François Coillard T.1 Enfance et jeunesse

III
conversion et vocation missionnaire
Glay 1851-1852

Henri Jaquet. — Arrivée à Glay. — La vie à Glay. — Fondation de l’institut. — Mme Jaquet. — Tante Catherine et tante Frêne. — Mort de tante Frêne. — « Es-tu du froment ou de la paille ? » — Conversion. — Le réveil dans le pays de Montbéliard. — Les darbystes. — Vocation missionnaire.

Le directeur de l’institut de Glay (Doubs) était, à cette époque, son fondateur, Abraham-Samuel-Henri Jaquet. Né en 1788, à Vevey, il y fit ses premières études. S’étant rendu à Isny (Wurtemberg) pour faire un apprentissage de commerce, il se convertit (1809). D’Isny il vint à Bâle, où il se décida à commencer ses études de théologie. Il était en pension chez M. Spittler, un des fondateurs de la Société des Missions de Bâle. Sous l’influence de ce zélé serviteur de Dieu, la foi du jeune Jaquet se développa d’une façon remarquable.

[On peut lire sur l’institut de Glay, à l’époque de la direction de M. et Mme Jaquet, la charmante nouvelle intitulée : Le Vallon de Charmay. Paris, 1884, in-12. L’auteur, qui a gardé l’anonyme, était de la famille de M. Jaquet (M. Dornant), et a pu donner de la vie à Glay (Charmay) le tableau le plus exact. Un autre membre de la famille, Mlle Roman, a bien voulu nous prêter une biographie, restée inédite, de M. Jaquet, grâce à laquelle nous avons pu compléter et rectifier, sur quelques points, les souvenirs de Coillard.]

En 1813, il fut consacré à Bâle, puis il fut nommé pasteur allemand à Guebwiller. En octobre 1819, il accepta le poste de Glay ; ce ne fut cependant que dix-huit mois après sa nomination qu’il alla s’y installer ; le consistoire de Blamont ne voyait pas d’un œil favorable l’arrivée de cet étranger, précédé de la réputation de piétiste. En 1815, il avait épousé Mlle Élise Schneider, née en 1787, élevée chez les Frères Moraves à Montmirail, institutrice à Vevey pendant cinq ans, puis, pendant deux ans, directrice d’un pensionnat à Liestal. En 1822, M. Jaquet fonda l’institut de Glay.



H. Jaquet (1788-1867)

Glay ! C’était en effet ma destination. Ce seul nom de Glay, qui me fait tressaillir maintenant de joie en évoquant tant de si doux souvenirs, me faisait alors palpiter le cœur d’émotion. En passant, pour la première fois, parmi ces ramifications du Jura, dédale de collines boisées et de vallons verdoyants où fourmillent des villages populeux et prospères, à demi cachés sous les vergers, il y avait bien des choses qui étaient de nature à exciter ma curiosité : les maisons massives des paysans accusant un bien-être bien supérieur à tout ce que j’avais vu dans le Berry, les hommes en vestons courts et en pantalons de toile verte, les femmes, non plus en coiffes blanches et en manches courtes, mais avec des manches à gigot et de petits bonnets de soie noire ornés de verroterie de couleur et de larges rubans, noirs aussi, le tout ne garnissant que le sommet de la tête… mais tout cela, je le vis plus tard. Pour le moment, j’étais oppressé, trop préoccupé, trop absorbé par mes propres pensées pour m’occuper de quoi que ce fût. Je traversai toute une chaîne à peine interrompue de villages : Audincourt, Seloncourt, Hérimoncourt, Meslières. Enfin Glay parut à mes yeux, un petit village qui n’avait rien du clinquant industriel de ceux que je venais de dépasser. Il était là, posé comme un nid, au fond d’un vallon tranquille et ravissant de fraîcheur. Lorsque je l’eus traversé dans toute sa longueur, on m’indiqua une maison qui ne se distinguait guère des autres que par sa grandeur et quelques dépendances. Elle était au fond d’une petite cour et entourée d’un jardin potager. Je ralentis le pas, mon cœur battait fort. Je ne sais pourquoi, mais j’aurais voulu être bien loin, en Berry, ou pouvoir retourner sur mes pas. Ce n’était pas possible. Donc j’entrai timidement dans la cour (20 septembre 1851).

On conserve à l’institut de Glay une vieille table sous laquelle Coillard a écrit :

FRANÇOIS COILLARD
natif de bourges (cher)
est entré a l’institut comme élève
le 20 septembre 1851
après avoir été domestique
2 ans.

Mon Dieu tu connais mon désir,
Tu connais toute ma pensée ;
Même avant qu’elle soit formée,
Dans mon cœur tu l’as vue venir.
Exauce donc ton pauvre enfant
Qui vers toi pousse sa prière.
Ramène-moi dans la chaumière
Où j’ai passé mes premiers ans !

De grands jeunes gens, à droite, qui faisaient bruyamment de la gymnastique, s’arrêtèrent tout court, se turent comme d’un commun accord. Pendant que l’un d’eux courait m’annoncer, ne sachant où mettre les yeux, je les fixai sur la porte d’entrée, et je lus et répétai je ne sais combien de fois cette parole qui y était peinte, dont certainement je ne comprenais guère encore la portée, mais qui me frappa néanmoins : « L’Éternel y pourvoira ! » Enfin un monsieur parut, âgé, de grande taille, à la figure vénérable sous ses cheveux blancs. Avec un bon sourire, il me demanda mon nom, me tendit la main, me donna un baiser affectueux et m’introduisit dans le vestibule où une dame âgée aussi, petite, au regard pénétrant, me reçut avec non moins de bonté. Elle me conduisit au dortoir où je devais occuper un des lits et me désigna l’armoire dont un des rayons m’était alloué. Au culte de famille, le vénérable directeur me présenta aux sous-maîtres et aux élèves : « Une nouvelle addition à notre famille, » remarqua-t-il, et il pria avec ferveur pour que Dieu bénît mon entrée dans l’établissement. Tout cela me fit une impression si profonde que j’ai peine à croire que quarante et quelques années se sont passées depuis lors. Je ne comprenais rien à cette réception si affectueuse, moi qui avais toujours été tenu à distance par des supérieurs, depuis que j’avais quitté la chaumière maternelle. Je me demandais s’il n’y avait pas quelque erreur ou quelque malentendu. J’étais de nature extrêmement timide et réservé. Je ne m’étais encore réellement lié avec aucun ami, et j’étais tout à fait étranger aux jeux de la jeunesse. Cependant je me mis vite au pas de la maison.



L’institut de Glay

Tout le service et la discipline se faisaient par les élèves eux-mêmes, à tour de rôle. A 5 heures en été, à 6 heures en hiver, l’élève de service sonnait le réveil ; un quart d’heure nous était accordé pour notre toilette, pour laquelle nous devions descendre au rez-de-chaussée dans une grande pièce dallée qui servait de buanderie et où se trouvait une pompe. C’est là que nous nous lavions. Nous remontions ensuite pour finir notre toilette et, au quart très précis, le pion fermait les dortoirs à clef. Les paresseux et les retardataires restaient enfermés jusqu’au moment où, après avoir déjeuné, nous montions pour faire nos lits avant d’entrer en classe. Le même pion était l’économe de semaine et mettait la table des élèves dont le nombre variait de trente à cinquante environ. Les heures de récréation étaient employées à diverses corvées : les uns s’occupaient de jardinage, d’autres coupaient et fendaient le bois, les plus jeunes balayaient les dortoirs et ciraient les souliers, un autre montait matin et soir à la ferme, tout au haut de la montagne au pied de laquelle se trouvait l’institut, portant sur le dos, comme une hotte, un énorme pot à lait en fer ; c’était la corvée la plus rude, en hiver surtout où il arrivait assez souvent que, malgré son bâton armé d’une pique, un novice glissait et roulait en bas un peu plus vite qu’il ne le voulait.

