Homélies

Hénoch

Tout le temps qu’Hénoch vécut fut 365 ans : Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit.

(Genèse 5.23-24)

Voilà toute une biographie — bien courte, pour une si longue vie ! Mais je ne sache pas qu’il s’en puisse imaginer une plus belle que celle-là. Elle se résume en un seul mot, mais ce seul mot élève le patriarche au-dessus de tout ce qui l’entoure, et nous présente en ces temps reculés sa figure monumentale comme un premier grand et pur modèle à imiter : Hénoch marcha avec Dieu.

Ce qui donne un relief particulier à la figure de cet homme de Dieu, c’est qu’elle se détache sur le fond le plus sombre. — Comme une épidémie qui jamais ne sévit plus violemment qu’au moment de sa première invasion et durant ce qu’on pourrait appeler sa période aiguë, le mal semblait avoir tout envahi sur la terre, et à aucune autre époque de son histoire, peut-être, l’humanité ne descendit plus bas dans la corruption des mœurs et dans l’oubli de Dieu, que durant ces jours ténébreux qui ont peu à peu embrasé la colère de l’Eternel et amené la catastrophe du déluge.

La Bible, toujours si sobre dans son inépuisable abondance, ne nous donne que bien peu de détails sur cette première décadence de la race humaine, mais ces détails font tableau et laissent dans l’esprit une ineffaçable et lugubre impression. C’est, après le meurtre d’Abel, ce premier fruit sanglant de la première désobéissance, le triomphe des méchants, l’accroissement et le règne de la postérité corrompue de Caïn ; — ce sont les crimes de Lémech, le premier tyran polygame, le premier qui ait érigé la vengeance en système et le meurtre en principe ; — c’est la séduction des fils de Dieu, ou des descendants de Seth, par les filles des hommes, ou les femmes de la famille de Caïn, qui entraîna l’humanité entière dans un même courant d’impureté et de perdition ; — c’est le débordement d’une civilisation effrénée, c’est l’âme étouffée sous la vie de la chair, c’est la noble créature faite à l’image de Dieu, abrutie et entièrement à terre, c’est ce monstrueux avènement de la matière, signe infaillible d’une société qui s’effondre ; — c’est le désordre, enfin, arrivé à un tel degré d’intensité et d’universalité, que l’Eternel, dit Moïse, voyant que la malice des hommes était très grande sur la terre, et que toute l’imagination des pensées de leur cœur n’était que mal en tout temps, se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et dit : J’exterminerai de dessus la terre les hommes que j’ai créés.

Sur ce fond obscur, à peine la Bible trouve-t-elle à nous citer les noms d’une lignée d’hommes fidèles et pieux : Seth, Enos, Kénan, Mahalaléel, Jéred, Hénoch, Méthuséla, Lémec et Noé, qui brillent, on peut bien le dire, comme des flambeaux au milieu de la génération incrédule et perverse. Quelque pénible que soit le sentiment qu’on éprouve à voir dès les premiers jours la Parole du Seigneur si pleinement vérifiée : il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ; la foi reçoit néanmoins un puissant encouragement à reconnaître qu’il y a toujours eu du moins le petit nombre d’élus, et que même dans les temps les plus sombres, Dieu n’a jamais complètement abandonné l’humanité à ses voies de perdition ; — toujours, la cité de Dieu, le petit troupeau à côté, ou plutôt au milieu de la cité du monde, de la multitude se ruant aux abîmes par la voie large et le chemin spacieux ; toujours quelques étincelles couvant encore sous la cendre et prêtes à se ranimer au premier souffle vivifiant de l’Esprit d’En Haut.

Au temps du déluge, c’est Noé seul et sa famille ; — après la dispersion de Babel, c’est Abraham seul et sa famille ; — puis c’est le peuple de Dieu, et dans ce peuple même, suivant les époques, c’est Josué et sa famille, ce sont les sept mille qui n’ont pas fléchi les genoux devant Bahal ; c’est Siméon et ceux qui, comme lui, attendaient la délivrance d’Israël ; — plus tard ce sont les douze, ce sont les péagers qui se convertissaient à leur parole, ces enfants de la sagesse dont parle le Sauveur (Luc 7.35) ; c’est l’Eglise naissante ; — plus tard encore ce sont ces faibles lueurs qui ne cessèrent de briller au firmament pendant la nuit du moyen âge, comme un reflet tardif des premiers jours, à la fois, et comme l’aurore bénie de la bienheureuse Réformation.

