L’Évangile et la Vie

Nul ne peut servir deux maîtres

Lecture

Le diable l’ayant emmené sur une haute montagne, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre, et lui dit : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elles m’ont été données, et je les donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elles t’appartiendront tout entières. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras, lui seul. (Luc 4.5-8)

« Raffermissez les mains qui sont défaillantes et les genoux qui sont chancelants, faites suivre à vos pieds le chemin droit. » (Hébreux 12.12)

Est-ce que la source jette par la même ouverture le doux et l’amer ? est-ce qu’un figuier peut donner des olives, ou une vigne des figues ? (Jacques 3.12)

Je connais tes œuvres : tu n’es ni froid ni bouillant. Plût à Dieu que tu fusses froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. (Apocalypse 3.16)

Qu’il se détourne de l’iniquité, quiconque invoque le nom de Christ. (2 Timothée 2.19)

Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. (Matthieu 6.24)

Il y a des sujets sympathiques, des sujets qu’on aime à entendre développer : la grâce et la bonté de Dieu, la paix de l’âme, les consolations éternelles, tout le côté tendre et lumineux de l’Évangile. Et il y a des sujets antipathiques, à propos desquels on dirait volontiers à l’orateur : nous préférons t’entendre là-dessus un autre jour. Celui que j’ai choisi est de cette dernière catégorie. Mais il n’est pas rare que les choses que nous aimons le moins nous fassent le plus de bien. Veuille Dieu nous toucher par cette parole sévère et nette, secouer nos mollesses et nous décourager de vivre dans les contradictions et les compromis.

Nul ne peut servir deux maîtres. On ne saurait trouver une parole plus claire. La déclaration est catégorique. Si elle nous gênait moins, nous n’y trouverions rien à redire. Mais comme la pensée nous prend corps à corps et nous serre de près, nous cherchons à trouver l’image en défaut.

« Nul ne peut servir deux maîtres. » — Et pourquoi pas ? Le tout est de savoir s’y prendre. Ne suffit-il pas pour cela d’avoir de suffisantes ressources dans l’esprit, et une souplesse en harmonie avec les exigences de la situation ? La comparaison peut être vraie pour des gens bornés, sans horizon, pour ceux qui essayent de couvrir leur manque d’habileté par le vieux proverbe : « On ne peut être à la fois au four et au moulin. » Nous convenons qu’il est difficile de servir deux maîtres ; mais ce n’est pas impossible. Il est difficile aussi de faire deux ouvrages à la fois, et l’on va répétant qu’on ne peut bien faire qu’un seul travail dans le même temps. Mais chacun sait que de grands esprits ont accompli ce dont les petits sont incapables. César dictait plusieurs lettres à la fois sur plusieurs sujets, et sa vaste pensée donnait ainsi de l’occupation à plusieurs secrétaires, et préparait de la besogne à une multitude de correspondants, généraux, hommes politiques, amis ou ennemis. Nous avons vu, de nos jours même, des travailleurs doués d’une force et d’une pénétration prodigieuses, se charger de tout le poids d’un gouvernement et condenser en une seule activité les fonctions de plusieurs ministres.

Tout cela est vrai ; mais nous ferons remarquer que dans les cas cités, il s’agit plutôt de la quantité des efforts accomplis que du but même de ces efforts. Assumer une portion de labeur double ou triple ne dépend que de nos forces ; mais se proposer un but double, triple, cela dépasse toutes les forces. Je suppose que la pénurie d’hommes d’État qui se produit à notre époque, donne à deux pays rivaux l’idée de confier leurs affaires au même diplomate. Quelque profond que soit ce diplomate, il ne viendra pas à bout d’un pareil problème. Chacun sent qu’il est insoluble. Il serait tout aussi facile à un capitaine de commander en même temps deux armées opposées sans trahir ni l’une ni l’autre.

C’est dans ce sens que le Christ a dit : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Dans le grand combat entre le bien et le mal, qui remplit le monde et la vie des hommes, on ne peut pas être à la fois pour le bien et pour le mal, pour Dieu et contre Dieu. Ne semble-t-il pas que, disant cela, Jésus affirmait la plus banale des vérités ?

