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L’autorité de Jésus-Christ

dDans notre premier article, nous avons établi la distinction à faire entre ce que nous avons appelé les dogmes bibliques et les dogmes ecclésiastiques. Par les premiers nous avons entendu les affirmations que la Bible contient sur les faits du monde supersensible et pour lesquelles elle demande créance, tandis que les seconds sont des affirmations de l’Eglise elle-même, destinées à exprimer et à formuler la foi qui existe déjà chez ses membres.

d – Paru dans le Chrétien Évangélique en avril 1891.

Nous avons par définition attribué une autorité aux dogmes bibliques ; et nous rechercherons maintenant, spécialement à l’égard des affirmations énoncées par Jésus-Christ, sur quel fondement repose cette autorité que nous leur avons attribuée.

I

Examinons d’abord cette question préalable : L’autorité a-t-elle vraiment une place dans le domaine religieux ? Qu’est-ce que l’autorité ? La méthode d’autorité consiste à réclamer créance pour un fait ou pour une vérité par un autre motif que le témoignage que rendent à ce fait ou à cette vérité les sens, la raison ou le sens moral.

Or, plusieurs nient, en matière religieuse, et tout particulièrement dans le domaine chrétien, la légitimité de ce procédé d’autorité. M. Secrétan a résumé en quelques mots brefs et précis les raisons de cette manière de voir. « Une doctrine reçue de cette façon, dit-il, resterait en nous comme une substance étrangère, parce que nous ne pouvons composer un tout d’éléments hétérogènes ; parce que la liberté nous est indispensable, et que la vérité doit nous affranchir.… » — « Rien, conclut-il, ne saurait être admis d’autorité. » Et, pour ne laisser planer aucune équivoque sur l’application qu’il fait de cette maxime, il ajoute : « Je tiens que toutes les idées données pour chrétiennes, sans excepter celles qui sont le plus distinctement et le plus uniformément énoncées dans les évangiles et dans les épîtres, doivent être librement examinées et ne sauraient être justement reçues autrement qu’en raison de leur vertu propree. »

eLa civilisation et la croyance, p. 261 et 263. Je regrette seulement que dans cet exposé si net de sa manière de voir l’auteur se soit laissé aller à employer l’expression de vertu propre, qui n’est pas tout à fait synonyme de vérité intrinsèque, et qui trouble la clarté de l’affirmation en y introduisant un élément étranger, la notion de l’efficacité.

Constatons d’abord que le principe posé par M. Secrétan ne serait pas applicable, il le reconnaîtra lui-même sans peine, dans le domaine scientifique. Quand, sur le témoignage d’un homme sûr, nous acceptons la réalité d’un fait inconnu jusqu’ici et dont nous ne pouvons nous expliquer ni le mode, ni la cause, ni le but, bien loin de peser sur notre intelligence comme un écrasant fardeau, ce fait devient, au contraire, pour elle un stimulant qui la pousse à un tout nouveau travail. Car, comme on l’a dit, c’est aux restes inexpliqués que sont dues toutes les grandes découvertes.

Un phénomène analogue ne peut-il pas se produire dans le domaine religieux ? Dans son discours sur la foi d’autorité, Vinet se demande « si la foi en l’autorité n’est pas le noviciat nécessaire de toute intelligence et de toute consciencef. » Remarquons bien ces mots : « et de toute conscience. » Le développement moral aussi bien que le développement intellectuel, paraît, d’après cette parole, s’opérer, aux yeux de Vinet, sous l’influence de certains faits, qui ne sont connus que par le moyen du témoignage.

fDiscours sur quelques sujets religieux, 6e édition, 1862, p. 353.

Le point important, quand il s’agit de l’autorité dans le domaine religieux et moral, est de savoir quel est le but dans lequel ce procédé est employé. L’instruction donnée a-t-elle pour but essentiel d’affranchir l’esprit de la servitude de l’ignorance, et de communiquer à l’homme certaines connaissances qui manquent à son intelligence avide de savoir ? Dans ce cas, je comprends jusqu’à un certain point qu’on puisse bannir a priori le procédé d’autorité de la sphère religieuse. Et je ne sais guère comment il faudrait échapper à ce dilemme qui a été avancé parfois contre la notion même de révélation : ou bien les vérités religieuses ainsi enseignées sont déjà contenues en germe dans la raison et dans la conscience humaine, et dans ce cas la révélation de ces vérités est un miracle superflu ; ou bien les vérités révélées feront complètement disparate avec la religion et la morale naturelles, et dans ce cas leur assimilation par l’homme deviendra impossible ; d’où il résultera, comme le dit M. Secrétan, que l’intelligence, qui devrait être affranchie par la vérité, sera asservie par elle.

Mais la question se présente sous un autre aspect si le but de l’enseignement religieux est, non d’affranchir l’intelligence de son ignorance naturelle, mais de briser le joug du péché qui pèse sur la volonté humaine et d’amener l’homme à contracter une relation morale entièrement personnelle avec Dieu lui-même. Un but pareil peut-il être atteint par les seules lumières de la raison, par les connaissances qui constituent ce que nous appelons la religion naturelle ? Assurément non ; toutes précieuses qu’elles soient, elles n’en sont pas moins trop vagues et trop incertaines pour conduire à un pareil résultat. Ce but exige non seulement que l’homme s’élève, mais que Dieu descende, qu’il révèle certains traits de son caractère divin, certains desseins qu’il a conçus à l’égard de l’homme, certains faits qu’il a accomplis ou veut accomplir en sa faveur. Car enfin il s’agit de gagner le cœur de l’homme, afin d’y opérer ce que les découvertes de l’intelligence, dans ce domaine, ne sont pas de nature à accomplir, afin d’affranchir la volonté du penchant au mal, et de faire de l’homme un être vivant pour Dieu.

