Catéchèse

DIXIÈME CATÉCHÈSE, SUR CES MOTS : En un seul Seigneur Jésus-Christ.

SOMMAIRE.

I. On ne peut connaître Dieu le Père et arriver à lui que par Jésus-Christ son Fils. – II. Dieu n’admet point de culte séparé de celui de son Fils. – III, IV. Pourquoi disons-nous un Christ ? il a plusieurs noms, mais il est un. – V. Le Sauveur s’accommode aux faiblesses de l’humanité. Il est Seigneur, mais à un titre infiniment supérieur à celui en vertu duquel les hommes se donnent entre eux le nom de Seigneur. – VI. Avant son incarnation le Fils de Dieu était déjà Christ et Seigneur. La divinité lui est commune avec son Père. L’homme est l’œuvre non-seulement du Père, mais encore du Christ. C’est le Christ qui s’est manifesté à Moïse, – VII. Ainsi qu’aux Prophètes, autant que l’humanité l’a permis. Aucun vivant n’a vu la face de Dieu. – VIII, IX. Diverses preuves de cette vérité. – X. Tout sans exception est soumis à l’empire du Fils de Dieu. – XI. Le Fils de Dieu porte deux noms, Jésus et Christ. Le premier signifie Sauveur, parce qu’il est venu sauver les hommes. Le second signifie oint, parce qu’il est consacré prêtre. Aaron, Josué, sont la figure de Jésus-Christ. – XII. Du nom de Jésus. – XIII. Jésus en hébreu signifie Sauveur, en grec médecin. Jésus guérit ceux qui viennent à lui. – XIV. Du nom de Christ. Le sacerdoce du Christ n’a ni commencement ni fin, il est prêtre avant tous les siècles. – XV. Les Prophètes l’ont annoncé sous ce nom. Les démons l’ont reconnu. – XVI. Il nous a communiqué son nom. Le nom de Chrétien a été prédit et béni dans les siècles antérieurs. – XVII. Les Apôtres l’ont prêché, même celui qui en avait été un ardent persécuteur. – XVIII. Pourquoi avons-nous plus d’écrits de S. Paul que des autres Apôtres ? – XIX. Résumé des témoignages des Livres saints sur Jésus-Christ. – Le bois de la vraie croix dans Jérusalem. Conversion des Perses, des Goths et des Barbares. Martyrs au milieu de ces nations. – XX. Exhortation à la foi et aux bonnes œuvres.

Nam, etsi sunt qui dicantur Dii, sive in cœlo, sive in terrâ (siquidem sunt dii multi et domini multi) nobis tamen unus Deus, Pater, ex quo omnia et nos in illum : et unusDominusJesus Christus per quem omnia et nos per ipsum. (1 Corinthiens 8.5-6.)

« Car, quoiqu’on parle de Dieux, soit dans le ciel ou sur la terre, et qu’en ce sens il y ait plusieurs Dieux et plusieurs Seigneurs, il n’y a néanmoins pour nous qu’un seul Dieu qui est le Père, de qui toutes choses tirent leur être et qui nous a faits pour lui, et un seul Seigneur qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites ainsi que nous-mêmes. »

I.

Ceux qui ont appris à croire en un seul Dieu tout-puissant, doivent aussi croire en son Fils unique. Car celui qui renie le Fils de Dieu ne reconnaît pas le Père. (1 Jean 2.23.) Je suis la porte (Jean 10.9) dit Jésus-Christ ; personne ne va au Père que par moi. (Jean 14.6.) Si vous reniez cette porte, vous resterez plongé dans l’ignorance du Père. Car personne ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils l’aura révélé. (Matthieu 11.27.) Et si vous méconnaissez l’auteur de toute révélation, vous restez dans votre première ignorance. C’est un arrêt consigné dans les Evangiles en termes précis : Celui qui ne croit pas au Fils, ne verra pas la vie (éternelle) ; mais la colère de Dieu demeure sur lui (Jean 3.36) parce que le Père s’indigne de ce qu’on ne reconnaît pas et n’honore pas son Fils unique. C’est une insulte grave faite à un souverain que de mépriser un de ses simples soldats ; sa colère est plus grande encore, si ce mépris tombe sur quelqu’un de ses officiers supérieurs, ou de ses favoris. Mais si on vient à l’outrager dans la personne de son fils unique, qui pourra calmer et fléchir ce père offensé dans son unique progéniture ?

II.

Si donc on veut rendre à Dieu un culte qui lui soit agréable, il faut en rendre un égal à son Fils, sinon tout culte, tout hommage sera rejeté par le Père, qui a fait entendre sa voix du haut des cieux, lorsqu’il a dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu. (Luc 3.22.) Le Père s’est donc complu dans son Fils, et s’il ne se complaît pas aussi en vous : Vous n’aurez pas la vie éternelle. Ne vous laissez donc pas entraîner par ces Juifs stupidement entêtés, qui ne cesseront de vous dire d’un ton malin et railleur : Il n’y a qu’un seul Dieu. Qui, sans doute, il n’y a qu’un seul Dieu ; mais de cette vérité passez à cette autre que ce Dieu a un Fils unique. Je ne suis pas le premier qui l’aie dit ; car le Psalmiste a formellement proclamé la personne du Fils de Dieu en ces termes : Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils. (Psaumes 2.7.) Ainsi, ne vous occupez pas de ce que disent les Juifs, mais de ce qu’ont dit les Prophètes. Ne vous étonnez pas s’ils en rejettent dédaigneusement les paroles[1], eux qui les lapidèrent et les massacrèrent.

[1] S’ils en rejettent dédaigneusement les paroles.
On lit au livre des Proverbes (Proverbes 30.4) : Qui est monté au ciel et qui en est descendu ? Qui a retenu l’esprit dans ses mains ? Qui a lié les eaux comme dans le pan d’un manteau ? Qui a fixé toutes les limites de la terre ? Quel est son nom ? Quel est le nom de son fils ? Dites-le, si vous le connaissez.
Sur ce texte, Rabbi Moses Hadarsan répond et dit : « Celui qui est monté dans les cieux et qui en est descendu, c’est le Dieu saint et béni… Quel est son nom ? -Le Père vieux (l’Ancien des jours). – Et celui de son fils ? – L’enfant de la vieillesse. » Voilà la tradition dont les Juifs sont encore porteurs. Dieu est ici appelé le Père vieux, comme dans les Livres saints il est appelé l’Ancien des jours, parce qu’il n’a eu aucun commencement. Son fils est appelé le fils de la vieillesse, parce qu’il a été engendré de toute éternité. (Voy. Galatin. Arcana fidei catholic.) (Note du Trad.)

III.

Croyez donc en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu. Nous disons unique, pour que vous ne tombiez pas dans l’erreur d’en supposer plusieurs, en raison des effets de sa toute-puissance, qui s’expriment sous divers noms.

Car nous l’appelons la porte. (Jean 10.7.) Mais loin de vous l’idée d’une porte matérielle ; c’est une porte pleine de vie, douée de raison, qui discerne et connaît ceux qui entrent.

Il est la voie (Jean 14.6) ; non pas la voie que nous foulons de nos pieds, mais il est la voie qui conduit au Père céleste.

Il se dit aussi une brebis. (Actes 8.82.) Ce n’est pas ici un être dépourvu de raison, mais c’est la brebis qui a lavé dans son sang les péchés du monde, qui se laisse conduire en présence du tondeur (Esaïe 53.7) et qui sait quand elle doit se taire. Cette brebis s’appelle encore pasteur ; car il a dit de lui-même : Je suis le bon pasteur. (Jean 10.11.) En effet, il est brebis dans son incarnation, il est pasteur dans sa divine miséricorde. Voulez-vous savoir comment ces brebis peuvent être des êtres doués de raison ? Le Sauveur vous l’a expliqué, lorsqu’il a dit : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. (Matthieu 10.16.) Du nom de brebis, il passe à celui de lion (Apocalypse 5.5 ; Genèse 49.9) non pas comme un ennemi et un destructeur des hommes, mais pour nous montrer le caractère royal qui lui est imprimé, la force dont il est revêtu, la confiance qu’il a en lui-même. Ce titre lui est aussi donné par opposition au lion, ce cruel ennemi qui rugit sans cesse autour de nous, et qui dévore sans pitié tout ce qui s’écarte du troupeau. (1 Pierre 5.8.) En effet, le Sauveur est venu au milieu de nous sans se dépouiller de sa douceur naturelle, mais néanmoins comme le lion fort de la tribu de Juda (Apocalypse 5.5) pour sauver ceux qui croient en lui, et fouler aux pieds son ennemi.

Il se fait encore connaître sous le nom d’une pierre (Psaumes 117.22) ; mais ce n’est pas cette pierre inanimée sur laquelle le ciseau de l’ouvrier s’est exercé (Daniel 2.34) ; c’est cette pierre angulaire qui sera pour celui qui aura cru en lui, un asyle assuré. (Esaïe 28.16.)

IV.

Il est le Christ, c’est-à-dire l’oint[2]. Ce n’est pas de la main des hommes qu’il a reçu cette onction ; mais c’est de son Père qui de toute éternité lui a conféré le suprême sacerdoce. (Matth. I, 16. Act. IV, 27. Heb. V, 5) et qui l’a établi Grand-Prêtre au-dessus de tous les hommes.

