Biographie de Napoléon Roussel

IV.
Premières publications

Le moment nous semble venu de dire quelques mots des premiers ouvrages de M. Roussel, puisqu'ils datent à peu près de cette époque.

Le premier de tous fut un opuscule publié en 1833 sous le titre (incorrect) de Véracité des Évangiles. Cette date coïncide à peu près avec le moment de la conversion de l'auteur. Nous trouvons ici, dès le début de sa carrière, la trace de cet esprit logique, investigateur, qui avait besoin de se prouver en quelque sorte à lui-même la vérité qu'il défendait. Cet écrit est une apologie de la parfaite vérité des récits évangéliques, vérité prouvée par le contenu même des Évangiles.

Bientôt après, en 1835, parurent ses premiers traités de controverse contre le romanisme : Pourquoi votre curé vous défend-il de lire la Bible ? et la Religion d'argent. Ce dernier eut tout de suite un succès des plus grands (l'exemplaire que nous avons entre les mains est de la seizième édition). Napoléon Roussel, qui venait d'accepter dans sa plénitude le salut gratuit, s'attache, dans ce traité, à faire toucher du doigt le contraste frappant entre la religion romaine, qui offre tout à prix d'argent, et l'Evangile de Jésus-Christ, qui donne tout gratuitement. L'auteur nous fait suivre la conversation entre un lord écossais et un curé qui cherche à le convertir. L'Ecossais s'informe très sérieusement du prix de chacune des cérémonies qu'en bon catholique il devrait accomplir ; lorsqu'un devoir (au point de vue catholique) lui répugne, le curé s'empresse de lui proposer une dispense ; l'Anglais s'informe du moyen de l'obtenir, et, peu à peu, il arrive à la conclusion que tout, dans cette Église, s'obtient à prix d'argent. Il finit par supputer la somme moyennant laquelle un catholique peut obtenir l'entrée du paradis, et il arrive au chiffre exact de 1094 francs, 15 sous.

Dans la même année parut le traité Foi et Incrédulité et celui la Meilleure Religion est-elle d'être honnête homme ? Le polémiste combattit ainsi, dès le commencement, les trois grands ennemis de l'Evangile contre lesquels il lutta tant d'années : le romanisme, l'incrédulité et l'indifférence.

Ses traités les plus incisifs contre le romanisme, réunis plus tard en un seul volume, portèrent ensemble le nom de Rome et Compagniee. Abondamment répandus parmi les populations catholiques que Napoléon Roussel évangélisa dans la Haute-Vienne, ils furent lus avec enthousiasme et eurent rapidement un grand nombre d'éditions. Mais ce succès même mit leur existence en danger, car, malgré l'article 5 de la Charte, promettant, en apparence du moins, la liberté religieuse, les protestants étaient immédiatement entravés, dès qu'ils se permettaient d'entrer dans le champ de la controverse, ou simplement dans celui de l'évangélisation.

e – C'étaient : Que croient les protestants ? – Le Catholique automate. – Jésus et Jésuite – Questions indiscrètes – Les Catholiques sont protestants. – Appel aux prêtres – Le Purgatoire – Les Soldats du pape. – Les Reliques juives et païennes de Mgr l'archevêque de Paris. – L'Eglise du pape n'est ni catholique, ni apostolique, ni romaine – La Grande Prostituée – Différence entre catholicisme et protestantisme.

Saisis dans la balle d'un colporteur, ces traités furent bientôt l'occasion d'un et même de plusieurs longs et tristes procès. Nous trouvons dans le journal le Semeur (4 octobre 1844) le récit de cette première saisie des traités Roussel.

