Homélies

La résurrection de Lazare

Il y avait un homme malade, appelé Lazare, qui était de Béthanie, le bourg de Marie et de Marthe sa sœur. Cette Marie était celle qui oignit le Seigneur d’une huile de parfum et qui essuya ses pieds avec ses cheveux, et Lazare, qui était malade, était son frère. Ses sœurs donc envoyèrent dire à Jésus : Seigneur, celui que tu aimes, est malade. Jésus, ayant entendu cela, dit : Cette maladie n’est point à la mort ; mais elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié. Or, Jésus aimait Marthe, et sa sœur, et Lazare. Et quoiqu’il eût appris qu’il était malade, il demeura cependant encore deux jours au lieu où il était. Puis il dit à ses disciples : Retournons en Judée. Les disciples lui dirent : Maître, il n’y a que peu de temps que les Juifs cherchaient à te lapider, et tu y retournes encore ! Jésus répondit : N’y a-t-il pas douze heures au jour ? Si quelqu’un marche pendant le jour, il ne bronche point, parce qu’il voit la lumière de ce monde. Mais si quelqu’un marche pendant la nuit, il bronche, parce qu’il n’a point de lumière. Il parla ainsi, et, après cela, il leur dit : Lazare, notre ami, dort, mais je m’en vais l’éveiller. Ses disciples lui dirent : Seigneur, s’il dort, il sera guéri. Or, Jésus avait dit cela de la mort de Lazare, mais ils crurent qu’il parlait d’un véritable sommeil. Jésus donc leur dit alors ouvertement : Lazare est mort. Et je. me réjouis à cause de vous, de ce que je n’étais pas là, afin que vous croyiez ; mais allons vers lui. Thomas donc, appelé Didyme, dit aux autres disciples’ : Allons-y aussi, afin de mourir avec lui. Jésus, étant arrivé, trouva qu’il y avait déjà quatre jours qu’il était dans le sépulcre. Or, Béthanie était environ à quinze stades de Jérusalem. Et plusieurs des Juifs étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler de la mort de leur frère. Quand Marthe ouït dire que Jésus venait, elle alla au-devant de lui ; mais Marie demeura assise à la maison. Et Marthe dit à Jésus : Seigneur, si tu eusses été ici, mon frère ne serait pas mort ; mais je sais que, maintenant même, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. Jésus lui dit : Ton frère ressuscitera. Marthe lui répondit : Je sais qu’il ressuscitera en la résurrection, au dernier jour. Jésus lui dit : Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point pour toujours. Crois-tu cela ? Elle lui dit : Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui devait venir au monde. Quand elle eut dit cela, elle s’en alla, et appela Marie, sa sœur, en secret, et lui dit : Le Maître est ici et il t’appelle. Ce que Marie ayant entendu, elle se leva promptement et vint vers lui. Or, Jésus n’était pas encore entré dans le bourg, mais il était au même endroit où Marthe était venue au-devant de lui. Alors les Juifs qui étaient avec Marie dans la maison et qui la consolaient, voyant qu’elle s’était levée si promptement et qu’elle était sortie, la suivirent, disant : Elle s’en va au sépulcre pour y pleurer. Mais Marie étant arrivée au lieu où était Jésus, dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : Seigneur, si tu eusses été ici, mon frère ne serait pas mort. Quand Jésus vit qu’elle pleurait et que les Juifs qui étaient venus avec elle, pleuraient aussi, il frémit en lui-même, et fut ému, et il dit : Où l’avez-vous mis ? Ils lui répondirent : Seigneur, viens et vois. Et Jésus pleura. Sur quoi les Juifs dirent : Voyez comme il l’aimait. Et quelques-uns d’eux dirent : Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas faire aussi que cet homme ne mourût pas ? Alors Jésus, frémissant de nouveau en lui-même, vint au sépulcre ; c’était une grotte, et on avait mis une pierre dessus. Jésus dit : Otez la pierre. Marthe, sœur du mort, lui dit : Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est là depuis quatre jours. Jésus lui dit : Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? Ils levèrent donc la pierre de dessus le lieu où le mort était couché. Et Jésus levant ses yeux au ciel, dit : Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé. Or, je savais bien que tu m’exauces toujours ; mais je l’ai dit à cause des troupes qui sont autour de moi, afin qu’elles croient que tu m’as envoyé. Et ayant dit ces choses, il cria à haute voix : Lazare, sors dehors. Alors le mort sortit, ayant les mains et les pieds liés de bandes ; et son visage était enveloppé d’un couvre-chef. Jésus leur dit : Déliez-le et laissez-le aller. C’est pourquoi plusieurs des Juifs qui étaient venus vers Marie, et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais quelques-uns d’entre eux s’en allèrent aux pharisiens, et leur dirent les choses que Jésus avait faites. Alors les principaux sacrificateurs et les pharisiens assemblèrent le conseil, et ils dirent : Que faisons-nous, car cet homme fait beaucoup de miracles ?… Depuis ce jour-là donc, ils consultèrent ensemble pour le faire mourir.

