Histoire des réfugiés protestants de France

Préface

En écrivant l’histoire des réfugiés protestants de France, nous ne prétendons pas traiter incidemment la question religieuse soulevée depuis trois siècles entre l’Église romaine et la Réforme, et ranimer l’irritant débat qui divise encore les meilleurs esprits.

Nous ne cherchons pas davantage à raviver de vieux ressentiments contre le monarque qui fut, malgré la fatale erreur de son règne, l’un de nos plus grands rois. Admettant comme un fait désormais acquis que Louis XIV commit une faute irréparable, lorsqu’il signa la révocation de l’édit promulgué par son aïeul, et ne recherchant pas la gloire difficile de convaincre ceux qui soutiennent une opinion contraire, nous n’avons eu qu’un but purement historique : celui d’étudier les destinées de ces trois cent mille proscrits volontaires, qui n’hésitèrent pas à sacrifier leur patrie à leur Dieu, et dont l’énergique résolution ne peut qu’inspirer une vive sympathie à ceux qui partagent leur doctrine, un respect profond à ceux qui professent une religion différente, un regret pénible à tous ceux qui aiment sincèrement leur pays. Une loi, votée par l’Assemblée constituante en 1790, a rendu le titre de citoyens aux descendants des réfugiés dispersés aujourd’hui dans le monde entier, à la seule condition qu’ils rentreront en France et qu’ils y rempliront les devoirs civiques imposés à tous les Français. Nous croyons donc, en traçant l’histoire de ces troupes fugitives, combler en quelque sorte une lacune de notre histoire nationale à laquelle nous ajoutons un chapitre nouveau, un épisode peu connu, plein d’un intérêt dramatique et des enseignements les plus sérieux. Que l’on ne cherche pas dans ces pages un panégyrique aveugle de la conduite de tous les émigrés ! Il est impossible de ne pas déplorer le mal que beaucoup d’entre eux firent à la France, en prenant les armes contre elle et en se réjouissant de ses revers. Mais la faute en est-elle tout entière à ces hommes réduits au désespoir par une odieuse persécution, et ne doit-elle pas être imputée plutôt aux conseillers de la mesure inique qui les réduisit à demander un asile à des contrées où l’on compatissait à leur malheur ? Ignore-t-on, d’ailleurs, que les proscrits de tous les temps et de tous les pays n’ont jamais hésité à se frayer par la force un chemin pour retourner dans leur patrie ? Cruelle extrémité que le sentiment national réprouve, que la justice humaine condamne, mais que la conscience des hommes n’a jamais flétrie comme un crime vulgaire ! Nous n’avons pas voulu déguiser ce côté douloureux de leur histoire. Mais, ce blâme admis, il nous a semblé que personne n’avait le droit de traiter d’étrangers les fils et les petits-fils de ces victimes de l’intolérance d’un autre âge et que chacun lirait avec émotion un récit impartial des vicissitudes diverses que leur réservait l’exil. L’établissement de leurs colonies en Allemagne, en Hollande, en Suisse, Amérique, et jusqu’en Danemark, en Suède et en Russie, les édits des gouvernements en leur faveur, les services qu’à leur tour ils rendirent aux nations qui les accueillirent, tant sous le rapport politique que sous le rapport de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, de la littérature et de la religion. La mesure dans laquelle ils contribuèrent à la grandeur, à la richesse et à la liberté des contrées dans lesquelles ils furent reçus, enfin leur fusion successive dans les peuples au milieu desquels ils vécurent, et l’état actuel de leurs descendants, tel est le cadre que nous avons essayé de remplir et dans lequel nous avons entrepris de renfermer les faits qui peignent le mieux le sort qu’ils subirent et l’influence qu’ils exercèrent.