Avant le déluge, Dieu a eu de même son peuple,… hélas ! ou plutôt sa famille, ses témoins, ses deux ou trois, entre lesquels se distingue par la pureté du témoignage qui lui est rendu, l’homme de Dieu dont l’histoire va faire le sujet de notre entretien. — Tout le temps qu’Hénoch vécut, fut 365 ans. Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit. — Je vois là trois choses : la durée de la vie de Hénoch, le caractère de sa vie, la fin de sa vie. Trois sujets de réflexion.

Tout le temps qu’Hénoch vécut, fut 365 ans. — Cette simple parole par laquelle le Saint Esprit résume la durée des jours du patriarche, ne nous arrive-t-elle pas des profondeurs silencieuses où se perd son histoire, avec un retentissement solennel ? La vie humaine, contemplée dans cet éloignement, justifie à la lettre les images les plus hardies que la poésie ait inventées pour en figurer l’insaisissable brièveté. C’est bien ici : une fleur qui s’est épanouie dans le désert pour tomber flétrie avant le soir, un éclair qui a brillé dans la nuit, une vague qui a élevé sa tête au-dessus de l’Océan, une vapeur, un songe !… Hénoch vécut… Il vécut longtemps sans doute, plus longtemps qu’aucun de nous ne peut espérer de vivre, quatre fois au moins le temps de ceux qui, de nos jours, arrivent au plus grand âge. Et néanmoins cette longue vie eut un terme, et ce terme la rendit aussi courte que les vies les plus courtes. Au lieu de 365 ans, mettez 65 ans, mettez bien moins encore, l’impression reste la même. La valeur du chiffre disparaît entre ces deux termes qui seuls contiennent tout le sens et toute la morale de l’histoire : Hénoch vécut… puis il ne parut plus !

Cette réflexion ne s’applique point seulement, ni même particulièrement à la vie d’Hénoch. Elle retentit avec une force vraiment saisissante dans le chapitre entier d’où est tiré mon texte. On dirait que, dans la même fraction des Ecritures où le Saint Esprit nous rapporte les exemples de longévité les plus extraordinaires qui aient existé, il ait voulu nous faire toucher au doigt par ces exemples mêmes, la vanité et le néant de notre vie terrestre. — Au verset 5, nous lisons : Tout le temps qu’Adam vécut fut 930 ans, puis il mourut ! — Au verset 8 : Tout le temps donc que Seth vécut fut 912 ans, puis il mourut ! — Au verset 11 : Tout le temps donc qu’Enos vécut fut 905 ans, puis il mourut ! — Au verset 14 : Tout le temps donc que Kénan vécut fut 910 ans, puis il mourut. — Au verset 20 : Tout le temps donc que Jéred vécut fut 962 ans, puis il mourut ! — Au verset 27 : Tout le temps donc que Méthuséla vécut fut 969 ans, puis il mourut ! — Au verset 31 : Tout le temps donc que Lémec vécut fut 777 ans, puis il mourut !

On dirait en lisant cette page, parcourir un de ces caveaux funèbres où sont déposés les restes d’hommes qui ont rempli le monde de leur renom pendant leur vie. L’imagination se transporte alors à ce qu’on peut appeler le temps de leur vanité ; elle évoque rapidement quelques-uns des souvenirs les plus saillants de leur existence passée. — Celui-ci fut un monarque puissant et glorieux devant lequel le monde tremblait : Il a fait des conquêtes, il a bâti des palais, il a amassé des trésors, il a déployé toutes les pompes du pouvoir et de la richesse. — Celui-là était un homme de génie, dont les œuvres ont obtenu ce qu’on se plaît à nommer ici-bas l’immortalité, et qui a savouré à satiété de son vivant cette fumée qu’on appelle la gloire ! — Ci repose ce qui fut une femme célèbre en son temps par les grâces de sa personne et les charmes de son esprit. Elle a fait les délices de la société pendant sa vie, et s’est vue, comme on le dit avec trop de justesse, idolâtrée de tout ce qui l’entourait. — Un peu plus loin, un homme riche qui avait des biens en abondance pour longtemps, qui se traitait magnifiquement et délicatement, à qui tout le monde portait envie… Hélas ! et de tout cela, que reste-t-il ? Une poignée de poussière, qui dort immobile depuis des siècles dans le silence et la nuit d’un cercueil, une inscription gravée sur le marbre, plus durable que ce qu’elle rappelle, et que le temps néanmoins finira bien par effacer à son tour.