Prenons des exemples : s’il y a une chose impossible à admettre rationnellement, c’est la toute-science de Dieu. Bien des choses peuvent la faire pressentir à l’homme naturel ; mais plus on se plonge dans cette pensée d’un être qui embrasse dans son savoir l’univers entier, qui poursuit d’un regard simultané l’histoire intérieure et extérieure des milliards d’êtres intelligents et inintelligents qui remplissent les mondes, plus notre pensée se perd dans cet abîme, et moins nous nous sentons en état de faire, avec quelque assurance, l’application de cette notion aux détails de notre propre vie. Et pourtant, la foi à la toute-science de Dieu est le fondement de toute relation vivante avec lui, la source de tout abandon pieux, la condition de toute prière. Combien donc n’est-il pas nécessaire, et combien ne suis-je pas heureux qu’une bouche que je reconnais comme autorisée, me dise : « Il ne tombe pas un passereau en terre sans la volonté de ton père ; les cheveux même de ta tête sont comptés. » A chaque ébranlement de ma confiance et de ma soumission, c’est à cette affirmation que je reviens, que je me cramponne ; autrement je vivrais comme suspendu dans le vide.

Nous pourrions faire une observation semblable au sujet de la toute-puissance de Dieu, de sa justice, de sa bonté, de tous ces faits divins que la nature et la conscience nous amènent à pressentir, mais qui ne peuvent devenir pour nous des certitudes que sur le témoignage d’un être qui a de Dieu une connaissance plus directe que la nôtre. Je m’arrêterai à un fait, celui du pardon divin.

Certes, personne ne peut nier que la certitude ou l’incertitude sur ce point n’exerce une profonde influence sur notre relation avec Dieu, et par là sur toute notre vie spirituelle et morale. Or, quelle assurance une bouche humaine quelconque ou mon propre sentiment peuvent-ils me donner à cet égard ? Ma conscience réclame ce pardon en raison de bien des fautes douloureusement senties ; mon cœur l’espère au nom d’une vague impression de la bonté divine. Mais la certitude me manque, et cependant elle serait nécessaire pour m’ouvrir un libre accès auprès de Dieu. Je me répète qu’il est bon, mais une autre voix me dit qu’il est juste aussi. Puis, s’il veut bien me pardonner et faire taire en ma faveur les réclamations de sa justice, n’aurai-je pour cela aucune condition à remplir, aucune expiation à offrir ? Sera-ce maintenant déjà ou seulement après un certain degré d’amélioration obtenu, que je pourrai me croire pardonné ? Sera-ce pour certains péchés seulement, ou pour tous, oui pour tous, sans exception ? Connaissez-vous une raison, une conscience qui puisse résoudre d’une manière certaine ces questions-là ? Y a-t-il un cœur qui, se plaçant avec tous ses souvenirs en face du Dieu qui représente le bien absolu, n’arrive pas à cette solution tragique : Malheur à moi ! Et pourtant ma paix et ma relation filiale avec Dieu exigent la certitude du pardon ! Que si j’assume envers moi-même la responsabilité de répondre de mon chef affirmativement à cette grande question, cela ne ressemblera-t-il pas à un pardon que je m’accorderais moi-même, me mettant ainsi en quelque sorte à la place de Dieu ? Ce procédé est-il valable ? Ne sera-t-il pas plutôt une nouvelle offense ?… Ah ! qu’elle s’ouvre la bouche céleste qui me dira de la part de Dieu lui-même : « Prends courage, je te le déclare, tes péchés te sont pardonnés, ta foi t’a sauvé. » Cette déclaration divine une fois reçue dans mon cœur, quel changement ne produirait-elle pas dans ma vie spirituelle ? La barrière serait enlevée, ma relation intime avec Dieu fermement rétablie, et par là tout mon état moral transformé. Par quel procédé ce résultat aurait-il été obtenu ? Par le procédé d’autorité, et d’autorité uniquement. Car je ne possède par moi-même aucun moyen de contrôle à l’égard d’un fait qui ressortit entièrement à la liberté de Dieu et à son for intime. En refusant d’accepter le pardon sur le témoignage du révélateur compétent, qui m’en a déclaré la condition, je me priverais de ce qui seul peut être pour moi la source de la vie nouvelle. Par crainte d’asservir mon intelligence ou ma conscience, je rejetterais ce qui seul aurait pu être pour moi la parole de manumissio, l’acte d’émancipation spirituelle.

Encore un exemple. L’une des convictions qui peuvent agir le plus profondément sur la direction morale que nous imprimons à notre vie terrestre, est celle de notre survivance personnelle. Or, cette conviction, où pouvons-nous la puiser ? L’argumentation de Socrate dans le Phédon pourra sans doute prédisposer un lecteur bénévole à sympathiser avec les conclusions du plus sage des Grecs ; notre propre conscience morale, en nous rappelant notre responsabilité, éveillera chez nous le pressentiment du jugement. Mais en face des réclamations terribles de la physiologie moderne, rien ne nous donnera la certitude sur ce point que l’autorité d’un être dont le savoir dépasse le nôtre et qui nous dit : « Tous vivent en Dieu… » et : « Les uns iront à… les autres à… »

Nous ne multiplierons pas ces exemples ; ils me paraissent prouver suffisamment la légitimité et même la nécessité de l’emploi de l’autorité dans l’éducation religieuse et morale de l’humanité. Comme une découverte introduit un fait nouveau et par là même un nouveau facteur dans le développement de l’esprit humain, ainsi la révélation d’un fait de l’ordre supersensible, en introduisant dans la conscience religieuse de l’humanité un actif ferment, exercera sur la vie spirituelle des croyants une influence proportionnée à la gravité du fait révélé.

II

Nous avons envisagé jusqu’ici la question de l’autorité au point de vue abstrait. Plaçons-nous maintenant au point de vue de l’histoire, et étudions les droits de Celui qui s’est attribué ici-bas la suprême autorité en matière religieuse.

Il y a aujourd’hui trois manières principales d’envisager le christianisme.

Dans l’opinion d’un grand nombre, cette religion n’est, comme toutes celles qui l’ont précédée, qu’une forme temporaire du développement humain, « une des journées de l’humanité, » comme disait Lerminier, un simple produit de la conscience et de la raison sur le chemin du progrès indéfini, une forme de la vie religieuse dont on ne saurait affirmer plus positivement que de toutes les précédentes, qu’elle sera la dernière. Le représentant en quelque sorte attitré de cette manière de voir, M. Scherer l’exprimait ainsi : « Le christianisme, fruit d’une longue élaboration de la conscience humaine, destinée à préparer d’autres élaborations, ne représente qu’une des phases de la transformation universelle. » C’est là prononcer aussi nettement que possible le bannissement perpétuel de l’autorité en matière de foi. Une autorité intervenant dans ce travail incessant y marquerait un point d’arrêt et deviendrait une entrave au progrès spontané qui est envisagé comme la loi suprême de l’histoire. A ce point de vue, les livres saints des chrétiens n’ont pour la pensée religieuse d’autre prix que celui que peuvent avoir pour la pensée philosophique les traités d’Aristote ou les dialogues de Platon : documents intéressants, sans doute, ils ne sauraient faire autorité.