(Jean 11.1-53)

Dans le voyage de la vie, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Mais en tout temps, qui a choisi l’Éternel pour son guide et son conseil peut se féliciter d’avoir choisi la bonne part. Après avoir en lui trouvé un bienfaiteur et un ami au jour de la prospérité, en lui il est assuré d’avance de trouver au jour de l’épreuve un ami et un consolateur.

Dans le bourg de Béthanie, situé à une petite distance de Jérusalem sur la montagne des Oliviers, vivait une famille heureuse. Deux sœurs et un frère la composaient. L’absence de père et de mère nous laisse entrevoir que l’épreuve avait déjà passé dans cette demeure. On y avait vu des places bien chères rester vides. On y avait déjà versé des larmes (quelle est la demeure où l’on n’en a pas encore versé ?). Néanmoins, Celui qui a soin des oiseaux de l’air et qui s’appelle le père des orphelins, avait accompli là ses promesses. Et tout ce que l’Évangile nous rapporte de Marthe, de Marie et de Lazare est de nature à nous les représenter comme jouissant d’une douce, facile et heureuse existence.

Cette relation de frère et de sœur, la plus ancienne, la plus intime, la plus naturelle, la plus providentielle des amitiés, en faisait sans doute le principal charme. Un cercle étendu de connaissances, dont la sympathie se fit sentir plus tard au jour de l’épreuve, embellissait alors leur prospérité ; une honnête aisance les mettait à l’abri des privations et des innombrables épreuves de détail qui accompagnent toujours une position gênée, et leur permettait en particulier d’exercer largement cette vertu de l’hospitalité qui procure plus de jouissance souvent encore à ceux qui l’exercent qu’à ceux qui en profitent. Enfin et surtout cette piété, qui a les promesses de la vie présente comme de celle qui est à venir, était venue sanctifier, et en le sanctifiant doubler cent fois ce bonheur domestique. On sent là tout d’abord un de ces intérieurs qui attirent.

Le Seigneur Jésus qui, dans ses voyages à Jérusalem, aimait en quittant la foule à se retirer le soir sur la montagne des Oliviers, était devenu l’hôte habituel de cette famille bénie. Qui sait même si le charme qu’il trouvait dans la douce intimité de ses membres n’avait pas contribué plus d’une fois à lui faire diriger ses pas de ce côté ? Pourquoi Jésus n’aurait-il pas eu des amis, et pourquoi n’aurait-il pas préféré le chemin conduisant à la porte de ses amis ? Il n’y perdait pas son temps d’ailleurs et Dieu ne lui avait pas ouvert cette maison sans but. Quoi qu’il en soit, il y était toujours attendu, désiré, bienvenu, et l’Évangile ne nous cache pas que Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare. — Cela ne vous fait-il pas envie, mes frères ?… Voir arriver Jésus sur la route ; aller à sa rencontre quand on suppose qu’il doit venir ; lui ouvrir sa porte ; lui faire sa place au foyer ; mettre son couvert ; remarquer la fréquence de ses visites comme de celles d’un ami qui revient parce qu’il se trouve bien et prend ses habitudes chez vous comme chez lui !… Il y a des familles où cela se passe encore aujourd’hui. Nous ne connaissons plus Christ selon la chair, il est vrai. Mais il y a des familles où il entre, où il revient, où il se plaît, où il se fait sa place dans les cœurs comme à Béthanie. — Et si les anges, continuant l’œuvre commencée dans les pages de l’Évangile, écrivent quelque part l’histoire du Christ invisible au milieu de nous, il y a, n’en doutez pas, des familles dont ils ne sauraient retracer les joies ou les catastrophes mêlées à cette histoire sans laisser de nouveau tomber de leur plume cette parenthèse : Or, Jésus aimait cette famille-là. — Le diraient-ils de la nôtre ?

Une relation intime s’était donc établie entre les heureux habitants de Béthanie et leur hôte. Si Jésus aimait Marthe, Marie et Lazare, c’est qu’il les connaissait. Il savait que sous l’empressement un peu affairé de la première à mettre tout en mouvement pour le bien recevoir quand il était une fois entré dans la maison, il y avait avant tout un sentiment profond du privilège de le posséder chez soi, un ardent désir de le servir et de lui plaire, l’élan d’un cœur généreux et enthousiaste ; ne trouvant rien d’assez bon ni d’assez précieux pour honorer sa personne divine. Il savait que l’attention recueillie de Marie demeurant assise à ses pieds pour l’écouter quand il parlait, était la preuve certaine qu’elle avait choisi la bonne part et l’avait bien choisie, que pour elle désormais une seule chose était nécessaire et qu’elle avait compris ce que signifie cette parole : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par-dessus. Il connaissait aussi Lazare, son ami comme il l’appelle plus tard, le soutien, l’appui de ses deux sœurs, leur être nécessaire ici-bas.

