.
Il y a sur la métamorphose de Nabuchodonosor plusieurs sentiments : Origène a cru la chose impossible, et l’a tournée en allégorie. (Orig. apud Hieronym. in Dan. Iv.) Bodin la tient pour réelle, il croit que ce prince avait été réellement changé en taureau quant à la forme, aux sentiments et aux habitudes. (Dæmonolog., lib. 11, c. 6.) D’autres (Vide Maldonald, in Dan. et Tertullien, de Pœnitentia, XII, 13) pensent que cette métamorphose ne fut qu’extérieure, que ce prince avait conservé sa raison, comme Apulée changé en âne, comme ces hommes dont parle S. Augustir dans la Cité de Dieu (lib. xvIII, 18) lesquels, après avoir goûté du fromage que leur donnaient des magiciens, se trouvaient tout à coup changés en bêtes de somme et reprenaient après un certain temps leur première forme. D’autres (Medina, de Recta in Deum fide, cap. 7. Vier., de Præstig. Dæmonum, lib. 1, cap. 24) n’ont reconnu dans Nabuchodonosor qu’une imagination blessée et dans ses sujets une fascination dans les yeux, qui faisait croire aux uns et aux autres qu’il avait été changé en bœuf, quoiqu’il n’y eût rien de réel. De même que les métamorphoses opérées par Simon le Magicien et racontées dans les Récognitions de S. Clément ; et celle de cette jeune fille qu’on amena à S. Macaire (Hist. Lausiaca) que ses parents croyaient changée en jument, n’étaient que de pures fascinations, comme S. Macaire le prouva en faisant tomber de leurs yeux le prestige qui les trompait.
L’opinion la plus commune est que Nabuchodonosor fut frappé d’une maladie qu’on appelle Lycanthropie, où un homme s’imagine qu’il est changé en loup, en chien, en chat, en bête de somme ; changement qui ne subsiste que dans son cerveau dérangé, en sorte qu’il prend toutes les habitudes de l’animal dont son imagination est frappée. Il hurle, il mord, mange des viandes crues, court dans les champs, fuit les hommes ; c’est le loup-garou dont parle le peuple. Cette opinion, quoique commune, est en contradiction formelle avec tout ce que l’antiquité nous a légué sur ces métamorphoses magiques réelles ou apparentes, soit que les yeux des spectateurs fussent fascinés, soit qu’il y eût réalité dans les métamorphoses. (Voy. les Actes de Simon le Magicien, dans les Récognitions de S. Clément.)
Ainsi Nabuchodonosor s’imagina qu’il était devenu bœuf, broutait l’herbe comme un animal, frappait des cornes, laissait croître ses cheveux, ses ongles, meuglait, allait nu, et imitait à l’extérieur toutes les actions d’un bœuf. Ses gens, stupéfiés d’une telle métamorphose, le lièrent comme un fou, un furieux. (Dan. iv, 12.) Il n’en faut pas davantage pour vérifier tout ce que dit l’Ecriture. Telle est l’opinion dominante. Mais je ne sais sur quoi s’est fondé S. Cyrille pour lui donner la forme et la crinière d’un lion. Il paissait comme un bœuf, dit l’Ecriture, et il ne le pouvait pas sous la forme d’un lion dévastateur.

Cet hommage rendu à l’Eternel, sa reconnaissance envers Dieu l’amena à un repentir sincère des crimes dont il s’était souillé ; il reconnut sa faiblesse et son néant : Dieu se laissa fléchir, et lui rendit les honneurs de la royauté.

XIX.

Ainsi, vous le voyez, malgré l’énormité des crimes de Nabuchodonosor, sur un simple acte de repentir, Dieu se sera laissé fléchir, Dieu lui aura remis ses péchés, lui aura rendu son sceptre et sa couronne : et il ne vous pardonnerait pas, à vous qui feriez pénitence ? il ne vous admettrait pas dans son royaume céleste, si vous vous en rendiez digne ? Ah ! croyez-moi, le Seigneur est trop bon, il est trop disposé à pardonner, trop tardif à se venger, pour vous inspirer le plus léger doute sur l’efficacité de la pénitence. Ainsi donc que personne parmi vous ne désespère de son salut.

Pierre, le prince et le chef des Apôtres, renia trois fois[10] son maître à la face d’une simple servante. Mais, frappé de repentir, il versa d’abondantes larmes. Car une profonde douleur est toujours accompagnée de pleurs. Ce sont ses pleurs qui lui ont non-seulement valu le pardon de son apostasie, mais encore la conservation de la haute dignité qui lui avait été conférée.

[10] Pierre… renia trois fois.
Voyez une des notes de la Catéch. XXIII.
Observation. – Il existe dans le Père Touttée une autre édition de cette seconde Catéchèse, qu’il a extraite de quatre manuscrits différents. Deux n’ont aucun rapport entre eux, soit au commencement, soit à la fin ; mais se rencontrent vers le milieu. Les deux autres, au contraire, s’accordent entre eux au commencement et à la fin, mais sont totalement disparates vers le milieu. De ces quatre manuscrits sortis des bibliothèques de Roë et de Casaubon, de Coislin et du cardinal Ottoboni, le Père Touttée en a composé une autre seconde Catéchèse, tant en grec qu’en latin, que nous ne reproduisons pas ici. Nous pensons que ces variantes proviennent de ce que l’orateur improvisant pendant plusieurs années de suite à la même époque sur le même sujet, l’a varié suivant les circonstances.

XX.

D’après les nombreux exemples des pécheurs qui se sont repentis et qui ont été sauvés, que je viens de vous mettre sous les yeux, confessez-vous au Seigneur pour obtenir la rémission de vos péchés, vous rendre dignes du royaume céleste et entrer en possession de l’héritage qui est promis à tous les saints avec Jésus-Christ à qui appartient la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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