Je fus, dès mon arrivée, complètement exempté de toutes ces corvées. Ma tâche à moi, c’était la table de nos directeurs et de leur famille, qui, du reste, prenaient leurs repas dans la même salle et en même temps que nous. Cela m’amena en plus fréquent contact que mes condisciples avec eux, surtout avec Mme Jaquet qui me voua bientôt une affection toute maternelle et avec deux vieilles domestiques qui avaient été dans l’institut dès sa fondation. Notre ordinaire était des plus simples : c’était la nourriture du pays, mais abondante. Tout se faisait en famille.

Le déjeuner terminé, le vénérable Jaquet présidait le culte que les élèves, à tour de rôle, terminaient par une courte lecture, une prière et l’oraison dominicale. C’était pour les commençants une terrible épreuve. Quand je vis mon tour arriver, je n’en dormis pas de peur. De déjeuner, ce jour-là, il n’en pouvait être question : la nourriture me restait dans la gorge. Enfin le moment critique arriva ; les cantiques, je ne les entendis pas. Je pus rassembler assez de courage pour la lecture ; mais, quand tout le monde se fut agenouillé et qu’un silence profond régna dans la salle, toutes les idées que j’avais préparées d’avance s’envolèrent et je restai bouche close. Au bout de quelques minutes, qui me parurent des heures, de cet épouvantable silence, je commençai à répéter l’oraison dominicale. Hélas ! je n’allai pas loin et je commençai à m’embrouiller, à balbutier, puis je m’arrêtai tout court. M. Jaquet vint à mon aide et adressa au Seigneur une de ces prières dont la ferveur vous transporte droit au pied du trône de la grâce et, dans cette puissante intercession, le nouveau venu ne fut pas oublié. Cet incident m’a tellement impressionné que, pendant longtemps, je n’ai pu répéter l’oraison dominicale en public qu’avec un livre devant moi, ce dont je n’ai réussi à m’affranchir que dans le courant des années. Je ne voudrais pas, même à l’heure qu’il est, m’aventurer à le faire, soit en anglais, soit même en français. M. et Mme Jaquet ne perdirent pas une si belle occasion de me parler de mon âme. Le dimanche matin, M. Jaquet distribuait généralement des livres à lire à ceux qui en demandaient. Il en profitait pour leur dire quelques paroles pleines d’à-propos. Il me demanda alors si j’étais converti, me rappela que l’institut n’était que pour des jeunes gens qui désiraient servir le Seigneur, après lui avoir donné leur cœur. J’étais trop embarrassé pour répondre ; mais M. Jaquet crut que c’était timidité et émotion simplement. Il avait raison, mais en partie seulement.

Le samedi soir était un moment que nous attendions tous avec une impatience et un intérêt très vifs. Quand le souper était fini, la semaine était close. Le culte se transformait en une causerie de famille qui certes n’était pas oiseuse. A tour de rôle, un des élèves avait charge du Journal de l’institut. Suivant ses dons d’observation et de rédaction, il nous présentait le tableau de la semaine écoulée avec ses incidents généraux et particuliers, visites d’étrangers, promenades, occupations, punitions, lectures en commun, et tout y était mentionné, apprécié selon la tournure d’esprit et les talents de l’auteur. La conduite des maîtres et sous-maîtres n’échappait pas au scalpel du journaliste, et parfois on pouvait bien y découvrir une petite pointe, un grain de sarcasme, une fine critique que tout le monde saisissait avec plaisir au vol. Une fois la lecture terminée, le débat était ouvert, et, en en faisant la clôture, le vénéré directeur le résumait, tenant compte des censures, des regrets exprimés, des promesses faites, des progrès accomplis, relevant et caractérisant la note de l’esprit qui avait régné dans la famille. C’était une soirée piquante d’intérêt et bienfaisante pour tout le monde. Le journal était passé à un autre. Malheur à lui s’il n’était pas fidèle et vrai !

Le dimanche, outre le culte de famille habituel, nous nous réunissions, à 10 ou 11 heures, dans la chapelle de l’établissement, pour le culte public, présidé presque toujours par M. Jaquet lui-même, et auquel assistaient un grand nombre de personnes pieuses qui venaient des environs : « nos amis », disait M. Jaquet. Le reste du jour se passait pour les uns en courses d’évangélisation, pour les autres en lectures ou en chants. Et le soir, après souper, nous avions encore une soirée de famille d’un nouveau genre. M. Jaquet nous faisait la lecture de quelques récits missionnaires, biographies, etc., qu’il avait soigneusement choisis, et, après cela, nous invitait à exprimer chacun notre opinion. Le plus souvent, quand un nouvel ouvrage avait paru, comme La Case de l’Oncle Tom, il accordait à ceux qui lisaient le mieux l’honneur, très apprécié et très envié, de faire la lecture pendant les repas.

De temps en temps, il nous disait : « Mes enfants, appliquez-vous et faites lestement vos corvées et, tel jour, nous irons faire une promenade. » Quelle joie alors ! Nous mettions nos habits de dimanche et partions, et, sous l’œil de ce patriarche qui ne nous quittait jamais, nous gravissions des montagnes escarpées, sautions des ruisseaux avec de longues perches, explorions des cavernes, admirions le Saut-du-Doubs ou d’autres curiosités du pays. Souvent nous visitions quelque ferme où on nous permettait de dévaliser quelques arbres du verger ; c’était chez des amis ; nous avions un culte avec eux et, si nous partions joyeux, nous laissions toujours une bénédiction derrière nous. Quelquefois, sur une des sommités du Jura, nous admirions un panorama grandiose et puis nous chantions des cantiques en chœur. Et, de retour à la maison, chacun en faisait un récit par écrit, et les meilleures des compositions étaient lues en famille. Et quand je dis en famille, les vieilles domestiques de la maison y avaient leur place. C’étaient de simples femmes du pays, des femmes de peine, dans toute l’acception du mot, mais des femmes pieuses et que nous entourions tous de respect. Quelquefois aussi, M. Jaquet avait une course, une visite, un petit voyage à faire dans les environs. Oh ! comme nous estimions heureux celui qu’il choisissait pour l’accompagner ! Ce fut souvent mon privilège à moi, surtout après ma conversion. Et avec quelle joie et quelle vénération il était reçu partout comme un ange de Dieu ! Il était impossible de se trouver en contact avec cet homme de Dieu, toujours digne, d’une grande humilité et d’une insurpassable bonté, sans en recevoir du bien. Dans ses visites, je pensais toujours qu’il était comme les apôtres à qui le Maître avait donné cette injonction : « Quand vous entrez dans une maison, que votre paix vienne sur elle (Matth.10.13) ».