« M. Roussel, ancien pasteur à Marseille, a publié divers petits écrits de controverse dont la forme vive et l'esprit avec lequel ils s'attaquent aux doctrines et aux pratiques de l'Eglise romaine ont assuré la popularité. L'auteur pense qu'on ne doit respecter que ce qui est respectable, et il ne trouve dignes de ses respects ni la simonie, ni le culte de la vierge et des saints, ni les emprunts que le catholicisme a faits aux religions que l'Evangile a mission d'effacer de la terre. La plupart de ces écrits ont eu déjà plusieurs éditions ; l'un d'eux est parvenu sans encombre à sa quatorzième. Eh bien, l'autorité, qui n'a pas demandé compte à l'auteur de ses œuvres, a imaginé de les saisir en d'autres mains que les siennes, et sans le mettre lui-même en cause. Elle désirait une condamnation, et il lui paraissait plus facile de l'obtenir en l'absence de celui qui devait mieux que nul autre être à même de soutenir sa pensée. On le laisse en dehors des poursuites qu'on n'exerce que contre les distributeurs ou vendeurs, et l'on espère ainsi frapper d'épouvante les pusillanimes, qui devront toujours craindre de ne pas voir assez clair lorsqu'ils jugeront innocent le contenu d'un écrit de controverse dont l'auteur n'aura pas été condamné. Voilà qui est habile, on en conviendra : en épargnant les auteurs pour ne frapper que les distributeurs, on rend suspects les écrits mêmes qu'on ne se hasarderait pas volontiers à poursuivre. C'est bien entendre l'intimidationf.

f – Poursuites contre les colporteurs André Eck et Rodier, l'imprimeur Smith et le libraire Delay, devant la cour d'assises de la Marne.

« L'avocat du roi, Me Devaux, a abordé dès l'entrée le véritable point en litige : la culpabilité des écrits.

Quand il a voulu établir cette culpabilité, elle lui échappait de toutes parts. Ainsi M. Roussel a attaqué la simonie et le trafic des indulgences dans deux de ses brochures ; monsieur l'avocat du roi a eu recours aux interprétations : Ce n'est pas un prix fait, a-t-il dit, mais une aumône seulement ; le clergé, dans son inépuisable charité, ne reçoit d'une main que pour donner de l'autre. Comment obliger M. Roussel de penser qu'il en soit ainsi ?… Obligé de reconnaître le droit de discussion comme la conséquence première de la liberté des cultes, l'avocat du roi avait mission de poser une limite, et il a essayé de le faire ; mais quelque part qu'il la plaçât, on sentait toujours qu'elle suffisait pour rendre le droit de discussion illusoire.

C'est là ce que s'est surtout attaché à montrer le défenseur des prévenus. Me de Brouard a réclamé toute entière cette liberté de la discussion religieuse qu'on ne voulait concéder à ses clients que limitée et amoindrie. Il a très bien fait voir que chaque culte est juge de ses besoins de négation et de la manière dont sa négation doit s'exprimer. Leur refuser à cet égard toute latitude, c'est exiger qu'ils se placent pour l'attaque non à leur propre point de vue, mais en quelque sorte à celui de leurs adversaires. Vous leur demandez des égards pour le mensonge, parce que d'autres le nomment vérité, et pourtant ils ne peuvent ressentir pour lui que de l'indignation. Cette thèse fort simple renferme le grand argument des amis de la libre discussion en matière religieuse ; il serait plaisant, vraiment, qu'il fallût user de petits ménagements en combattant l'erreur, et que, comme conséquence du patronage de l'Etat, l'ironie, que les écrivains sacrés eux-mêmes n'ont pas dédaignée, ne fût plus de mise aujourd'hui.

Cette plaidoirie, toute de conviction, a atteint pleinement son but ; les quatre prévenus ont été déclarés non coupables par le jury. »

Les colporteurs et le libraire d'alors furent donc acquittés ; mais un autre libraire dut souffrir plus tard, non pour les avoir vendus, mais simplement pour les avoir achetés.

En effet, l'opposition du gouvernement se rabattit sur le véritable objet de ses poursuites, non pas les colporteurs, mais les traités eux-mêmes. Officiellement condamnés par l'autorité compétente, et, par conséquent interdits sous le règne de Louis-Philippe déjà, ils durent dès lors être soigneusement cachés. Non seulement on ne pouvait plus ni les vendre ni les distribuer, il était même dangereux de les posséder.