[2] Il est le Christ, c’est-à-dire l’oingt.
S. Cyrille attribue au Christ une double consécration : une première qui le constitua prêtre éternel : c’est cette consécration dont il fait ici mention, et au n. 14 ; une seconde temporelle qui lui fut conférée comme homme par le Saint-Esprit, son Père l’ayant constitué le Sauveur du genre humain. (Catech. XXI, 2.) C’est à ces deux consécrations ou onctions qu’il applique le même verset du psaume XV : Propterea unxit te Deus.

Nous disons qu’il est mort ; non pas qu’il soit, comme les autres humains, gisant encore dans un tombeau et dans les régions de la mort ; car il est le seul d’entre les morts qui en ait brisé les portes. (Psaumes 87.55) Il est le Fils de l’homme (Matthieu 16.13) ; ce n’est cependant pas de la terre qu’il a pris son principe de vie, comme chacun de nous ; mais c’est parce qu’il viendra comme homme sur les nuées, juger les vivants et les morts. (Matthieu 24.30.)

Le titre de Seigneur (Luc 2.11) que nous lui donnons, n’est pas abusif, comme celui dont nous voulons honorer les puissances de la terre. Mais il lui est dû en raison de sa domination naturelle et éternelle ; son nom propre est celui de Jésus (Matthieu 1.21) : qu’on le dérive soit du grec, soit de l’hébreu, il signifie le salut qu’il est venu apporter aux hommes.

Il est Fils de Dieu (Matthieu 3.17) non par adoption, mais par génération naturelle. Il est encore beaucoup d’autres noms sous lesquels nous désignons notre Sauveur. Et c’est pour que cette variété de noms ne vous induise pas en erreur, c’est pour que vous ne croyiez pas que Dieu a plusieurs fils, et que vous ne disiez pas, avec certains hérétiques, qu’autre chose est le Christ, autre chose est Jésus, autre chose est la porte, etc. ; c’est pour vous prémunir contre toute aberration, que l’Eglise vous présente son symbole en ces termes : Je crois en un seul Seigneur Jésus-Christ, et pour que sous cette diversité de noms vous ne voyiez qu’un seul et unique objet.

V.

Jésus-Christ est notre Sauveur sous toutes sortes de titres, suivant les besoins de chacun de nous. Sommes-nous tristes, il se présente aussitôt à nous sous l’emblème de la vigne, dont le fruit réjouit les cœurs abattus. Il est la porte pour ceux qui aspirent à être ses disciples ; il est le médiateur (1 Timothée 2.5) le Grand Prêtre (Hébreux 7.26) pour porter nos prières aux pieds de l’Eternel. Il est la brebis sans tache qui s’immole pour nos péchés ; il est tout à tous (1 Corinthiens 9.22) toujours le même, sans changer de nature. Revêtu de l’immuable dignité de Fils de Dieu, il se prête, il s’accommode à nos infirmités, comme un excellent médecin, comme un maître compatissant. Il est Seigneur dans la réalité, non par avancement, mais par la nature même de sa souveraineté ; non par un vain abus de mots, puisque du consentement de son Père il domine sur toutes ses propres œuvres, c’est-à-dire sur toutes les créatures.

Nous exerçons la souveraineté sur des hommes qui sont nos égaux en honneur, et sujets aux mêmes affections que nous, quelquefois même sur des hommes qui nous sont supérieurs en âge. Il n’est pas rare de voir le jeune homme commander en maître à des valets fort âgés ; mais la souveraineté de Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a rien de commun avec celle-là. Car il est d’abord créateur, puis maître suprême. Il a d’abord tout tiré du néant, lorsque son Père l’a voulu ; puis il a régné sur toutes ses œuvres.

VI.

Le Christ est le Seigneur qui est né dans la ville de David. (Luc 2.11.) Voulez-vous savoir comment le Christ, Notre-Seigneur, a régné avec son Père même avant son incarnation ? Pour que votre conviction ne repose pas sur la foi toute seule, l’Ancien Testament vous en fournira une preuve sans réplique. Ouvrez le premier livre de la Genèse, que dit le Seigneur ? Faisons l’homme[3] ; il ne dit pas : à mon image, mais à notre image ; et lors de la création d’Adam, il est dit : Et Dieu fit l’homme, et l’homme fut fait à l’image de Dieu. (Genèse 1.26-27.) Remarquez que ce n’est pas au Père seul que l’écrivain sacré restreint la dignité de Dieu, mais qu’il en revêt en même temps le Fils, pour nous faire comprendre que l’homme n’est pas seulement l’œuvre de Dieu, mais encore celle du Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est lui-même vraiment Dieu. C’est ce même Seigneur Jésus-Christ, éternel coopérateur de son Père, qui coopéra à la destruction de Sodome. Car, dit l’Ecriture, le Seigneur versa une pluie de feu et de soufre sur Sodome ; cela se fit par le Seigneur du ciel. (Genèse 19.24.)

[3] Que dit le Seigneur ? Faisons l’homme.
Voici comme Galatin démontre le mystère de la Trinité aux Juifs modernes à l’aide de leurs propres livres et de ce texte qu’on lit ainsi dans la bible hébraïque, mot pour mot : Elohim (Dii) faciamus hominem ad imaginem nostram, tanquam similitudinem nostram. Nous Dieux, faisons l’homme à notre image, comme à notre ressemblance.
Puis ensuite Creavit Elohim (Dii) hominem ad imaginem suam, adimaginem Elohim (Deorum), creavit ipsum masculum et fœminam, creavit eos.
Les Dieux créa l’homme à son image, à l’image des Dieux. Il le créa mâle et femelle, les créa.
Telle est la construction bizarre du 26,27e verset du premier chapitre de la Genèse, tel qu’on le lit dans la langue hébraïque, et qui heurte toutes les règles de la grammaire dans toutes les langues. Cette construction grammaticale est par conséquent si mystérieuse que toute la Synagogue ancienne y a constamment lu le mystère de la sainte Trinité ou d’un seul Dieu en trois Personnes. Tâchons de nous faire comprendre des personnes qui ne savent pas l’hébreu.
Elohim est le pluriel de el, Dieu. Voilà donc plusieurs Dieux qui disent Faisons l’homme à notre image. Cependant les Juifs, tant anciens que modernes, n’ont jamais reconnu qu’un Dieu. D’où vient donc qu’il est dit : Nous Dieux faisons, etc. ? – Premier mystère.
Les Dieux créa l’homme à son image.
Que signifie ce singulier créa et son avec ce pluriel Dieux ? Second mystère.
Pourquoi dans le premier texte est-il dit : Faisons, et dans le second : créa ? Troisième mystère. Or, voici ce qu’on lit dans les commentateurs ou paraphrastes de l’ancienne Synagogue, antérieurs à Jésus-Christ.
Par le mot Elohim, Dieux, on comprend trois middoth ou Personnes divines qui ont créé le monde, savoir le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Par l’image des Dieux (Deorum) Elohim, on entend les trois facultés de notre âme, mémoire, intelligence, volonté, qui représentent en nous la Trinité divine ou les trois hypostases d’un seul Dieu. (Voy. les lettres de M. Drach, 2e lettre, c. 1, pag. 25. De la Trinité.) Et Wagenseil, Tela ignea Satanæ. Sur ces paroles du prophète Isaïe (cap. vi) : Sanctus, Sanctus, Sanctus, Deus sabaoth, etc. on demande pourquoi cette triple répétition du mot Sanctus. A cela Rabi Siméon, fils de Johaï, répond : Sanctus c’est le Père, Sanctus c’est le Fils, Sanctus c’est le Saint-Esprit, qui ne sont qu’un Dieu, le Dieu des armées. Le Rabi Jonathan, fils d’Uziel, donne en chaldaïque la même réponse mot pour mot. (Vid. Galatini arcana fidei, lib, II pag. 42.)
Quel parti les Pères grecs et latins n’auraient-ils pas tiré des paraphrastes chaldaïques, s’ils leur eussent été connus ! mais les Juifs se gardaient bien de les communiquer, surtout aux Chrétiens. (Note du Traducteur.)

C’est ce même Seigneur qui apparut encore à Moïse, autant que l’humanité de celui-ci le permettait. Car il est bon, le Seigneur, il compatit toujours à nos faiblesses. (Exode 3.2, 6 ; 34.5-6.)

VII.

Et pour vous convaincre que c’est Jésus-Christ en personne qui apparut et parla à Moïse, il vous suffira d’écouter l’Apôtre saint Paul, lorsqu’il dit : Car ils buvaient de l’eau de la pierre spirituelle qui les suivait, et cette pierre était le Christ. (1 Corinthiens 10.4) ; puis ailleurs : C’est par la foi que Moïse quitta l’Egypte ; et ensuite Estimant les opprobres du Christ bien au-dessus des trésors de l’Egypte. (Hébreux 11.26-27.)