Quelle raison pouvait-il donc avoir pour énoncer des axiomes d’une si enfantine simplicité, d’une évidence si terre à terre ?

La raison, la voici : Pour l’immense majorité des hommes, la vie se passe à jouer au fin diplomate qui tient entre ses mains les fils de la politique de deux États ennemis et qui essaie de les servir tous deux. Et comme ceux qui cherchent la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel, ils perdent leur vie à ce jeu. Mon premier soin sera d’en montrer la vanité. J’admets, d’ailleurs, que beaucoup de ceux qui en jouent ne s’en sont jamais aperçu, et la parole de Jésus s’adresse plutôt à ces cœurs indécis, quoique sincères, qu’à des hypocrites vieillis au sein de la duplicité. Quelques exemples très ordinaires, pris au hasard de la vie humaine, nous feront toucher du doigt la contradiction de nos actes, et l’incompatibilité des entreprises que nous prétendons mener de front. — Parlons d’abord de Dieu et de Mammon, puisque, aussi bien, notre texte nous y invite.

« Vous ne sauriez servir Dieu et Mammon. » Ailleurs il est dit : « Gardez-vous de l’avarice ». Quoique le conflit entre le service du Dieu juste et bon et les intérêts matériels éclate à propos de mille questions, grandes et petites, il se montre, cependant, avec toute son acuité dans l’avarice.

L’avarice, c’est l’amour de l’argent ou de la propriété transformé en culte. L’avare ne possède plus avec cette liberté et cette indépendance qu’un homme doit toujours garder en face de ce qui lui sert d’instrument : il est possédé. Son bien n’est pas son outil, mais son maître et son Dieu. Rien n’est plus étrange qu’un avare, qui est en même temps dévot, et qui essaye de mener de front le culte de l’argent et le service de Dieu. La volonté de Dieu est que nous aimions nos frères, et que nous prouvions cet amour par les moyens qui sont en notre pouvoir. Aimer Dieu et se donner, ou donner volontiers de son bien, cela est tout un. Mais le dieu de l’avare ne l’entend pas ainsi. La volonté de ce dieu-là est que l’argent soit conservé. Quiconque s’approche de nous pour nous persuader d’en sacrifier la moindre parcelle est un tentateur. La pauvreté, la misère, l’intérêt public, tout ce qui fait qu’un homme se décide à donner, sont autant d’impostures.

Voilà donc deux maîtres qu’on ne sert pas ensemble. L’avare se tire d’affaire en offrant au Dieu vivant des démonstrations platoniques, et à l’autre un service réel et fructueux. Mais il finit par mêler tout cela, et après s’être créé une religion d’avare, avec un dieu avare et un culte digne de lui, il en tire une morale d’avare. Pour lui, l’arche sainte où reposent les dix commandements, c’est le coffre-fort. Tout ce qui contribue à le remplir est bon, tout ce qui pousse à le dégarnir est mauvais. C’est pour cela que l’avare en arrive, en s’imaginant toujours qu’il sert Dieu, à remplir avec un pieux scrupule et une entière dévotion les actes les plus hideux. Il fait son devoir en se gardant le cœur insensible ; il sert Dieu et amène les autres à le servir en extorquant d’une main impitoyable, et en refermant ensuite cette main sur sa proie, comme le tombeau se ferme sur le cadavre. Le comble de l’égarement est atteint lorsque l’avare est gardien d’un trésor d’église, et qu’il accomplit toutes ces horreurs pour conserver et augmenter l’argent du bon Dieu.