Ainsi de ces hommes qui ont vécu près d’un millier d’années, qui ont assisté à des séries d’événements, comme celles qui se sont succédé depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, qui ont peut-être eux aussi rempli le monde du bruit de leur nom pendant de longues suites d’années, pendant des siècles même. Nous les croyons ici comme tombés les uns à côté des autres dans un silence d’oubli qui serait absolu, sans cette parole qui vient clore, comme un refrain, l’histoire de chacun : Puis il mourut ! — « Quelque belle qu’ait été la comédie en tout le reste, dit Pascal, le dernier acte est toujours sanglant. On jette finalement de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ! »

Joseph est vendu par ses frères à des marchands ismaélites, qui le revendent au grand-officier de Pharaon. Après une série d’épreuves les plus touchantes et les plus dramatiques, il devient le favori du roi d’Egypte qui lui remet son pouvoir entre les mains. Le puissant gouverneur reconnaît ses frères dans les voyageurs harassés qui viennent de bien loin lui demander en tremblant du pain pour eux et leur famille. Il se fait reconnaître d’eux. Il les appelle auprès de lui. Il se jette dans les bras de son père. Il le présente à Pharaon, qui veut recevoir la bénédiction du vieillard. Nous suivons avec la plus palpitante émotion toutes les péripéties de ce drame touchant. Nous vivons, nous pleurons avec ses acteurs en en lisant le récit. Nous tournons la page, et voici ! tout vient se résumer en ce court verset qui clôt une époque et en ouvre une nouvelle : Or, Joseph mourut, et ses frères aussi, et toute cette génération-là !

Tout cela ne renferme-t-il pas une bien simple, mais bien saisissante instruction ? — Tout cela ne nous rappelle-t-il pas que la chose du monde la plus évidente, mais la plus généralement oubliée, c’est que toute chair est comme l’herbe, que notre vie est un souffle qui s’éteint, un rêve dont on ne se souvient plus au matin. — Je ne me rappelle plus quel homme de Dieu, devenu plus tard célèbre par sa foi et par ses œuvres, fut rendu sérieux et amené à l’Evangile par la lecture accidentelle du chapitre sur lequel j’ai attiré votre attention. Il connaissait fort bien la vérité ; il avait entendu tous les appels qu’un homme peut entendre. Il savait, apparemment, ce que nous savons tous, c’est que nous sommes tous mortels, et que nous pouvons à l’heure que nous nous y attendons le moins, être appelés à comparaître devant Dieu ; mais l’attention de son âme n’avait pas encore été éveillée, lorsqu’en voyant revenir cette même parole comme une chute monotone au terme de chacune de ces vies si longues : Puis il mourut ! il fut saisi de cette pensée que bientôt à son tour on en dirait autant de lui ; de là, à la question : Que faut-il faire pour être sauvé ? il n’y a qu’un pas. Et qui s’est une fois posé cette question avec le sérieux qu’elle suppose, en a déjà presque par cela seul trouvé la réponse dans la foi en ce seul Nom donné aux hommes, qui ne se laisse jamais chercher en vain de ceux qu’il cherche lui-même le premier pour les amener au salut.

Mes amis, cette considération n’aura-t-elle pas sur nous un effet tout semblable ? — Cette considération de la brièveté de cette vie, que l’époque de l’année où nous sommes encore nous fait sentir si vivement d’accord avec mon texte, ne nous amènera-t-elle pas à nous demander aussi quelle sera notre fin. — Vous avez déjà remarqué cette exception qui est faite pour Hénoch à la commune formule. Il n’est pas dit de lui comme des autres : Puis il mourut ! Mais bien : Puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit. — Et ces mots ont naturellement dirigé vos pensées vers une entrée paisible et triomphante, au terme de cette courte vie, dans la vie éternelle et bienheureuse de ceux qui meurent au Seigneur.

Ici se place une seconde instruction. Pour que notre fin soit comme celle du patriarche une fin bénie, une fin en Dieu, il faut que notre vie ait été comme la sienne une vie fidèle, une vie avec Dieu : Hénoch marcha avec Dieu !

Malgré ce que nous disions tout à l’heure, et quoiqu’elle ait eu un terme ; comparée à d’autres, comparée aux nôtres surtout, la vie d’Hénoch sur la terre fut longue néanmoins. Le temps qu’Hénoch vécut, fut 365 ans ! — Représentez-vous un homme qui serait né avant la Réformation, en même temps que Luther ou Calvin, et qui serait encore aujourd’hui dans la force de l’âge : de combien d’événements n’aurait-il pas été le témoin et l’acteur ? — Que de choses n’aurait-il pas vues et accomplies ? — Ainsi du patriarche de mon texte : que de choses ne vit-il pas et ne fit-il pas pendant le cours de ces trois siècles et demi qu’il lui fut donné de passer sur la terre ?