C’est au Christ que Moïse adresse ces paroles : Découvrez-vous à moi, afin que je vous connaisse en vous voyant. (Exode 33.13.) Le Christ s’est donc découvert aux yeux des Prophètes[4], autant que leur faiblesse humaine pouvait le supporter ; car, comme dit le Seigneur à Moïse, aucun homme ne survivra à ma vue[5]. (Exode 33.20.) Et c’est précisément parce qu’il n’a été donné à aucun être vivant de voir face à face la divinité, que le Christ s’est revêtu de notre humanité, pour que sa manifestation ne fût pas pour nous une occasion de mort. Mais lorsqu’il voulut rendre à sa face une légère étincelle de sa splendeur, lorsqu’il parut aux yeux de ses disciples avec tout l’éclat du soleil seulement, ceux-ci, frappés de terreur, tombèrent à l’instant la face contre terre. (Matthieu 17.2, 6.) Si le Christ alors, loin de donner à sa figure divine tout l’éclat qui était en sa puissance, la tempéra pour s’accommoder à la faiblesse de ses disciples, et si, malgré ces précautions, ceux-ci furent contraints de dérober leurs yeux à une lumière insupportable, quel mortel pourrait jamais fixer la majesté divine dans tout son éclat ?

[4] Le Christ s’est donc découvert aux yeux des Prophètes.
Tous les Pères grecs, soit avant, soit après le concile de Nicée, et les Pères latins antérieurs à S. Augustin, se sont tous accordés pour ne voir dans les Prophètes que les organes immédiats de la seconde Personne de la sainte Trinité, et pour dire que dans toutes les apparitions de Dieu aux hommes dont il est parlé dans l’Ancien Testament, c’est toujours de la seconde personne, c’est-à-dire de Jésus-Christ qu’il faut l’entendre, non pas au reste d’une vision de Dieu dans sa substance propre et divine, mais analogue aux forces humaines. (Vide Catech. XII, 13,14.)

[5] Aucun homme ne survivra à ma vue.
C’était une opinion générale chez les Juifs et chez les Gentils, qu’un homme vivant ne pouvait avoir vu Dieu. Les Hébreux en particulier en étaient tellement convaincus qu’ils se tenaient pour morts, dès qu’ils avaient vu seulement des Anges : Manué comprit aussitôt que c’était l’Ange de Seigneur, et dit à son épouse : Nous mourrons infailliblement, parce que nous avons vu Dieu. (Juges 10.21-22.)
Gédéon, à la vue de l’Ange, s’écrie : Mon Seigneur, mon Dieu, malheur à moi ! parce que j’ai vu l’Ange du Seigneur face à face ! Sur quoi le Seigneur lui dit : Que la paix soit avec vous, ne craignez point, vous ne mourrez pas. (Juges 6.22-23.)
Cette idée était si fortement inculquée dans l’esprit des peuples, qu’elle les poursuivit au milieu des ténèbres du paganisme. Il suffisait qu’ils eussent cru voir ou entendre quelque Dieu pour se croire perdus. (Voy. Callimaque, in Palladis lavacra, vers. 100.) Le moindre mal qui pouvait leur arriver selon eux c’était de perdre l’esprit. Ainsi la folie était chez eux un titre pour juger qu’une personne avait vu ou entendu quelque Dieu, et en était obsédé. (Voyez Euripide, Oreste, vers. 1668 ; Hippol. vers. 141 ; Plaute, Amph. ac. II, sc. II, v. 143.) Le fou était par cela même un objet de respect et de commisération pour tous ceux qui le rencontraient. C’est à ce préjugé que David eut recours pour se tirer des mains des Philistins. Il feignit l’épilepsie que les anciens ont toujours regardée comme une véritable obsession. Plutarque (in Marcelli vita) raconte l’histoire d’un nommé Nicias qui, pour s’échapper des mains de ses ennemis, feignit également une chute épileptique en plein théâtre. (Note du traducteur.)

Lorsque Moïse demanda au Seigneur de se montrer à lui à découvert, c’est beaucoup ce que vous me demandez (Exode 33.17) lui répondit le Seigneur ; je ne repousse pas votre insatiable désir, et vos vœux seront satisfaits. J’acquiesce à votre demande (Ibid. 17) ; mais pour que vous ne soyez pas victime de votre ambition, je vous placerai dans un trou de rocher[6] (Ibid. 22) ; car votre petite taille exige peu de place.

[6] Dans un trou de rocher.
Le mot grec ỏ, qu’on trouve dans les Septante, qu’on traduit parforamen, un trou, signifie tout lieu d’où l’on peut voir sans être vu. Le vrai mot latin qui répond au grec est specus, spelunca, de spicio, je regarde.

VIII.

Au reste, tout ce que nous vous disons ici n’est que pour vous prémunir contre les doctrines judaïques ; notre but réel étant de vous inculquer cette vérité que Notre-Seigneur était près de Dieu son Père. Ainsi, continuons le Seigneur dit d’abord à Moïse : Je vais passer devant vous dans ma gloire, et je ferai éclater devant vous le nom du Seigneur. (Ibid. 19.)

Puisqu’il est Seigneur, à quel autre peut-il donner le nom de Seigneur[7] ? Remarquez ici le voile sous lequel il enseignait déjà ce dogme sacré du Père et du Fils ; remarquez surtout les paroles qui suivent : Et le Seigneur descendit dans un nuage, se manifesta à Moïse, invoquant le nom du Seigneur ; et au moment où il passait devant lui, il l’invoqua en ces termes : Seigneur, Seigneur, Dieu de clémence, de miséricorde de patience, d’infinie bonté, qui êtes la vérité même, qui gardez la justice, qui prenez pitié de tant de milliers de créatures, qui effacez les péchés, les iniquités, les crimes des mortels. (Ibid. XXXIV, 5, 6, 7, 8, 9.) Puis la face contre terre, Moyse adora Dieu dans la personne du Seigneur qui invoquait le Père, et lui adressa cette fervente prière Seigneur, venez, marchez avec nous. (Ibid.)

[7] A quel autre peut-il donner le nom de Seigneur ?
Je place ici une note qui depuis longtemps aurait dû trouver sa place. C’est sur la distinction des mots Deus Dieu, et Dominus Seigneur, qu’on remarque dans la bible. Pour abréger, je ne citerai que deux autorités également recommandables, dont l’une appartient à l’Eglise d’Orient, l’autre à celle d’Occident.
S. Grégoire de Nysse, sur ces paroles de la Genèse (cap. 11) : In principio creavit Deus cœlum et terram. Dixit Deus : Fiat lux. Dixit quoque Deus : Fiat firmamentum. Dixit autem Deus : Fiant luminaria, fait observer que dans le récit de la création on ne rencontre le nom de Dieu que lorsqu’il s’agit de choses matérielles ou inanimées ; mais lorsqu’il est question de créer des êtres douées de raison, c’est alors qu’il prend le titre de Seigneur. Formavit igitur DOMINUS DEUS hominem ; puis un peu plus bas il ajoute Tulit igitur DOMINUS. DEUS hominem.
S. Augustin (tom. III, lib. VIII, de Gen. cap. II) fait la même observation : Nullo modo vacare arbitror, sed nos aliquid et magnum aliquid admonere, quod ab ipso divini libri hujus exordio usque ad hunc locum nunquam positum est : DOMINUS DEUS, sed tantummodo DEUS. Nunc verò ad id ventum est ut hominem in paradiso constitueret, eumque per præceptum operaretur, ita Scriptura locuta est : Et sumpsit DOMINUS DEUS hominem quem fecit.
« Je ne crois pas que le mot : Seigneur, soit ici superflu. Mais je crois qu’il signifie quelque chose et quelque chose de grand. Il faut remarquer que depuis le commencement de ce livre divin jusqu’au verset 4 du chap. II, on rencontre pour la première fois le mot SEIGNEUR DIEU. Jusque-là on ne lit que le mot DIEU ; et ce n’est qu’au moment où il va créer, placer l’homme dans le paradis terrestre, et l’instruire, que l’Ecriture a dit : Le Seigneur Dieu prit l’homme qu’il avait fait. » (Note du traducteur.)

IX.

Voilà une première preuve de ce que nous vous avons dit ; mais en voici encore une autre non moins décisive : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite[8]. (Psaumes 109.1.) Ce n’est pas comme un maître à son esclave que le Seigneur parle ici, mais il parle au maître de toutes choses, à son Fils auquel il a tout assujetti. Car, comme dit l’Apôtre : Puisque tout a été mis sous sa puissance, il faut incontestablement en excepter celui-là qui lui a tout mis sous les pieds afin que Dieu soit tout en tout. (1 Corinthiens 15.27-28.)

