Guerre des Juifs - Flavius Josèphe

LIVRE 1
Depuis le soulèvement des Macchabées jusqu'à la mort d'Hérode (167–4 av. J.-C)

CHAPITRE 4
Avènement d'Alexandre Jannée. Premières guerres ; révolte des Juifs. Lutte contre Démétrius l'Intempestif. Atroces exécutions. Dernières guerres. Mort du roi.

Avènement d'Alexandre Jannée.

1.[1] La veuve d'Aristobule[2] fit sortir de prison les frères du roi et mit sur le trône l'un d'eux, Alexandre, qui paraissait l'emporter par l'âge et la modération du caractère. Mais a peine arrivé au pouvoir, Alexandre tua l'un de ses frères qui visait au trône ; le survivant, qui aimait à vivre loin des affaires publiques, fut traité avec honneur.

[1] Section 1 Ant., XIII, 12, 1.

[2] Salomé dite Alexandra (Ant., § 320). Ni ici ni dans les Antiquités, Josèphe ne dit explicitement qu'elle épousa Alexandre Jannée.

Premières guerres ; révolte des Juifs.

2.[3] Il livra aussi bataille à Ptolémée Lathyre, qui avait pris la ville d'Asochis ; il tua un grand nombre d'ennemis, mais la victoire resta du coté de Ptolémée. Quand celui-ci, poursuivi par sa mère Cléopâtre, s'en retourna en Égypte[4], Alexandre assiégea et prit Gadara et Amathonte, la plus importante des forteresses sises au-delà du Jourdain, et qui renfermait les trésors les plus précieux de Théodore, fils de Zénon. Mais Théodore, survenant à l'improviste, reprit ses biens, s'empara aussi des bagages du roi et tua près de dix mille Juifs. Cependant Alexandre ne se laissa pas ébranler par cet échec ; il se tourna vers le littoral et y enleva Raphia, Gaza et Anthédon, ville qui reçut ensuite du roi Hérode le nom d'Agrippias.

[3] Section 2 Ant., XIII, 12, 2 à 13, 3. Hoelscher (op. cit.) a démontré très ingénieusement que les parties communes de ces deux récits remontent à Nicolas (nommé, à côté de Strabon, Ant., § 347).

[4] Erreur de Josèphe. Ptolémée Lathyre, chassé d'Égypte par sa mère, régnait à Chypre, et c'est là qu'il se retira après sa campagne de Palestine.

3.[5] Après qu'il eut réduit ces villes en esclavage, les Juifs se soulevèrent à l'occasion d'une fête car c'est surtout dans les réjouissances qu'éclatent chez eux les séditions. Le roi n'eût pas, ce semble, triomphé de la révolte, sans l'appui de ses mercenaires. Il les recrutait parmi les Pisidiens et les Ciliciens ; car il n'y admettait pas de Syriens, à cause de leur hostilité native contre son peuple. Il tua plus de six mille insurgés, puis s'attaqua à l'Arabie ; il y réduisit les pays de Galaad et de Moab, leur imposa un tribut et se tourna de nouveau contre Amathonte. Ses victoires frappèrent de terreur Théodore ; le roi trouva la place abandonnée et la démantela.

[5] Sections 3 et 4 Ant., XIII, 13, 5.

4. Il attaqua ensuite Obédas, roi d'Arabie, qui lui tendit une embuscade dans la Gaulanitide ; il y tomba et perdit toute son armée, jetée dans un profond ravin et écrasée sous la multitude des chameaux. Alexandre se sauva de sa personne à Jérusalem, et la gravité de son désastre excita à la révolte un peuple qui depuis longtemps le haïssait. Cette fois encore, il fut le plus fort dans une suite de combats, en six ans, il fit périr au moins cinquante mille Juifs. Ses victoires, qui ruinaient son royaume, ne lui causaient d'ailleurs aucune joie ; il posa donc les armes et recourut aux discours pour tacher de ramener ses sujets. Ceux-ci ne l'en haïrent que davantage pour son repentir et l'inconstance de sa conduite. Quand il voulut en savoir les motifs et demanda ce qu'il devait faire pour les apaiser : « Mourir », lui répondirent-ils, et encore c'est à peine si, à ce prix, ils lui pardonneraient tout le mal qu'il leur avait fait. En même temps, ils invoquaient le secours de Démétrius surnommé l'Intempestif. L'espérance d'une plus haute fortune fit répondre ce prince avec empressement à leur appel ; il amena une armée, et les Juifs se joignirent à leurs alliés près de Sichem.

Lutte contre Démétrius l'Intempestif. Atroces exécutions.

5.[6] Alexandre les reçut à la tête de mille cavaliers et de huit mille mercenaires à pied. Il avait encore autour de lui environ dix mille Juifs restés fidèles. Les troupes ennemies comprenaient trente mille cavaliers et quatorze mille fantassins[7]. Avant d'en venir aux mains, les deux rois cherchèrent par des proclamations à débaucher réciproquement leurs adversaires : Démétrius espérait gagner les mercenaires d'Alexandre, Alexandre les Juifs du parti de Démétrius. Mais comme ni les Juifs ne renonçaient à leur ressentiment, ni les Grecs à la foi jurée, il fallut enfin trancher la question par les armes. Démétrius l'emporta, malgré les nombreuses marques de force d'âme et de corps que donnèrent les mercenaires d'Alexandre. Cependant l'issue finale du combat trompa l'un et l'autre prince. Car Démétrius, vainqueur, se vit abandonné de ceux qui l'avaient appelé : émus du changement de fortune d'Alexandre, six mille Juifs le rejoignirent dans les montagnes où il s'était réfugié. Devant ce revirement, jugeant que dès lors Alexandre était de nouveau en état de combattre et que tout le peuple retournait vers lui, Démétrius se retira.