Il connut les joies de l’enfance, l’exubérance de la jeunesse, les graves intérêts de l’âge mûr. Il vit naître et mourir des milliers de ses semblables, des familles se former, des familles se dissoudre, des villes se fonder, des Etats s’élever, d’autres s’écrouler. Il fut contemporain de découvertes et d’inventions qui changeaient autour de lui la face des choses et les conditions de l’humanité. Il apprit à connaître les sciences et les arts de son temps. Il cultiva les facultés que Dieu lui avait données. Il se maria, il eut des fils et des filles. Il les vit grandir et devenir chefs de familles à leur tour. Il s’occupa de l’éducation de tous ses enfants, de la direction de sa maison, de celle peut-être des affaires publiques de son pays. Il chercha à exercer une influence sur ses contemporains. Il fut prophète de l’Eternel et prédicateur de la vérité. Il composa des livres, nous l’apprenons par l’Ecriture elle-même : En un mot, qui aurait voulu nous faire connaître toutes les actions d’Hénoch, en aurait eu une très longue histoire à nous raconter. — Mais de tout ce qu’il fit, la Bible ne nous a conservé qu’un souvenir : Il marcha avec Dieu ! Ce fut là le but constant, le caractère dominant, l’unité de sa vie entière. Ah ! mes frères, quelque longue ou quelque courte, quelque prospère ou quelque déchirée d’épreuves que soit la vie d’un homme, heureux, heureux celui de qui, au terme de sa carrière, il n’y aura finalement qu’une chose à dire : C’est qu’il marcha avec Dieu !

Image saisissante dans sa simplicité, et qui grave dans l’esprit, sous une forme ineffaçable, la règle même de toute vraie fidélité : Marcher avec Dieu ! — Ici-bas, que sommes-nous, en effet ? — Des voyageurs ! — Du berceau à la tombe, une route nous est tracée, plus ou moins courte, plus ou moins aisée, n’importe ! et, pendant tout le temps que nous passons sur la terre, nous marchons ! — En vain chercherions-nous à nous arrêter ; en vain chercherions-nous à nous faire illusion momentanément, en détournant nos regards de l’avenir pour les attacher obstinément au présent, malgré nous la main du temps nous pousse et nous fait avancer.

Aujourd’hui nous marchons joyeusement, l’âme soulevée, respirant à pleine poitrine, comme le voyageur qui se lève frais et dispos pour reprendre sa route au commencement d’une radieuse journée. Demain, nous irons mornes, abattus, découragés, sous un ciel sombre et menaçant, traînant la vie comme un intolérable fardeau. — Par moment, nous voyons clairement notre but, nous avançons le regard tendu en avant, le cœur porté par l’espérance ; plus souvent, hélas ! nous allons à l’aventure, menés, traînés, sans savoir où ni comment ; semblables au voyageur qui croise les bras et s’endort dans le fond de sa voiture, jusqu’à ce qu’un choc (mortel peut-être) le réveille. — Nous marchons ! nous tous ici, quelles que soient les apparences, nous sommes en voyage !

Et, dans ce voyage, nous ne sommes pas seuls. Nous nous choisissons notre compagnie. Le plus grand nombre, hélas ! ne songe qu’à voyager avec le plus grand nombre, avec tout le monde et comme tout le monde. C’est bien le plus simple et le plus aisé… mais est-ce le plus sûr ? — On n’a pas alors tant à lutter ; on n’a qu’à suivre le courant qui vous porte et le cœur qui vous mène. Et combien, combien dont il n’y a autre chose à dire, sinon qu’ils marchent avec leur siècle, avec leur pays, avec la multitude qui les entoure ! Malheureusement, Celui qui s’appelle le chemin nous crie : Ne suivez pas la multitude, car la voie large et le chemin spacieux mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui y marchent.

Hénoch, lui, le premier, nous montre une autre voie à tenir, et une autre société à choisir dans ce voyage de la vie ; au lieu de marcher avec le grand flot de la multitude, il marcha avec Dieu. Qu’est-ce à dire ?