De leur côté, les habitants de Béthanie avaient eu le loisir d’apprendre à connaître aussi celui qu’ils aimaient. Ils avaient appris, comme tous les Israélites sans fraude, à voir en lui le Messie promis ; celui qui devait proclamer l’an de la bienveillance de l’Éternel. De ses miracles, ils avaient conclu comme Nicodème que Dieu était avec lui, et qu’en le voyant ils voyaient en réalité Celui a qui tout pouvoir appartient au ciel et sur la terre, qui commande en maître aux vents, aux flots, à la maladie et à la santé, par lequel les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés et les aveugles recouvrent la vue. Ils avaient appris de son histoire à voir sa miséricorde au-dessus de sa puissance même, puisque cette puissance, toujours au service de sa miséricorde n’était jamais employée qu’au soulagement des malheureux pour lesquels il allait sans cesse d’un, lieu a un autre : de Jérusalem à la Galilée et de la Galilée à Jérusalem, afin de les chercher et de les sauver. Ils avaient appris de ses paroles surtout… (que n’avaient-ils pas appris durant ces longs entretiens que Marie écoutait, recueillie à ses pieds ? des heures passées a entendre Jésus dans l’intimité 1 des heures a recueillir ces paroles divines, dont quelques-unes seulement qui nous ont été conservées nous paraissent insondables encore aujourd’hui, après dix-huit siècles de méditation !), ah ! ils avaient appris bien certainement à lui dire comme les disciples : A quel autre irions-nous qu’à Toi, tu as les paroles de la vie éternelle et nous, avons cru et nous avons connu que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! — Que de fois dans leurs entretiens du soir ne leur avait-il pas mis en évidence la vie et l’immortalité ! Que de fois ne les avait-il pas préparés à chercher en lui un consolateur pour les mauvais jours, comme en lui ils avaient déjà trouvé l’ami des jours calmes et sereins !

Les mauvais, jours, hélas ! ils ne tardèrent pas à arriver. Quand le bonheur paraît le plus assuré dans l’intérieur de la maison, combien souvent l’épreuve est à la porte ! Quand la santé, le bien-être, les douces affections, semblent avoir pris place pour toujours au foyer, quand les convives sont au complet, et que la fête est prête !… Attendez ! qui heurte là ? qui force l’entrée ? qui vient inopinément s’asseoir au banquet de la famille et changer la maison de festin en une maison de deuil ? Comme un larron pendant la nuit, à l’heure qu’on y pense le moins, ainsi survient la mort, cette messagère toujours inattendue du Seigneur.

Jésus, pour échapper à la fureur des habitants de Jérusalem, qui à deux reprises avaient voulu le lapider, Jésus, dis-je, s’était retiré avec ses disciples de l’autre côté du Jourdain. Pendant ce temps, la maladie vient atteindre un des membres de l’heureuse famille de Béthanie. Lazare est obligé de se mettre au lit. Ses sœurs le soignent avec tout l’empressement et tout le dévouement dont elles sont capables,… mais avant toutes choses, elles envoient vers Jésus pour lui dire : Seigneur, celui que tu aimes est malade.

N’est-ce pas un immense privilège, dans un premier moment de détresse, que de savoir tout de suite à qui recourir ? L’homme est un être complexe. Dans les grands moments, il a besoin de force morale, de paix, de calme, de sang-froid avant et par-dessus tout autre chose. Quel trouble, quelle agitation, quelle angoisse dans une maison, quand un de ses membres, celui qui en était le chef, peut-être, comme dans la maison de Béthanie, vient subitement à tomber malade ! — Il était là, bien portant, vaquant à ses affaires, portant sans qu’on s’en doutât le poids de la famille, qui avait pris peu à peu la douce habitude de s’en remettre à lui pour toutes choses — Tout à coup, le voilà arrêté, la fièvre l’a saisi, les symptômes deviennent alarmants, il faut se mettre au lit… A qui courir ? Au médecin ; sans doute, c’est déjà quelque chose. Mais le médecin n’est qu’un homme. Le médecin n’empêche pas de mourir. Le médecin applique les ressources de son art au malade, mais n’a pas de ressources contre l’angoisse de ceux qui l’entourent… et s’il trahit lui-même quelque angoisse ! Des amis viendront s’informer avec intérêt des nouvelles du malade ; leur sympathie sera précieuse sans doute ; elle versera comme un baume sur le cœur ; mais n’en demeurera pas moins impuissante et, dans plus d’un cas, ne fera qu’ajouter le trouble au trouble, l’angoisse à l’angoisse, l’embarras à l’embarras. Ah ! heureux alors qui sait où tourner son regard et adresser sa prière ! Heureux qui dès longtemps, par la foi, s’est fait un ami du Tout-bon et du Tout-Puissant, pour lui dire : Seigneur, celui que tu aimes est malade ! — Seigneur, qui fais vivre et mourir, qui commandes à la maladie et à la santé, sans la volonté duquel il ne tombe pas un de nos cheveux en terre ; Seigneur, qui tant de fois déjà nous as donné de si touchantes preuves de ta sollicitude pour nous ; Seigneur, celui que tu aimes ; tu sais, celui qui prenait tout son plaisir en toi, et à qui tu avais donné tant de témoignages de ta tendresse, celui qui t’avait choisi pour son Seigneur et pour son Dieu, et que tu avais choisi pour ton ami, ce père, ce frère, cet enfant bien-aimé, celui que tu aimes est malade ! Il souffre ; il est en danger ; nous souffrons, nous sommes en détresse avec lui. Nous ne savons à qui le recommander, nous ne savons à qui nous adresser nous-mêmes. Nous ne connaissons que Toi, et nous avons en Toi toute notre confiance. Oh ! si tu voulais nous le rendre ! Nous ne te prescrivons rien toutefois. Ta volonté soit faite, et non la nôtre ! Mais accours. Sois avec nous ! Donne-nous l’assurance que rien ne se passera sans toi ! Prépare-nous à tout événement ! Donne-nous d’avance ta paix ! Fais concourir tout événement à notre plus grand bien ! Seigneur, celui que tu aimes est malade !