Un trait bien remarquable de ce chrétien, c’est l’amour si vivant qu’il gardait pour ses anciens élèves. Il nous parlait d’eux, nous racontait les incidents qui avaient caractérisé soit leur arrivée, soit leur séjour à la maison. Il conservait d’eux des souvenirs, comme des reliques, qui formaient un curieux petit musée dans sa grande chambre d’étude. Là se trouvait le bâton de M. Pellissier qui était venu à pied du fond du Dauphiné ; là aussi, la casquette que M. Rollanda portait coquettement sur l’oreille lorsqu’il vint demander admission dans l’institut récemment fondé ; là encore se trouvait quelque autre souvenir de Gobatb, l’évêque si connu de Jérusalem. Les récits qu’il nous faisait ainsi, récits empreints d’une affection si vraie, si profonde, non seulement nous captivaient et donnaient des ailes aux heures du soir ou au temps des promenades, mais nous faisaient aimer « nos aînés » et entouraient leurs noms d’une auréole. Quand il disait : « Mes enfants, j’ai une lettre de l’ami Rolland, » il fallait voir comme nous nous pressions autour de lui. Mais c’était surtout pour le dimanche soir que ce délicieux plaisir nous était réservé. Alors nous étions tout yeux, tout oreilles ! On nous associait ainsi à la vie si variée des membres dispersés de la famille. Nous les suivions dans tous les pays du monde : en Russie, en Allemagne, dans les villes et les villages de France et de Suisse, en Angleterre, au Canada, en Amérique, partout. Un puissant lien de famille nous unissait à eux : ils avaient été à Glay, nous y étions. Nous étions fiers d’eux et leurs exemples nous instruisaient et nous stimulaient. Être un Rolland, un Charpiot, un évangéliste de premier ordre, ce n’était pas peu de chose. Mais pourquoi pas ? … C’étaient les aînés de la famille de Glay, ils avaient déployé leurs ailes et avaient quitté le nid ; nous étions leurs cadets et, à notre tour, nous nous envolerions et fournirions notre carrière.

a – Samuel Rolland et J.-J. Pellissier furent parmi les premiers missionnaires envoyés dans l’Afrique du Sud par la Société des Missions de Paris, S. Rolland en 1829, Pellissier en 1831. (Ed. F.)

b – Samuel Gobat, né en 1799, mort en 1879, missionnaire en Abyssinie, puis évêque anglican de Jérusalem. (Ed. F.)

Cette idée de la famille, c’était la sève de la vie à Glay et cette sève circulait partout, des maîtres aux élèves, des élèves aux maîtres, dans les leçons comme dans les récréations, dans les détails pratiques de la vie. Nous connaissions les difficultés financières, comme aussi les dons généreux qui arrivaient en réponse à la prière de la foi. Nous portions ainsi notre petite part du fardeau de nos bien-aimés directeurs et nous nous réjouissions avec eux à l’occasion. Nous les entourions tous d’une affection pleine de vénération. Je crois que tous, même les plus volages et les plus insouciants, eussent fait tout au monde pour leur plaire. La plus grande punition qui fût infligée, c’était une réprimande de M. Jaquet, le samedi soir, quand toute la maison était assemblée. Cette réprimande en peu de paroles, calmes et lentes, était sanglante. J’ai vu plus d’un jeune homme éclater en sanglots, et il était rare que le même élève la méritât deux fois. On nous envoyait de Suisse, quelquefois, des caractères étranges dont on ne pouvait absolument pas venir à bout. A Glay, ils subissaient l’esprit de la maison et, malgré l’absence de cette discipline qu’on trouve généralement dans les établissements scolaires, ils étaient forcés de devenir traitables, et plusieurs même, se convertissant, illustraient, par le changement radical de leur vie, la puissance de la grâce de Dieu. Mais, qu’on s’en souvienne, tel n’était pas le but de l’établissement. Seulement les amis de Suisse avaient une telle confiance dans l’esprit de la maison qu’ils s’imaginaient que le caractère le plus récalcitrant pouvait y être dompté. Et ils avaient raison. Je cherche en vain dans mes souvenirs une exception, une seule, le cas d’un élève qu’on ait dû renvoyer.

M. Jaquet était un homme de prière et de foi. Il aimait quelquefois à nous dire quelques mots de sa conversion et de la fondation de l’institut. Il avait fait ses études, il était devenu pasteur, mais la grâce de Dieu n’avait pas encore touché son cœur. Il prêchait la morale et laissait paisiblement dormir les consciences de ses ouailles, comme la sienne. Il ne connaissait pas Jésus-Christ par le cœur et ne pouvait pas le prêcher. Mais un jour, j’oublie la circonstance, un rayon de la grâce de Dieu pénétra dans la nuit de son cœur ; il sentit sa misère et pleura ; il trouva paix et joie en ce Jésus dont il parlait sans le connaître, et dès lors, réveillé, il travailla à réveiller son troupeau. Tâche difficile et douloureuse, qui lui suscita une opposition acharnée et une haine implacable, tant parmi ses collègues que dans son église. Lui aussi eut à souffrir persécution pour l’Évangile. Toujours la vieille histoire : on l’accusait de mettre tout sens dessus dessous ; les autorités ecclésiastiques blâmèrent son zèle, ses paroissiens s’en irritèrent et il n’est pas d’avanies qu’on ne lui fit.

[Comme les lignes qui suivaient, relatant la fondation de l’institut, contenaient quelques erreurs, nous avons préféré y substituer le récit même de M. Jaquet, communiqué par Mlle Roman. L’institut fut ouvert en 1822 ; c’est alors que s’aggravèrent, contre M. Jaquet, les menées qui aboutirent, en 1827, à un blâme du consistoire de Blamont, en 1830 à une suspension, en 1831 à une destitution approuvée par ordonnance royale du 16 janvier 1833. (Ed. F.)]

En 1821, M. Jaquet assistait, comme toutes les années, aux fêtes religieuses de Bâle. Ces fêtes se terminèrent par celle de l’établissement de Beuggen fondé depuis deux ans par M. Christian-Henri Zeller.

« Le 22 juin, raconte M. Jaquet, notre bien-aimé frère Zeller nous parla de l’amour du bon Samaritain et engagea surtout les pasteurs à aller et à faire de même, c’est-à-dire à ouvrir des hôtelleries pour y recueillir des enfants pauvres et les élever dans la crainte du Seigneur. Il compara la jeunesse indigente et abandonnée au malheureux de la parabole que le Samaritain charitable entourait de ses soins. « Ah ! s’écriait-il, vous qui êtes appelés à conduire vos semblables, efforcez-vous d’ouvrir des hôtelleries, des asiles de la charité chrétienne, pour y recueillir une jeunesse exposée à toutes sortes de dangers et qui gémit sur nos chemins. » Ces paroles et surtout celle-ci souvent répétée : « Va, et toi aussi fais de même, » produisirent une vive impression sur moi, et plus d’une fois je mêlai mes larmes à celles d’une émotion commune. On parla beaucoup de ce discours durant le reste de la journée. MM. H., S. et d’autres exprimèrent le désir de pouvoir ouvrir, sans retard, des « hôtelleries » dans leurs paroisses. Je les encourageai, ne pensant pas que je commencerais longtemps avant eux. Remplis de ces bonnes dispositions, nous nous quittâmes pour reprendre nos travaux.

