Le comte de Zinzendorf

4
(1733-1736)

4.1 – Zinzendorf à Tubingue.

Il n’y avait que peu de jours que Zinzendorf avait quitté Herrnhout, lorsque survint un événement inattendu, dont les conséquences devaient, autant qu’on pouvait le prévoir, modifier favorablement sa position : Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, mourut à Varsovie, le 1er février 1733.

Le comte était à Ebersdorf lorsqu’il apprit cette nouvelle ; il ne se laissa point détourner par là du voyage qu’il avait entrepris. Il avait résolu de se rendre à Tubingue, afin d’y faire connaître à la faculté de théologie de cette ville la doctrine et la constitution de Herrnhout, car il voulait obtenir d’elle une réponse à cette question : La communauté des Frères peut-elle, tout en gardant sa discipline, demeurer unie à l’église évangélique ? » — On comprend de quelle importance il pouvait être pour les Frères d’avoir pour eux l’approbation authentique d’une autorité aussi considérée que l’université de Tubingue ; car on leur reprochait continuellement d’avoir une doctrine différente du pur luthéranisme, et on en prenait prétexte pour les condamner.

A peine le comte fut-il arrivé à Tubingue, que sa santé eut à souffrir de graves atteintes. Depuis quelque temps déjà il était sujet à des maux d’yeux, aussi pénibles qu’inquiétants, qu’aggravait son infatigable activité, car dès qu’il était convalescent, il voulait regagner le temps perdu, et les longues veilles le rendaient bientôt plus malade qu’auparavant. Enfin, à Tubingue, il fut atteint d’une fièvre qui l’obligea à garder le lit. Ce contre-temps ne l’empêcha pourtant point de s’occuper de ce qui faisait l’objet de son voyage. Les professeurs de l’université se réunirent chez lui, et il put leur exposer en détail les principes et la constitution de l’église des Frères.

Dès que sa santé commença à se rétablir, Zinzendorf entreprit une œuvre d’évangélisation à Tubingue, à Stuttgart et dans les environs. Il trouva partout un accueil empressé et ses paroles furent bénies pour beaucoup d’âmes. Les hommes les plus distingués du Wurtemberg, parmi lesquels nous ne nommerons que le savant et pieux Bengel, un des plus habiles commentateurs du Nouveau Testament, lui donnèrent des marques nombreuses d’estime et d’affection ; il en était humilié.

« En Lusace », écrit-il à la comtesse, « j’ai à supporter l’opprobre et la souffrance ; mais la haute estime où l’on me tient en ce pays-ci me tourmente sans contredit mille fois davantage : c’est un supplice pour moi. »

Comme nous l’avons vu ailleurs, Zinzendorf dans ses prédications concentrait ses efforts sur deux points : réveiller et gagner à Christ les âmes encore éloignées de lui et établir parmi ceux qui ont cru l’union et la communion fraternelles. « Mais quel est donc le moyen de réaliser cette communion des fidèles ? » lui demandait-on un jour à Tubingue. — « Ah ! répondit-il, c’est difficile à dire, mais c’est aisé à faire. » Et comme on s’étonnait de cette réponse, il ajouta : Il n’y a qu’à s’occuper de la cause de Jésus avec autant de zèle et d’attention que les enfants du monde en apportent à leurs affaires ; avec cela, la communion des saints sera bientôt réalisée. »

Pendant ce temps, les théologiens de Tubingue s’étaient mis avec activité à l’examen de la question proposée et avaient été unanimes à y répondre affirmativement. Ils n’ignoraient pas, dirent-ils à Zinzendorf, que leur déclaration serait sans doute mal vue ; mais ils s’étaient dit qu’il fallait savoir risquer quelque chose pour la cause du Seigneur. La faculté donna acte de sa décision en bonne et due forme, à la date du 19 avril. « Ainsi », dit Schrautenbach, « la constitution de la nouvelle église des Frères, confirmée à Herrnhout par le jugement de Dieu, le 7 janvier 1731, le fut aussi à Tubingue par le jugement des hommes le 19 avril 1733. »

Zinzendorf quitta Tubingue, très réjoui du succès de sa démarche, et se rendit à Ebersdorf. Il y apprit que le nouvel électeur de Saxe paraissait mieux disposé en faveur de Herrnhout que ne l’avait été Auguste II. Un des premiers actes de son règne avait été d’accorder aux émigrés moraves le libre établissement dans ses États. Peu après, le comte reçut pour lui-même l’autorisation formelle de rentrer à Herrnhout.

Les disciples de Schwenkfeld auxquels il avait donné asile ne furent pas compris dans la tolérance du souverain ; on leur enjoignit expressément de quitter le pays. Zinzendorf s’efforça de leur faciliter les moyens d’émigrer, et comme l’Angleterre s’occupait alors de coloniser la Géorgie, il demanda une concession aux administrateurs de cette province. Elle lui fut accordée, mais, au moment de partir, les schwenkfeldiens préférèrent se rendre en Pensylvanie. Les Moraves virent dans cette circonstance une invitation providentielle de coloniser eux-mêmes la Géorgie : c’était une porte qui s’ouvrait à eux pour l’évangélisation des tribus indiennes. Dix Frères partirent, sous la conduite de Spangenberg, et furent bientôt suivis de vingt-six autres.

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