Tel quel, le conflit est flagrant et le contraste crève les yeux. Une telle vie nous remplit d’indignation. Vous m’accuserez donc d’exagération, si je dis que cet avare est notre modèle à tous. Mais nous nous contentons de le copier en partie. Nous avons à produire des actes de générosité, soit. Nous ne sommes ni de fait ni d’intention serviteurs de Mammon, comme cet avare que nous réprouvons avec une bonne foi entière. N’y a-t-il pas, cependant, d’autres actes dans notre vie ? Toi qui ouvres aujourd’hui ta main pour donner, n’as-tu pas, en certaines occasions, affirmé jusqu’à la dureté ton droit de posséder, fait taire ton cœur et renié le devoir pour sauvegarder l’intérêt ? Tu es bon et secourable dans certaines limites que ton égoïsme comporte, et qui ne l’entament pas. En vérité, ta bonté n’est qu’un pauvre petit oiseau aux ailes rognées et enfermé dans une cage de fer. Quand tu regardes de près ta vie, tu as fait taire la voix de la tendresse, la voix de l’amour, la voix même du sang devant les exigences de l’intérêt. Pour garder et augmenter ton bien, tu as fréquenté de mauvaises sociétés, fermé les yeux sur des procédés louches. Dans les occasions décisives, tu as toujours capitulé. Il se peut donc que tu ne serves qu’un maître, et même la chose est certaine ; mais ce maître n’est pas celui que tu crois, que tes prières supposent, auquel en appellent tes démonstrations, dans l’église duquel tu exerces, peut-être, des fonctions et même un contrôle sévère sur les croyances des autres : Ton vrai Dieu, c’est Mammon ; la cote, voilà ta loi, et la rente, voilà tes prophètes !

Quelqu’un me dit : je suis pauvre, et croit se justifier. — Prends garde, mon frère, on sert Mammon, et l’on trahit la bonté et la pitié pour quelques pièces de monnaie et quelques morceaux de pain, aussi bien que pour des titres.

Je vous fais cet honneur de penser que vous aimez la justice, et que vous l’aimez pour elle-même, et non pour les droits qu’elle vous confère et l’appui qu’elle vous donne. Vous voulez donc la servir, et servir la justice est une des formes du service de Dieu. Quoique Dieu soit esprit, toutes les manières de le servir aboutissent à des résolutions pratiques ; il n’y a pas de façon platonique de servir Dieu, et qui ne laisse aucune trace dans la vie. Et, en effet, j’aperçois dans la vôtre des intentions, des déterminations et même des sacrifices pour la Justice. Vous voulez que la personne du faible soit sacrée, sa cause défendue ; le pouvoir que s’arrogent les puissants de la terre, limité et tempéré par la loi équitable. On vous a même vu payer de votre personne, vous exposer aux attaques ou à la haine pour empêcher une injustice et réparer des torts. En cela votre conscience doit vous approuver, et nous sommes d’accord avec elle.

Permettez-moi, cependant, de vous dire que ce labeur utile et ces intentions droites sont contrebalancés par des mouvements d’une nature nettement contraire, et auxquels vous n’avez peut-être pas prêté une suffisante attention.

Vous reveniez l’autre jour d’une réunion où vous aviez entendu parler des misères du peuple et de certains procédés, à l’égard des humbles, qui vous avaient révolté. En rentrant, vous avez trouvé votre domestique en retard pour vous servir ; le facteur avait commis une erreur grave dans votre correspondance ; une personne que vous aviez obligée avait passé près de vous sans vous saluer, et vous receviez un peu plus tard la nouvelle qu’une partie de votre bien était fort compromise dans une entreprise industrielle à laquelle vous l’aviez confiée.

Vous avez vertement apostrophé votre domestique ; adressé une plainte à l’administration des postes ; jugé en vous-même que celui qui ne vous avait pas salué n’était qu’un ingrat, et composé ensuite une lettre de récrimination et de véhéments reproches à l’adresse des amis auxquels vous aviez confié vos fonds, tout cela avec le sentiment d’user de votre droit.