Le lendemain, repassant dans mon esprit tout ce que je venais de voir et d’entendre, j’arrivai dans les environs de Porrentruy. C’était vers le soir, j’étais seul en traversant une forêt où régnait un silence qui a déjà son langage. Mais un langage plus direct, plus pénétrant, allait m’être adressé. Ce fut alors que cette parole, qui avait déjà touché mon cœur, retentit avec une force toute nouvelle : « Va, et toi aussi fais de même. » C’était le Seigneur lui-même qui me l’adressait, en l’accompagnant de la vertu du Saint-Esprit. Aussi, je ne pus que lui répondre avec de douces larmes : « Oui, Seigneur, j’irai ; me voici pour faire ta volonté. » Que ne se passa-t-il pas alors entre le Seigneur et moi ! Pourquoi ces moments, qui remplacent en quelque sorte les visions d’autrefois, sont-ils si rares de nos jours ?

Tout ému, je me hâtai d’arriver chez moi et d’épancher mon cœur qui débordait comme les vaisseaux du sanctuaire ; mais, comme ma femme n’était point préparée à une communication si extraordinaire, qu’elle n’avait pas assisté à la fête de Beuggen, ni à l’appel du bois solitaire, elle fut loin de sympathiser avec ce qu’elle appelait un abus de mon imagination.

Cependant le Seigneur avait parlé trop haut et trop clairement pour que je ne revinsse pas à la charge. J’examinai la chose devant Dieu et lui demandai de faire échouer cette entreprise si elle était au-dessus de mes forces ou si elle était contraire à sa volonté. Ma femme et moi, nous tombâmes enfin d’accord pour adresser une circulaire à nos amis de Bâle, afin de découvrir par eux quelle serait la volonté du Maître. L’accueil fait à notre circulaire, les dispositions favorables des autorités nous donnèrent à tous deux l’assurance que le Seigneur travaillerait avec nous et qu’il bénirait nos efforts. Nous eûmes à lutter contre ceux qui ne voyaient pas de bon œil cette entreprise, mais enfin nous parvînmes à jeter les premiers fondements de notre œuvre. »

Le 11 avril 1822, six jeunes gens, âgés de quatorze à trente-deux ans, furent reçus par M. et Mme Jaquet dans une maison louée à cet effet. Le 1er mai eut lieu l’ouverture officielle de l’institut. On sentit bien vite le besoin d’avoir une maison plus vaste et plus commode. M. Jaquet acheta, avec l’aide de quelques amis, un immeuble dans le village même.

Mais d’où viendraient les ressources ? M. Jaquet n’avait rien. Alors lui vint à l’esprit, comme un message de Dieu, cette parole, devenue dès lors la devise de l’établissement : « L’Éternel y pourvoira ! » Un jour se présenta un jeune homme, la casquette sur l’oreille. C’était un joueur de violon qui présidait aux danses des villages environnants. Il désirait s’instruire. M. Jaquet le reçut. C’était Samuel Rolland. Puis d’autres se présentèrent, puis d’autres encore. Les amis des environs, les vrais chrétiens, s’intéressèrent à ces petits commencements et fournirent leurs pites. Peu à peu, leur cercle s’étendit de proche en proche ; les ressources augmentèrent avec la croissance de cette œuvre naissante, et les résultats justifièrent pleinement la devise de ce nouvel Abraham, homme de prière et de foi et le père spirituel d’un grand nombre d’enfants et de serviteurs de Dieu : « L’Éternel y pourvoira ! »

Dans cette atmosphère de paix et de contentement je jouissais d’une bonne part d’affection. J’étais apparemment heureux, et cependant je sentais que, malgré tout, il me manquait un je ne sais quoi indéfinissable que je respectais et enviais chez certains élèves plus âgés que moi. Je n’étais pas depuis longtemps à la maison lorsque survint un événement qui devait décider de la direction de ma vie.

Mis en contact un peu plus personnel et intime avec nos vénérés directeurs, j’avais souvent été frappé de la vie d’abnégation, de charité et de prière de M. Jaquet. A mes yeux, il était comme Moïse descendant de la sainte montagne, tout imprégné, tout rayonnant de la gloire de Dieu. « Le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent. » Il y avait là un secret dont j’entrevoyais la beauté et la grandeur, mais que je ne pouvais m’expliquer. C’était, mais à maturité, ce que j’avais vu épanoui chez Mlle Bost.

Mme Jaquet, elle, était une mère pour nous tous. Autrefois, elle se partageait les leçons avec son mari, et les grands élèves vantaient son savoir et surtout le talent qu’elle avait de le communiquer. A mesure que sa famille adoptive avait grandi, elle avait dû se retirer de l’enseignement pour s’occuper de la marche de la maison. Elle en était l’âme. C’était une personne de peu de paroles, mais d’une bonté inépuisable, d’un tact admirable et d’une pénétration d’esprit remarquable. Si en son mari brillait surtout l’élément contemplatif de Marie, chez elle c’était le sens pratique de Marthe, et les deux, combinés, assuraient à l’établissement une marche simple mais régulière, où nous ne connaissions guère d’autre contrainte que celle d’une affection réciproque. C’est Mme Jaquet elle-même qui, à l’aide d’une femme de confiance, s’occupait de nos raccommodages. C’est elle qui savait les lacunes de la garde-robe de ces trente ou quarante jeunes gens, et qui les remplissait sans jamais, que je sache, exciter un sentiment de jalousie. Sa chambre de travail était une grande pièce au rez-de-chaussée, toute garnie d’armoires que les amis remplissaient périodiquement. C’est là qu’elle aimait appeler les élèves individuellement pour leur donner quelques conseils affectueux et, le plus souvent, leur faire essayer des habits de sa confection ou rajustés par elle.

L’aide de Mme Jaquet dont je parle, l’économe de la maison, c’était une de ces deux vieilles femmes du pays, enfants en la foi de M. Jaquet, qui l’avaient suivi dans sa retraite et avaient mis leurs services à sa discrétion pour la fondation de l’établissement. Suivant la coutume du pays, nous leur avions donné le titre de respect de « tantes ». « Tante Catherine » s’occupait surtout de la cuisine, « tante Frêne » était surtout chargée des fonctions d’économec. Cette dernière tomba malade, gravement malade. C’était l’hiver ; par une nuit obscure et par un froid intense, il s’agissait d’aller chercher le docteur à deux lieues de là. M. Jaquet fit appel à la bonne volonté, je m’offris. On me fit bien des remarques ; on disait que moi, berrichon que j’étais, je me perdrais dans les bois, et que sais-je ? Je répondis que je pouvais essayer ce que d’autres étaient sûrs d’accomplir, s’ils se fussent offerts. Tante Catherine me munit d’un morceau de viande crue, en cas d’une rencontre avec les loups, et me donna toutes sortes de directions et de conseils dont je la remerciai. Mais, peu au fait des sentiers de traverse, je pris le grand chemin et je courus tout le temps. Non seulement je ne rencontrai pas de loups, mais j’amenai le docteur, et cela dans un temps si court qu’on me demanda si je l’avais rencontré en route.

c – Il s’agit de Catherine Weiss, morte à Glay, le 12 avril 1873, à l’âge de quatre-vingts ans, après avoir passé près d’un demi-siècle dans la maison; et de Frêne Roth. (Ed. F.)

