Histoire ecclésiastique - Eusèbe de Césarée

LIVRE VII

CHAPITRE XXIV
L'APOCALYPSE DE JEAN

[1] Puis plus loin, il dit ceci de l'Apocalypse de Jean : « Certains de ceux qui nous ont précédés ont rejeté et repoussé complètement ce livre ; ils l'ont réfuté chapitre par chapitre, l'ont déclaré inintelligible et incohérent, et portant un titre mensonger. [2] Ils disent en effet qu'il n'est pas de Jean, qu'il n'est pas une Révélation puisque celle-ci est cachée sous le voile épais et sombre de l'inconnaissable, que non seulement cet écrit n'a pas pour auteur un apôtre, pas même un saint, non plus qu'un membre de l'église, mais bien Cérinthe qui a donné le jour à l'hérésie qui est appelée de son nom ; il a voulu attribuer à son invention un nom qui la rendît digne de créance. [3] Voici en effet quelle était la doctrine de son enseignement : le règne du Christ serait terrestre et il rêvait qu'il consisterait dans les choses vers lesquelles il était porté, — il était ami du corps et tout à fait charnel, — dans les satisfactions du ventre et des appétits plus bas encore, c'est-à-dire dans les aliments, les boissons et les noces, et dans ce qu'il pensait devoir rendre cela plus plausible, les fêtes, les sacrifices, les immolations de victimes.

« [4] Pour moi je n'aurai pas l'audace de rejeter ce livre, un grand nombre de frères l'ayant en faveur ; je trouve bien que la pensée dépasse en lui ma force de conception, mais je conjecture qu'il y a en chaque passage un sens caché et très admirable. Car au reste si je ne le comprends pas, je soupçonne du moins qu'il y a dans les mots une signification très profonde, [5] je ne mesure ni n'apprécie ces choses avec mon propre jugement, mais je donne la préférence à la foi et je pense qu'elles sont trop élevées pour que je puisse les saisir. De plus je ne rejette pas ce que je n'ai pas embrassé du regard, mais je l'admire d'autant plus que je ne le vois pas. »

[6] Ensuite Denys scrute dans son entier l'écrit de l'Apocalypse et après avoir montré qu'il était impossible qu'il ait une signification avec le sens obvie il ajoute ces paroles : « A la fin de toute la prophétie pour ainsi dire, le prophète proclame bienheureux ceux qui la garderont et aussi lui-même : « Bienheureux, dit-il en effet, celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre ainsi que moi Jean qui vois et entends ces choses. » [7] Que Jean soit donc son nom et que cet écrit soit de Jean, je n'y contredis pas et j'accorde qu'il est d'un homme saint, et inspiré de Dieu. Cependant je ne serais pas facilement de l'avis que celui-ci est l'apôtre, le fils de Zébédée, le frère de Jacques, qui est l'auteur de l'Évangile intitulé Évangile de Jean et de l'Épître catholique. [8] Je conjecture, en effet, d'après le caractère de l'un et l'autre, l'aspect des discours et ce qu'on appelle la conduite du livre que l'auteur n'est pas le même ; car l'évangéliste n'inscrit son nom nulle part, non plus qu'il ne se fait connaître lui-même, ni dans l'Évangile ni dans l'Épître. »

[8] Un peu plus loin Denys dit encore ceci : « Jean ne parle de lui en aucun endroit ni à la première, ni à la troisième personne ; mais celui qui a écrit l'Apocalypse, se met tout de suite en avant dès le début : « Révélation de Jésus-Christ qu'il lui a donnée pour la montrer en hâte à ses serviteurs et qu'il a fait connaître par son ange envoyé à Jean son serviteur qui a confessé la parole de Dieu et son témoignage pour toutes les choses qu'il a vues. » [10] Ensuite il écrit encore une lettre : « Jean aux sept églises qui sont en Asie, que grâce et paix vous soient données. » L'évangéliste, lui, n'a pas inscrit son nom en tête de l'épître catholique, mais, sans rien de superflu, il commence par le mystère lui-même la divine révélation : « Celui qui était au commencement, que nous avons entendu, que nous avons vu de nos yeux. » C'est, en effet, pour cette révélation que le Seigneur a proclamé Pierre bienheureux en disant : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, parce que la chair ni le sang ne t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » [11] Pas davantage dans la seconde et la troisième épître qu'on attribue à Jean, quoique toutes deux soient courtes, le nom de Jean ne se trouve en tête, mais c'est le terme anonyme d'ancien qui est inscrit. L'auteur de l'Apocalypse, au contraire, n'a pas cru suffisant d'indiquer une fois son nom et de commencer son récit, mais il reprend encore : « Moi Jean, votre frère et votre compagnon dans la tribulation et le royaume et dans la patience de Jésus, je fus dans l'île appelée Patmos pour la parole de Dieu et le témoignage de Jésus », et encore vers la fin il dit ceci : « Bienheureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre, c'est moi Jean qui ai vu et entendu ces choses. »

« [12] Que ce soit donc Jean qui ait écrit cela, il faut le croire sur parole ; mais quel est ce Jean ? On ne sait pas. Il ne dit pas, en effet, comme en plusieurs endroits de l'Évangile, qu'il ait été le disciple aimé du Sauveur ni qu'il ait reposé sur sa poitrine, ni qu'il soit le frère de Jacques, ni qu'il ait vu et entendu lui-même le Seigneur. [13] Il aurait en effet dit quelque chose de tout cela, s'il avait voulu se faire clairement connaître ; mais il n'en souffle mot, tandis qu'il affirme qu'il est notre frère, notre compagnon et le témoin de Jésus ; il se dit bienheureux, parce qu'il a vu et entendu les révélations.