La seconde manière d’envisager le christianisme est plus difficile à caractériser, car elle renferme une grande variété de nuances. Cependant on reconnaît dans les formes diverses sous lesquelles elle se présente, un certain nombre de traits communs. Avant tout, cette conception reconnaît dans la personne de Jésus-Christ l’homme qui a été choisi pour la grande mission de fonder la religion définitive et de réaliser ici-bas le règne de Dieu. Il a été accordé au fils de Joseph, pour l’accomplissement de cette mission, de nous faire connaître Dieu comme un Père qui nous aime, et qui est disposé à nous pardonner nos fautes. En faisant resplendir dans nos cœurs cette image radieuse, il y a dissipé le fantôme sinistre d’un Dieu irrité, qui nous éloignait du bien. En nous rapprochant ainsi de notre Père céleste, il nous a aussi rapprochés les uns des autres ; il a jeté les bases de la grande fraternité humaine. Cette révélation, qu’il a donnée par sa vie aussi bien que par sa parole, répondait si bien aux aspirations de la conscience et du cœur de l’homme, qu’elle a immédiatement obtenu créance et fait surgir une société nouvelle. Celle-ci, par le moyen de son témoignage et de son travail moral et social, continue depuis le départ de Jésus l’œuvre de sauvetage spirituel qu’il a inaugurée. Le salut chrétien, le règne de Dieu, s’étend graduellement et finira par embrasser tous les peuples.

Comment se présente à ce point de vue la notion de l’autorité au sein de l’Eglise ? Il n’est pas aisé de répondre à cette question. D’une manière générale cependant, on peut dire que les partisans de cette manière de voir admettent que les vérités évangéliques doivent être puisées dans ce fond intime qu’ils appellent la conscience chrétienne ; par où ils entendent la conscience naturelle modifiée, éclairée, transformée par la contemplation de Jésus-Christ et par la nouvelle conception de Dieu que nous devons à son apparition. Mis en contact direct avec le Dieu qui aime et qui pardonne, celui qui croit à la divine mission de Jésus trouve désormais dans les expériences dont son âme est le théâtre, la norme de ses convictions religieuses et de ses obligations morales. Et le contenu de nos livres saints doit être apprécié et jugé par chacun d’après ces expériences ainsi faites.

Si répandue que soit en ce moment cette manière de comprendre l’autorité dans le christianisme, — on pourrait plutôt dire de la nier, — elle me paraît sujette à de graves objections. Tout en révélant l’amour du Père, Jésus s’est prononcé occasionnellement sur un grand nombre de sujets appartenant au domaine supersensible et qui ne sont nullement indifférents pour le développement de la vie religieuse et morale. Il a déclaré l’homme plongé dans la mort spirituelle et sujet, s’il ne se convertit point, à un châtiment éternel. Il a parlé d’un ennemi personnel de Dieu et de son règne et l’a représenté comme un homme fort qu’il a dû vaincre, lui, l’homme plus fort, avant de pouvoir piller sa demeure. Il s’est déclaré lui-même le Fils unique du Père céleste, connu dans son essence intime de ce Père seul, objet de son amour parfait dès avant la création du monde. Il s’est dit envoyé dans le monde par ce Père, afin de mourir et de payer par sa mort la rançon des péchés de l’humanité. Il a promis sa résurrection corporelle aussi bien que celle des siens. Il a témoigné de sa prochaine élévation souveraine auprès du Père pour régner sur l’humanité et sur toutes choses, et il a annoncé sa réapparition personnelle à la fin de l’économie actuelle, ainsi que le jugement qu’il exercera lui-même sur son Eglise d’abord, puis sur le monde.

Je demande maintenant aux partisans du point de vue que je viens d’esquisser, s’ils se croiront tenus d’accepter sur ces divers points le témoignage du Maître, lors même qu’il ne s’accorderait pas avec les révélations de leur conscience chrétienne, ou bien s’ils récuseront l’autorité du Christ à l’égard de ces divers points ou d’un certain nombre d’entre eux. Peut-être invoqueront-ils l’incertitude de l’authenticité de telle ou telle d’entre ces déclarations de Jésus. Sans examiner ici cette question, nous sommes certains qu’il restera toujours assez de ces paroles du Seigneur pour qu’en tout état de cause la question de l’autorité de Jésus se pose à leur égard. Dans le premier cas, le principe de l’autorité en matière de foi serait accepté et la discussion cesserait. Dans le second, la position devient difficile ; tout d’abord, parce qu’il est étrange de faire de la conscience chrétienne, née du témoignage de Jésus-Christ, le juge de la vérité de ce témoignage, et cela d’autant plus qu’il n’y a pas une seule conscience chrétienne, mais qu’il y en a un aussi grand nombre que d’individus chrétiens, de sorte que la ligne de démarcation qui doit séparer le vrai du faux dans l’enseignement de Jésus-Christ se trouvera être dans sa propre Eglise la mobilité même. Puis cette conscience varie non seulement d’un individu à un autre, mais, comme elle est la résultante de l’expérience de chaque individu, elle doit progresser journellement avec celle-ci. Ce sera donc une norme incessamment variable. Notre expérience d’aujourd’hui peut nous enseigner tout autre chose que celle d’hier ; et c’est à une pareille norme que nous soumettrons les enseignements de Jésus-Christ ! Enfin, cette attitude à l’égard de Celui dont la parole a fait surgir la religion nouvelle, a ceci de particulièrement grave, qu’elle renferme un démenti formel donné à la manière dont il a lui-même parlé de son enseignement, quand il a fait des déclarations telles que celles-ci : « En vérité, je vous déclare que le ciel et la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront point » (Matthieu 24.35), et : « Je n’ai rien dit de moi-même, mais le Père qui m’a envoyé m’a donné ordre de ce que je dois dire. » (Jean 12.49) L’apôtre Paul était assez circonspect pour distinguer entre ce qu’il enjoignait à ses frères d’après un commandement exprès du Seigneur, ou ce qu’il leur prescrivait en vertu de son autorité apostolique, ou ce qu’il leur recommandait sous la direction de l’Esprit saint qu’il possédait comme simple chrétien (1 Corinthiens 7.10, 12, 25, 40). Jésus, lui, n’aurait eu ni la même clairvoyance, ni la même prudence. A la manière des fanatiques de tous les temps, il aurait mis sur le compte du Père ses idées propres !