Dès lors, je dus souvent faire le même trajet, de jour, de nuit, par la neige et le vent. Mais cette digne femme me rappelait ma mère, et pour l’amour de ma mère que n’aurais-je pas fait ? Hélas ! tous les soins affectueux de ceux qui l’entouraient, tous les secours de notre docteur de campagne n’aboutirent pas. La maladie suivait sa marche rapide, effrayante. Un jour on nous appela, on nous dit que tante Frêne demandait à nous voir. Nous entrâmes tous dans sa grande chambre. S’appuyant à un bâton suspendu au-dessus de son lit, pendant que M. et Mme Jaquet la soutenaient sur son séant, elle nous remercia pour ce que nous avions fait pour elle, et nous pressa de nous convertir et de nous donner au service de Dieu. Elle nous demanda aussi de lui chanter un cantique qu’elle chanta avec nous. Cette scène m’émut profondément. Il y avait dans les paroles de cette vieille tante tant de force, quelque chose de si personnel, de si actuel, de si persuasif, sur cette figure décharnée par la souffrance quelque chose de si radieux et de si céleste, sur ce lit de mort tant de sérénité et de joie que j’en étais intérieurement bouleversé. Je me sentais en contact avec ce je ne sais quoi que j’avais déjà senti au lit de mort de ma nièce Charlotte et qui se reflétait dans des vies qui m’avaient commandé le plus profond respect.

Ce quelque chose était un mystère pour moi, bien que je sache la théorie de la conversion ; et je sentais qu’il me manquait et que, si j’étais moi-même à l’agonie comme tante Frêne, ce n’est pas la paix et la joie, mais la peur et le désespoir qui s’empareraient de moi. J’étais misérable. Cette scène sublime m’avait fasciné et troublé tout la fois. J’aurais voulu fuir de cette chambre où la mort, ce roi des épouvantements, apparaissait avec tant de charmes, et pourtant je me retirai à pas lents, à regret, jetant encore un dernier regard sur cette bienheureuse moribonde, si bonne dans sa vie et si belle dans sa mort. J’aurais voulu voir la fin. Elle mourut (23 juin 1852). Un bon nombre d’« amis » accoururent des environs, tous endimanchés, et, en chantant des cantiques, nous portâmes ses restes mortels et les déposâmes affectueusement dans le petit cimetière de l’institut, sur le sommet de la montagne. C’était le soir. Les ombres s’allongeaient ; les chants mêlés de pleurs, les appels pressants qui se succédèrent, l’œil qui plongeait dans les sombres vallons à nos pieds et allait se perdre au loin sur les sommités du Lomont encore tout ensoleillées par les derniers feux de l’astre qui disparaissait à l’horizon, cette scène ne pouvait que m’impressionner vivement. Le présent aussi, pour moi, était enveloppé dans les ombres de la nuit, mais la gloire du Calvaire ne brillait point encore à mes yeux.

Il y avait, dans la foule, un paysan que je n’avais pas encore vu. M. Jaquet l’appelait « le frère… » j’oublie son nom. On le disait très respecté et il avait l’air de le savoir. Il n’y avait rien en lui qui m’attirât. On disait : « C’est un darbyste ! » Qu’est-ce que c’est qu’un darbyste ? je n’en avais jamais entendu parler. Mais, lui aussi, avait un message pour les jeunes gens sur cette tombe ouverte.

Toutes ces impressions se fussent probablement effacées, peu à peu, comme d’autres. Mais, le dimanche suivant (27 juin), il plut à Dieu d’y mettre son sceau. M. Jaquet n’était rien moins qu’orateur. Je trouvais ses méditations souverainement ennuyeuses, et je m’étonnais que les braves gens, hommes et femmes, vinssent même d’autres villages pour s’en édifier. Ce jour-là, si je l’avais osé, je n’aurais pas mis le pied dans la chapelle. J’étais de mauvaise humeur, les chants même m’étaient insupportables, et certes, je n’étais guère disposé à essuyer l’ennui d’un sermon. A mon grand étonnement, M. Jaquet ne fit pas de sermon, mais il se mit à nous lire une petite brochure. C’était un sermon, mais d’un nouveau genre : Le froment et la paille de Ryled.

d – Œuvres du Rév. Ryle, traduction libre de l’anglais par M.-J. d’Espine, Toulouse, 1852, 3 vol. in-18, t. II, p. 343-410. (Ed. F.)

Le titre seul me frappa. Du froment ou de la paille ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Et, à chaque période, revenait cette question de plus en plus solennelle : « Êtes-vous du froment ou de la paille ? » J’aurais voulu me boucher les oreilles, j’aurais été content de pouvoir m’endormir et certes, je fis bien tout ce que je pus ; j’essayai aussi de me distraire et de faire courir mes pensées ailleurs. Mais non, mes pensées, elles étaient de plomb ; le sommeil me fuyait, aucune distraction ne venait à mon aide, et, quoi que je fisse, la question, de plus en plus terrible, venait frapper, à coups redoublés, à la porte de ma conscience : « Es-tu du froment ou de la paille ? » J’étais malheureux, je me tordais comme un ver, je maudissais intérieurement ce M. Ryle, cet inconnu, le perturbateur de ma paix, et ce bon M. Jaquet qui, ne sachant pas prêcher (c’est ainsi que je raisonnais), empruntait les sermons d’un je ne sais qui. Lorsque la lecture fut finie et que la question eut retenti pour la dernière fois : « Es-tu du froment ou de la paille ? » je m’imaginai qu’il se fit un grand silence et que tout le monde attendait ma réponse. Ce fut un moment de terrible angoisse, il me semblait que tous les yeux étaient braqués sur moi. Et ce moment, un enfer, me parut des heures. Enfin, un chant vint me tirer d’embarras ; je ne pouvais pas chanter, mais je me sentais délivré. « Bon, me dis-je, c’est fini, enfin ! » Je me hâtai de sortir et de me sauver.

[Lors de son dernier séjour en Europe, Coillard fit la connaissance du docteur Ryle, évêque anglican de Liverpool ; il écrit dans son journal à ce sujet : « Liverpool, 16 octobre 1896 : Visité l’évêque de Liverpool, docteur Ryle, qui est mon père en la foi. Il m’avait invité à l’aller voir. Il fut très cordial. Nous parlâmes une demi-heure. Je lui racontai ma conversion et lui parlai de l’œuvre que Dieu m’a donnée à faire en Afrique. Il en parut intéressé. Il pria avec ferveur et me donna sa bénédiction ; il me remit son portrait, sur lequel il a marqué Jean.14.1-3. Il disait souvent : « C’est si bon de penser que nous allons là où il n’y aura plus de séparation ! » Il a quatre-vingts ans. » Coillard parle de cette visite dans une lettre, J. M. E., 1896, p. 557. (Ed. F.)]