« [14] Je sais que les homonymes de l'apôtre Jean sont nombreux. Par amour pour lui, par admiration, par le désir d'être chéris du Seigneur comme lui, ils recherchaient de s'appeler ainsi que lui. C'est pour la même raison que le nom de Paul est fréquent, comme celui de Pierre, parmi les enfants des fidèles. [15] Il y a bien aussi un autre Jean dans les Actes des Apôtres, qui est surnommé Marc, que Barnabé et Paul prirent avec eux et dont celui-ci dit encore : « Ils avaient aussi Jean comme serviteur ». Est-ce lui qui a composé l'Apocalypse ? Il n'y paraît pas, car il n'est pas écrit qu'il eût passé avec eux en Asie, mais « partis de Paphos, dit-il, les compagnons de Paul allèrent à Perga en Pamphylie ; pour Jean, s'étant séparé d'eux, il revint à Jérusalem ». [16] Je pense que l'auteur du livre en question est quelqu'un de ceux qui étaient en Asie ; on dit en effet qu'à Ephèse il y avait deux tombeaux, et que l'un et l'autre étaient de Jean.

« [17] Les pensées et les expressions ainsi que leur arrangement feront aussi à bon droit penser que celui-ci n'est pas le même que celui-là. [18] Il y a en effet concordance entre l'Évangile et l'épître, et le début en est semblable. L'un dit : « Au commencement était le verbe » et l'autre : « Il était au commencement. » L'un dit : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, la gloire comme du fils unique du Père. » L'autre exprime la même chose avec un petit changement : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, et la vie a été manifestée. » [19] C'est en effet ainsi qu'il prélude en attaquant, comme il le montre en ce qui suit, ceux qui disent que le Seigneur n'est pas venu dans sa chair ; c'est pourquoi il ajoute encore avec soin : « Et ce que nous avons vu, nous en témoignons et nous vous annonçons la vie éternelle qui était chez le Père et qui nous a été manifestée ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi ». [20] Il est constant avec lui-même et ne dévie pas de son but ; il se sert des mêmes pensées principales et des mêmes termes pour toute son exposition ; nous en citerons brièvement quelque chose ; [21] d'autre part, celui qui y regardera avec soin trouvera souvent dans l'un et l'autre écrit, la vie, la lumière qui met en fuite les ténèbres, constamment la vérité, la grâce, la joie, la chair et le sang du Sauveur, le jugement, le pardon des fautes, l'amour de Dieu pour nous, le précepte de l'amour envers chacun de nous, l'obligation de garder tous les commandements, la confusion du monde, du diable, de l'antéchrist, la promesse du Saint Esprit, la filiation divine, la foi qui nous est constamment demandée ; le Père et le Fils sont nommés partout. Et pour tout dire d'un mot, à eux qui notent d'un bout à l'autre les caractères de l'Évangile et de l'Épître, il est facile de voir clairement qu'ils ont une seule et même couleur.

« [22] L'Apocalypse est tout à fait différente de ceux-là et leur est étrangère ; elle ne se rattache à aucun d'eux et ne s'en rapproche pas ; c'est à peine, pour ainsi dire, s'il y a entre eux une syllabe de commune. [23] Du reste, l'Épître — laissons l'Évangile de côté — ne contient ni une mention ni une allusion à l'Apocalypse, ni l'Apocalypse à l'Épître tandis que Paul dans les épîtres rappelle quelque chose de ses Apocalypses qu'il n'a pas rédigées elles-mêmes.

« [24] La forme du discours peut encore aussi servir à déterminer la différence de l'Évangile et de l'Épître avec l'Apocalypse. [25] D'un côté, en effet, non seulement le grec est sans faute, mais l'auteur écrit son exposition d'une façon tout à fait savante pour ce qui est de la langue, du raisonnement et de la composition ; on y chercherait en vain un terme barbare ou un solécisme, ou même un provincialisme ; il possédait en effet, à ce qu'il semble, l'un et l'autre verbe ; le Seigneur l'avait gratifié de tous les deux, du verbe de la science et du verbe de l'expression. [26] Au contraire, pour l'auteur de l'Apocalypse, qu'il ait vu des révélations, qu'il ait reçu science et prophétie, je n'y contredis pas ; cependant, je vois que son dialecte et sa langue ne sont pas tout à fait grecs, mais qu'il se sert de termes fautifs et de barbarismes et qu'il commet quelquefois des solécismes ; [27] il n'est pas nécessaire d'en faire présentement la liste, car je ne dis point ceci pour railler, qu'on n'aille pas le penser, mais seulement pour établir la dissemblance de ces écrits. »

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