Ah ! encore une fois heureuse la famille qui, dans la tourmente, a trouvé un pareil abri ! Quelle que soit l’issue, on peut dire que cette maladie sera pour elle à la gloire de Dieu ! Qu’elle se termine par une délivrance, cette délivrance sera due à l’Éternel et l’Éternel en sera glorifié, selon ce qu’il a dit Lui-même : Invoque-moi au jour de ta détresse, et je te délivrerai et tu me glorifieras ! Se termine-t-elle au contraire par une épreuve ; ceux qui en sont frappés, sachant de quelle main leur vient cette épreuve, béniront la main qui les frappe, en répétant avec Job : l’Éternel l’avait donné, l’Éternel l’a repris ! Que son saint Nom soit béni !

Cependant Jésus, qui avait ses vues et pour Lazare et pour Marthe et pour Marie et pour ses disciples et pour ces juifs qui crurent en lui plus tard en voyant le miracle et pour nous qui en méditons le récit, Jésus qui a toujours ses vues adorables, qu’il accoure ou qu’il se fasse attendre, qu’il exauce ou qu’il paraisse rester sourd à nos requêtes, Jésus, au lieu de se hâter, demeura encore deux jours au lieu où il était, depuis le moment où il apprit que Lazare était malade.

La maladie pendant ce temps empira rapidement. Les deux sœurs attendirent en vain, minute après minute, prêtant l’oreille au moindre bruit, espérant toujours voir arriver le Seigneur à temps. Oh ! quelle agonie dans leur cœur pendant l’agonie de celui qu’elles aimaient ! — Cependant leur attente fut trompée : Lazare s’affaiblit et mourut sans qu’aucun miracle s’accomplit en sa faveur. — Les choses se passèrent tristement suivant la coutume ordinaire en ces tristes circonstances. La nouvelle de la mort se répandit ; de nombreux amis accoururent de toute part pour mêler leurs larmes à celles des deux sœurs désolées, et leur offrir ces consolations banales qui souvent ne font que rendre plus sensible la plaie qu’elles voudraient bander.

On fit les préparatifs accoutumés. On porta le mort à sa dernière demeure, et les deux sœurs rentrèrent dans leur maison désormais vide, froide, désolée. Mais si leur cœur était abîmé de tristesse, elles n’avaient pourtant pas perdu toute confiance. Pressées de toute part, elles n’étaient cependant point encore réduites à l’extrémité. Il leur restait quelqu’un de qui, même après la mort de leur frère, elles attendaient encore quelque chose. Jésus n’avait point paru. Elles l’attendaient toujours. Et quand on attend Jésus, au fond de la plus amère douleur, ce point fixe qui s’appelle le désespoir disparaît dans les premières lueurs persistantes d’une espérance infinie.

Revenons à Jésus. Il vivait, vous n’en doutez pas, dans la maison de Béthanie. Il avait bien reçu le message. De loin, avec la perspicacité, — faut-il dire du cœur ou de la toute-science ?… (Je crois bien à la toute-science de Jésus, je crois encore plus à son cœur) — il avait suivi toutes les phases de la maladie de son ami ; il l’avait vue se terminer par la mort. C’est le moment qu’il attendait ! — Lazare notre ami dort dit-il en Maître de la vie, et je m’en vais l’éveiller. La-dessus il se lève, fait taire les sollicitations, égoïstes de ses disciples, les entraîne avec lui, et se met en marche tranquille et calme comme toujours. — Il a repassé le Jourdain et s’approche de nouveau du village de Béthanie, — Dans la maison des deux sœurs un grand nombre d’amis étaient là rassemblés pour mener deuil et les consoler au sujet de leur frère. Quelqu’un a vu de loin le Seigneur, la nouvelle est rapportée à voix basse. Marthe devine ; elle s’éclipse, elle vole, elle n’a que Jésus dans l’esprit (c’est elle qui a la bonne part cette fois !) ; tandis que Marie demeure absorbée dans sa douleur.

Elle aperçoit Jésus : elle est à ses pieds ! Dans le calme divin de ses traits, dans l’inexprimable consolation de son regard, elle trouve déjà une réponse aux angoisses de son cœur. Un sublime entretien s’engage entre elle et le Sauveur, un de ces entretiens dans lesquels on voit Jésus-Christ aller chercher au fond du cœur le plus troublé la dernière étincelle de foi pour la ranimer peu à peu en l’exerçant, jusqu’à lui faire jeter de nouveau tout son éclat.

