Philadelphe Delord

Troisième partie : À pied d’œuvre

I.
Agent de liaison

Le décor a changé.

Au lieu des plages du bagne de Nouméa, les rivages de Clarens, de Montreux et les gracieuses arêtes des Dents du Midi, de Mordes, du Grand-Muveran.

La famille Delord, avec six enfants et deux neveux, s’est installée à Chailly, hors les murs de Lausanne. Sur le portail de sa petite villa, on lit : Clos Saïd, inscription qui en dit long. Jadis, lors de son départ pour la Nouvelle-Calédonie, à l’entrée du Canal de Suez, Delord avait vu s’ouvrir les horizons d’un champ de travail aimé. Désormais, cette période est close, non sans mélancolie.

Pour combattre le spleen, il se mit aussitôt à l’œuvre. La « Mission de Paris » l’avait nommé agent général pour la Suisse romande. Si jamais un agent fut agissant, c’est lui.

De 1910-1926, pas de ville ou de village où sa parole ne retentit. Il plaidait la cause missionnaire d’une façon actuelle, humanitaire et sans œillères.

Toute mesquinerie, toute dissidence lui étaient contraires. Peu importe la réussite de telle entreprise au détriment d’une autre.

Il voulait rapprocher, fédérer les divers groupements missionnaires. De fait, il devint leur agent de liaison ; et si, à l’heure actuelle, on commence à travailler en ordre moins dispersé, c’est à Delord qu’en revient le mérite. Il montrait qu’un païen n’est pas celui auquel quelques bonnes âmes font un lointain salut plus ou moins évangélique et réservent quelques dons en passant, mais un frère cadet appelé à de hautes destinées. Pour cela, il voulait coordonner les efforts.

C’est à cette même époque que, revenant à ses premières amours, il accepta la présidence de la Commission romande des Unions cadettes et, de 1914 à 1918, en devint l’agent itinérant, montrant dans ce ministère une sollicitude envers les jeunes égale à celle dont il avait fait preuve au temps des études.

Le Clos Saïd.

Au Clos Saïd l’hospitalité était orientale, naturelle, généreuse. L’un de ceux qui en a bénéficié écrit :

« J’ai rarement vu un pareil foyer. Aucune peine, aucune charge nouvelle ne semblaient pouvoir faire baisser la chaleur d’accueil d’un homme qui, au lieu d’exhorter au courage, vivait courageusement. La guerre lui avait enlevé deux fils, l’un à Verdun, l’autre aux Dardanellles ; sa fille aînée s’en était allée comme infirmière aux Indes Canaraises : elle en revint veuve avec deux petits garçons. Le père resta debout. Au lieu de saturer les siens de versets bibliques, il prêchait d’exemple. Sa vaillance, son ingéniosité, sa bonne humeur attiraient jeunes et vieux. »

Ils discutaient en confiance, passionnément, et Delord les mettait à droit fil :

« Que de fois, disait-il, les mots et le sens que nous leur donnons deviennent des verres déformants. Sans ce défaut, nous nous serrerions les mains. Nos différences mêmes sont des richesses à transformer en valeurs actives.

« Nous ne nous connaissons pas assez. Parfois, nous ne tenons pas à faire l’effort de bonne volonté et de pensée nécessaires pour nous mettre au point de vue des autres. J’ai observé les mouvements les plus divers et j’ai constaté qu’il y a toujours moyen de se rapprocher par quelque fil mystérieux. »

Quand il fallait remettre à l’ordre quelque présomptueux ou quelque buté, il y allait alors avec une vivacité toute méridionale :

– Voyez donc les choses de plus haut, ne vous laissez pas dominer par votre petit programme et (si vous avez une croyance) par votre petite confession de foi.

Totalement non conformiste dans son comportement et son langage, il se faisait tout à tous et ralliait les esprits en apparence les plus opposés.

Que de personnalités ont été formées à son foyer, centre d’accueil de la jeunesse ; que d’activistes, de responsables, d’instructeurs des cours de moniteurs Delord n’a-t-il pas formés ?