[8] Asseyez -vous à ma droite.
Ces paroles qui n’ont été dites qu’au Fils que le Père engendre de toute éternité, expriment non-seulement l’élévation de son trône et les honneurs dont il jouit, mais elles désignent encore d’une manière particulière sa toute-puissance. En effet, outre que la main droite, dans l’Ecriture, marque toujours la puissance et la force, il est plusieurs endroits où elle désigne clairement et expressément une égalité de puissance et d’élévation, tel, par exemple, que celui-ci : N’établissez pas votre ennemi auprès de vous, et qu’il ne s’asseye pas à votre droite. (Ecclésiastique 11.12.) Il est visible que dans ce passage le Sage nous défend ici de mettre notre ennemi de niveau avec nous, et de lui confier une autorité qui balance la nôtre, puisqu’il ajoute : De peur qu’il ne veuille prendre votre place et s’asseoir dans votre chaire.
Tel est aussi le sens que le paganisme donnait à cette expression. Ainsi Callimaque, étalant la grande puissance d’Apollon, la fonde sur l’avantage qu’il a d’être assis à la droite de Jupiter :
Δύναται γὰρ, ἐπεὶ Δεὶ δεξιὸς ἦσται.
Nam potis est, siquidem dexter sedet ille Tonanti.
(Hymn. ad Apol. v. 29.)
« Le même poète dit que Minerve communique l’esprit de prophétie et la souveraine félicité, que tout ce qu’elle promet est irrévocable et infaillible, parce qu’elle est assise à la droite du Père des Dieux. Car elle est la seule, ajoute-t-il, avec qui Jupiter a voulu partager tous ses honneurs, parce qu’aucune mère n’a eu part à sa conception ni à sa naissance. » Sous le nom de Minerve ou de Pallas il faut entendre la sagesse divine. (Vid. Pall. Lavacra, v. 132 et seq.) Voyez Horace (lib. 1, Ode 12, vers. 20,21) Julien l’Apostat (Orat. iv) les notes de Mme Dacier sur Homère. (Odyssée, chant III, vers. 385.)
Minerve, dit Aristide, est toujours assise à la droite de son Père, « elle ne s’éloigne jamais de lui ; ils sont l’un et l’autre inséparables. Elle lui est toujours intimement unie ; elle ne vit que de sa vie, et sa vie n’a que lui pour terme… Elle est assise sur le même trône, elle entre dans tous ses conseils ; tout leur est commun, elle a part à tout…. ce qui porte son père à l’honorer et à la révérer…. Pindare, continue l’orateur, confirme ce que je dis de Minerve. Il la place à la droite de son Père, pour recevoir les ordres qu’il vient donner aux Dieux ; elle est ainsi de sa nature au-dessus des Anges, et c’est elle qui leur commande. »
Maintenant sortons des ombres et reconnaissons la vérité dans sa source. Minerve ou Pallas est une fable ; mais cette fable a pour base la vérité, comme la fausse monnaie a la véritable monnaie pour base. C’est avec raison qu’un auteur célèbre de nos jours a dit que le paganisme n’était autre chose que la vérité en putréfaction. Le fondement de cette fable est incontestablement la créance universelle catholique, ab omni tempore, qui régnait dans tous les esprits depuis l’origine du monde, que Dieu avait un Fils de toute éternité qui apportait en lui toutes les perfections de son Père. Mystère profond qui était reçu à la faveur de ce dogme, que ce Fils était assis à la droite de son Père. On concevait aisément qu’un fils régnant avec son père, était assis à sa droite ; on s’en tenait là ; et c’en était assez pour des temps consacrés aux ombres et aux figures.
Voilà donc contre les anciens Ariens, les Sociniens et les illuminés modernes, un argument puissant tiré de la croyance universelle (catholique) suivant cet axiome de Vincent de Lerins : Credendum est quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Oportet ut sequamur universitatem, antiquitatem, consensionem.
Que les Sociniens héritiers et successeurs des Ariens, que nos philosophes qui, comme des bâtards, n’ont pas de généalogie, ouvrent donc tes yeux dans la guerre qu’ils font au Fils de Dieu. Puissent-ils mettre à profit les lumières que les Livres sacrés et profanes leur prêtent, se rendre aux témoignages que l’antiquité païenne leur a laissés, reconnaître en un mot que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, qu’il est tout-puissant, parce qu’il est assis à la droite de son Père, et que ses ennemis doivent lui servir de marchepied.
Il nous reste encore à prouver aux Pharisiens de nos jours que lorsqu’ils feignent de ne pas comprendre ce texte du Psalmiste : Le Seigneur a dit à mon Seigneur, etc. (Psaumes 109) dans le même sens que l’Eglise catholique, ils se constituent en opposition réelle avec l’ancienne Synagogue, avec leurs pères.
Ouvrons les livres dont les Juifs sont porteurs, et nous leur ferons lire leur condamnation. Prenons le Targum (paraphrase) de Jonathan fils d’Uziel qui, selon eux, était contemporain d’Aggée, de Zacharie et de Malachie, qui vivait par conséquent peu de temps après le retour de la captivité. Voici les termes dont il s’est servi pour traduire de l’hébreu en chaldéen : Dixit Deus Verbo suo, Dieu a dit à son Verbe, etc. Or, Jonathan ne voyait alors dans le mot Domino meo, ni Abraham, ni Salomon, ni Ezéchias, comme les Juifs le prétendent aujourd’hui ; il voyait dans le mot Seigneur, le Verbe ou le Messie, comme nous l’y voyons. Les autres anciens Targumistes ou paraphrastes chaldaïques, tels que R. Moses Hadarsan, R. Saadias, Gaon sur Daniel, Isaac fils d’Aramah, l’auteur du Midrasch Tchilim, enfin le Thalmud (in suchah, cap. v de la Gemarre) s’accordent tous pour dire Le Dieu saint et béni fera asseoir le Messie à sa droite, comme il a été dit Dixit Dominus Domino meo.
Lorsque nous lisons dans l’Evangile S. Matthieu que Jésus-Christ, parlant aux Juifs, se fit à lui-même l’application des paroles du Psalmiste, nous voyons que personne ne put lui répondre, ni n’osa l’interroger. Les Actes des Apôtres nous apprennent que S. Pierre fit également de ce texte un argument invincible qui subjugua plusieurs de ses auditeurs. Mais S. Paul dans ses Epîtres (1 Corinthiens 15.25 ; Hébreux 1.13 ; 5.6 ; 6.20 ; 7.1 et seq.) tire de ce même texte des arguments puissants sans doute, mais dont toute la force ne résidait que dans la croyance générale où était alors toute la nation juive, que les paroles du Psalmiste ne concernaient que le Messie ou le Fils de Dieu. (Vid. Galatin, lib. VIII, cap. 5 : Huet. Demonst. Evangel. Propos. VII, pag. 288. Voyez la note V, X Catech.) (Note du Traducteur.)

Le Fils unique est le maître suprême de tout ce qui existe ; il est Fils du Père, fidèle et soumis à son Père ; il n’a point usurpé la souveraine puissance, mais il l’a reçue de celui-là qui, de plein gré, la lui a remise ; car le Fils ne l’a point envahie, et cette investiture n’a causé aucun regret au Père : c’est lui-même qui nous dit Mon Père m’a tout remis entre les mains. (Matthieu 11.27.) Tout m’a été remis, sans que cette transmission ait jamais eu de commencement ; je conserve précieusement ce dépôt, sans en dépouiller celui de qui je le tiens[9].

[9] Sans en dépouiller celui de qui je le tiens.
Les Ariens argumentaient ainsi : « Si tout lui a été remis entre les mains, s’il a été revêtu de la suprématie sur toutes les créatures, il fut donc un temps où il ne l’était pas, donc il n’est pas coéternel avec son Père. Voyez Athanase (t. I, pag. 103) sur ces mots : Omnia mihi tradita sunt à Patre. Ce que dit ici S. Cyrille est donc spécialement dirigé contre les Ariens.

X.

Le Seigneur est donc le Fils de Dieu. C’est le même qui est né à Bethleem de Juda, selon ces paroles de l’Ange adressées aux bergers : Je vous annonce une nouvelle qui vous comblera de joie ; je vous annonce que le Christ, que le Seigneur vous est né aujourd’hui dans la ville de David. (Luc 2.10.) C’est ce qui a fait dire à un des Apôtres : Dieu a fait entendre sa parole aux enfants d’Israël, en leur annonçant la paix par Jésus-Christ, qui est le Seigneur de toutes choses. (Actes 10.36.) Ce mot de toutes choses, renferme sans exception la plénitude de la souveraineté sur les Anges, les Archanges, les Dominations, les Puissances, en un, mot, sur toutes les créatures, parce que, comme l’a dit encore l’Apôtre : Tout est soumis à la souveraine puissance du Fils. (Colossiens 1.16 ; Ephésiens 1.22.) Il est le maître souverain des Anges ; c’est l’Evangile qui vous le dit : Alors le diable se retira ; et en même temps les Anges s’approchèrent et le servirent. (Matthieu 4.11.) Car l’Evangéliste ne dit pas : Ils vinrent à son secours, mais, Ils le servirent ; voilà le signe caractéristique de la servitude.

Le moment étant venu où le Sauveur devait naître d’une vierge, c’est à l’Archange Gabriel que fut réservé l’honneur de le servir, en raison de sa dignité personnelle. (Luc 1.26.) Lorsqu’il fut sur le point de se retirer en Egypte, pour y abattre les divinités factices[10], ouvrage de la main des hommes (Esaïe 19.1) ce fut encore à un Ange que fut réservée la mission d’apparaître à Joseph dans son sommeil. (Matthieu 2.13.) Après la mort du Sauveur, c’est encore un Ange qui annonce sa résurrection, et dit aux saintes femmes : Allez, dites aux disciples que le Seigneur est ressuscité ; il sera avant vous dans la Galilée. C’est ce que j’avais à vous dire[11]. (Matthieu 28.7.) Admirez la ponctualité du mandataire ; ‘c’est comme s’il eût dit : Je vous atteste que tels sont les ordres que j’ai reçus, afin que, si vous en négligez l’exécution, la faute ne retombât pas sur moi, mais sur les coupables.