Marthe la première, avec sa promptitude et son inconcevable vivacité d’impressions, verse devant lui son âme tout entière dans cette parole qui résume un monde de sentiments et de pensées : Seigneur, si tu eusses été ici, mon frère ne serait pas mort ! Mais maintenant je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera ! — A la surface une nuance de reproche,… elle est si sincère et si vraie ! — Nous t’avions pourtant fait demander, nous comptions sur toi, nous t’avons attendu. Tu aurais pu,… oh ! si tu l’avais voulu ! Si tu avais vu l’angoisse de notre âme, si tu avais exaucé à temps notre prière, si tu étais accouru, si tu eusses été ici !… Mais dans le fond quelle âme honnête et ouverte à la foi ! Elle a cru tout ce qui se pouvait croire, elle est en suspens devant l’impossible et ne demande qu’à croire encore !… Mon frère ne serait pas mort ! Certainement la maladie eut obéi à ton commandement. Maintenant, c’est de la mort qu’il s’agit, de l’inexorable, de l’irrévocable, de l’irrémédiable,… maintenant ! Maintenant je sais tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera ! Tout !… Elle n’ose pas s’arrêter à l’idée que Jésus puisse rendre la vie à son frère mort ; mais quoi qu’il en soit, elle sait que tout lui est possible parce que tout est possible à Dieu. Tout ce que tu demanderas !… quel désir sous cette parole si réservée ! comme elle doit faire violence à son cœur pour ne pas laisser éclater plus distinctement ce qu’elle sent !

Jésus, témoin du combat qui se livre en son âme, lui répond, mais de manière à augmenter encore son anxiété, en mettant sa foi à une plus grande épreuve. Ton frère ressuscitera, lui dit-il. Il ne lui dit ni quand, ni où, ni comment. — Que t’importe d’en savoir davantage ? Je te dis qu’il ressuscitera. Il n’est mort que pour un temps. Il dort. Sa vie lui sera rendue. Lui-même te sera rendu à toi et à ta sœur. Ton frère ressuscitera ! — Mais voyez-vous dans le cœur de Marthe l’impatience d’en savoir davantage ! — Elle n’ose lui dire clairement : Seigneur, est-ce aujourd’hui ? Est-ce ici même que tu vas le ressusciter ? Non, mais elle en insinue indirectement la question en lui disant : Je sais qu’il ressuscitera en la résurrection au dernier jour.

Jésus, qui veut la faire marcher par la foi, avant de lui accorder la vue, lui fait cette admirable réponse, insérée dans notre récit comme un joyau qui en relève infiniment le prix : Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra quand même il serait mort, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais : Crois-tu cela ? — La réponse de Marthe est bien digne d’attention. Elle n’insiste pas. Elle sent que Jésus vient de prononcer une de ces paroles définitives sur lesquelles il faut rester. Crois-tu cela ? avait dit le Seigneur. Oui, répond-t-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu qui devait venir. — Et quand elle eut dit cela, elle alla appeler secrètement Marie sa sœur, en lui disant : le Maître est ici et il t’appelle !

Comme elle, restons un instant sur cette grande parole de Jésus : Je suis la résurrection et la vie ! — Pauvres créatures mortelles, appelées à nous voir un jour, bientôt peut-être, demain peut-être, couchées sur un lit de maladie et à laisser notre dépouille dans une tombe ; pauvres compagnons de misère surtout de tant de créatures semblables à nous, et à nous unies par les plus étroits liens de la chair et du sang, nous avons besoin de savoir ce qui suit pour nous la mort, ce qui la suit pour les nôtres,… nous voudrions le voir. De tout temps, toute âme d’homme a cherché la réponse à cette question : qu’est-ce qui nous attend au delà du sombre passage ?

Or, à cette question, que répond la sagesse humaine ? Ne la méprisons pas ! C’est une grande chose que la sagesse humaine. Elle remue les problèmes les plus compliqués. Elle confond l’imagination par la majesté et la hardiesse de ses spéculations. Elle s’élève jusqu’à la hauteur des cieux ; elle descend jusqu’aux profondeurs de l’abîme ; elle dispute savamment de toutes choses et semble par moment capable de sonder tous les mystères. Mais amenez-la sur le bord d’une tombe, réunissez tous les philosophes passés, présents, futurs autour de l’un d’entre eux endormi du sommeil de la mort ; demandez-leur ce qu’il est advenu de leur frère, de leur maître peut-être. Donnez-leur du temps pour préparer leur réponse. Qu’auront-ils à vous dire ?… Rien ! Rien ! Rien ! Et les plus sages d’entre eux, confessant leur incompétence, se borneront à déclarer avec le sage de la Grèce « qu’il faut attendre que quelqu’un vienne de la part de Dieu. »

Consultez le livre des Révélations de l’Ancien Testament, vous y rencontrerez au milieu des mêmes obscurités, un point, un seul point lumineux, comme l’aurore d’un jour qui se lève : l’annonce de quelqu’un précisément, qui viendra de la part de Dieu, l’annonce d’un Rédempteur sur lequel se concentrent toutes les espérances de ceux qui attendent une meilleure patrie : C’est Abraham, le père des croyants qui a vu le jour de Christ et qui s’en est réjoui ; c’est Job dont la foi se tient pour satisfaite parce qu’il sait que son Rédempteur est vivant ; c’est David qui, animé de l’esprit prophétique, s’écrie, parlant de futur envoyé en même temps que de lui-même : Mon cœur s’est réjoui, aussi ma chair habitera avec assurance. Car tu n’abandonneras point mon âme au sépulcre et tu ne permettras point que ton bien-aimé sente la corruption. Tu me feras connaître le chemin de la vie ; ta face est un rassasiement de joie. Il y a des plaisirs à ta droite pour jamais !