Au règne de Louis-Philippe et à la république de 1848 succéda la présidence de Louis-Napoléon. Ce pouvoir mal assis et méfiant eut recours aux perquisitions domiciliaires. Toute manifestation d'indépendance lui était devenue suspecte, l'indépendance religieuse aussi bien que l'indépendance politique, car le futur empereur avait besoin de s'appuyer sur le clergé pour atteindre la couronne ; les protestants durent payer pour la complicité des prêtres.

Vers cette époque, un nouveau libraire, M. Grassart, venait de s'établir à Paris. Il avait acheté une partie du fonds de la librairie Marc-Aurel, et, dans ce fonds, se trouvaient plusieurs milliers de ces traités incriminés. Un beau jour, des agents de l'autorité se présentent inopinément dans son magasin et lui demandent s'il n'a pas, par hasard, quelques traités de controverse de Napoléon Roussel. M. Grassart leur en apporte quelques-uns sans aucune défiance.

– En avez-vous encore ? disent-ils.

– Oui, là.

Et M. Grassart désigne un rayon de son arrière-magasin qui en contenait quelques centaines.

Là-dessus, les agents, qui étaient venus pour les saisir, font main basse sur le corps du délit et se retirent.

Mais quatre-vingt mille de ces traités, déposés dans un magasin de réserve, échappèrent à leurs investigations et purent être immédiatement expédiés par M. Grassart en Angleterre. Là, distribués par l'intermédiaire des chrétiens anglais aux Français qui visitaient l'exposition, ils revinrent en France isolément, peu de temps après en être sortis en masse. Cependant, M. Grassart n'était pas au bout de ses peines. Dès le lendemain, il était cité en justice, et, quoiqu'il eût possédé ces traités sans avoir connaissance de l'arrêté qui les prohibait, il dut s'entendre condamner, – le croirait-on ? – à trois mois de prison et 500 francs d'amende ! Cela non pas en Russie, mais en France, non pas sous Louis XIV, mais en pleine république, présidée par un fils de la révolution !

Cependant, il ne fut pas conduit entre deux gendarmes. On l'engagea seulement à aller se constituer prisonnier. Le condamné demanda au moins un sursis, en vue d'un jour d'échéance où il tenait à être dans son magasin.

– Non, non, lui répondit le représentant de l'autorité.

Puis, au moment où M. Grassart, renonçant à obtenir cette faveur, se trouvait déjà sur le seuil de la porte :

– Eh bien, oui ! lui cria-t-on.

Telle était la justice en 1851, et plus tard.

Le jour d'échéance passé, M. Grassart entra pour trois mois à Sainte-Pélagie (le 16 novembre 1851). Il y trouva bonne et nombreuse compagnie : hommes de lettres, économistes, journalistes, même un jeune architecte auquel il donna des leçons de comptabilité, et qui sortit de prison après avoir bien mis son temps à profit. Proudhon y était aussi. Cet homme, violent dans ses écrits, était, au dire de M. Grassart, bon compagnon et facile à vivre.

Le public religieux protestant s'était ému de cette condamnation. Aussi le chef de la police, M. Mettetal, protestant lui-même, alla faire à M. Grassart une visite de sympathie et de condoléance. Cette visite ne fut pas perdue pour le prisonnier ; à partir de ce jour, tous les employés de la prison furent à ses ordres et lui adoucirent, dans la mesure du possible, les rigueurs et les ennuis de la captivité.

Il a conservé comme mémorial de ce séjour un pastel-caricature peint par Furet, architecte. On y voit tous ses compagnons, dont quelques-uns portent des noms connus, et au milieu d'eux M. Grassart se promenant d'un air grave, en robe de chambre verte, tandis qu'au-dessus de sa tête un partisan des théories étranges de Fourrier, la queue au dos et l'œil au bout de la queue, plane dans les airs, le bras étendu, le regard inspiré.