[10] Pour y abattre ces divinités mensongères.
Nous lisons dans Isaïe (cap. XIX, vers. 1, édit. des Septante) : Ecce Dominus… veniet in Ægyptum, et concutientur manufacta Ægypti à facie ejus, et cor eorum deficiet in ipsis. « Voilà que le Seigneur « viendra en Egypte : alors les idoles d’Egypte seront ébranlées devant sa face, et le cœur leur manquera. » Rapprochons de ce texte d’Isaïe la tradition Eusèbe (lib. VII, Demonst. Evang. cap. xx, p. 296) Ruffin (lib. II, Vita PP. cap. VII, pag. 460) Athanase (De incarnat. Verb. n. 36, Epistola ad Maximum, n. 4) nous apprennent que lors de la fuite de Jésus en Egypte et de son entrée dans ce royaume, toutes les idoles tombèrent dans tous les temples.
C’est à ce texte, c’est à cette tradition, qui paraît fondée sur l’Evangile apocryphe de l’enfance de Jésus, que Cyrille fait ici sans doute allusion.

[11] C’est ce que j’avais à vous dire.
Le texte grec dit : idoù, čɩmov vµïv, Ecce dixi vobis. La Vulgate a traduit : Ecce prædixi vobis. Sur quoi Sacy et autres traducteurs français ont enchéri et ont dit : Je vous en avertis par avance. On voit dans ces traductions pâlir, puis disparaître le sens réel que S. Cyrille fait ici sentir.

Il est donc certain qu’il n’y a qu’un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ, auquel se rapportent ces paroles de l’Apôtre dont nous avons donné lecture. Car encore qu’on parle de Dieux (au pluriel) soit dans le ciel soit sur la terre, il n’y a néanmoins pour nous qu’un seul Dieu Père, de qui toutes choses tirent leur être, et qui nous a faits pour lui ; un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, ainsi que nous. (1 Corinthiens 8.5-6.)

XI.

Deux noms reposent sur la tête de Jésus-Christ : il s’appelle Jésus, parce qu’il est le Sauveur des hommes ; Christ, parce qu’il est investi du souverain sacerdoce. Tels sont les deux titres que Moïse, par une inspiration divine et prophétique, signala à la postérité en les conférant à deux hommes éminemment vertueux, en désignant ANSES fils de NAVÉ, pour son successeur dans la suprématie sur Israël[12], et changeant son nom en celui de Jésus ou Josué (Num. XIII, 17) ; en conférant à son frère Aaron le souverain sacerdoce, il l’appela le Christ, oint (Lévitique 4.5, Sept.) pour nous montrer que la puissance royale et la souveraine sacrificature, alors divisées sur deux têtes également nobles, seraient un jour réunies sur la tête d’un seul, qui serait Jésus-Christ. En effet, le Christ est le souverain sacrificateur successeur ici-bas d’Aaron. Ce n’est pas lui qui s’est donné ce noble titre, dit l’Apôtre, mais il le tient de celui qui lui a dit : Tu es Prêtre éternel dans l’ordre de Melchisedech. (Hébreux 5.6.)

[12] Changeant son nom en celui de Jésus ou Josué.
Le fils de Navé, que nous appelons Josué, se nommait d’abord Anses, suivant les Septante. On le trouve encore sous ce nom dans les Nombres. (cap. XIII.) Mais dans la Vulgate on lit Osée au lieu d’Anses. Navé était le nom de son père ; nous disons Nun au lieu de Navé, d’après S. Jérôme. On croit que Moïse changea son nom après la défaite des Amalécites, en y ajoutant le nom de Dieu. Hoseah signifie Sauveur ; Jehosua signifie le salut de Dieu. (Voyez Eusèbe, Demonst. Evangel.)
Dans la bible des Septante (Lévitique 4.5) Moise dit en parlant d’Aaron lepeùs ó xoioròs. Le Grand-Frêtre, le Christ. (Note du Traducteur.)

Jésus, ou Josué fils de Navé fut en plusieurs occasions le type, la figure de celui dont il portait le nom. C’est sur les bords du Jourdain qu’il prit le commandement des enfants d’Israël (Josué 3.1.) : c’est sur ces mêmes bords que Jésus-Christ, après son baptême, commença sa prédication. (Matthieu 3.13.) Le fils de Navé préposa douze chefs au partage des terres dont les enfants d’Israël allaient entrer en possession (Josué 14.1-2) ; et Jésus dissémina sur toute la terre ses douze Apôtres, pour publier son Evangile. (Matthieu 28.19.)

La foi de Rahab, femme publique, trouva grâce dans la destruction de sa patrie auprès de Jésus, fils de Navé, (Josué 6.25) ; et le véritable Jésus nous dit : Voilà que les publicains et les femmes prostituées vous précéderont dans le royaume des Cieux. (Matthieu 21.31.)

Au seul bruit des trompettes, les murs de Jéricho s’écroulèrent, sous le commandement de Jésus fils de Navé ; et parce que Jésus-Christ a dit, en parlant de ce temple dont nous voyons d’ici les ruines : Il ne restera pas pierre sur pierre (Matthieu 24.2) sa parole a reçu son exécution, comme vous le voyez. Ce temple célèbre est tombé, non pas précisément parce que Jésus-Christ l’avait dit, mais parce qu’il en avait vu la cause prochaine dans les iniquités de ce peuple infidèle.

XII.

Il n’y a qu’un seul et unique Seigneur, qui s’appelle Jésus-Christ, nom admirable que les Prophètes n’ont signalé que d’une manière oblique et détournée. Ecoutez Isaïe : Voilà que votre Sauveur vient à vous, apportant avec lui son salaire. (Esaïe 62.11.) Or, dans la langue hébraïque, le nom de Jésus signifie Sauveur. Mais la grâce prophétique voilà ce vrai nom aux yeux des Juifs qu’il prévoyait devoir être un jour déicides, pour ne leur pas donner l’occasion d’anticiper sur l’heure marquée dans les décrets éternels.

Ce n’est point des hommes que le Sauveur reçut le nom de Jésus ; c’est l’Ange Gabriel qui le manifesta aux hommes ; et ce n’est pas de son autorité que l’Ange le nomma ainsi, mais c’est au nom de celui qui l’avait envoyé, c’est-à-dire au nom de Dieu le Père. Voici les termes dans lesquels il exposa sa mission à Joseph : N’hésitez pas de reconnaître Marie pour votre femme ; car l’enfant qu’elle porte est le fruit du Saint-Esprit. Elle mettra au jour un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. Et de suite il expliqua le motif et le sens de ce nom : Car il sauvera son peuple de ses péchés. (Matthieu 1.20-21.)

Il n’est pas encore né, comment concevra-t-on qu’il eût pu avoir déjà un peuple à lui, s’il ne l’avait déjà pas eu antérieurement. Et c’est à cette circonstance que faisait allusion le prophète Isaïe, lorsqu’il disait : Du ventre de ma mère il m’appela par mon nom (Esaïe 43.1) parce que l’Ange devait un jour le lui imposer dans le sein de sa mère.

Le même Prophète, voyant dans les siècles à venir les embûches du perfide Hérode, ajoute : Sous sa main protectrice il m’a caché. (Ibid. 2.)

XIII.

Le nom de Jésus signifie donc[13] en hébreu Sauveur. Mais en grec il signifie encore : médecin. C’est lui, en effet, qui guérit tout à la fois et les corps et les âmes ; c’est lui qui rend la vue aux aveugles et qui dissipe les ténèbres de notre esprit, qui redresse les boiteux, qui relève les pécheurs par la voie de la pénitence ; c’est lui qui dit au paralytique : Ne péchez plus, après lui avoir dit : Prenez votre lit, et marchez. (Jean 5.14, 8.) Voyez l’Homélie sur le paralytique, n. 21.) Il commence par guérir l’âme avant de guérir le corps, parce que celui-ci ne languissait que par suite du péché ; il procède ensuite à la guérison du corps. Si donc quelqu’un gémit sous le poids des péchés, il a un médecin ; et pour peu que sa foi soit chancelante, il lui dira : Venez au secours de mon incrédulité. (Marc 9.24.) O vous qui êtes en proie aux douleurs, prenez courage, armez-vous de confiance, approchez-vous de Jésus ; car il guérit aussi les maladies du corps, et vous apprendrez que Jésus est le Christ.