Chacun s’applique à connaître la société avec laquelle il s’embarque. Meilleure la connaissance faite au départ, meilleures les chances de faire bon voyage ensemble. L’homme qui fait son plan de marcher avec le monde, s’étudie à bien connaître son terrain. Un instinct prudent lui dit d’ouvrir les yeux, d’observer l’allure des habiles afin de les imiter et de se conformer avec eux au siècle présent. — L’homme qui entreprend de marcher avec Dieu, au contraire, commence, avant toutes choses, par s’efforcer d’apprendre à connaître Dieu. Il le cherche d’abord comme en tâtonnant, s’élevant avec effort du visible à l’invisible, et prêtant une oreille attentive à toutes les voies qui nous instruisent de sa part. — Placé au milieu de cette création admirable qui nous montre, comme à l’œil, les perfections invisibles, la puissance éternelle et la divinité de son auteur, il écoute les cieux qui racontent la gloire du Dieu fort, il admire la sagesse de Celui qui a ordonné les saisons ; il se prosterne devant l’infinie bonté qui donne aux oiseaux de l’air leur pâture et pourvoit aux nécessités du moindre insecte. — Reconnaissant dans sa conscience une voix qui lui parle d’En Haut, il en écoute les instructions et reçoit le témoignage que Dieu se rend à Lui-même dans nos cœurs. — S’il a surtout le privilège de posséder entre ses mains une Parole de Dieu, une révélation écrite, il la lit, l’étudie, la sonde attentivement, en fait ses délices de tous les jours, comme un fils isolé dans un pays lointain en agirait avec les lettres de son père. Il en vient ainsi peu à peu à pénétrer dans l’intimité du Seigneur, à le connaître comme il en est connu, à vivre avec Lui dans le doux commerce d’un ami avec son ami.

L’homme qui marche avec le monde, suit la multitude et se laisse aveuglément diriger par elle. Les maximes régnantes, les usages du jour, la coutume, la mode, sont les gens de son conseil, la loi de sa conduite, et le monde n’étant qu’une sorte de prudent compromis entre les égoïsmes de chacun de ceux qui le composent ; dans la mesure où il ne froisse pas les intérêts d’autrui d’une manière qui pourrait devenir nuisible aux siens, ce sont ses intérêts et ses jouissances qu’il recherche avant tout. — L’homme qui marche avec Dieu a une loi et n’en connaît pas d’autre : c’est la volonté de son Dieu. S’il lui arrive de s’en écarter, ce n’est jamais que pour y rentrer bien vite par le retour humiliant et salutaire de la repentance. Il veille sur lui-même pour se mettre en garde contre toute influence qui risquerait de l’entraîner dans des sentiers perdus. Sa nourriture, l’aliment de son âme, est de faire l’œuvre de son Père qui est au ciel. Il n’est ainsi jamais seul, et dans ses entretiens avec Celui qui le conduit ici-bas, il répéterait volontiers comme le psalmiste : O Dieu ! je suis voyageur en la terre, ne cache point de moi tes commandements, tes témoignages sont tous mes plaisirs et les gens de mon conseil. Ta parole est une lampe à mes pieds, une lumière dans mon sentier. J’ai conclu que ma portion était de garder ta parole.

L’homme qui marche avec le monde, cherche à plaire au monde ; le sourire du grand nombre est sa récompense. Il ne porte pas ses désirs au delà. Son ambition est de se faire aimer et considérer ici-bas. — L’homme qui marche avec Dieu, sans mépriser l’opinion de ses semblables, subordonne leur approbation à celle de son Dieu. Plaire à Dieu devient le but et le bonheur de sa vie ; lui déplaire en est le malheur et la malédiction. Il ne conçoit pas de témoignage plus désirable que celui rendu à Hénoch : Il a obtenu le témoignage d’avoir été agréable à Dieu. La question intérieure qu’il se pose devant chaque action de sa vie, n’est pas : qu’en dira-t-on ? mais : qu’en pensera mon Dieu ? et s’il faut que le monde pense mal de ce que Dieu approuve, il n’hésite pas à accepter l’opprobre et le mépris du monde pour s’assurer l’approbation de Celui qu’il a choisi pour son juge et son conseil. Si même il est appelé à souffrir pour la justice, il s’estime bienheureux. Il s’efforce de sanctifier le Seigneur dans son cœur et d’avoir une bonne conscience, afin que ceux qui blâment sa conduite, s’il s’en trouve, soient confus.