A peine mis en liberté, M. Grassart reçut sommation d'aller payer ses 500 francs d'amende. Il ne le fit pas de bonne grâce, on peut le croire, et même il s'accorda la petite satisfaction, en déposant son argent sur le bureau, de dire à l'encaisseur : « Bien mal acquis ne profite jamais. » Quelques amis chrétiens s'informèrent aussitôt du montant de l'amende. En y ajoutant les frais de procédure, il s'élevait à 800 francs. Ces amis, qui étaient aussi ceux de M. Roussel, se cotisèrent séance tenante, et remboursèrent toute la somme au libraire, déjà suffisamment éprouvé par ses trois mois de prison. A partir de ce jour, M. Roussel ne put jamais oublier ce que M. Grassart avait souffert à cause de ces traités ; il lui témoigna toujours une affectueuse considération et le prit constamment pour son éditeur.

Mais nous avons beaucoup anticipé. Il nous faut maintenant revenir en arrière.

En 1840, Napoléon Roussel avait publié un certain nombre de livres : A mes enfants, – Mon voyage en Algérie, – Mon tour du lac Léman, – Mémoires d'un écolier, – la Jeunesse morale et religieuse, qui firent les délices de la jeunesse protestante de ce temps-là, car si les écrits de M. Roussel furent de genres très divers, ils ne furent jamais du genre ennuyeux. La familiarité et le piquant de ses récits tenaient constamment les enfants en éveil, et, avec un but moral toujours en vue, l'auteur s'attachait à ce que la morale proprement dite, le sermon, fût aussi courte que possible, il avait le sentiment très vif qu'il ne faut pas ennuyer les enfants, et que, pour cela, il est essentiel de ne pas les sermonner.

Après les avoir intéressés et divertis, il voulut aussi les instruire plus directement. On n'avait pas, dans ce temps-là, les nombreuses leçons bibliques, explications pour les écoles du dimanche, histoires saintes à gravures qui abondent aujourd'hui, pour faciliter l'instruction religieuse de la jeunesse. Ici encore M. Roussel fut un initiateur. Préoccupé de l'idée de mettre l'instruction biblique à la portée des enfants qui ne savent pas lire, il composa le livre intitulé Scènes évangéliques, destiné à leur être lu à haute voix, et accompagné d'un album de gravures que les enfants devaient avoir sous les yeux tandis qu'on leur faisait la lecture. Ce premier volume fut bientôt suivi d'un second : Scènes patriarcales, puis d'un troisième : Scènes prophétiques, qui, réunis plus tard en un seul ouvrage, formèrent les Scènes bibliques. Il écrivait à son ami, M. Adolphe Monod (16 novembre 1840) : « Les Scènes patriarcales paraissent aujourd'hui, les prophétiques cette semaine. J'espère que cette fois l'exemplaire destiné à votre chère famille ne tardera pas autant que celui des Scènes évangéliques. – A la hâte, adieu ; je regrette de n'avoir pas deux vies. J'aurais de l'emploi pour toutes deux. »

Il faisait peut-être bien le travail de deux hommes ordinaires, car tout en entrant si largement dans la carrière d'auteur, il dirigeait encore à cette époque l'Espérance, dont la plupart des articles, si ce n'est tous, sortaient de sa propre plume.

Peu après, dans un séjour de vacances au bord de la mer, nous le trouvons composant un nouveau livre, plus sérieux encore que tous les précédents, et qu'il aimait à méditer et à écrire en face des vagues mugissantes. Ce fut le Culte domestique (2 volumes in-octavo), ou 365 courtes méditations sur le Nouveau Testament, pour tous les jours de l'année. Cet ouvrage devint, pour un très grand nombre d'adultes, à peu près ce que les Scènes bibliques étaient pour les enfants. Il combla une lacune dans notre littérature religieuse, car les ouvrages français dans ce genre étaient encore extrêmement rares. Celui-ci fut promptement apprécié à sa valeur, et l'est encore dans beaucoup de familles. On nous assure que M. Vinet en faisait grand cas et s'en servait habituellement pour son propre culte domestique.

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