Guerre des Juifs - Flavius Josèphe

LIVRE 6
Depuis l'achèvement des travaux romains jusqu'à la prise de la ville

CHAPITRE 1
Les Romains achèvent leurs travaux. Attaque manquée des Juifs. Chute d'Antonia. Allocution de Titus. Sabinus escalade le rempart. Combat de nuit. Le centurion Julianus.

Les Romains achèvent leurs travaux.

1. Ainsi les maux de Jérusalem empiraient de jour en jour, car les échecs redoublaient l'ardeur des factieux et la faim commençait à les consumer eux-mêmes, comme le peuple et après lui. Le nombre des cadavres amoncelés dans la ville était effroyable ; ils répandaient des exhalaisons pestilentielles, qui faisaient obstacle aux sorties des combattants : car ceux-ci devaient, comme s'ils s'avançaient sur un champ de bataille couvert de carnage[1], fouler aux pieds des corps. Pourtant, ceux qui marchaient sur les cadavres n'éprouvaient ni terreur ni pitié ; ils ne considéraient pas comme un présage sinistre pour eux-mêmes cet outrage fait aux morts ; ils couraient, les mains souillées du meurtre de leurs concitoyens, lutter contre les étrangers, reprochant à Dieu, à ce qu'il semble, la lenteur du châtiment qu'ils méritaient ; car ce n'était plus l'espérance de la victoire, mais le désespoir de leur salut qui les excitait à lutter encore. Quant aux Romains, malgré les nombreuses difficultés qui s'opposaient au transport du bois de construction, ils achevèrent leurs terrassements en vingt et un jours, après avoir rasé, comme nous l'avons dit[2], la région entière qui entourait la ville jusqu'à une distance de quatre-vingt-dix stades. Le spectacle de cette terre inspirait la pitié ; les endroits jadis ornés d'arbres et de jardins étaient dévastés sur toute leur étendue et déboisés ; aucun étranger ayant vu autrefois la Judée et les superbes environs de la ville ne pouvait contempler cette dévastation récente sans gémir, sans pleurer sur ce complet changement. La guerre avait détruit toutes les traces de la beauté passée ; celui qui eût été soudain mis en présence de cette contrée, après l'avoir vue autrefois, ne l'aurait pas reconnue ; tout proche de la ville, il l'eût cherchée.

[1] Texte et sens incertains.

[2] Voir liv. V, XII, 4.

2. L'achèvement des terrasses inspira d'abord aux Romains et aux Juifs des craintes égales, car ceux-ci s'attendaient à la ruine de la ville, au cas où ils ne les incendieraient pas encore une fois, et ceux-là désespéraient de prendre désormais Jérusalem, si ces nouveaux retranchements étaient détruits. En effet, le bois manquait ; le corps des soldats n'était plus en état de supporter leurs fatigues, ni leur âme leurs échecs successifs. Même la détresse de la ville causait plus de découragement aux Romains qu'aux citoyens qui l'habitaient. Les Romains ne trouvaient pas plus de mollesse chez des hommes qui combattaient au milieu de si grandes souffrances : ils savaient à tout moment leurs espérances se briser, voyant leurs terrassements céder aux ruses de l'ennemi, les efforts de leurs machines à la solidité des murs, leurs engagements corps à corps à l'audace de leurs adversaires dans la mêlée. Surtout, ils observaient que les Juifs gardaient leur fermeté d'âme au milieu des factions, de la disette, de la guerre et de si grandes calamités. Ils pensaient que l'ardeur de pareils hommes était invincible, que leur assurance dans le malheur était indomptable. Quels efforts ne soutiendraient-ils pas, s'ils étaient favorisés de la Fortune, eux à qui les misères mêmes ajoutaient des forces ? C'est pour cela que les Romains fortifiaient encore plus les postes de gardes, établis sur les terrassements.

Attaque manquée des Juifs.