Et si même l’Eglise pouvait accepter ces énormités, ceux qui cherchent à les lui inculquer ne comprennent-ils pas qu’ils minent eux-mêmes le terrain sur lequel ils bâtissent ? Admettre en Jésus une telle confusion du vrai et du faux, n’est-ce pas compromettre sérieusement la validité de son témoignage sur les points mêmes où ils y reconnaissent une réelle révélation et en font la source de leur conscience chrétienne ? Une fois cette distinction admise, à l’encontre de ses propres déclarations, entre une partie révélée et une partie non révélée dans son enseignement, il n’y a plus aucune raison solide pour lui attribuer sûrement une lumière surnaturelle sur un point quelconque. Ne vaut-il pas mieux dire simplement que c’est son bon et large cœur qui, formé à l’école de l’Ancien Testament, lui a inspiré ces convictions si bienfaisantes de la paternité divine et de la fraternité humaine ; que l’idée du Dieu amour n’est qu’un reflet du sentiment de son propre cœur rempli d’amour ? Ajoutez encore, si vous le voulez, avec Strauss, les douces réminiscences des joies et des affections du foyer paternel. Mais renoncez à faire ici une dépense superflue de surnaturel et à attribuer à Jésus dans ces conditions-là la qualité de révélateur extraordinaire. Et vous voilà arrivés enfin au point où il fallait bien en revenir sur ce chemin-là, le naturalisme de la première manière de voir, ce fond qui perce de toutes parts à travers la couche de supranaturalisme mystique dont on cherche à le couvrir à ses propres yeux et à ceux des autres.

Vinet a dit : « Dieu n’est souverainement aimable qu’en Jésus-Christ. » Et, en effet, la nature a des troubles, des perturbations, des accès de fureur et exerce parfois des ravages tels que, si nous n’avions qu’elle pour nous révéler la bonté divine, nous arriverions difficilement à envisager le Créateur comme l’être souverainement aimable. Vinet dit donc vrai : Dieu ne nous apparaît qu’en Jésus, comme l’être parfaitement aimant et parfaitement digne d’être aimé ! Mais, si nous faisons abstraction de l’enseignement de Jésus déclaré suspect sur tel ou tel point par ce que nous nommons notre conscience chrétienne, que reste-t-il de cette révélation de Dieu en Jésus-Christ dont on parle avec une si grande ferveur ? Les actes de Jésus ? Ce sont, sans doute, pour nous ceux d’un homme plein d’humilité, de charité, de patience, de douceur. Une chose nous apparaît en lui sous le plus beau jour, notre humanité ! Mais quelle relation nécessaire demeure-t-il encore entre cette apparition humaine et le caractère de Dieu ? Cette relation n’existe que par le moyen du témoignage de Jésus. Il faut pour l’établir des déclarations telles que celle-ci : « Celui qui m’a vu, a vu le Père. » Autrement nous contemplons en lui un homme excellent, la fleur de l’humanité ; mais sur Dieu lui-même, que savons-nous de plus qu’auparavant ? Sa mort elle-même, que nous apprendra-t-elle ? Jusqu’à quel point un homme peut aimer les autres hommes. Mais Dieu, s’il est, regarde et laisse faire. Le témoignage de Jésus supprimé, je ne vois rien de plus dans sa croix. Notre conscience, comme dit Strauss, a élevé d’un degré son idéal de perfection (humaine). Mais la prétention de faire de cette vie la révélation de la vie de Dieu et de cette mort la révélation de l’amour de Dieu, en un sens quelconque, me parait vide de sens.

Il existe une troisième manière d’envisager le christianisme et, en conséquence aussi, l’autorité de son fondateur ; c’est celle dont les documents évangéliques sont les monuments impérissables. L’œuvre de Jésus a été l’exécution d’un plan divin et sa parole a été tout entière le commentaire authentique de cette œuvre divine.

Il s’est trouvé un homme qui, en contemplant le règne du péché au sein de l’humanité, a osé dire : « C’est un désordre ; il doit finir ; l’humanité doit cesser de pécher. »

Ce même homme, à la vue du règne de la mort planant sur les hommes, a osé dire encore : « C’est une dégradation ; l’homme créé à l’image de Dieu ne doit pas mourir ; le règne de la mort doit prendre fin. »

Comme cet homme n’était point un simple rêveur, penseur, ou poète, il ne s’est pas contenté de désirer, de vouloir. Il a mis la main à l’œuvre ; et, comme tout vrai réformateur, il a commencé par sa propre personne. Il s’est avant tout efforcé de réaliser en lui-même la parfaite victoire sur le péché, avec l’intention arrêtée de faire de cette victoire personnelle le point de départ d’une victoire semblable au sein de l’humanité tout entière ou du moins chez tous ceux qui consentiraient à s’unir à lui.

Au terme de cette vie sainte, il s’est livré volontairement à la mort en faveur de cette humanité qu’il s’était proposé de sauver, et il l’a fait avec la volonté ferme de transformer dans sa mort la mort même en chemin de la vie, et cela pour lui d’abord, puis pour tous ceux qui s’assimileraient l’efficacité de cette mort, et pour lesquels sa résurrection deviendrait le principe d’une résurrection semblable à la sienne.

Tel fut, d’après nos documents évangéliques, le dessein de Jésus. Si cette pensée a été une simple conception de son esprit, il faut reconnaître que c’est le plus grand, le plus sublime dessein qui ait jamais surgi dans l’esprit d’un homme ; et si elle est devenue fait, on ne peut lui trouver dans l’histoire d’autres pendants que les deux faits primordiaux de la création et de la chute. Quoi qu’il en soit, le christianisme historique se présente comme la réalisation prétendue de cette conception.