Mais la flèche du Seigneur avait pénétré dans mon cœur. Oh ! que j’étais misérable ! Je ne mangeais plus, je ne pouvais pas dormir, je n’étais plus à mes leçons, d’ailleurs mal préparées et mal appréciées. On me demandait si j’étais malade, cela m’irritait comme si on se moquait de moi : « Non, je ne suis pas malade ! » et je m’éloignais tout bourru, pour me soustraire à des observateurs indiscrets. Aimé de tout le monde, je n’avais pourtant pas d’ami intime dans le cœur duquel je pusse épancher le mien. Je m’efforçais de cacher mes sentiments ; mais j’étais malheureux, profondément malheureux. On me crut réellement malade, bien que je ne gardasse pas le lit, et les professeurs étaient pleins d’indulgence envers moi. Dès que nous sortions de classe, je courais me cacher au grenier où je pouvais soulager mon cœur par d’abondantes larmes. Au dortoir, dès que les lumières étaient éteintes, je sautais de mon lit et je me jetais à genoux. Je pleurais, je criais à Dieu, mais je ne trouvais pas de soulagement. « Tu as beau faire, me suggérait le diable, tu n’es pas du froment, tu n’es que de la paille ! Tes péchés ? Mais jamais Dieu ne te les pardonnera ! et ton repentir et tes larmes, hypocrisie ! »

J’étais au désespoir. Plus je luttais, plus les ténèbres s’épaississaient autour de moi. Oh ! que n’aurais-je pas donné pour que quelque bon Samaritain vînt à moi et versât une goutte d’huile, ne fût-ce même qu’un regard d’amour, sur les plaies de mon pauvre cœur ! Mais j’étais entièrement laissé à moi-même, et personne, pas même M. Jaquet, ne me venait en aide. Je me cachais au galetas pour chercher dans ma Bible des lumières et des consolations, je n’en trouvais point. Si je tombais sur les paroles les plus explicites : « Dieu a tant aimé le monde… afin que quiconque croit en lui, etc…, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu, » je me disais : Qu’est-ce que croire ? Qui me le dira ? Oui, mais ce n’est pas pour toi. Comment puis-je savoir que cela est pour moi, pour moi vraiment ? Mon nom n’y est pas mentionné. Dieu aime les pécheurs, Jésus est venu les sauver, mais pas des pécheurs comme moi. Ce peut être tout le monde, mais moi excepté. Partout, de tous côtés, je ne voyais et je n’entendais que les foudres du Sinaï. Je marchais de long en large dans ce vaste grenier à peine éclairé ; je me jetais à terre parmi les caisses, entassées pêle-mêle ; je criais, quelquefois tout haut, dans l’angoisse de mon âme, mais en vain. « Pas de paix pour le méchant, a dit mon Dieu ; hypocrisie, hypocrisie ! insinuait une voix qui me poursuivait ; tu ne sens pas tes péchés, tu n’es pas terrassé comme saint Paul et le geôlier de Philippes, tu es trop mauvais pour que Dieu te pardonne et pense même à toi ! » — « Parce que les flèches du Tout-Puissant étaient entrées au dedans de moi, mon âme en suçait le venin. Les frayeurs de Dieu s’étaient dressées en bataille contre moi ! » (Job.6.4). J’étais à bout de force et de courage, je me voyais, je me sentais perdu, sans la plus petite lueur d’espoir ; oui, perdu. Mon état était affreux.

Poussé par le désespoir qui s’était emparé de moi, je résolus d’aller tout dire à M. Jaquet. Ah ! combien de fois n’arpentai-je pas le corridor où s’ouvrait son cabinet ! Combien de fois n’avançai-je pas la main pour frapper à la porte ! Une terreur me saisissait alors et je me sauvais pour cacher ma honte. Un jour pourtant (fin d’août 1852), j’étais devant cette porte qui m’attirait et que je redoutais ; avais-je réellement frappé ? Je ne le sais pas, mais j’avais déjà lestement tourné les talons, quand elle s’ouvrit et le digne directeur m’appela. Plus moyen de reculer. Seul avec lui, je fondis en larmes et, par des paroles entrecoupées de sanglots, je lui laissai entrevoir l’état lamentable où j’étais. Le cher et digne homme ! J’oublie tout ce qu’il me dit ; il me lut des passages, pria avec moi. Je ne sortis pas de cette chambre transformé et me réjouissant de la joie de mon salut. Hélas, non ! Mais la tendresse de cet homme de Dieu m’avait pénétré et touché. Je me disais : Il doit savoir, lui, que je suis mauvais, hypocrite ; et cependant, il me témoigne tant d’affection et tant de sympathie dans ma tristesse ! Dieu serait-il plus dur que lui ? Une fois la glace brisée, je pris souvent encore le chemin du cabinet de mon vénéré directeur. Il m’avait empoigné le cœur par sa bonté paternelle ; je buvais, comme à longs traits, ses exhortations.

Mais ma grande difficulté était que j’aurais voulu savoir ce que c’est que croire. Enfin, je compris que c’était accepter le salut aux conditions de Dieu, c’est-à-dire sans condition aucune. Je puis bien le dire, des écailles me tombèrent des yeux. Et quelles écailles ! Je pouvais dire : « J’étais aveugle et maintenant je vois. » Je n’oublierai jamais le jour, non, le moment où ce trait de lumière traversa la nuit de mon angoisse. C’était à déjeuner. Croire, c’est donc accepter et accepter sans réserve. « A tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le droit d’être faits enfants de Dieu. » C’est évident, c’est positif. O mon Dieu, m’écriai-je dans le fond de mon cœur, je crois ! … Et instantanément, ce fut comme si une voix, entendue de moi seul, me disait, avec une force et une suavité indescriptibles : « Mon fils, va en paix, tes péchés le sont pardonnés ! » J’eus comme une vision, je laissai tomber couteau et fourchette de mes mains, je fus complètement absent pendant le reste du déjeuner. Une paix, une joie que je n’avais jamais connues, se répandirent dans mon âme et l’inondèrent. J’aurais voulu chanter de joie. En sortant du réfectoire, je courus au cabinet de mon père spirituel et déversai dans son sein la surabondance de ma joie et de mon bonheur. Mme Jaquet vint, nous tombâmes à genoux, ils louèrent Dieu pour moi, je le louai avec eux. Dès lors, plus de contrainte dans nos rapports. Ils m’aimaient déjà comme un fils, je sentis bien que j’avais trouvé en eux un père et une mère, et je leur vouai toute l’affection dont j’étais capable.

Je n’étais pas le seul dans cet état d’âme. Un jour que je montais au galetas, j’entendis quelqu’un pleurer et prier. Un autre jour je rencontrai un autre élève. Une autre fois, c’était un de nos sous-maîtres. Nous nous comprîmes bientôt, sans beaucoup de paroles. Quand nous nous rencontrions : « Eh bien ? disait l’un à l’autre. Un branlement de tête négatif et un regard de noire tristesse, c’était toute la réponse. Mais ce jour-là, le sous-maître et moi, nous nous serrions la main avec effusion et, pour la première fois, nous nous mettions à genoux ensemble pour louer Dieu, dans ce grenier où, tant de jours durant, nous avions pleuré et gémi individuellement et secrètement. Nos amis, eux, trouvèrent aussi la paix, et se joignirent à nous. Et ce galetas, témoin de tant d’angoisses et de larmes, retentit dès lors, pendant les récréations, des accents de notre joie et de nos louanges. Nous y lisions la parole de Dieu ensemble, nous nous y communiquions nos expériences.