Il n’était pas facile de réunir les matériaux épars d’un pareil travail. Nous avons dû visiter nous-même l’Angleterre, la Suisse et la Hollande, consulter les archives publiques et celles des églises fondées à l’époque de l’émigration, interroger les familles les plus considérées qui s’honorent de leur origine française, quoiqu’elles paraissent définitivement perdues pour leur ancienne patrie. A Londres, nous avons trouvé des documents précieux dans le grand dépôt des archives au Foreign Office, dans les manuscrits du British Museum, dans la collection des actes et dans la correspondance de l’Église française de Threadneedle street, qui remonte au règne d’Édouard VI, et qui fut comme la métropole des communautés que les réfugiés formèrent en Angleterre, en Écosse, en Irlande et dans les colonies anglaises d’Amérique. En Suisse, nous avons rassemblé des pièces nombreuses et importantes dans les archives fédérales de Berne, dans celles de la colonie française de cette même ville, qui ont été récemment transférées à La Neuve-Ville ; dans celles de la Corporation de Lausanne ; à Genève, dans les registres dû Conseil déposés à l’hôtel de ville, dans les manuscrits de là Bibliothèque où l’on conserve la volumineuse correspondance d’Antoine Court, et dans les archives de la Bourse française. Mais nulle part nous n’avons rencontré de plus abondants matériaux qu’en Hollande. Nous avons surtout puisé dans les archives de l’hôtel de ville et dans celles des Églises françaises d’Amsterdam, dans la bibliothèque dé Leyde, qui possède une multitude de brochures, de pamphlets et de journaux publiés par les réfugiés, dans les archives de La Haye, qui renferment, entre autres pièces curieuses, les Résolutions secrètes des États-Généraux, dans celles des Églises de Rotterdam, enfin dans les papiers de famille qui nous ont été communiqués par les rejetons de ces races sacerdotales dans lesquelles les fonctions de pasteur se transmettent héréditairement de père en fils, depuis plus de cent ans.

Aux documents inédits pour la plupart que nous ont fournis nos recherches à l’étranger, nous devons ajouter ceux que nous avons réunis à Paris. Nous avons tiré parti des mémoires adressés au gouvernement par les intendants des provinces en 1698, et dont il existe des copies à la Bibliothèque impériale, des pièces relatives aux calvinistes que l’on garde au département des manuscrits de cette même Bibliothèque, des papiers qui se rapportent à la régie des biens des religionnaires mis sous séquestre et dont on a conservé des milliers de liasses aux archives générales de France, enfin, au ministère des affaires étrangères, des dépêches de nos ambassadeurs en Angleterre, en Hollande, en Suisse et en Danemark, pendant les dix années qui précédèrent ou suivirent la révocation de l’édit de Nantes.

Des recherches spéciales sur les réfugiés en Allemagne, prescrites à nos agents diplomatiques par M. Drouyn de Lhuys, et, avant lui, par M. le général La Hitte, nous ont permis de compléter sur ce point les matériaux que nous ont procurés les mémoires d’Erman et Réclam, l’ouvrage de Charles Ancillon et les œuvres du grand Frédéric.

Nous saisissons cette occasion pour remercier publiquement M. Drouyn de Lhuys de l’appui qu’il nous a prêté pendant son ambassade en Angleterre et depuis son entrée au ministère. Nous nous plaisons aussi à reconnaître tout ce que nous devons au concours empressé des pasteurs Martin et Daugars à Londres, de M. Panizzi, l’un des directeurs du British Museum, de M. Edouard Mallet à Genève, de M. Antoine de Tillier à Berne, de M. Verdeil à Lausanne, de MM. Koenen, Brugmans, Mounier et de Chaufepié à Amsterdam, de M. Groen van Prinsterer à La Haye, de M. Delprat à Rotterdam. A Paris même nous avons été secondé par M. Mignet, qui a suivi nos travaux pendant plusieurs années avec un intérêt et une sollicitude dont nous nous honorerons toujours, par M. Guizot, qui n’a cessé de nous donner des conseils dictés par sa haute expérience d’écrivain et d’homme d’État, par MM. Villemain et Naudet, que nous avons plusieurs fois consultés avec fruit sur des questions qui se rapportaient à cette étude. Nous exprimons enfin toute notre reconnaissance à l’Académie des sciences morales et politiques, dont les encouragements nous ont soutenu dans nos efforts, en même temps qu’ils ont été pour nous la plus précieuse des récompenses.

Nous prions, en terminant, les membres dispersés du refuge auxquels parviendra notre ouvrage, de ne pas nous épargner leurs observations critiques sur les erreurs de détail que nous pouvons avoir commises. Nous espérons aussi qu’ils voudront bien nous faire profiter des documents qui sont entre leurs mains, et avec l’aide desquels nous essaierons un jour de compléter cette histoire.

[Le mot de refuge appliqué à l’ensemble des réfugiés établis dans les pays qui leur servirent d’asile n’est pas français, nous le savons. Nous l’empruntons à ces écrivains expatriés qu’une situation nouvelle contraignit plus d’une fois à créer des mots nouveaux.]

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