[6] Sections 5 et 6 = Ant., XIII, 14, 1-2.

[7] Ces chiffres sont plus probables que ceux d'Ant., § 377 (Alexandre : 6 200 mercenaires, 20 000 Juifs ; Démétrius : 3 000 chevaux, 40 000 fantassins).

6. Cependant, même après la retraite de ses alliés, le reste de la multitude ne voulut pas traiter : ils poursuivirent sans relâche la guerre contre Alexandre, qui enfin, après en avoir tué un très grand nombre, refoula les survivants dans la ville de Bémésélis[8] ; il s'en empara et emmena les défenseurs enchaînés à Jérusalem. L'excès de sa fureur porta sa cruauté jusqu'au sacrilège. Il fit mettre en croix au milieu de la ville huit cents des captifs et égorger sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants ; lui-même contemplait ce spectacle en buvant, étendu parmi ses concubines. Le peuple fut saisi d'une terreur si forte que huit mille Juifs, de la faction hostile, s'enfuirent, la nuit suivante, du territoire de la Judée ; leur exil ne finit qu'avec la mort d'Alexandre. Quand il eut par de tels forfaits tardivement et à grand'peine assuré la tranquillité du royaume, il posa les armes.

[8] Béthomé d'après Ant., § 380.

Dernières guerres. Mort du roi.

7.[9] Son repos fut de nouveau troublé par les entreprises d'Antiochus, surnommé Dionysos, frère de Démétrius et le dernier des Séleucides. Comme ce prince partait en guerre contre les Arabes, Alexandre, effrayé de ce projet, tira un fossé profond entre les collines au-dessus d'Antipatris et la plage de Joppé ; devant le fossé il fit élever une haute muraille garnie de tours de bois, de manière à barrer le seul chemin praticable. Cependant il ne put arrêter Antiochus ; celui-ci incendia les tours, combla le fossé, et força le passage avec son armée ; toutefois ajournant la vengeance qu'il eût pu tirer de cette tentative d'obstruction, il s'avança à marches forcées contre les Arabes. Le roi des Arabes, se retirant d'abord vers des cantons plus favorables au combat, fit ensuite brusquement volte-face avec sa cavalerie, forte de dix mille chevaux, et tomba sur l'armée d'Antiochus en désordre. La bataille fut acharnée : tant qu'Antiochus vécut, ses troupes résistèrent, même sous les coups pressés des Arabes, qui les décimaient. Quand il tomba mort, après s'être exposé continuellement au premier rang pour soutenir ceux qui faiblissaient, la déroute devint générale. La plupart des Syriens succombèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite les survivants se réfugièrent dans le bourg de Cana, mais, dépourvus de vivres, ils périrent, à l'exception d'un petit nombre.

[9] Section 7 Ant., XIII, 15, 1.

8.[10] Sur ces entrefaites, les habitants de Damas, par haine de Ptolémée, fils de Mennéos, appelèrent Arétas[11] et l'établirent roi de Coelé-Syrie. Celui-ci fit une expédition en Judée, remporta une victoire sur Alexandre et s'éloigna après avoir conclu un traité. De son côté, Alexandre s'empara de Pella et marcha contre Gerasa, convoitant de nouveau les trésors de Théodore. Il cerna les défenseurs par un triple retranchement et, sans combat, s'empara de la place. Il conquit encore Gaulana, Séleucie et le lieu dit « Ravin d'Antiochus » ; puis il s'empara de la forte citadelle de Gamala, dont il chassa[12] le gouverneur, Démétrius, objet de nombreuses accusations. Enfin il revint en Judée, après une campagne de trois ans. Le peuple l'accueillit avec joie à cause de ses victoires ; mais la fin de ses guerres fut le commencement de sa maladie. Tourmenté par la fièvre quarte, on crut qu'il vaincrait le mal en reprenant le soin des affaires. C'est ainsi que, se livrant à d'inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour. Il mourut dans l'agitation et le tumulte des camps, après un règne de vingt-sept ans[13].

[10] Section 8 Ant., XIII, 15, 2-5.

[11] Ptolémée était dynaste de Chalcis, Arétas est le roi des Arabes (Nabatéens) dont il vient d'être question.

[12] La leçon de la plupart des mss. (παραλύσας) signifierait que Alexandre acquitta Démétrius. Mais d'après Ant., § 394, Démétrius fut, au contraire, dépouillé περιέδυσεν. On doit donc soupçonner ici une faute de texte : probablement il faut lire καταλύσας, qui a d'ailleurs peut-être le sens de « faire mourir ».

[13] 77 ou 76 av. J.-C.

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