[13] Le nom de Jésus signifie donc.
Dans le IVe § de cette Catéchèse Cyrille a déjà parlé de cette double étymologie tirée des langues hébraïque et grecque.
La première est incontestable ; quant à la seconde qu’il fait dériver du grec ϊασις, salut, elle me paraît plus ingénieuse que solide, comme le remarque S. Jean Chrysostome. (Homil. 11, in Matth.) Cependant elle a eu pour partisans plusieurs Pères, tels qu’Eusèbe (Dem. Evang. lib. IV, 10) l’Auteur des dialogues sur la Trinité insérés dans les œuvres de S. Athanase, mais surtout de S. Basile dont je vais reproduire les termes. « D’où vient le nom de Jésus ? De Iεσουκ :, Iesoucha, qui signifie salut ; ce mot est hébreu. Cependant je crois plutôt qu’il vient de Iάo, I∞, je guéris, au futur, lácw, je guérirai, et de là Inous, par une métastase ionique de l’alpha en êta. (Grammaire de S. Basile, p. 175.)
S. Epiphane a pensé que les premiers Chrétiens avaient été appelés Jessaiens, du nom de Jésus, et que c’est d’eux que le juif Philon veut parler sous le nom de therapeutes, guérisseurs, médecins. (Vid. Hæres. XXIX, Nazareorum, n. 4.) < br/>Tous les Pères de l’Eglise ont vu unanimement un sens mystérieux et prophétique dans la valeur des lettres qui composent, soit en grec soit en hébreu, le nom de Jésus. A partir de l’Epître de S. Barnabé, ils ont vu avec cet Apôtre dans les deux lettres initiales, 1,7, le nombre 318, celui de ceux auxquels Abraham donna la circoncision. (Gen. cap. XVII.)
L’iota signifie dix ; l’êta signifie huit ; l’iota initial partagé d’un trait forme le thau ou la croix, et signifie 300, total 318.
D’autres ont vu dans l’iota surmonté d’une barre, le signe mystérieux de ces paroles de Jésus-Christ : Tout sera accompli jusqu’à un iota et un moindre trait. En effet, en grec l’iota i surmonté d’un esprit signifie dix ; nombre complet et immuable qui désigne la fixité de la croix dont il est surmonté. (Vide Clement. Alexand. Pædag. lib. 1. Vid. Cottel. p. 238, t. 11, p. 251.2e partie.)
Mais de toutes ces explications mystérieuses et prophétiques, il n’en est pas de plus frappantes que celles que l’on trouve dans les livres sibyllins ; nous la reproduisons ici en vers latins :
Tunc ad mortales veniet, mortalibus ipsis
In terris similis, natus omnipotentis
Corpore vestitus. Vocales quatuor autem
Fert, non vocalesque duas, binûm geniorum.
Sed quæ sit numeri totius summa docebo :
Namque octo monadas, totidem decadas super ista
Atque hecatondas octo infidis significabit.
Humanis nomen, etc.
« Alors il viendra chez les mortels le Fils du Dieu tout-puissant, semblable aux mortels eux-mêmes, revêtu d’un corps comme eux. Son nom porte quatre voyelles, deux consonnes je vous enseignerai la valeur de tout le nombre, savoir : huit unités, huit dizaines, huit centaines ; à ce nombre les infidèles le reconnaîtront.
C’est ainsi que le nom de l’Antéchrist doit, d’après l’Apocalypse, reproduire en lettres grecques le nombre 666. Quant à l’autorité des Livres sibyllins mis par tous les Pères au nombre des preuves irréfragables qu’ils opposaient aux païens, nous ne citerons ici que ces mots des Constitutions apostoliques : Quòd si Græci vel Gentiles nostris Scripturis non creduli, cachinnant, eis fidem faciat vel prophetissa eorum sibylla ita illos alloquens. (Constit. Apost. lib. v, cap. vIII, Cottel. 1.1, p. 306.) (Note du Trad.)

XIV.

Le juif ne conteste pas à Jésus son nom, mais il lui conteste celui de Christ. C’est pourquoi l’Apôtre bien-aimé a dit : Qui est menteur, si ce n’est celui qui nie que Jésus soit le Christ ? (1  2.22.) Le Christ est souverain Pontife ; le sacerdoce est immuable dans sa personne ; il n’a eu aucun antécédent, comme il n’aura aucun conséquent, ainsi que nous vous le disions à l’office dimanche dernier[14] en vous expliquant ces mots : Selon l’ordre de Melchisédech. Ce n’est pas par héritage qu’il est Grand-Prêtre, ce n’est pas avec une huile produite de la terre qu’il a été consacré, mais il l’a été par son Père avant tous les siècles et d’une manière d’autant plus supérieure à celle de tous les autres prêtres, qu’il a été fait prêtre avec serment. Aucun consécrateur ne jure au sacre d’un prêtre quelconque ; celui-ci seul a été sacré avec serment par celui qui lui a dit : Le Seigneur a juré, et ne s’en repentira pas. (Psaumes 109.4 ; Hébreux 7.20-21.) La volonté de son Père lui eût suffi pour lui garantir la perpétuité de cette dignité ; mais la sécurité devient double, lorsque le serment vient confirmer la volonté. Afin qu’étant appuyés sur ces deux choses inébranlables par lesquelles il est impossible que Dieu nous trompe nous ayons une puissante consolation dans notre foi (Hébreux 6.18) en Jésus Fils de Dieu que nous reconnaissons pour le Christ.

[14] Ainsi que nous vous le disions à l’office, dimanche dernier.
Cette instruction n’est pas venue jusqu’à nous.

XV.

A son avènement la nation juive lui contesta son titre, méconnut są dignité de Christ (Jean 19.15) ; mais les démons la reconnurent et lui en rendirent un témoignage solennel. (Luc 4.44.) David en avait eu aussi connaissance, et l’avait signalé à la postérité en disant : J’ai préparé une lampe à mon Christ[15]. (Psaumes 131.17.) Les uns ont vu dans cette lampe l’éclat, l’évidence attachée au don de prophétie ; d’autres ont pris cette lampe pour le mystère de l’incarnation dans le sein d’une vierge, d’après ces paroles de l’Apôtre : Nous portons ce trésor dans des vases d’argile. (2 Corinthiens 4.7.) C’était également le Christ que le Prophète Amos avait en vue, lorsqu’il disait en parlant de Dieu : Voilà celui qui annonce aux hommes son Christ[16]. (Amos 4.13.)

[15] J’ai préparé une lampe à mon Christ.
Plusieurs Pères ont vu dans les Prophètes en général cette lampe dont parle le saint roi David, tels qu’Eusèbe. (Demonst. Evangel. lib. Iv, cap. 16.) Mais beaucoup d’autres ont reconnu dans S. Jean-Baptiste, le Prophète par excellence, cette lampe prophétique, s’appuyant sur ces paroles de Jésus-Christ lui-même, qui, parlant de S. Jean, a dit : Il était LA lampe ardente et lumineuse. Les traducteurs français, ne rencontrant jamais dans le latin l’article défini, mettent un, une, là où il faut lire le, la, comme il se trouve dans le texte grec : Εκεῖνος ἦν ὁ λύχνος ὁ καιόμενος καὶ φαίνων. Ce qui fait disparaître l’énergie des vérités évangéliques. (Note du Trad.)

[16] Voilà celui qui annonce aux hommes son Christ.
Pour comprendre ces paroles, il faut avoir sous les yeux le verset XIII du IV chap. d’Amos, selon les Septante : Quia ecce ego firmans tonitruum et creans spiritum et annuntians in homines CHRISTUM suum, faciens mane et nebulam, et ascendens super excelsa terræ ; Dominus Deus omnipotens nomen ei. < br/>« Car voici celui-ci qui crée et confirme l’esprit des tonnerres, qui annonce aux hommes son Christ, qui fait succéder l’aurore aux ténèbres, qui monte sur les hauteurs de la terre son nom est le Seigneur le Dieu tout-puissant. »
Au lieu de Christum suum, nous lisons dans la Vulgate Eloquium suum.

Moïse, Isaïe, Jérémie, tous les Prophètes l’ont connu sous ce titre ; les démons eux-mêmes ne l’ont pas ignoré. Car, dit l’Evangéliste, Les démons sortaient du corps de plusieurs en criant et disant : Vous êtes le Christ Fils de Dieu. Mais il les menaçait et ne leur permettait pas de parler ainsi, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ. (Luc 4.41, texte grec.) Tandis que les Princes des prêtres l’ignoraient, les démons le confessaient. Que dis-je ? La Samaritaine elle-même le proclamait : Venez voir un homme, disait-elle, qui m’a dit tout ce que j’ai jamais fait. N’est-il pas le Christ ? (Jean 4.29.)

XVI.

Oui, c’est Jésus-Christ qui est venu dans le monde comme le Pontife des biens futurs (Heb. IX, 41) qui dans sa divine munificence nous a fait tous participer à son auguste nom. Les rois de la terre ne partagent pas leurs titres, leurs dignités avec leurs sujets ; mais Jésus Fils de Dieu’, comme Christ, a daigné nous gratifier du titre de Chrétiens. Mais, dira-t-on, ce titre est nouveau : avant la venue de Jésus, il était inconnu ; et ce qui est nouveau est souvent sujet à contradiction en raison même de sa nouveauté. C’est à cette objection que le Prophète a répondu d’avance lorsqu’il a dit : Ceux qui me serviront, porteront un nom nouveau qui sera béni sur toute la terre. (Esaïe 65.15-16, Sec. Sept.) Demandons aux Juifs : servez-vous le Seigneur, oui ou non ? Nous le servons, répondront-ils. Montrez-nous donc votre nouveau nom ; car celui d’Israelites que vous portez est celui que vous tenez de Moïse, comme enfants d’Israël ; celui de Juifs est un nom que vous avez pris au retour de Babylone comme enfants de Juda. Où est donc ce nouveau nom dont parle le Prophète ? Pour nous, en nous attachant au service de Jésus-Christ, nous en avons reçu un nouveau qui, en raison même de sa nouveauté, ·sera béni sur toute la terre. En effet, ce nom est répandu sur tout le globe ; et les Israélites, ou les Juifs, n’ont à eux qu’un pays ; et les Chrétiens sont disséminés jusqu’aux extrémités de la terre ; car partout le nom du Fils unique de Dieu est annoncé et proclamé.

XVII.