Lors même que l’esprit général de la maison fût bon et tout imprégné de l’ardente piété de ses directeurs, la plupart des jeunes gens n’étaient pas encore convertis. Nous sentîmes donc le besoin de nous « séparer » en bien des choses, ce qui provoqua une grande opposition. « Tiens, disait-on, Coillard est devenu mômier ! A bas les mômiers ! » Les premières fois que, dans le dortoir, avant que les lumières fussent éteintes, nous nous mîmes à genoux pour prier, les oreillers nous plurent dessus, et on nous criait : « A bas les mômiers ! » Au lieu de nous en plaindre, nous nous engageâmes devant Dieu à veiller sur nous-mêmes et à veiller les uns sur les autres, pour que, dans notre conduite et dans nos paroles, nous ne donnions aucune prise à ceux de nos condisciples qui n’étaient pas sérieux. Et c’est étonnant avec quelle fidélité nous tenions nos engagements, et combien de fois nous avons été reconnaissants pour une parole ou un simple regard à propos. Sans le savoir, nous avions ainsi posé les bases d’une vraie Union chrétienne de jeunes gens, institution dont nous ignorions alors complètement l’existence. Nous apprîmes bientôt qu’il existait une Union de ce genre à Paris et quelques autres en France, mais surtout en Suisse. Peu à peu, par divers intermédiaires, nous nous mîmes en rapport avec certains centrese.

e – Une Union chrétienne fut fondée à Glay le 18 mars 1853 ; le nom de Coillard se trouve, avec les noms de trois autres membres, dans le procès-verbal de la séance de fondation. (Ed. F.)

C’est surtout dans l’institut et dans les villages avoisinants que notre activité se développa. Quand nos condisciples virent que nous étions sérieux et sincères, ils devinrent sérieux à leur tour. Ce fut un vrai réveil. Quel beau temps ! quelles douces réunions ! Les « amis », les habitués de la maison qui vivaient dans les environs, nous invitaient souvent, et nous allions, deux à deux ou à trois, et nous avions alors une petite réunion intime. Notre sous-maître, avec qui, bien qu’il fût plus âgé que moi, je m’étais intimement lié, portait la parole, et je trouvais qu’il parlait admirablement. Moi, j’étais trop timide pour me lancer ainsi ; je parlais avec les frères de Blamont, les sœurs d’Abbévillers que j’accompagnais souvent le dimanche, quand, après le culte, ils retournaient chez eux. La piété de ces bonnes gens était simple, mais pleine de suavité et de fraîcheur. Je n’avais pas la prétention de leur faire du bien, mais j’en recevais d’eux et abondamment. Ce fut aussi notre privilège, le mien surtout, d’accompagner M. Jaquet dans ses courses privées. Oh ! que j’étais heureux alors avec lui ! Malgré cette timidité innée qui, toute ma vie, a été contre moi, je pouvais lui parler à cœur ouvert, car il semblait si bien me comprendre.

Un jour, nous visitâmes un certain village. « Nous allons voir frère un tel, me dit-il ; c’est un enfant de Dieu, très vivant. » Nous entrons, le brave homme travaillait à creuser des sabots. « Eh bonjour ! frère ! » — « Bonjour, M. Jaquet ! » Et les deux amis, sur le pied de la plus parfaite égalité, de se prendre les mains. Le sabotier était rayonnant, tout exubérant de joie. Puis, les premières effusions passées, il se tourne vers moi, me fixe de ses yeux perçants : « Et celui-ci, dit-il, est-ce un enfant de Dieu ? » Je regardai M. Jaquet qui me regardait en souriant, mais me laissait évidemment le soin de répondre à une question aussi directe. Je rougis, je tremblai d’émotion, et je répondis à demi-voix : « Oui, je suis un enfant de Dieu, je crois, par sa grâce. » — « Dieu soit béni, » s’écria-t-il, et, me saisissant des deux mains, il m’embrassa en disant : « Vous êtes donc un frère, mon frère. »

Il me reste de très doux souvenirs de ce temps de ma jeunesse. Quelle vie, quelle fraîcheur il y avait parmi les enfants de ce réveil qui, comme une ondée du ciel, avait passé sur la principauté de Montbéliard ! Jamais ils ne se visitaient sans méditer la Parole, chanter des cantiques et prier. Ce milieu m’était sympathique ; je respirais à pleins poumons dans cette atmosphère si élevée et si pure. Partout où nous allions, on chantait des cantiques manuscrits qui, copiés et recopiés, passaient de main en main. J’étais émerveillé de la manière dont ces braves paysans les exécutaient entre eux, à quatre parties.

La première splendeur de la joie du salut se ternit bientôt. Ce glorieux Thabor où Dieu s’était révélé à mon âme, c’était pour moi le vestibule du ciel, et, dans mon inexpérience, je me croyais affranchi du péché. Les tentations survinrent et, avec elles, les combats, et, au milieu des combats, les chutes. Je n’y comprenais rien. Un « frère » darbyste, que je rencontrai et qui m’entendit prier avec contrition, me crut peu éclairé et prit à tâche de m’instruire. « Vous priez comme quelqu’un qui n’est pas affranchi, me dit-il. Lisez Romains.7.16-17 : Si je fais ce que je ne veux point… ce n’est plus moi, c’est le péché qui habite en moi. Donc nous ne sommes plus responsables de nos chutes ; ce n’est plus moi, c’est le péché qui habite en moi. » La grâce de Dieu me garda de tomber dans ces pièges de Satan où plusieurs frères darbystes ont, à ma connaissance, péri quant à la foi.

Un fort vent soufflait au darbysme dans le pays de Montbéliard et, dès les premiers temps de ma conversion, je fus, par les circonstances, mis en fréquents rapports avec eux. Je leur concédais volontiers tout ce qu’ils revendiquaient pour eux-mêmes comme un monopole que Dieu leur avait accordé : plus de lumière, une vie chrétienne plus développée et plus avancée, une plus grande intelligence des choses de la Parole de Dieu. Mais leur orgueil spirituel me repoussait et m’empêcha, malgré toutes les sympathies que j’ai toujours conservées pour eux, de tomber dans leurs bras. Au temps dont je parle, ils faisaient une propagande des plus actives, mais seulement parmi les chrétiens vivants. Ils affichaient hautement n’avoir d’autre mission dans le monde que celle de le condamner, par le témoignage de leur profession chrétienne ; mais leur vraie mission était parmi les enfants de Dieu, et, en vérité, parmi les enfants de Dieu ils travaillaient avec une singulière activité. Quelqu’un était-il réveillé, converti dans quelque localité : un « frère » allait le visiter ; les visites, pour peu qu’il fût encouragé, devenaient plus fréquentes, donnaient lieu à de petites réunions intimes où les nouveaux convertis recevaient toujours du bien. Puis venait la grosse question, la question des questions, celle de l’Église ; et nombre d’âmes pieuses, tant en Suisse qu’au pays de Montbéliard, profondément troublées et agitées, ne trouvaient plus de paix qu’en « s’affranchissant des systèmes » : elles quittaient l’Église et passaient au darbysme un système aussi, s’il en fût — le système de l’anarchie.

Je connais tel pasteur, M. Berger, de Desandans (Doubs), dont le ministère a été abondamment béni pour la conversion de beaucoup de ses paroissiens. Quelle vie dans son troupeau ! Le darbysme s’y insinua, fit invasion, et tous, à mesure qu’ils se convertissaient, le quittaient pour se joindre aux darbystes. C’était devenu la règle. C’était douloureux d’entendre ces chrétiens dire de leur père en la foi : « M. Berger, oui, c’est bien un chrétien, mais un chrétien auquel il manque quelque chose. » A leur point de vue, il n’aurait pas été digne d’être membre de l’église de Colosses (Colossiens.2.10).