Quelle a été l’origine de cette pensée ? Faudrait-il l’attribuer, non à Jésus lui-même, mais à l’un ou l’autre de ses disciples qui la lui aurait prêtée, et par le moyen duquel elle aurait pénétré dans nos évangiles ? Mais les disciples, témoins de cette vie et de cette mort, déclarent eux-mêmes qu’ils ont contemplé ce spectacle sans le bien comprendre. Et, quel que soit le degré d’intelligence et d’amour que nous puissions attribuer même à ceux que nous envisageons comme les plus distingués d’entre eux, il est évident que leur portée d’esprit et de cœur reste bien au-dessous de ce chef-d’œuvre qui ne peut être dû qu’au génie suprême de l’intelligence et de la charité.

Ce sera donc bien à Jésus qu’il faudra faire remonter cette conception, conformément à nos narrations évangéliques. D’où l’a-t-il lui-même tirée ? De son propre cœur, de ce cœur dans lequel, par un acte d’amour insondable, il a embrassé la pauvre humanité, proie du péché et de la mort ? Oui, sans doute, cette pensée a passé par le cœur du Fils de l’homme. Mais remarquons qu’il ne s’en attribue pas à lui-même la première origine. Il dit n’en être que l’exécuteur. C’est lui, c’est le Père qui en est le véritable auteur : « Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique au monde, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3.16) « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, délivre-moi de cette heure ? Mais c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure. » (Jean 12.27) « Ne boirai-je pas la coupe que mon Père m’a donnée à boire. » (Jean 17.11) Se faisait-il illusion en parlant ainsi ? Mettait-il sur le compte de Dieu ce qui était uniquement le fruit de ses propres méditations, un plan né des nobles instincts de son cœur ? Non, deux faits impriment à l’œuvre conçue et accomplie par Jésus le sceau d’une divine origine et d’une absolue objectivité.

Le premier est sa sainteté parfaite. Cette sainteté n’a pas consisté seulement dans l’absence de toute faute, et dans la réalisation de tout ce qui est bien. On pourrait citer dans l’histoire des exemples approximatifs. Il y a un trait tout particulier qui la distingue des exemples plus ou moins analogues que peut présenter la vie humaine : c’est la communion parfaite, filiale, constante dans laquelle Jésus a vécu avec Dieu. Cette communion a été intime et unique : Dieu seul connaît le Fils, le Fils seul connaît le Père, et c’est lui, lui seul, qui le fait connaître à ceux qu’il veut. (Matthieu 12.27) Cette communion est tendre et filiale : « Père, je sais que tu m’exauces toujours » (Jean 11.42). Elle est permanente : nous ne connaissons pas un moment où il y soit entré et un moment où, après en être sorti, il y soit rentré. Le phénomène est sans exemple, et il prend toute sa valeur pour quiconque comprend que, lorsque Dieu est connu, il ne l’est pas comme un objet passif, mais parce qu’il se fait lui-même connaître ; et que, lorsqu’il est possédé, il l’est dans la mesure où il se donne lui-même. Si donc Jésus a parfaitement révélé et possédé Dieu, comme sa vie et sa parole en sont la preuve, c’est que Dieu s’est parfaitement révélé et communiqué à lui, et la supposition que son œuvre n’ait été que sa conception subjective, devient une totale impossibilité puisque, en vertu de cette communion intime avec Dieu, qui est le caractère absolument unique de sa personne, sa vie nous apparaît comme un fait divin autant qu’humain.

Et si l’on soutient qu’en considérant la vie de Jésus comme une vie en Dieu, nous ne parvenons pourtant point encore à franchir absolument les limites de sa subjectivité, il y a un autre fait de nature extérieure et entièrement objective qui, s’il est réel, ferme la bouche à toute objection semblable ; c’est sa résurrection.

On peut, sans doute, nier la résurrection corporelle de Jésus, malgré les déclarations réitérées par lesquelles il l’avait annoncée, malgré les simples et sobres récits des évangélistes, malgré le témoignage si précis de Paul lui-même, l’ancien persécuteur ; ou bien on peut parodier ce fait, en disant, comme M. Sabatier, que le mot, « Christ est ressuscité, » signifie uniquement « que son esprit, toujours vivant, n’est plus lié à aucune forme matérielle et périssable, » c’est-à-dire que le grand signe auquel Jésus avait renvoyé ceux de ses contemporains auxquels ses miracles journaliers ne suffisaient pas, ne serait autre que sa survivance spirituelle ! Nous ne songeons pas à démontrer ici le fait de la résurrection corporelle de Jésus. Ce n’est certainement pas la discussion critique qui fermera la bouche à ceux qui le nient, pas plus que ce n’est elle qui la leur a ouverte. La foi à un fait historique naît d’un témoignage reconnu non suspect, et s’il arrive qu’après que la tempête des doutes critiques s’est élevée, elle finisse par se calmer et que la foi surnage, la foi survit non comme fille du débat critique, mais encore et toujours comme fille du simple témoignage. Or, nous parlons ici pour ceux aux yeux de qui le récit apostolique est un témoignage non suspect de la réalité du fait.

Que nous dit cette résurrection quant à l’œuvre de Jésus ? La résurrection n’est pas un miracle comme les autres ; aussi Jésus lui donnait-il une place à part. Ce fait n’est point, à proprement parler, son miracle, un de ces miracles qu’il appelait « ses œuvres que Dieu lui donnait le pouvoir de faire. » C’est un miracle que Dieu lui-même accomplit en sa personne. Les apôtres disent à dessein : « Dieu a ressuscité Jésus. » Si cette parole, qui a été le centre de leur témoignage, est vraie, Dieu lui-même a, par cet acte d’une nature incomparable, apposé son sceau à l’œuvre de Jésus ; il en a fait la sienne. Cette ratification divine élève définitivement l’œuvre de Jésus-Christ au-dessus du domaine de toute subjectivité purement humaine ; elle la transporte dans celui de la volonté divine et par conséquent de la réalité absolue.

La résurrection de Jésus devient ainsi le rocher inébranlable auquel peut s’attacher notre foi, et nous comprenons pourquoi saint Paul envisage ce fait comme tellement important, qu’il prononce cette déclaration : « Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et votre foi est vaine aussig. » (1 Corinthiens 15.14)

g – Je ne connais pas de plus puissante apologie du fait de la résurrection que le chapitre de Weizsæcker, au commencement de son Apostolisches Zeitalter, sur la non-résurrection de Jésus. Les tours de force auxquels il est obligé d’avoir recours pour expliquer le témoignage apostolique, tout en niant le fait qui en est l’objet, me paraissent en démontrer mieux que toutes les raisons l’inébranlable réalité.