Vous demandez si les Apôtres ont connu, ont prêché le nom du Christ. Demandez plutôt s’ils l’ont porté en eux-mêmes. S. Paul, s’adressant à son auditoire[17], lui dit : Voulez-vous éprouver la puissance du Christ qui parle par ma bouche ? (2 Corinthiens 13.3.) Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais c’est le Christ, c’est Jésus Notre-Seigneur que nous prêchons. (2 Corinthiens 4.5.) Qui est-ce qui parle ainsi ? Celui-là même, ô prodige ! qui naguère était son persécuteur et qui aujourd’hui le proclame. Hé ! comment cela ? L’a-t-on gagné avec de l’argent ? Mais il n’y avait personne qui l’eût pu faire. Ne serait-ce pas plutôt parce qu’il avait vu Jésus-Christ en réalité, qu’il en avait été effrayé et couvert de confusion ? Car déjà il avait été transporté dans le ciel. Il était sorti de Jérusalem dans l’intention de persécuter l’Eglise ; et trois jours après, au sortir de Damas, le persécuteur est changé en Apôtre. D’où vient cette étrange métamorphose ? Pour des choses qui se sont passées dans l’intérieur des familles, on appelle ordinairement en témoignage des commensaux, mais je n’en fais rien ; je prends à témoin celui-là même qui était auparavant notre plus cruel ennemi. Et vous douteriez encore ? Si je vous produisais comme témoins Pierre et Jean, quelque respectable que fût leur témoignage, vous pourriez encore dire : Ils sont suspects, car ils étaient du nombre de ses partisans. Mais qu’ajoutera-t-on contre celui qui, de forcené persécuteur, est tout à coup devenu un Apôtre zélé, et qui dans la suite scella son témoignage de son sang ? Le suspectera-t-on encore ?

[17] S. Paul, s’adressant à son auditoire, lui dit·
Le texte ici cité est extrait de la IIe Epître aux Corinthiens, c’est-à-dire aux Gentils, comme aux Juifs convertis de Corinthe. Je crois qu’il y a ici une faute de copiste, et que S. Cyrille voulait faire allusion au discours de S. Paul dans la synagogue (Act., XVIII, 5) où l’Apôtre prouvait aux Juifs que Jésus était le Christ : Testificans Judæis esse Christum Jesum. Là il y avait un auditoire. Mais la lettre aux Corinthiens suppose S. Paul écrivant et non pas prêchant, des lecteurs et non pas des auditeurs. (Note du Traducteur.)

XVIII.

Puisque mon sujet m’a amené jusqu’ici, je vous dirai que j’ai été constamment frappé de l’admirable conduite du Saint-Esprit qui n’a laissé parvenir à la postérité que très-peu d’écrits des autres Apôtres, tandis que quatorze Epîtres de S. Paul, jadis son persécuteur, sont venues jusqu’à nous. Certes, Pierre et Jean ne lui cédaient pas en prérogatives ou en mérites. Loin de nous cette pensée ! Mais c’est par la raison même qu’il avait été l’ennemi, le persécuteur de l’Eglise, que son témoignage devait l’emporter sur tous les autres ; c’est pour cela qu’il lui fut accordé d’écrire plus qu’aux autres pour subjuguer notre croyance.

Lors de ses premières prédications n’entendit-on pas tous ses auditeurs se demander : N’est-ce pas là celui qui persécutait à Jérusalem ceux qui invoquaient ce nom ? N’est-il pas venu ici pour nous enchaîner et nous mener aux Princes des prêtres ? (Actes 9.21.) Ne vous en étonnez pas, dit Paul, je sais qu’il est dur de regimber contre l’aiguillon. (Ibid. 5.) Je sais que je suis indigne de porter le nom d’Apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu ; mais j’étais alors dans les ténèbres de l’ignorance. (1 Corinthiens 15.9 ; 1 Timothée 1.13.) Je croyais que la prédication du Christ était l’anéantissement de la loi, et j’ignorais que le Christ était venu, non pour la détruire, mais pour l’accomplir ; mais la grâce a été surabondante en moi. (1 Timothée 1.14 ; Galates 1.16.)

XIX.

Que de témoignages en faveur du Christ viennent se grouper sous mes yeux ! Voilà le Père céleste qui du haut des cieux rend témoignage à son Fils (Matthieu 3.17 ; 17.5) ; là c’est le Saint-Esprit qui descend sur sa personne sous la forme d’une colombe. (Luc 3.22.) Ici c’est l’ange Gabriel qui annonce à Marie sa divine conception. (Luc 1.27-38.) La Vierge elle-même qui l’a enfanté ; la crèche, ce lieu a jamais heureux (Luc 2.7) ; l’Egypte qui donne asyle au Christ encore enfant (Matthieu 2.14) ; Siméon qui tient dans ses bras le désiré des nations, et qui saisi de l’esprit de Dieu, entonne ce cantique d’actions de grâces : C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur selon votre parole, puisque j’ai vu de mes yeux le Sauveur que vous nous donnez, et que vous destinez à être exposé à la vue de tous les peuples (Luc 2.28, 31) ; Anne la prophétesse, cette sainte femme consacrée au Seigneur, vivant dans la retraite et la continence (Luc 2.36, 38) ; Jean-Baptiste, le plus grand des Prophètes (Matthieu 2.11) le prince du Nouveau Testament, qui était tout à la fois la fin de l’ancienne loi, et le commencement de la nouvelle ; le Jourdain au nom de tous les fleuves (Matthieu 3.13) ; la mer de Tibériade au nom de toutes les mers (Jean 4.1, 24) ; les aveugles, les boiteux, les morts qui secouent la poussière des tombeaux (Matthieu 11.5) : voilà tout autant de témoins qui accourent pour déposer en faveur de la divinité du Christ. J’entends encore les démons qui sortent des abymes pour s’écrier : Qu’y a-t-il de commun entre vous et nous, ô Jésus ? nous savons qui vous êtes ; vous êtes le Saint de Dieu. (Marc 1.24.) Les vents qui se déchaînent et se calment à sa voix ; les cinq pains qui nourrissent cinq mille personnes (Matthieu 14.16, 21) ; le bois de sa croix qu’on voit encore ici[18] au milieu de nous, et qui est néanmoins divisé sur toute la terre par millions de parcelles entre les mains des fidèles ; le palmier dans la vallée de Jéricho[19] qui tend encore ses branches aux fidèles, comme jadis aux enfants pour célébrer son triomphe (Jean 12.13) ; Gethsémani où l’on craint de rencontrer encore le traître Juda (Matthieu 26.36) ; Golgotha, cette sainte montagne dont le sommet si célèbre par ses augustes mystères s’élève au-dessus de tous les monts (Matthieu 27.33) ; le sépulcre, ce monument sacré ; cette pierre sous laquelle le Christ fut fermé et qui est encore là sous vos yeux (Ibid. 60) ; ce même soleil qui en ce moment nous éclaire et qui déroba sa lumière au monde à l’instant où le mystère de la rédemption s’accomplit (Luc 23.45) ; ces ténèbres qui couvrirent la terre (Matthieu 27.45) depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième (depuis midi jusqu’à trois) ; le mont des Oliviers que vous voyez, et qui fut le théâtre de sa triomphante ascension (Actes 1.14) pour se réunir à Dieu son Père ; ces nuées qui arrosent nos campagnes et qui s’ouvrirent pour le dérober aux yeux de ses disciples (Ibid. 9) : voilà des témoignages écrits. J’en appelle encore aux portes célestes dont avait parlé le Psalmiste en ces termes : Portes, élevez-vous ; élevez-vous, portes éternelles ; et le Roi de gloire entrera. (Psaumes 23.7.) J’en appelle à ses ennemis déclarés, attachés ensuite à son char ; à ce Paul, d’abord ardent et cruel persécuteur de son nom, puis son Apôtre infatigable, dont la voix a retenti longtemps d’un pôle à l’autre ; à ces douze Apôtres qui ne se sont pas contentés de le proclamer par toute la terre, mais qui ont scellé de leur sang, au milieu des supplices, les vérités qu’ils avaient annoncées ; à l’ombre de Pierre qui guérit les malades au nom du Christ (Actes 5.15) ; aux linges, aux ceintures de Paul, qui sont partout un remède à tous les maux ; à ces Perses, à ces Goths et à tous ces Gentils[20] qui convertis à la foi meurent en témoignage de celui qu’ils n’ont jamais vu corporellement ; à ces démons qui tous les jours prennent la fuite à la voix des fidèles ; à cette nuée de généreux martyrs : voilà autant de faits historiques, autant de monuments inébranlables qui attestent à vous et à la postérité la divinité du Christ.