Je trouvais un aliment plus sain pour mes besoins religieux et des directions plus sûres auprès de quelques pasteurs zélés des environs, avec lesquels M. Jaquet prenait à tâche de me mettre en contact.

C’est sur ces entrefaites que survint un nouvel appel de la Société des Missions de Paris, adressé aux jeunes gens chrétiens. M. Jaquet, en nous le communiquant un dimanche soir, nous pressa avec instance de nous consacrer au service de Dieu. Les missions n’étaient plus pour moi un sujet nouveau ou étranger, comme on l’a vu, et, depuis mon arrivée à Glay, j’avais été saturé de l’esprit missionnaire : Moffat, John Williams, Lacroix, Krallt, Casalis, Rolland, Arbousset, etc., étaient pour moi des noms vénérés, des héros ! Dès ma plus tendre enfance, les récits de M. Casalis me faisaient palpiter d’émotion, et il était pour moi un grand homme. Mais rien ne fit, dans ma jeunesse, une impression sur mon esprit, comme l’ouvrage de Moffat. Il y avait dans les aventures et dans l’esprit de ce héros chrétien quelque chose qui me fascinait. Je ne concevais rien de plus grand que la vocation missionnaire. Mon ambition n’eût pas osé se porter dans cette direction, je la croyais trop haute, hors d’atteinte, et seulement réservée pour les héros choisis de Dieu. Et je ne me trompais guère. Mais, quand retentit de nouveau cet appel, il frappa violemment à la porte de mon cœur. En vain je me dis que cet appel n’était pas, ne pouvait pas être pour moi : Toi missionnaire, me disais-je, quelle présomption ! Et cependant, je ne parvenais pas à me débarrasser de la pensée que Dieu m’appelait. J’avais beau raisonner avec moi-même, faire au Seigneur toutes les objections possibles ; la conviction que Dieu m’appelait, moi, et pas un autre, persistait, devenait toujours plus forte et prenait possession de moi-même.

C’est ma mère surtout qui, pour moi, était le grand obstacle. Vis-à-vis d’elle, j’avais des obligations sacrées, une dette de filiale reconnaissance. Plus l’appel de Dieu me paraissait impérieux et urgent, plus aussi mes devoirs vis-à-vis de ma mère s’imposaient à mon esprit. Je passais par de violentes luttes, j’étais dans une grande angoisse. Après en avoir fait un sujet de prières, et avant d’en parler à qui que ce fût, j’en écrivis à ma mère et j’attendis sa réponse. Cette réponse ne se fit pas longtemps attendre. Ce fut un cri de douleur et j’en eus le cœur brisé. Pour le coup, j’étais prêt à renoncer à la vocation missionnaire. Mais des circonstances que je ne pouvais pas contrôler la plaçaient de nouveau, et plus que jamais, sur ma conscience. La voix de la nature parlait haut et se faisait écouter ; mais une autre voix parlait plus haut encore, pressante, impérative. Laquelle des deux écouter ? Quelle était celle de Dieu, quelle était celle du devoir ? Dans mon angoisse, j’allai vers mon père spirituel et lui ouvris mon cœur. Il me conseilla de ne rien forcer, mais d’attendre, dans un esprit de prière, que Dieu me révélât clairement sa volonté. Je mis à part deux mois (septembre et octobre) pour vaquer à la prière. Si ce temps s’écoulait sans que ma mère me donnât son consentement, ce serait pour moi un indice de la volonté de Dieu et je renoncerais à la vocation, tout de bon. Si, au contraire, ma mère me donnait son consentement sans que je le sollicite, ce serait la preuve indubitable que Dieu m’appelait et que je ne devais plus consulter la chair et le sang. Je n’écrivis plus à ma mère, mais je priai comme jamais je ne l’avais encore fait. Mes amis prièrent avec moi. Le bon M. Jaquet m’appela souvent dans sa chambre, non pour me parler, mais pour prier avec moi et pour moi. Quelles ténèbres ! Quels combats et quelles angoisses ! Les jours s’écoulaient, les semaines passaient, rien, pas signe de réponse. Le dernier our était venu (31 octobre 1852) et mes pensées commençaient à se troubler, quand le facteur arriva. M. Jaquet me remit une lettre. Elle était de ma mère. Je l’ouvris avec une émotion qui se comprend mieux qu’elle ne se décrit. Ma mère me donnait son consentement :

« Mon enfant, disait-elle, j’ai relu ta lettre, j’ai réfléchi, j’ai compris que Dieu t’appelle. Pars, mon enfant. Je ne veux pas t’arrêter. J’avais toujours espéré que tu serais mon bâton de vieillesse. Mais, après tout, ce n’est pas pour moi que je t’ai élevé. Et le bon Dieu, s’il t’envoie chez les païens, ne m’abandonnera pas. Pars donc sans arrière-pensée. » Dans le trop-plein de mon cœur, je me jetai à genoux, dans ce galetas témoin de tant de luttes intérieures ; je me consacrai au service de Dieu et m’écriai : « Me voici, Seigneur, fais de moi ce qui te semblera bon ! »

Ma mère, avancée en âge, avait partagé ses biens entre ses enfants ; il était entendu qu’elle vivrait avec ma sœur aînée et que tous ses autres enfants continueraient à lui payer une annuité. Cet arrangement, qui la mettait à l’abri du besoin, me laissait vis-à-vis d’elle une certaine liberté d’action. Et quand elle m’eut, sans pression aucune de ma part, malgré l’opposition de ceux qui l’entouraient, donné si complètement son consentement, je l’acceptai comme une réponse à mes prières et comme un indice indubitable de la volonté de Dieu.

Dès lors, je me considérai comme mis à part par le Seigneur et j’envisageai franchement la vocation missionnaire comme mienne. Cette conviction prit de si profondes racines en moi que, pendant les quarante années qui ont suivi, je n’en ai jamais sérieusement douté, même au milieu des plus grands découragements et des plus fortes épreuves.

« Le Seigneur est là, Il t’appelle. » Où ? Je n’en savais rien. Mais Il m’appelait, je le croyais, je n’en doutais pas et j’étais prêt à le suivre n’importe où, sous les glaces du Groënland ou dans les plaines torrides de l’Afrique. Je n’avais pas le choix. Il m’appelait, je répondais : Me voici ! A Lui de m’envoyer là où il lui semblait bon. Cette conviction a toujours été pour moi une source inépuisable de force, de consolation et de joie. « Nul ne va à la guerre à ses propres dépens. » Je me disais : Si mon Maître m’envoie en mission, Il pourvoira à tout, et, pour toutes les circonstances où je me trouverai, Il aura un trésor de grâce en réserve. M. Jaquet et mes amis partagèrent ma joie et ma reconnaissance. Avec moi ils adorèrent les voies de Dieu.

Après ce qu’on vient de lire, on ne s’étonnera pas que Coillard, apprenant la mort de M. Jaquet (31 décembre 1867), écrivit à sa veuve (15 novembre 1868) :

« Je sens que le coup qui vous a frappée n’a aussi atteint et, orphelin, je pleure avec vous. Vous savez tout ce que je dois à celui qui nous a quittés. Après Dieu, c’est à lui que je dois tout, oui tout : ma conversion et ma vocation missionnaire. »

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