II

Le sceau divin imprimé à l’œuvre de Jésus par sa sainteté et par sa résurrection, s’étend à sa parole.

Il y a entre l’œuvre de Jésus et sa parole, une relation beaucoup plus étroite qu’on ne se le figure généralement. On voit d’ordinaire dans l’enseignement de Jésus, la révélation d’un certain nombre de vérités religieuses nouvelles, et un ensemble de préceptes moraux propres à compléter la loi de l’ancienne Alliance. L’enseignement de Jésus serait, à ce point de vue, semblable à une couche de vérités nouvelles destinée à se superposer aux vérités qui formaient le fond des religions naturelles et des conceptions religieuses Israélites.

Mais en considérant l’enseignement du Seigneur sous cet aspect, on s’est trouvé embarrassé de répondre à l’objection de certains savants qui prétendaient que les instructions religieuses et morales de Jésus ne renfermaient, en réalité, rien que n’eussent enseigné avant lui les sages de l’antiquité ou les prophètes et docteurs Israélites. Le monothéisme, avec la bonté et la sagesse de Dieu, avait été déjà la croyance de Socrate, de Platon et d’Aristote. La spiritualité et la sainteté divines avaient été hautement proclamées par Esaïe ; la miséricorde du Dieu qui pardonne, sa charité envers toutes les créatures, envers les païens et les animaux eux-mêmes avaient été chantées dans les Psaumes et célébrées par les prophètes. Sur la corruption innée du cœur de l’homme, sur l’impossibilité pour lui d’obtenir une justice valable devant Dieu, sur la nécessité d’un sacrifice expiatoire et d’une régénération du cœur par le Saint-Esprit, sur la foi, comme seul moyen d’être rendu agréable à Dieu, sur la venue d’un serviteur de l’Eternel, réunissant en lui les offices de sacrificateur et de roi et devant remplir à la fin des temps la fonction de juge universel, l’Ancien Testament s’était exprimé aussi nettement, sinon aussi complètement, qu’a pu le faire plus tard le Nouveau. Et c’est en vertu de ce fait que Jésus pouvait reprocher à Nicodème, le docteur en Israël, de ne pas savoir ces choses.

C’est qu’en réalité l’enseignement de Jésus n’est point un troisième degré d’instruction religieuse destiné à compléter la révélation juive et la révélation naturelle. C’est un enseignement d’un caractère tout différent ; c’est l’interprétation d’un fait historique ; c’est la révélation au monde de l’œuvre de Dieu accomplie par Jésus-Christ.

Nous avons vu dans notre premier article que Jésus témoigne dans son enseignement de certains faits divins. Mais il ne les dévoile qu’à l’occasion et au service de l’œuvre que son Père lui a donné à faire. Jésus ne contredit point les vérités religieuses et morales connues avant lui ; il les suppose, il les confirme, il les approfondit au besoin comme on le voit dans le sermon sur la montagne. Mais de même que Dieu avait replacé l’œuvre préparatoire, retracée par l’Ancien Testament, dans le cadre des vérités religieuses révélées à la conscience naturelle, de même Jésus a placé l’œuvre définitive, dont il était chargé, dans le cadre des croyances et des révélations prophétiques renfermées dans l’Ancien Testament. Jésus a été docteur uniquement au service de sa fonction de fondateur. Il a créé ici-bas une nouvelle histoire, le royaume de Dieu, dont il est le souverain ; il a fondé, si l’on ose ainsi dire, la monarchie nouvelle et dernière qui se substitue graduellement aux monarchies terrestres décrites par Daniel. La parole de Jésus est comme la charte de cette monarchie, le programme de cette suprême phase de l’histoire, l’interprétation authentique du salut divin, interprétation indispensable puisque les hommes doivent accepter le salut librement, et qu’ils ne peuvent le faire qu’à la condition de le comprendre.

Le salut, avec le règne de Dieu qui en est le déploiement historique, voilà le sujet nouveau qui forme le centre de l’enseignement du Seigneur, celui qui lui donne son unité et son originalité. C’est autour de ce centre que se groupent toutes les instructions particulières relatives aux faits supersensibles qui se rencontrent dans l’enseignement de Jésus. C’est toujours ce grand fait qu’il a en vue, quoi qu’il enseigne. S’il parle de Dieu, son Père, ce n’est pas pour apporter au monde une nouvelle théologie, c’est pour lui faire connaître le véritable auteur de l’œuvre d’amour et de sainteté qu’il est venu accomplir. S’il se désigne lui-même comme le Fils, ce n’est pas pour révéler aux hommes une sublime vérité métaphysique, le mystère de la Trinité ; c’est pour leur faire mesurer la valeur du don que Dieu leur fait en sa personne, et l’amour infini dont ce don est la preuve. S’il nous rappelle notre corruption innée, ce n’est pas pour nous faire comprendre la distance morale qu’il y a entre lui et nous, c’est pour nous presser de saisir le salut qu’il nous offre. S’il indique le sens et la raison profonde de sa mort prochaine, ce n’est pas pour établir une thèse dogmatique sur la nécessité du sacrifice expiatoire, c’est pour nous montrer dans cette mort mystérieuse l’objet de la foi qui sauve, et le lien éternel qui attache à lui l’homme dans le cœur duquel se grave en lettres de feu ce mot : pour moi ! S’il prédit son retour final, sa venue en gloire, ce n’est pas pour faire d’avance parade de sa souveraineté et se venger des humiliations qu’on lui fait subir ; c’est pour soutenir l’espérance des siens et faire comprendre aux non croyants, la responsabilité qu’ils encourent. S’il parle du règne et de l’activité de Satan, ce n’est pas pour faire preuve de sa connaissance du monde invisible, c’est pour dévoiler aux hommes le pouvoir redoutable de ce prince du monde actuel et les mettre en garde contre la haine dont il poursuit Celui qui vient renverser son trône et se substituer à lui. S’il nous dépeint le châtiment terrible auquel notre vie terrestre peut aboutir, c’est pour nous presser de ne pas négliger l’offre d’un si grand salut. Tout dans cet enseignement est au service de l’œuvre accomplie ou à accomplir. La parole fait partie nécessaire et intégrante de l’œuvre.