Si nous lui demandons : COMMENT DÉVELOPPER UNE PERSONNALITÉ ? il nous répondra :

« Développer suppose une enveloppe. Toute personne est comme langée d’une multitude de linges, de bandes qui la compriment et l’atrophient. Ces enveloppes impriment leur compression fatale. Il s’agira donc de dérouler lentement, une à une, ces enveloppes, comme une mère enlève du front blessé de son enfant la compresse rougie de sang. Cela vaudra tous les patois de Canaan et toutes les conversions sans lendemain. Quand ces enveloppes tachées seront détachées, Dieu s’attachera cette âme et l’enveloppera de son Esprit. »

Durant ses années d’activité en Suisse romande, Delord rédigea deux périodiques, Le Lien, A l’œuvre ; il présida le Comité auxiliaire vaudois des missions, fonda des cours de cadres et prêcha dans toutes les paroisses de la plaine et de la montagne.

Le but à poursuivre.

On devine la place que tenaient les lépreux dans ses conférences.

– C’est une idée fixe ! disait-on.

A l’issue d’un de ces appels dont l’insuccès avait été notoire, Delord rentra à la cure du village très découragé. Un garçon s’approcha de lui et dit :

– Si je pouvais les aider ... moi !

Dès le lendemain, il se munit d’un carnet, fit des tournées auprès de ses camarades et, des mois durant, devint dans son entourage l’agent principal de l’œuvre pour les lépreux de Maré.

L’alchimiste.

Non loin de sa demeure, Delord avait construit de ses propres mains un chalet en bois, avec quatre chambres, et un laboratoire pour la préparation du Chaulmoogra.

Dans cette usine improvisée, au milieu des alambics et des éprouvettes, il se trouvait dans son élément. Il aurait pu confier sa formule à des spécialistes qui l’eussent reproduite en série, munie de flambantes étiquettes. Il préféra se mettre lui-même à l’ouvrage et ajouter à chacun de ses produits un de ces ingrédients personnels que les alchimistes appelaient avec raison le sel de sapience et l’élixir de vie. Ainsi préparée, son huile n’en devait être que plus efficace.

Trois de ses fils connaissaient le dosage et s’offraient comme assistants. Les autres membres de la famille fabriquaient des caissettes pour l’expédition en Nouvelle-Calédonie. Chacune devait contenir du savon noir, des bandes hydrophiles et, pour dorer la pilule, des pastilles à la menthe.

L’expédition se faisait à Bellegarde, où Delord possédait un second laboratoire. Sa famille y passait souvent trois jours d’affilée pour l’accomplissement des formalités douanières. Là encore, l’expéditeur évitait ce qu’un colis peut avoir d’impersonnel ; il cherchait à faire d’un banal colis postal un message amical. Le destinataire pouvait y reconnaître une écriture aimée, chargée de vœux.

Le malade savait qui avait lié ce colis, pour qui et pour quoi. Ainsi en éprouvait-il un soulagement plus immédiat.

Delord n’a jamais donné de cours sur la lèpre à ceux de sa famille ou à ceux qui l’entouraient, à Chailly. Ce n’est qu’au jour le jour, et selon les questions qui lui étaient posées, que se faisait l’initiation.

Une amie lui demandant ce qu’advenaient ses lépreux de Maré, il dit :

– Mes lépreux ? Ils sont dispersés aux quatre coins du monde, au Brésil, aux Indes, en Afrique, à Tahiti. Que de fils tendus à travers la distance et le temps ! Communiquer quelque chose de soi à ces malheureux, les relier à la vie comme à une station centrale, que c’est beau ! On se sent une humeur à transporter les montagnes.

Si, de notre côté, nous demandions non seulement ce qu’adviennent les lépreux, mais d’où ils viennent, ce qu’on a fait, ce qu’on fera pour eux, Philadelphe Delord, entouré de léprologues de la classe d’un Hansen, d’un Koch, d’un Jeanselme, d’un César Roux, pourra nous documenter.

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