Enfin paraît Jésus-Christ : Je suis la Résurrection et la vie, dit-il. Et celui qui a prononcé une telle parole devait la prouver. Certes, s’il faut entendre par la vie la vie éternelle, la vie victorieuse du temps, de la terre, du péché, s’il faut entendre par la vie, Dieu lui-même, le Vivant, l’Éternel, en nous, ne peut-on pas dire qu’il la met en évidence ? Il est la vie ! La vie même est venue à nous, quand il s’est fait homme. Nous vous annonçons la vie éternelle qui était dans le Père et qui nous est apparue pour se répandre sur nous, disait saint Jean ; et saint Paul, n’exprime-t-il pas l’expérience bénie de tous ceux qui sont en Christ, quand il dit à son tour : Dieu qui est riche en miséricorde par la grande charité dont il nous a aimés, nous a vivifiés en Christ et ressuscités ensemble avec Christ, et fait asseoir ensemble avec lui à sa droite dans les lieux célestes ! — Mais s’il faut entendre dans un sens plus immédiat et parlant aux yeux, que possédant la vie en lui-même, il a vaincu la mort, notre commun partage, ne suffît-il pas pour s’en convaincre d’un regard jeté sur son histoire ? Écoutez là-dessus Bossuet : — « Il l’a vaincue dans une jeune fille de douze ans, qui ne faisait que d’expirer et qui était encore dans son lit. Il l’a vaincue dans un jeune homme qu’on portait en terre. Enfin il l’a vaincue dans le tombeau et au milieu de la pourriture, en la personne de Lazare. Il restait qu’il empêchât même la corruption… Ceux à qui il avait rendu la vie, demeuraient mortels ; il restait qu’avec la mort, il vainquît même la mortalité. C’était en sa personne qu’il devait faire voir une victoire si complète. Après qu’on l’eut fait mourir, il ressuscite pour ne plus mourir… Ce qui s’est fait dans le chef s’accomplira dans les membres. L’immortalité nous est assurée en Jésus-Christ à meilleur titre qu’elle ne nous avait d’abord été donnée en Adam. Notre première immortalité était de pouvoir ne pas mourir, notre dernière immortalité sera de ne pouvoir plus mourir. » — Je suis la Résurrection et la vie, nous dit Jésus-Christ. Crois-tu cela ? Avec moins de lumière que nous, Marthe fit cette réponse qui est la réponse même de la foi : Oui Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu qui devait venir au monde !

Sur ces entrefaites, elle était rentrée à la maison et y avait appelé en secret Marie, sa sœur, en lui disant : Le Maître est ici et il t’appelle ! — Marie de courir au lieu où était Jésus ! Aussitôt qu’elle l’eut vu, elle se jeta à ses pieds en lui disant : Maître si tu eusses été ici, mon frère ne serait pas mort ! — Et quand Jésus la vit pleurer, elle et les Juifs qui l’avaient accompagnée, il frémit au dedans de lui et ne put contenir son émotion. Il dit : Où l’avez-vous mis ? On le conduisit au sépulcre en lui disant : Viens et vois !