[18] Le bois de sa croix qu’on voit encore ici.
Il en a déjà été parlé (Catéch. IV, 10) ; il en sera encore question (Catéch. XIII, 4.) Quelques critiques protestants, entre autres Rivet, ont prétendu que ces endroits où S. Cyrille parle du bois de la vraie croix ont été intercalés ; et la preuve qu’ils en apportent, c’est que les mots : qu’on voit encore ici, semblent dire qu’il y avait longtemps que les fidèles étaient en possession de ce précieux bois, tandis qu’il n’y avait tout au plus que vingt ans que la croix du Sauveur avait été retrouvée. Mais d’autres protestants, tels que Guillaume Cave, Thomas Milles de la même communion, ont appris à ces critiques téméraires que cette expression qu’on voit encore ici, se rapporte au temps écoulé depuis la mort de Notre-Seigneur. On peut consulter sur l’Invention de la sainte croix, dont l’Eglise fait la fête, S. Paulin (Epist. XXXI, 6) S. Jérôme, Sulpice Sévère (lib. I, Hist.) S. Ambroise (de Obitu Theodos.) Ruffin (lib. x, Hist. Eccles, cap. 8) Théodoret (lib. 1, cap. 18) Socrate. (Lib. I, cap. 17.) Voyez enfin à la uitede ces Catéchèses la lettre de S. Cyrille à l’Empereur Constance, n. 3.
Contre tant de témoignages contemporains et oculaires on sent combien est puéril l’argument tiré du silence d’Eusèbe de Césarée.
Au reste, le Père de Montfaucon nous apprend que cet historien fait mention de la découverte de la croix dans son commentaire. (Psaumes 87, pag. 549.) Basnage, auteur protestant, a néanmoins osé écrire dans son histoire des Juifs (lib. vi, cap. 14, sect. 10) que Grégoire de Tours, mort l’an 596, était le premier qui en eût parlé. Voilà les illustres savants que MM. les Protestants nous présentent comme autant d’oracles infaillibles.
L’Impératrice Hélène fit trois parts du bois de la vraie croix : elle en envoya une à Constantin, une autre à Rome, pour être placée dans une église bâtie sous le vocable de la sainte Croix de Jérusalem. Elle plaça la plus grande partie dans une châsse d’argent qu’elle laissa dans l’église qu’elle fit bâtir sur le saint sépulcre, à Jérusalem, sous le vocable de basilique de Sainte-Croix. Devant cette chasse brûlait nuit et jour une lampe dont l’huile opérait journellement des guérisons miraculeuses. (Voyez la vie de S. Sabas et Cyriaque.) Un prêtre était préposé à sa garde sous le nom de Staurophylacque. S. Porphyre était revêtu de cette charge sous le PC. Jean, successeur de S. Cyrille, lorsqu’il fut nommé à l’évêché de Gaza. Alors la châsse était d’or, comme nous le voyons dans la vie de ce saint Evêque.
Les Latins célèbrent l’Invention de la sainte Croix le 3 mai, et les Grecs, le troisième jour après Pâques. S. Paulin nous apprend que l’Evêque de Jérusalem montait sur une tribune élevée, et y exposait la précieuse relique à la vénération des fidèles ; mais que les étrangers jouissaient du même avantage le jour de l’Exaltation qui était fixée à celui de la Dédicace de l’église bâtie par sainte Hélène.
Vers l’an 604, Chosroès roi de Perse, après une victoire sur les Romains, se rendit maître de Jérusalem, et dans le butin il s’empara de la sainte Croix et de sa châsse ; mais quatorze ans après, vaincu à son tour par Héraclius, il fut contraint de la restituer. Elle fut rapportée par Zacharie PC. qui avait été fait prisonnier, et replacée par Héraclius lui-même dans l’église du Calvaire.
Cet événement rendit plus célèbre chez les Grecs la fête de l’Exaltation de la sainte Croix qui se célèbre chez les Latins le 14 septembre.
On a dit que l’Institution de cette fête était parmi nous plus ancienne que celle de l’Invention qui ne remontait, a-t-on dit, qu’au VIIIe siècle ; mais Thomassin pense avec raison qu’elle est parmi nous d’une date bien antérieure. Le sacramentaire de S. Grégoire en fait mention ; et dans les lois Visigothes on trouve celles du roi Edvige, où cette fête est indiquée entre l’octave de la Passion et l’Ascension. Gratien en attribue le décret au Pape Eusèbe qui vivait sur la fin du IVe siècle. On peut encore consulter sur l’établissement de cette fête les Notes du père Leslée dans le missel Mozarabique in-4°, Rome 1755, p. 573.
Quant aux parcelles du bois de la vraie croix, disséminées sur la surface du monde chrétien, déjà même du temps de S. Cyrille vingt ou vingt-cinq ans après sa découverte, nous lisons dans une lettre de S. Paulin évêque de Noles, adressée à Sulpice Sévère avec une parcelle de la vraie croix, ces mots : Accipite magnum in modico munus, et in segmento pene atomo hastula brevis. (Epist. XI, p. 150.) Le même auteur nous apprend que quelque immense qu’eût été la quantité de parcelles répandues dans tout le monde chrétien, depuis la découverte faite par Ste Hélène jusqu’à lui, c’est-à-dire pendant soixante-dix ans, la croix n’avait souffert aucune diminution quelconque de volume.
Quæ quidem crux in materia insensata vim vivam tenens, ita ex illo tempore innumeris pene quotidie hominum votis lignum suum commodat ut detrimenta non sentiat, et quasi intacta permaneat quotidie dividuam sumentibus et semper totam venerantibus, sed istam imputribilem virtutem et indetribilem soliditatem de illius profectò carnis sanguine bibit quæ passa mortem, non vidit corruptionem. (Loco citato pag. 158.) (Note duTraducteur.)

[19] Le palmier dans la vallée de Jéricho.
L’auteur de l’itinéraire de Jérusalem dans la description qu’il fait des lieux Saints, dit : A parte dextrâ est arbor palmæ de qua infantes ramos tulerunt, et venienti Christo substraverunt. « A droite on voit le palmier dont les enfants prirent « des rameaux pour les mettre sous les pieds du Sauveur. »
On sait, au reste, que cet arbre est si vivace qu’on ne doit pas s’étonner qu’il eût subsisté 350 ans après la mort du Sauveur. L’auteur que nous venons de citer, parlant de Gethsémani, dit encore : Est et petra ubi Juda Scarioth Christum prodidit. « On voit la roche sur laquelle Judas Iscariote livra le Sauveur. »

[20] A ces Perses, à ces Goths et à tous ces Gentils.
Nous ne connaissons de persécutions contre les Chrétiens hors de l’empire Romain, antérieures à S. Cyrille que celle que suscita Sapor II, en Perse sous le règne de Constantin, l’an 340. M. Joseph Assemani, (in calend univ. Tom. vi) a donné un catalogue de tous les martyrs qui souffrirent en Perse sous les rois Saxanites, et qui sont nommés dans les martyrologes au 17 avril, jour auquel l’Eglise célèbre la fête de S. Siméon Evêque martyr et de ses compagnons. (Vid. Sozomène, l. 11. cap. 8,9, 10.) Quant aux Goths, l’histoire ne fait remonter l’introduction du Christianisme chez ces peuples que sous le règne de l’Empereur Valérien, environ l’an 259. Les Goths originaires de la Suède, étant entrés dans la Galatie et la Cappadoce, furent redevables des premiers rayons de la lumière évangélique à quelques prêtres et à d’autres Chrétiens qu’ils avaient faits prisonniers. C’est ce que nous apprenons de Sozomène (1.11, cap. 6) et de Philostorge. (1.11, C. 5.) Mais S. Basile (Epist. 338) dît que la semence de l’Evangile fut portée parmi les Goths de la Cappadoce par le B. Eutychius qui avait touché les cœurs de ces barbares. Il est hors de doute que le Christianisme n’y fut pas accueilli sans contradiction de leur part, et qu’il n’y ait été, comme ailleurs, scellé du sang d’un grand nombre de martyrs ; mais les actes n’en sont pas venus jusqu’à nous. On trouve dans les souscriptions du concile de Nicée celle de Théophile Evêque de Gothie. Mais l’Arianisme ne tarda pas à infecter cette nation. Ulphilas, successeur de Théophile, adhéra au concile de Nicée et à la foi catholique selon Socrate (lib. II, cap. 42) Sozom (1. vi, 37) Théodoret. (1. Iv, cap. 35.) Mais ensuite, gagné par l’Empereur Valens, duquel il sollicitait un asyle contre la fureur d’Athanaric roi des Goths Thervingiens, qui persécutait les Chrétiens, il embrassa l’Arianisme, et pervertit peu de temps après cette nation. Les Chrétiens orthodoxes se trouvaient placés entre deux persécuteurs, entre Athanaric roi des Goths Thervingiens qui persécutait tous les Chrétiens en général, et Fritigerne roi des Goths occidentaux qui, poussé par Valens et Ulphilas, était acharné contre tous les Catholiques. C’est à cette persécution d’Athanaric, vers l’an 370, qu’il faut rapporter le martyre de S. Sabas le Goth et de plusieurs autres dont nous trouvons les actes dans une lettre de l’Eglise de Gothie adressée à celle de Cappadoce dont S. Basile était alors Evêque.
Ce ne peut être de cette persécution ni de ces martyrs que S. Cyrille veut ici parler. Ce qu’il dit ne peut se rapporter qu’aux martyrs qui ont scellé de leur sang au milieu des païens les premières prédications de l’Evangile.

XX.

A tant de voix si variées, à tant d’autres témoignages refuserez-vous encore de croire à la divinité du Christ ? S’il est donc quelqu’un parmi vous qui jusqu’ici n’ait pas cru, qu’il se soumette et croie ; que la foi de celui qui a cru jusqu’ici, devienne encore plus vive. Apprenez tous à connaître celui dont vous portez le nom. Vous vous appelez Chrétiens : ah ! je vous en conjure, ne flétrissez pas ce nom ; ne permettez pas que Notre-Seigneur Jésus-Christ Fils de Dieu soit blasphémé par rapport à vous. Que toutes vos œuvres rendent témoignage de votre foi en face de tous les hommes, pour qu’à leur vue ils glorifient dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père qui est au ciel, à qui appartient la gloire dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

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