L’homme qui marche avec le monde, enfin, regarde au monde. C’est sur lui qu’il s’oriente, et son point de vue ne s’élève pas plus haut. Il a toujours l’idée du monde dans l’esprit. Il cherche les sociétés du monde, les joies du monde, les succès du monde, la gloire du monde. Il se propose toujours le monde devant lui. L’homme qui marche avec Dieu, bien au contraire, a toujours le regard élevé vers Dieu et la pensée de Dieu dans le cœur. — Comme David, au psaume 16. il répète sans cesse en lui-même : Garde-moi, ô Dieu fort, car je me suis retiré vers toi… Les angoisses de ceux qui courent après un autre seront multipliées… Mais l’Eternel est la part de mon héritage. Je bénirai l’Eternel, qui me donne conseil… Je me suis toujours proposé l’Eternel devant moi, et, puisqu’il est à ma droite, je ne serai point ébranlé. — C’est à l’Eternel qu’il regarde chaque matin pour lui rendre grâce du repos de la nuit, et former avec lui le plan de sa journée ; à l’Eternel, que chaque soir il rend compte de son administration. — C’est à l’Eternel qu’il regarde dans la prospérité, pour le bénir : Mon âme, bénis l’Eternel et n’oublie pas un de ses bienfaits. — C’est à l’Eternel qu’il regarde à l’heure du danger comme aux montagnes d’où lui viendra le secours ; à l’Eternel dans l’épreuve, comme au souverain donateur de toute grâce excellente et de toute vraie consolation. — C’est à l’Eternel qu’il regarde à chacune de ces époques solennelles, comme celle d’un renouvellement d’année, qui nous appellent à considérer à la fois, en vue de l’éternité, le passé et l’avenir de notre pèlerinage dans le temps. — Il se demande comment il a marché avec l’Eternel, il implore le pardon de ses nombreuses transgressions, forme de nouvelles résolutions pour l’avenir, enfin réclame sans cesse à son aide le secours de Celui qui lui dit sans cesse : Ne crains point, car je suis avec toi !… Vous le sentez : au fond, la grande différence, la différence essentielle et fondamentale entre l’homme qui marche avec le monde et l’homme qui marche avec Dieu, c’est que l’un croit, l’autre ne croit pas. — Si la réalité du Dieu vivant s’affaiblit dans mon âme, si par suite de ma négligence, de mon imprudence ou de mon aveuglement, je laisse glacer en moi cette image que Dieu y avait empreinte au commencement, et qu’il ne cesse de remettre en lumière par le constant travail de sa Providence et de sa grâce ; dans la même mesure exactement, l’empire des choses visibles grandit, il devient dominant, exclusif, et dans le désert de la vie, il ne me reste plus qu’une société à laquelle je ne suis plus maître d’échapper, celle de la multitude aveugle qui m’enveloppe, m’étourdit et m’entraîne. Il faut marcher avec elle, avec elle il faut borner son horizon, avec elle il faut planter ses tentes ici-bas, avec elle se laisser conduire comme le cœur vous mène et selon le regard de ses yeux, avec elle tourner dans le cercle de plus en plus étroit du présent, avec elle en venir jusqu’à dire :

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie
Qui sait si nous serons demain

C’est la foi seule qui nous rend visible Celui qui est invisible, qui le fait devenir une personne et nous permet de marcher avec lui ; aussi la conduite d’Hénoch n’est-elle par l’auteur de l’épître aux Hébreux rapportée qu’à la foi : C’est par la foi, dit-il, qu’Hénoch fut enlevé ; car, avant qu’il fût enlevé, il a obtenu le témoignage d’avoir été agréable à Dieu. Or, il est impossible de lui être agréable sans la foi, car il faut que celui qui vient à Dieu croie que Dieu est, qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent.

Il faut toujours en revenir là, c’est la foi qui est la condition de toute vie fidèle, de toute vie avec Dieu : L’œuvre que Dieu demande de nous, c’est que nous croyions. Et qui dit foi dit renoncement, lutte, effort, chemin d’abord étroit et difficile ; mais qui dit foi, aussi, dit espérance, immortalité ; vie avec Dieu, fin en Dieu ! Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne parut plus parce que Dieu le prit…

Il ne parut plus parce que Dieu le prit. — En comparant ce passage avec celui de l’épître aux Hébreux, il ne peut rester aucun doute qu’il s’agisse ici d’une dispensation miraculeuse et extraordinaire. Par la foi, est-il écrit, Hénoch fut enlevé pour ne point passer par la mort, et il ne fut point trouvé parce que Dieu l’avait enlevé. — Dieu a permis que dans chacune des grandes périodes de l’histoire de l’humanité, un homme fût de la sorte miraculeusement enlevé au ciel. Avant le déluge, Hénoch ; sous l’économie de la loi, Elie ; au commencement de l’économie évangélique, enfin, Jésus-Christ lui-même, les prémices de ceux qui sont morts, afin que, dans tous les temps, il y eût pour l’humanité, comme une démonstration visible et palpable de l’immortalité et de la vie éternelle.