Les paraboles elles-mêmes, dans lesquelles on ne voit si souvent que des fables d’un genre plus relevé, de gracieuses leçons morales, ont dans la pensée du Seigneur une destination toute différente. Elles doivent servir à dévoiler sous toutes ses faces l’ordre de choses nouveau que Jésus vient inaugurer. Elles expliquent le mode de sa fondation (semeur), la nature mixte de son développement (ivraie), sa puissance d’extension et de transformation (grain de sénevé, levain), son prix incomparable (trésor et perle), les obligations de ses membres, ses relations avec l’ordre ancien réalisé dans le peuple juif, ses destinées futures ici-bas, sa consommation finale. Si ces paraboles avaient été uniquement destinées à illustrer un certain nombre de vérités religieuses et morales, jamais Jésus n’eût pu dire de ce mode d’enseignement qu’il était comme un voile jeté sur les yeux du peuple pour qu’en voyant ils ne vissent point. Dieu ne cache à personne les vérités qui peuvent sauver. Mais si elles étaient, comme nous le disons, la révélation de l’ordre de choses nouveau que Christ venait fonder, il pouvait fort bien dire que ce mode d’instruction était destiné à cacher les choses qu’il enseignait sur ce point à ceux que leurs dispositions morales rendaient absolument impropres à faire partie de cette société nouvelle. Jésus, par ses paraboles, travaillait à la fois à faire avancer les initiés, et écarter les profanes, qui ne devaient pas être associés à son œuvre.

De cette relation si étroite entre l’œuvre de Jésus et son enseignement, il résulte que les signes divins qui ont confirmé l’une ont par là même aussi confirmé l’autre.

Il semble, il est vrai, que l’un de ces signes, le signe spirituel, la sainteté de Jésus, aurait pu suffire, sans le signe extérieur, la résurrection. Et, en effet, l’oeuvre de Jésus, telle que nous l’avons exposée plus haut, se défend elle-même devant tout cœur qui sait la comprendre. Elle ne serait jamais devenue une conception humaine si elle n’avait été premièrement une conception divine. Mais il y a dans la vie même des croyants des moments où le sens spirituel s’obscurcit et où s’élèvent des questions telles que celles-ci : S’il s’était laissé éblouir par les rêves enthousiastes des prophètes ? S’il avait donné au terme de Fils de Dieu un sens plus élevé que ne le faisaient ceux-ci ? S’il s’était surfait lui-même ? S’il avait été conduit par là à donner à sa mort, qui n’était que le résultat du conflit entre son spiritualisme élevé et le matérialisme religieux de ses contemporains, une signification sublime qu’elle n’avait point ? Si dans ses déclarations sur les anges et sur Satan il avait subi l’influence des superstitions de son temps ? Tous ces doutes et d’autres encore sont en tout cas dans l’esprit d’un grand nombre de personnes, et la preuve morale ne suffit pas toujours à les surmonter. Or, c’est ici que vient prendre sa place le grand fait de la résurrection, par lequel Dieu a déclaré sienne l’œuvre du Fils de l’homme et par conséquent aussi l’interprétation qu’il en a donnée au monde, en vue de la foi qui doit se l’assimiler.

De fins esprits diront : C’est dégrader l’autorité en matière de foi que de la faire reposer sur un fait extérieur et matériel. Mais ce n’est pas là non plus ce que nous prétendons faire. Nous disons de plein cœur avec M. de Pressenséh : « La conscience, après nous avoir conduit à un plus grand qu’elle, nous place sous son autorité au nom de ses intuitions les plus sacrées. » Voilà le premier, le véritable lien de notre âme avec Jésus. Mais Jésus lui-même connaissant la mobilité de nos impressions, même les plus profondément senties, n’a pas craint d’ajouter un second lien à ce premier, un lien complètement indépendant et de sa personnalité et de la nôtre. Il a dit aux témoins de sa vie : « Croyez-moi (sur parole, par la confiance que vous avez en moi) quand je vous dis que je suis en mon Père et que mon Père est en moi ; sinon, croyez-moi à cause de ces œuvres ; » le verset suivant prouve clairement que par ces œuvres il entendait ici ses miraclesi. Il a fait ainsi reposer son autorité sur deux appuis, l’un de nature morale : la confiance personnelle qu’il devait avoir inspirée aux siens ; c’est l’appui normal, le seul nécessaire pour les cœurs bien disposés. Puis, connaissant la faiblesse de leur cœur, il a ajouté le fait extérieur des miracles, entre lesquels la résurrection occupe la place la plus éminente. Dédaignerons-nous ce second appui ? Voudrons-nous être plus spiritualistes que le fondateur du spiritualisme ? Nous pourrions avoir à nous repentir d’une pareille outrecuidance. Concluons. C’est sur la qualité de fondateur et de souverain du royaume divin que repose l’autorité de Jésus comme révélateur de ce royaume ; sa résurrection, en l’installant dans la position suprême, a confirmé tout ensemble et son œuvre et sa parole dans laquelle il avait révélé cette œuvre au monde.

hA. Vinet d’après sa correspondance, p. 281.

iJean 14.11-12 ; comp. aussi Jean 10.37-38.