Or, voici ce que vous ignoriez : ce jour-là, votre domestique avait été profondément troublé par une mauvaise nouvelle de la maison paternelle ; votre facteur avait vu son fils revenir des colonies, et des émotions, bien naturelles à comprendre, le dominaient ; celui qui ne vous avait pas salué dans la rue se trouvait, affligé de myopie, et l’affaire industrielle dont vous pensiez tant de mal, avait subi le contre-coup d’événements lointains qui échappent aux prévisions et à la responsabilité des hommes. Vous avez donc été injuste au suprême degré, et fait souffrir des êtres auxquels vous pouviez faire du bien. Mais l’ignorance, peut-être, vous excusait. Soit… ; toutefois il est des ignorances qui n’ont pas d’excuse. Pourquoi ignorez-vous, par exemple, que les beaux revenus que vous tirez d’un certain placement, sont le résultat d’un commerce qui abrutit et démoralise la foule ? Pourquoi ignorez-vous les souffrances morales ou matérielles des êtres qui vous procurent le pain ? On n’a pas le droit d’ignorer certaines choses. L’ignorance coupable nous fait tomber journellement dans les plus graves injustices. Elle nous met aussi en insurrection contre la vérité qui est sœur de la justice. Nous aimons tous la vérité, mes frères, c’est entendu. Par la parole, par la plume, par tous les moyens nous désirons la servir. Or, il y a dans le monde une foule de gens qui se croient sincèrement attachés à la vérité, et qui lui font subir tous les jours les plus rudes atteintes.

Toi, journaliste, toi, homme d’Église, loyalement attachés tous deux à vos convictions nullement animés de l’esprit de calomnie qui infeste la politique et les sacristies, vous commettez tous les jours des péchés contre la vérité. Pourquoi ? Parce que vous ignorez complètement l’état d’esprit, les intentions, le vrai but de vos adversaires. Vous cherchez le salut du pays ou de l’Église dans l’extirpation de certaines tendances que vous qualifiez d’erreurs, d’impostures. Vous accusez vos adversaires de manquer de patriotisme, ou vous les accusez d’incrédulité. Or, ils sont aussi nécessaires que vous à la patrie, aussi indispensables que vous à la religion. Vous troublez leur paix, vous froissez leur conscience, vous les repoussez au nom de la vérité. Vous vous apparaissez à vous-même comme un défenseur des saines doctrines, alors qu’en somme vous n’avez fait qu’organiser la moins intelligente et la plus stérile des luttes, celle de la main droite contre la main gauche. Soldat de la vérité, vous tirez sur vos alliés, et vous ne le savez pas. On peut bien vous appliquer la prière que disait sur ses adversaires aveugles le Christ persécuté et meurtri : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! Il n’en demeure pas moins triste de servir le mensonge en croyant se consacrer à la vérité, l’injustice en s’imaginant lutter pour la justice, et je le répète, il n’en demeure pas moins odieux de continuer à faire le mal sous l’empire d’une ignorance qui n’a rien de fatal, et qui, au contraire, est le plus souvent voulue, préméditée, soigneusement entretenue.

On ne peut servir deux maîtres ! Une des catégories d’hommes qui aurait le plus besoin d’être entamée par cette parole, ce sont les champions intransigeants des partis politiques et religieux, précisément parce qu’ils sont, à tort, persuadés qu’ils ne servent qu’un maître, qu’ils le servent avec décision, sans compromis et sans égard pour personne.

En apparence, ces ferrailleurs de la politique ou de la religion sont gens d’un seul mot d’ordre, d’une seule direction, fermes et francs, droits, incorruptibles, et ils accusent volontiers les hommes pacifiques et modérés de porter de l’eau sur les deux épaules, de servir Dieu et Mammon. Ils s’emparent du dilemme de Jésus : Ou bien ou bien ; pour ou contre ; oui ou non. Tu seras pour le libre-échange ou la protection, pour l’ancien régime ou la révolution, pour la libre-pensée ou pour la foi aveugle, pour une dogmatique fixée dans une confession de foi, ou pour l’anarchie spirituelle. Tu croiras en Christ-Dieu et à tous les miracles, ou tu ne seras qu’un incrédule et un païen. Tu croiras et tu cesseras de raisonner, ou tu raisonneras et tu cesseras de croire. Eh bien, laissez-moi vous dire, cela s’appelle se payer de mots, se leurrer, faire courir les risques les plus lamentables à la cause qu’on veut servir. Non, il ne suffit pas de n’avoir qu’une idée pour ne servir qu’un maître ; de pencher exclusivement d’un côté pour être assuré de ne pas perdre l’équilibre. Rien n’est moins sûr, moins conforme à la fidélité, au respect pour les hommes et à l’obéissance qu’on doit à Dieu, que l’application, à travers tous les cas et toutes les situations, d’un seul mot d’ordre, d’une seule formule. Les raisonnements par dilemme, la politique basée sur les dilemmes, les tendances religieuses qui procèdent par dilemme sont pleins d’écueils, de dangers et d’illusions.