Du reste, ces grands événements, ces trois ascensions, si l’on peut ainsi dire, dont la dernière est le souverain couronnement des révélations de Dieu, ne font que laisser transparaître à nos yeux le sublime privilège de la foi, car, ainsi que le dit l’apôtre, la foi est une vive représentation des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit point encore ; après avoir soutenu le fidèle marchant avec Dieu dans les combats de la vie, c’est elle qui, à l’heure du triomphe, ouvre devant ses pas la porte du ciel, c’est elle qui lui découvre le terme glorieux de ce sentier que la Bible compare magnifiquement à la lumière qui va grandissant dans son éclat, jusqu’à ce que le jour soit arrivé à sa perfection.

Quiconque a marché avec Dieu, a vu son voyage aboutir en Dieu à la paix, à la gloire, à l’éternel rafraîchissement. — Ainsi, les patriarches, Abraham l’ami de Dieu, lsaac, Jacob, tous ceux-là ont marché avec Dieu, faisant profession d’être étrangers et voyageurs sur la terre. Aussi, nous est-il dit qu’ils attendaient la cité qui a des fondements, dont Dieu est l’architecte et le fondateur. Voyant de loin les promesses, ils les ont crues et saluées, ils ont montré clairement qu’ils tendaient vers une autre patrie que celle de la terre, vers une patrie meilleure, c’est-à-dire la céleste. — Ainsi, David, l’homme selon le cœur de Dieu, a marché avec Dieu : Je me suis toujours proposé l’Eternel devant moi, disait-il ; aussi pouvait-il ajouter immédiatement après : C’est pourquoi mon cœur s’est réjoui et ma langue s’est égayée ; aussi ma chair habitera avec assurance, car tu n’abandonneras pas mon âme dans le sépulcre et tu ne permettras pas que ton bien-aimé sente la corruption : tu me feras connaître le chemin de la vie ; ta face est un rassasiement de joie. Il y a des plaisirs à ta droite pour jamais. — Ainsi, tous les fidèles de l’ancienne alliance, enfin, Moïse, Job, les prophètes, ne nous apparaissent-ils pas comme une nuée de témoins passant, les uns après les autres, de la scène des choses visibles dans celle des choses invisibles, pour aller peupler à l’avance, dans la communion du Dieu vivant, les demeures où nous sommes attendus.

Mais que ces réalités de l’arrivée sont devenues plus réelles encore depuis que, après eux, le chef et le consommateur de la foi nous a mis en évidence la vie et l’immortalité par sa résurrection d’entre les morts ! — C’est bien aujourd’hui, aujourd’hui que nous savons nos péchés expiés et nos transgressions pardonnées, l’abîme de la condamnation fermé, l’ennemi vaincu, la mort anéantie par le sacrifice d’une sainte victime qui a fait notre paix avec Dieu notre père ; — c’est bien aujourd’hui, aujourd’hui que nous pouvons suivre les traces, ici-bas et là-haut, de Celui dont les anges annonçaient l’avènement par ces suaves cantiques : Paix sur la terre, bienveillance envers les hommes ! et dont ils célèbrent maintenant la victoire par ces triomphants alléluia : A celui qui est assis sur le trône et à l’agneau qui a été immolé soient honneur, louange, force, empire et magnificence au siècle des siècles ; — c’est bien aujourd’hui, aujourd’hui que nous savons le siège du jugement éternel occupé, non plus par un juge offensé et menaçant, mais par un Roi de gloire, par un Prince de la paix, par un Maître doux et humble de cœur, par Celui même qui nous disait jadis et nous dit encore éternellement : Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés, je vous soulagerai, vous trouverez le repos de vos âmes ; — c’est bien aujourd’hui, aujourd’hui que nous avons un avocat auprès du Père, savoir Jésus-Christ le juste, un souverain sacrificateur, qui peut compatir à toutes nos infirmités, ayant été éprouvé, ainsi que nous, en toutes choses, excepté le péché, un ami semblable à nous, un précurseur, un frère, qui est entré le premier dans les cieux pour nous assurer des places et nous les préparer : c’est bien aujourd’hui que nous pouvons voir le ciel ouvert et nous approcher sans crainte du moment où il nous faudra, à notre tour, descendre dans la vallée de l’ombre de la mort, pour atteindre au delà les régions de la lumière et de la vie. Aussi, qui dira comment meurt un chrétien, un homme qui a marché avec Dieu sur les pas de Jésus-Christ, et qui attend le moment où son Sauveur viendra le prendre à lui selon sa promesse : Je vous prendrai à moi afin que où je suis vous y soyez aussi ?

Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit. — Miracle ! criions-nous tout à l’heure, exception glorieuse, privilège ineffable ! Mais ce miracle, cette exception, ce privilège, je les vois se renouveler désormais tous les jours. Que voulez-vous dire de plus, que pouvez-vous dire de moins, d’un chrétien qui nous quitte sur les ailes de sa foi, sinon qu’il ne paraît plus parce que Dieu le prend ? Et je ne parle pas même ici de ces morts extraordinaires que Dieu permet quelquefois pour éclairer extraordinairement son Eglise dans les temps extraordinaires, je parle des morts toutes simples, sans éclat, obscures même, des morts de tous les jours et telles qu’un pasteur en peut rencontrer à chaque pas pour la consolation de son ministère.

Que de fois, ô mon Dieu, que de fois déjà ne m’as-tu pas donné de contempler ce spectacle si propre à raffermir le cœur et à éclairer la voie de ceux qui veulent marcher avec Toi !… Tantôt chez un jeune homme, tantôt chez un vieillard, chez un homme dans la force de l’âge, chez une jeune fille, un enfant riche ou pauvre, n’importe ! — ceux qui ont le plus à quitter ne sont pas toujours ceux qui paraissent quitter le plus, — que de fois ne m’a-t-il pas été donné de contempler Hénoch disparaissant à mes yeux parce que Dieu le prit !

Je me vois encore auprès de lui, au chevet de son lit, sa main dans la mienne. J’avais été témoin de ses luttes, de ses combats, — car les plus fidèles peuvent avoir des luttes et des combats avant de rompre les dernières amarres qui nous retiennent à la terre. Mais la victoire avait été remportée, et le chemin, en se resserrant, n’avait laissé de place que pour les deux qui marchaient encore ensemble : Dieu et son enfant. Il était là, le corps affaibli, mais l’âme vivante, et nous savions que le moment était proche. Il en bénissait Dieu et répétait dans ses prières entrecoupées : Seigneur, Seigneur Jésus, mon bon Sauveur, viens bientôt ! Ses adieux étaient faits, il ne disait plus qu’au revoir ! Nous nous sentions sur le seuil de l’éternité, je croyais y être comme lui, et j’y étais bien aussi,… car le seuil de l’éternité, voyez-vous, c’est quelque chose qui est là-dedans. — Pour ménager sa faiblesse et éviter de le faire parler, je lui répétais entre des intervalles de silence quelques-unes des paroles de la vie éternelle : — Il n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ… Béni soit Dieu qui nous a bénis de toutes les bénédictions spirituelles dans les lieux célestes, et nous a régénérés par une espérance vive d’obtenir l’héritage qui ne peut ni se souiller ni se flétrir… Je suis assuré que rien ne peut nous séparer de l’amour qui nous a été témoigné en Jésus-Christ… Heureux ceux qui meurent au Seigneur, oui ! dit l’Esprit, car ils se reposent de leurs travaux et leurs œuvres les suivent…. Dieu qui est riche en miséricorde, par son grand amour nous a vivifiés ensemble avec Christ, par la grâce duquel vous êtes sauvés, et nous a ressuscités ensemble et fait asseoir avec lui à sa droite dans les lieux célestes en Jésus-Christ… D’autres fois nous priions. Il ajoutait quelques mots, souvent un simple amen. Ainsi les heures passaient, ces heures qui représentent des années. — Vous est-il arrivé de vous séparer d’un ami à l’entrée d’un chemin où vous ne devez pas le suivre ? Vous vous retournez pour le voir à mesure qu’il s’éloigne, vous échangez encore quelques paroles,… puis vous ne vous entendez plus,… puis un tournant de la route vous dérobe l’un à l’autre. — Je le voyais ainsi s’en aller. Mais il n’était pas seul. Quelqu’un venait au-devant de lui, se montrant de plus en plus clairement, lui disant des choses que je n’entendais pas, mais dont le reflet illuminait sa figure attentive. — Il avançait, cependant, il avançait rapidement sur la route. Qu’il me semblait déjà loin par moments ! Sa voix n’arrivait plus à mes oreilles, ses yeux me cherchaient encore sans plus paraître me voir. Mais je le voyais bien, moi, je le voyais tout entier dans le lointain d’un serrement de main, d’un frémissement de lèvres, d’un éclat du regard… Au seul nom de Jésus il tressaillait… Enfin il s’éloigna davantage encore, puis je ne vis plus qu’une ombre, puis il ne parut plus… — Mort ! — Non ! vous dis-je. — Il ne parut plus parce que Dieu le prit ! — Je l’ai vu et j’en rends témoignage !

Mon Dieu, que je meure de la mort du juste et que ma fin soit semblable à la sienne ! Mon Dieu, puisse ma vie tout entière et celle de chacun de ceux qui m’écoutent se résumer en ces deux mots : Il marcha avec Dieu, puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit. Amen.

 retour à la page d'index chapitre suivant