On allègue, je ne l’ignore pas, contre l’autorité absolue de la parole de Jésus l’attente dont il se serait bercé, de la proximité de son retour. De cette première erreur on conclut même à une seconde plus grave encore ; on prétend que la Parousie n’a été qu’un rêve de son imagination. Mais en attribuant à Jésus l’idée de son prochain avènement, on confond sa pensée avec celle de l’Eglise primitive, ce qu’on n’a pas le droit de faire, puisque certaines déclarations sorties de sa bouche peuvent avoir été prises dans un sens plus restreint que celui qu’il leur donnait. Ce qui est certain, c’est qu’il a prononce plusieurs paroles qui disent précisément le contraire, et qui nous forcent à donner un sens tout autre aux déclarations dont nous parlions, si nous ne voulons pas le mettre en contradiction avec lui-même. Quand Jésus dit dans la parabole des talents : « Après un long temps le maître revint ; » dans celle des marcs : « Il s’en alla dans un pays éloigné recevoir la royauté ; » dans celle des vierges : « Comme l’époux tardait à venir ; » dans celle du portier : « Vous ne savez quand le maître de la maison viendra, le soir tard, ou à minuit, ou au chant du coq, ou le matin ; » n’est-il pas évident que par ces traits du tableau parabolique il travaille lui-même à mettre en garde l’esprit de ses auditeurs contre cette idée de son retour très prochain qu’on l’accuse d’avoir partagée ? Quand il décrit l’établissement de son règne comme devant s’opérer, non par une subite intervention divine, mais par un développement lent et imperceptible, semblable à l’action du levain sur une masse de pâte ou à la silencieuse croissance d’un grain de semence, lui qui connaissait les conditions du progrès d’une œuvre comme la sienne et les résistances qu’elle ne manquerait pas de rencontrer dans le cœur des païens aussi bien que dans celui des Juifs, est-il probable qu’il ait cru à la grande proximité du terme final ? Il a dit sans doute à ses disciples qu’ils devaient être toujours comme des serviteurs prêts à ouvrir à leur maître quand il heurterait à leur porte (Luc 12.36) ; mais c’était une attitude morale qu’il décrivait par là, et non une détermination chronologique qu’il voulait donner. La recommandation d’être toujours prêt reposait précisément selon lui sur l’incertitude complète où l’on devait rester quant à l’arrivée du moment suprême (v. 40) ; et en tout cas cette recommandation devait trouver pour chacun d’eux son application au moment de leur mort, si ce fait venait à précéder celui de la Parousie. Du reste, la meilleure preuve que Jésus ne s’est pas trompé sur ce point, c’est qu’il a déclaré lui-même sa complète ignorance à cet égard : « Quant à ce jour-là, personne ne le connaît, ni les anges dans le ciel, ni même le Fils, mais le Père seul. » Qu’est-ce qui démontre mieux son infaillibilité religieuse et morale que cet aveu si franc et si humble de son ignorance sur un fait qui le concerne de si près ? Cette réserve qu’il a eu soin de garder quand il ne savait pas, prouve sa complète certitude là où il affirme.

On demandera si à l’égard des faits de la vie ordinaire, nous pouvons attribuer aussi à Jésus une complète infaillibilité. Il a certainement connu par voie de révélation prophétique un grand nombre de circonstances terrestres en rapport avec l’accomplissement de son œuvre ; ainsi les détails de la vie de la femme samaritaine, le fait consommé et non annoncé de la mort de Lazare, le secret ténébreux de la trahison de Judas, les faits futurs du reniement de Pierre, de sa propre mort et de sa résurrection, etc. Mais nous ne devons pas confondre ce savoir surnaturel avec la toute-science. Et nous avons tout lieu de croire, en raison de la réalité de son humanité semblable à la nôtre et par les questions que les évangiles lui attribuent : « Où l’avez-vous mis ? » — « Qui est-ce qui m’a touché ? » qu’en dehors, des communications divines dont nous venons de parler, il était remis comme nous au témoignage de ses sens, à celui des hommes, ses contemporains, et aux traditions nationales léguées par les ancêtres. Sans doute sa perspicacité naturelle, jointe à l’instinct profond de la vérité qu’il puisait dans le commerce intime de Dieu, devaient le mettre à l’abri de bien des erreurs qui s’infiltrent en nous par ces divers canaux. Il me semble cependant qu’il serait imprudent de vouloir nier chez lui toute possibilité d’erreur sur de pareils sujets.

La question la plus difficile est celle que soulèvent quelques citations qu’a faites Jésus de l’Ancien Testament, en les accompagnant du nom des auteurs des livres cités ; ainsi celle du Psaume 110 comme cantique de David et celle des écrits de Moïse. (Matthieu 22.43 ; Jean 5.46-47.) La critique réclame ses droits, même en face de ces déclarations. Et pour les lui refuser, il faudrait ou attribuer à Jésus la toute-science, ce que ne permet pas le Nouveau Testament, ou statuer une révélation particulière dans chacun de ces cas particuliers, ce à quoi il ne me parait pas que nous soyons suffisamment autorisés. Nous nous trouvons ici sur les confins des deux mondes historique et religieux, et c’est ce qui rend la question difficile comme le sont toutes les questions de frontières. En fait, je suis bien convaincu par la critique elle-même que le Pentateuque remonte en grande partie jusqu’à Moïse et que le Psaume 110, qui avec Ésaïe 53 représente le point culminant de l’inspiration prophético-messianique de l’Ancien Testament, doit être attribué, conformément au titre de ce psaume, à celui qui avait reçu de la bouche de Nathan, pour lui et pour sa postérité, la promesse de la royauté éternelle et du sceptre divin. Mais en droit devons-nous admettre que Jésus eût pu errer sur de pareils points ? Si l’on se croit sûr à l’égard de ce qui a été, sera-t-il nécessaire de se demander encore ce qui aurait pu être ? Il sera bien permis sans doute de se tenir sur la réserve à l’égard d’une telle question et de dire comme Jésus à l’égard de sa propre Parousie : J’ignore. Ce qui me paraît seulement devoir être affirmé, c’est que ce que Jésus avait appris des hommes quant aux choses terrestres, et pour autant que cela n’était pas en rapport avec son œuvre de salut, n’a pu être en dehors de la faillibilité humaine. On objectera enfin que l’autorité de l’enseignement de Jésus, telle que nous croyons l’avoir établie, pouvait bien être valable pour ses auditeurs immédiats, mais qu’il n’en est pas ainsi pour nous à qui ses paroles ne parviennent qu’à travers certains intermédiaires. On peut discuter sans doute sur la véritable teneur et sur l’ordre exact de certaines paroles du Seigneur. Mais l’authenticité de l’enseignement de Jésus dans son ensemble, tel qu’il nous a été conservé dans nos documents évangéliques, nous est garantie par sa supériorité même. Il surpassait tellement la capacité des apôtres que ceux-ci racontent que bien souvent ils ne le comprenaient point, et que Jésus fut plus d’une fois attristé de leur inintelligence au point de la taxer d’endurcissement de cœur. (Marc 8.15-18 ; comp. encore Marc 4.13 ; Luc 24.25) Comment ces pauvres paysans et pécheurs galiléens eussent-ils inventé des paroles qui dépassaient de si loin leur portée intellectuelle et morale, et non seulement la leur, mais celle de tous leurs contemporains ? C’est donc avec raison que le père Didon prononce cette calme affirmation : « Les disciples n’ont pas inventé, ils se sont souvenus. »

Il nous reste à montrer le lien par lequel l’autorité des disciples se rattache à celle du maître ; c’est ce que nous chercherons à faire dans l’article suivant.

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