Ils nous dispensent d’examiner chaque cas en lui-même et résolvent les questions d’avance. À aucun prix une conscience ne doit consentir à se lier ainsi au préalable ; l’inconvénient est trop terrible, et les faits le prouvent. Tous les jours, des hommes de cœur, de bonne foi, de volonté bonne sont conduits à faire violence à ce qu’ils ont de plus humain et de plus éclairé, pour accomplir je ne sais quel devoir de fidélité. Ils se consolent avec le vieil adage : dura lex, sed lex. Et les condamnations, les excommunications auxquelles on est ainsi amené de proche en proche, tout en le regrettant et le déplorant, seraient des témoignages donnés à la patrie, à Dieu, au bien public, à la charité ? Quelle aberration ! Sous aucun prétexte l’iniquité ne peut devenir une loi. En aucun cas un homme ne peut être amené par conscience à accomplir des actes qui, au fond, le blessent et le froissent dans ce qu’il a de meilleur. Sa douleur même devrait lui crier : Prends garde, voici l’ennemi ! Mais si le procédé commode des dilemmes, des tendances tranchées, des jugements préalables fait commettre aux individus de véritables iniquités, à quoi ne conduit-il pas les collectivités, les partis politiques et religieux dans leur ensemble ? Voici des institutions, des milieux qui se proclament les gardiens et les remparts de la vérité… Formulez une objection, hasardez une critique au nom même de cette vérité… Vous verrez comme ils vous recevront. Incapables d’accepter une instruction ou un avertissement, de regarder la vérité en face par conséquent, ces mêmes milieux deviennent incapables de discerner le mal de juger une faute. Lorsqu’il s’en commet une, leur première question est celle-ci : Qui a fait cela ? — Si c’est un ami, on dit : Vite des couvertures, des rideaux, silence et discrétion ! Si c’est un adversaire, on crie : des trompettes, des fanfares, que toute la terre en retentisse !… Deux poids, deux mesures, c’est l’inévitable abîme où courent les individus et les collectivités voués à l’intransigeance sous prétexte de décision : « C’est à leurs fruits que vous les jugerez » ! c’est le cas de le rappeler. Il faut que les passions politiques et religieuses soient bien malsaines pour que le Christ ait pu lancer contre elles cette sentence d’une si choquante sévérité. Les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront avant vous au royaume des cieux !

Nul ne peut servir deux maîtres. Passons à d’autres cas : Aimez-vous vos enfants ?

À moins d’avoir affaire à des êtres dénaturés, on est toujours sûr d’obtenir à cette question une réponse affirmative. Aimer ses enfants est une autre forme du service de Dieu, car chacun de nos enfants est une de ses espérances. Pour prouver à nos enfants que nous les aimons, nous cherchons à leur épargner les peines, à écarter les obstacles de leur chemin, afin qu’ils soient un jour plus heureux que nous. Nous ménageons aussi leurs désirs et leurs caprices. Pour augmenter leur bien-être nous sommes tous les jours sur la brèche, acharnés au combat, marchant sans hésiter sur le corps des concurrents. Quand il s’agit de nos enfants, tout moyen d’acquérir du bien nous paraît sanctifié. N’est-ce pas pour ces chers petits ? Avec de semblables pratiques on produit des natures amollies, égoïstes, incapables d’effort et de sacrifice, des natures désarmées en face des duretés de la vie, que le premier vent d’adversité viendra froisser et abattre. Mais lâches et vulnérables en ce qui concerne leurs personnes et leurs aises, ces mêmes natures seront inflexibles et insensibles à l’égard du prochain, aussi dures à la pitié qu’accessibles à la souffrance. Voilà donc des enfants élevés pour leur malheur et celui des autres, je me demande ce que Dieu y gagnera ? Évidemment, en croyant servir nos enfants, nous devenons quelquefois leurs pires ennemis.