Vois… quoi ? La pierre muette, qui recouvre le cadavre ? Oui !… et ces cœurs brisés, et cette foule silencieuse, et dans ces cœurs tant de souvenirs d’un passé à jamais passé, tant de déchirements inénarrables, tant d’amère solitude, et dans cette foule tant d’émotions infinies ; et en tout cela un point seulement du sombre tableau que présente le genre humain tout entier devant la porte du sépulcre ! Vois la mort enfin, le salaire du péché, avec tout son cortège, cette immense douleur, pour laquelle il ne s’est encore trouvé ici-bas d’autre issue que les larmes… vois !… vois ! — Et Jésus aussi pleura ! — Nous l’apprenons de quelqu’un qui a vu ces choses et qui en rend témoignage et qui nous garantit que son témoignage est véritable. Jean, qui interrogeait la figure de son maître devant cette tombe, la vit se troubler insensiblement et se mouiller de larmes. Et il ne se trompa pas, car tous en furent frappés comme lui ; sur quoi ils se disaient à voix, basse : Voyez comme il l’aimait ! Quelques-uns même ajoutaient cette réflexion si naturelle : Celui-ci qui a ouvert les yeux de l’aveugle ne pouvait-il pas faire aussi que cet homme ne mourût point ? Et l’émotion de Jésus loin de diminuer ou de se dissimuler croissait. Il frémissait de nouveau en lui-même : Jésus pleura… Merci, ô mon Dieu, pour ce mot-là ! Nous ne l’oublierons plus. Avant la charité qui sait verser son sang, nous avions besoin de trouver d’abord en lui celle qui sait verser des larmes. Ah ! sans doute « les larmes de Jésus nous remplissent d’espérance. Si le médecin Tout-Puissant est touché de nos maux, s’il les pleure, s’il en frémit, il les guériraa. » Nous le verrons avec une bien autrement grande confiance s’immoler pour nous, après l’avoir ainsi vu pleurer sur nous. Puis surtout nous nous sentirons bien autrement rapprochés de lui. Si sa croix doit un jour combler l’abîme qui nous sépare du ciel, ses larmes ne commencent-elles pas par combler d’avance l’abîme qui pourrait nous séparer encore de sa croix. Elles ont je ne sais quoi d’inattendu qui abaisse préalablement jusqu’à nous le mystère même de la Rédemption, et lui ouvre d’avance nos cœurs en nous découvrant ainsi le sien. — Ce n’est donc pas d’un amour abstrait que le Seigneur nous aime, c’est d’un amour tout sympathique comme on dit, tout humain, tout vibrant. Il a porté nos douleurs, cela veut d’abord dire qu’il en a été affecté, qu’il les a comprises, savourées, expérimentées. Il a pleuré avec ceux qui pleurent sur la terre, comme au ciel il est dans la joie avec ceux qui sont dans la joie. Et c’est auprès du tombeau de Lazare peut-être que je comprends le mieux la parole de l’apôtre : Nous n’avons pas un souverain sacrificateur qui ne puisse compatir à toutes nos infirmités, car il a été éprouvé ainsi que nous en toutes choses excepté le péché. Enfin, les larmes de Jésus, sœurs des nôtres, viennent au-devant d’elles et les protègent en les accompagnant. Arrière, vous qui n’avez jamais pleuré ! Si encore vous pouviez nous empêcher de souffrir, votre sécheresse aurait quelque apparence à se recommander. Jusque-là vous ne nous en imposerez plus. Nous avons avec nous Jésus-Christ. — Laissez, laissez couler vos pleurs, Marthes ou Maries en deuil ! Seulement au lieu de les répandre sur la terre aride et desséchée où se fixent en vain. vos regards, versez-les désormais dans le sein du céleste ami qui vous connaît et vous comprend si bien. Ne craignez jamais de rencontrer froideur ou dureté dans le cœur de Celui qui est réellement parfait. Vous y trouverez plutôt toujours une sympathie parfaite comme Lui-même est parfait. A vos larmes Il se contentera d’abord de mêler les siennes, et respectant votre douleur, ne rompra le silence qui plaît à votre âme, que par quelqu’une de ces paroles qui ne blessèrent jamais même les plus désolés : Celui que tu pleures n’est pas mort ! Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père, si cela, n’était pas, je vous l’aurais dit. Que votre cœur ne se trouble point !

a – Bossuet.

S’approchant du sépulcre, Jésus toujours plus profondément ému en lui-même dit : Levez la pierre ! Marthe avec cette précipitation que nous lui connaissons, s’écrie ; Seigneur, il sent déjà ! car il est là depuis quatre jours ; comme si Jésus ne savait pas ce qu’il faisait, comme si la seule chose à faire n’était pas d’attendre en silence ce qui allait se passer. Ne t’ai-je pas dit, reprend Jésus, que si tu crois tu verras la gloire de Dieu ! Levez la pierre ! Enlevez la porte de cette éternelle prison ! Le miracle commence dans cette obéissance des vivants devant un ordre si nouveau. Au besoin le sépulcre lui-même reconnaîtrait la voix du Maître. Ils levèrent donc la pierre de dessus le lieu où le mort était couché. Et Jésus levant les yeux au ciel dit : Je te rends grâces, ô mon Père, de ce que tu m’as exaucé. Or, je savais bien que tu m’exauces toujours. Mais je dis ceci à cause des troupes qui sont autour de moi, afin qu’elles croient que tu m’as envoyé. — Et ayant dit ces choses, il cria à haute voix : Lazare sors dehors ! Alors le mort sortit, ayant les mains et les pieds liés de bandes et la tête couverte d’un linge. Jésus leur dit : Déliez-le et laissez-le aller !

Quelle scène, mes frères ! Chaque fois qu’on en relit le récit, elle vous pénètre d’une nouvelle émotion. On ne peut s’empêcher de se placer au nombre de ceux qui y étaient présents. On y assiste soi-même. On partage d’abord cette attente sans pareille. On voit ces hommes subjugués s’approcher en silence, porter la main sur une tombe, enlever la pierre, et découvrir ce qu’on enferme a jamais ! On promène alternativement ses regards sur la figure de ce mort depuis quatre jours dans le sépulcre et sur celle du Prince de la vie, calme de nouveau dans la contemplation du ciel. On demeure suspendu, on ne respire plus pendant cette courte prière. On est saisi comme d’un frisson à l’ouïe de cette parole puissante, qui commande à la mort et qui arrache au sépulcre sa proie : Lazare, sors dehors !… On croit voir le mort soutenu par une force mystérieuse, quoique lié de bandes et dans un état où un homme vivant ne pourrait remuer, se dresser, s’avancer, s’étonner et ouvrir les yeux pour reconnaître celui dont la voix vient de le tirer de son sommeil. On croit voir l’émotion, la reconnaissance, l’indicible joie de Marthe et de Marie. Ce sont là de ces choses que l’imagination peut jusqu’à un certain point se représenter, mais qu’aucune parole ne saurait exprimer.