C’est ici le moment de dire, que non seulement il ne faut jamais se laisser aller à accomplir une injustice pour ceux que l’on aime, mais que tout ce que nous faisons de mal nous le faisons contre ceux que nous aimons.

Vous êtes bon père, enfant respectueux, citoyen dévoué, croyant pieux. Dites-vous bien qu’alors il faut haïr le mal, le mensonge, le fanatisme, l’oppression, l’avarice, l’impureté et la raillerie, et qu’il n’y a pas un seul écart de conduite qui ne retombe sur ce que vous aimez le mieux. Quiconque se laisse aller à ses penchants inférieurs, quiconque équitable, bon, intègre, pur, tempérant, pour l’ordinaire, constitue dans sa vie des exceptions, des extras, accorde une place, une satisfaction aux désirs charnels, au plaisir de dire du mal d’autrui, aux passions sectaires, au gain malhonnête, à tout ce qui n’est pas droit, dût-il même s’en cacher soigneusement, quiconque fait cela touche à l’abri qui nous défend, ébranle les colonnes de l’édifice !

Veux-tu que la tête fragile de tes enfants dorme en paix sur l’oreiller, que la tête blanche de ton père repose en paix au tombeau ; veux-tu que tes fils soient vaillants, tes filles pleines de grâce, que les larmes des malheureux soient séchées, que tombent les chaînes des prisonniers ; que l’innocence éclate à tous les yeux, que l’imposture soit confondue, que vienne le clément royaume du Père. Alors, quel que soit le lieu, l’heure où le tentateur s’approche de toi, séduisant, engageant, ou menaçant et redoutable : souviens-toi de tout ce que tu aimes ! Que ce souvenir te garde, t’excite au combat, te donne un œil vigilant et rende ton bras invincible ! — Si tu capitules, songe à tout ce que tu trahis ! Voilà ce que, presque tous, nous ne sentons pas assez. La profonde cohésion de nos actes n’est pas assez présente à notre mémoire. Nous pensons pouvoir réserver une place à des manquements, à des péchés trop chers pour être quittés.

Duplicité, déchirement, partage de la volonté et du cœur, lamentable division, voilà notre vie ! Ce n’est pas une chaîne continue, ce sont des anneaux rompus et dispersés. Nous sommes pacifiques, justes, véridiques, sobres, chastes, désintéressés ; mais nous sommes aussi rancuniers, injustes, retors, intempérants, impurs. Nous ressemblons à ces vaisseaux qui emportent vers les colonies, avec des Bibles et des traités religieux, des canons, de l’alcool et de l’opium ; ou à ces poètes pleins de talents contraires, qui jouent tour à tour de la harpe sainte et des buccins des sabbats. Peut-être, aussi, pensons-nous faire contrepoids à des égarements graves par des vertus exceptionnelles. Enfin nous cherchons des moyens-termes, des combinaisons, pour ne pas nous donner sans réserve à Dieu. Après avoir pratiqué ce genre de vie pendant de longues années, nous dressons notre bilan et nous sommes étonnés du peu de résultats. Nous avons beaucoup travaillé, beaucoup marché, et nous n’en sommes pas plus avancés pour cela. Le mécontentement ou le découragement nous gagne. Le soir de la vie s’assombrit, le mot : « vanité des vanités », monte aux lèvres !

Nous avons tort de nous plaindre, car les résultats obtenus sont à la hauteur des moyens employés. Quand on marche à la manière de certaines processions, qui reculent d’un pas chaque fois qu’elles en ont fait deux, quoi d’étonnant si l’on ne parcourt pas un chemin appréciable. Mais l’homme a la naïveté puérile de croire que ce qu’il fait à certaines heures et en dehors de sa vie connue, ne compte pas. Il se flatte que l’actif seul figurera au compte final ; que ce qu’il dépose ouvertement dans la balance y pèsera, mais que ce qu’il en retire en secret ne sera point déduit. Comme ce marchand à la fois pieux et retors qui, le dimanche, fermait son magasin, mais recevait les clients par une porte dérobée, il honore Dieu publiquement, et, en secret, le trahit. Oh, les ruses inutiles pour tromper Dieu, endormir sa conscience, éviter l’effet quand on a semé la cause ! Et, en somme, la triste entreprise, la misérable existence, le honteux, l’intolérable esclavage !

Cet homme qui donne de bons préceptes et même de bons exemples à ses enfants, c’est toi ; et cet homme qui, par faiblesse coupable, commet des actes profanateurs dans le sanctuaire domestique, c’est toi. Ce chrétien qui adore le Dieu de bonté, qui connaît la seule grandeur et la seule valeur définitive, le trésor de l’âme, c’est toi ; et cet homme qui court après l’argent, les distinctions, c’est toi. Ce serviteur zélé de tout bien, c’est toi ; ce jaloux, cet envieux, c’est toi.

Tu le sais, tu le sens ; le fardeau de ce souvenir et de ces comparaisons te hante et te poursuit… et tu peux vivre ainsi ? Mais ce n’est pas une vie, c’est pire que la mort, c’est le sort de ceux qu’on a enterrés vivants.

Laisse-toi ressusciter ! laisse-toi saisir par la main sévère et clémente qui nous arrache aux contradictions de conduite, aux tortures des cœurs partagés. Que cette parole te réveille, t’arrête, te frappe et te guérisse : Nul ne peut servir deux maîtres !

Donne la main à Dieu, et laisse-lui prendre ta volonté entière. Ne te plains pas de ta faiblesse, de la route difficile, des obstacles, des chutes probables… pourvu que ton cœur ne soit point partagé ! S’il t’arrive de t’écarter de la ligne droite, reviens-y ; si tu tombes, ramasse-toi ! Si tu ne peux faire deux pas, fais-en un seul, et si tu ne peux marcher, traîne-toi à genoux !

Quand les juifs, exilés de la terre sainte, mouraient au loin parmi les païens et les persécuteurs, ils se faisaient coucher dans la tombe, le visage tourné vers Jérusalem ! Si tes forces te trahissent, si tu ne dois pas, ta vie durant, entrer dans la paix entière être délivré de certains ennemis de l’âme, de certaines misères humiliantes qui défient ta meilleure volonté ; si tu dois tomber dans la mêlée, tombe, du moins, le regard tourné vers Jérusalem.

Voilà la vie, la vraie, la seule : servir un maître, n’avoir qu’un amour, un but, y revenir toujours. Servir jusque sous les cheveux blancs ! Puisqu’il faut que toujours l’homme serve, et que, malgré lui, il marche sous un drapeau et lutte pour une cause, servons Celui qui guide les étoiles, par qui sourit la fleur, en qui le pauvre espère, en qui s’endorment les mourants ; servons Celui qui compte les larmes des affligés, écoute la prière des humbles, pardonne leurs péchés à ceux qui les regrettent, et ne rejette personne, mais cherche à sauver ce qui est perdu.

Être à Lui, que le jour se lève ou qu’il décline, que l’homme flatte ou menace, que la raison voie clair ou hésite ; à Lui à travers toutes choses, voilà la vie féconde et sans regrets.

La vérité mes frères est l’amie de l’homme : elle n’est peut-être, jamais plus salutaire que lorsqu’elle a un visage très sérieux. Sous ce front sévère, vit une pensée d’amour. Nul ne petit servir deux maîtres ! Parole de négation, parole de prohibition, croyez-vous ? Ce n’est là que l’apparence. Au fond il n’y a que de la douceur dans cette sévérité et des promesses sous ces défenses. En termes positifs, cela veut dire :

Toi qui erres, toi qui vacilles, toi qui promènes par la terre le fardeau d’un cœur indécis, et le douloureux problème des accords impossibles, viens ! viens ! je connais des cimes éternelles, des étoiles dont le paisible éclat rayonne sur toutes les mutations de ces atmosphères terrestres. Viens, je te conduirai vers la ville haute et sûre, vers le chef magnanime des saints combats, vers Celui dont le service procure, non le plaisir d’une heure, ou la paix d’un jour, mais une joie éternelle, une force qui ne s’éteint jamais !

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