Mais on voudrait savoir au moins ce qui suivit, n’est-ce pas ? ce qui se dit à cette occasion, comment on rentra dans la maison, les sentiments qu’échangèrent ce frère et ces sœurs le soir de cette journée quand ils se retrouvèrent seuls. L’Évangile jette un voile sur ces scènes et sur ces émotions. Il ne nomme plus Lazare qu’une seule fois et nous apprend seulement qu’un peu plus tard, six jours avant la Pâque, Jésus se trouvait de nouveau à Béthanie où était Lazare qui avait été mort et qu’il avait ressuscité des morts, que là on lui fit un souper où Marthe servait, où Lazare était un de ceux qui étaient à table avec lui, et où Marie prit l’occasion d’exprimer son enthousiasme et sa reconnaissance envers le Seigneur en répandant sur ses pieds un parfum de grand prix. — Nous aimons à retrouver là ces mêmes personnages, chacun avec son caractère, tous également pénétrés d’adoration pour Jésus-Christ et liés à lui désormais pour le temps et pour l’éternité.

Mais à la suite du récit que nous avons médité et sur les dispositions de ceux qui y jouèrent un rôle comme spectateurs, l’écrivain sacré fait une seule remarque bien solennelle, qui peut en être considérée comme l’application à notre adresse et à l’adresse de tous ceux qui le liront, jusqu’à la fin des siècles. C’est pourquoi, dit-il, plusieurs des Juifs qui étaient venus vers Marie et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais quelques-uns s’en allèrent aux pharisiens et leur dirent les choses que Jésus avait faites. Les uns se rangèrent avec les disciples, les autres avec les ennemis du Seigneur. Comment s’expliquer cela ?

Certes, la conduite des premiers n’a rien qui surprenne, et il nous semble à tous que nous aurions fait comme eux. Oh ! si nous pouvions voir de nos yeux Jésus ressusciter un mort, pensons-nous, comme toutes nos objections tomberaient ! comme tous les obstacles de nos cœurs seraient levés par enchantement ! comme nous passerions sans transition de la surprise à l’admiration, de l’admiration à l’adoration, de l’adoration à la vie éternelle ! Quoi !… avoir vu ces choses, avoir — c’est impossible autrement — sympathisé à toutes ces émotions, et s’éloigner de Jésus-Christ, et rechercher de nouveau ses ennemis, et le trahir enfin !… est-ce bien possible ?

Cela n’est que trop possible. D’abord le fait est là, et en nous le racontant, l’historien sacré n’en exprime point son étonnement. Il se fait simplement le narrateur d’un miracle d’aveuglement après l’avoir été d’un miracle de la bonté divine. — Mais de pareils miracles d’aveuglement n’en voyons-nous pas tous les jours ? De quoi s’agit-il en effet ? Une forte, une profonde impression, une impression en apparence et pour un moment décisive s’efface, non pas tout d’un coup, sans doute, mais graduellement, dans une âme à mesure que s’éloigne l’objet qui l’a produite. Cette âme un moment ébranlée, éblouie, subjuguée, retombe peu à peu dans ses habitudes et redevient le lendemain ce qu’elle était la veille. Il n’y a pas besoin qu’un mort ressuscite pour cela. Et sans aller bien loin, que de fois les voûtes de nos temples n’ont-elles pas été témoins de semblables contradictions ! Que de fois, non pas vous peut-être, je l’ignore, mais d’autres que vous avez pu connaître, ou que vous pouvez vous représenter, ne se sont-ils pas trouvés saisis en ces lieux d’une démonstration d’esprit et de puissance qui subjuguait leur âme entière et leur arrachait ce cri intérieur : Me voici, Seigneur ! parle, que veux-tu que je fasse ?… pour retomber insensiblement ensuite dans leurs vieilles ornières d’indifférence et de péché ! — De deux qui entendent le même appel et passent par les mêmes émotions, d’où vient que l’un se convertit et que l’autre se divertit ? D’où vient que l’un entre dans le royaume des cieux et que l’autre ne fait qu’assumer une responsabilité de plus ? C’est un problème que je donne aujourd’hui à résoudre à votre conscience : — aujourd’hui, dis-je, car il se pose à propos, de la parole que vous venez d’entendre, si faible qu’elle ait été, comme à propos de toute manifestation de la bonté et de la puissance de Dieu pour le salut. Les Juifs qui avaient assisté à la résurrection de Lazare se partagèrent en deux classes ; en deux classes ceux, qui depuis dix-huit siècles relisent et méditent le récit de ce saisissant événement ; en deux classes ceux qui l’ont lu et médité il cette heure dans ce temple. Oh ! mon frère, si vous pouviez être de ceux qui commencèrent à croire en ce jour, et qui, suivant par la foi Jésus de Béthanie au Calvaire et du Calvaire à la résurrection, entreront avec lui dans la gloire éternelle !…

Ainsi soit-il !

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