3. Cependant Jean et ses compagnons, du côté de la forteresse Antonia, veillaient à l'avenir et prenaient leurs sûretés contre la destruction du mur. Ils attaquèrent les travaux avant que les béliers fussent mis en batterie. Pourtant ils ne vinrent pas à bout de leur entreprise, car, s'étant élancés avec des torches, ils durent battre en retraite, sans avoir pu approcher des terrassements, leurs espérances refroidies. D'abord, leur plan ne semblait pas bien concerté ; ils s'élançaient par petits groupes, successivement, avec une hésitation née de la crainte, en un mot, pas à la manière des Juifs. Il leur manquait à la fois les traits propres de la nation : à savoir l'audace, l'ardeur, l'élan, la cohésion, l'habitude de ne point reculer même en cas d'insuccès. Ils s'avancèrent donc, moins ardents que de coutume, et trouvèrent dans les rangs des Romains plus de force qu'à l'ordinaire. Leurs corps et leurs armures formaient devant les terrassements une barricade si solide qu'ils ne laissaient nulle part un intervalle pour y introduire les brandons ; ils s'étaient d'ailleurs tous fortifiés dans la résolution de mourir plutôt que de lâcher leur poste. En effet, outre que toutes leurs espérances seraient détruites, si leurs travaux étaient de nouveau incendiés, les soldats éprouvaient un cruel sentiment de honte à la pensée d'une victoire complète remportée par la ruse sur le courage, par le désespoir sur la force des armes, par une multitude sur des soldats aguerris, par des Juifs sur des Romains. En même temps, leurs machines de traits entraient en jeu, atteignant ceux des Juifs qui bondissaient en avant ; l'homme qui tombait devenait un obstacle pour le suivant, et le péril de poursuivre leur course faisait faiblir les autres. De ceux qui parvinrent en courant à l'intérieur de la ligne des projectiles, les uns étaient effrayés, avant d'en venir aux mains, par le bel ordre et les rangs serrés des ennemis, les autres étaient piqués par le fer des lances[3].
Tous faisaient prompte retraite, s'accusant mutuellement de couardise, sans avoir obtenu de résultats. Cette tentative eut lieu le premier jour du mois de Panemos[4]. Quand les Juifs se furent ainsi retirés, les Romains firent avancer les hélépoles ; du haut de la tour Antonia, les Juifs lançaient sur eux des pierres, du feu, du fer et tous les projectiles que le besoin leur faisait employer. Car, malgré la grande confiance qu'ils avaient dans le rempart et leur mépris des machines, ils empêchaient par tous les moyens les Romains de les mettre en batterie. Ceux-ci, de leur côté, croyaient que l'effort des Juifs pour repousser les coups loin de la tour Antonia n'avait d'autre cause que la faiblesse du rempart ils avaient l'espoir d'en trouver les fondations à demi ruinées, et redoublaient d'ardeur. Cependant les battements du bélier ne cessaient pas, malgré la grêle incessante de traits, les Romains ne reculaient devant aucun des dangers qui les menaçaient du sommet de la tour, mais assuraient l'action des hélépoles. Quand ils virent qu'ils avaient pourtant le dessous et que les pierres les écrasaient, un groupe d'autres soldats, élevant leurs boucliers au-dessus de leurs corps, creusèrent les fondations de la tour avec leurs mains et à l'aide de leviers ; ils descellèrent ainsi, au prix de grands efforts, quatre blocs de pierre. La nuit interrompit les hostilités : mais pendant la nuit le mur, battu par les béliers, s'écroula soudain à l'endroit où Jean avait pratiqué une mine, dans l'adroite tentative qu'il avait dirigée contre les premiers terrassements : la mine avait cédé.

[3] Il s'agit du pilum romain.

[4] 20 juillet 70.

Chute d'Antonia.

4. Cet accident produisit dans les deux partis des sentiments singuliers, car les Juifs, chez qui le découragement eût été naturel, prirent confiance parce qu'Antonia restait debout, parce que la chute du mur n'avait pas été inattendue pour eux, parce qu'ils s'étaient prémunis contre cet événement, en revanche, la joie des Romains devant cet écroulement fut bientôt atténuée, à la vue d'un second mur que les compagnons de Jean avaient élevé à l'intérieur, derrière le premier. Il est vrai qu'une nouvelle attaque contre ce mur paraissait plus aisée que la précédente, car l'escalade serait facilitée par les décombres, et l'on croyait ce mur moins solide que celui de la forteresse. Construction provisoire, il devait bientôt céder ; cependant nul n'osait y monter, car la mort était inévitable pour ceux qui s'y risqueraient les premiers.

Allocution de Titus.

5. Titus, pensant que l'espérance et les discours excitent le mieux l'ardeur des combattants, que les exhortations et les promesses font souvent oublier les dangers, parfois même font mépriser la mort, réunit les soldats les plus vaillants et fit ainsi l'épreuve de leur courage : « Camarades, dit-il, exhorter à une action qui ne comporte pas de danger immédiat, est chose sans gloire pour ceux qu'on exhorte et peu honorable pour celui qui prend la parole. Seules les entreprises hasardeuses réclament une exhortation, car, pour les autres, il convient qu'on les accomplisse spontanément. Aussi vous avouerai-je d'abord que l'escalade du mur est difficile, mais qu'il appartient surtout à des hommes épris de vertu de combattre des difficultés ; qu'une mort glorieuse est belle, et que la noblesse de l'action ne doit pas rester sans récompense pour ceux qui s'y risquent les premiers ; voilà ce que je veux vous assurer. Ce qui doit être pour vous un stimulant, et ce qui peut-être en découragerait d'autres, c'est la patience éprouvée des Juifs et leur constance au milieu des revers ; car il serait honteux que des Romains, que mes soldats, qui, en paix, ont été instruits de l'art de la guerre et se sont fait, en guerre, une habitude de la victoire, fussent inférieurs aux Juifs pour la force des bras ou de l'âme, et cela quand la victoire s'achève, quand ils ont la Divinité avec eux. Car nos échecs sont dus seulement au désespoir des Juifs, et leurs malheurs s'accroissent par vos vertus et l'assistance divine. La sédition, la famine, le siège, ces murs qui tombent sans l'aide des machines, de quoi cela peut-il témoigner sinon de la colère divine contre les Juifs et de la protection que Dieu nous donne ? Ainsi, nous laisser vaincre par ceux qui ne nous valent pas, et surtout trahir l'alliance divine, voilà ce qui serait indigne de nous. Pour les Juifs, la défaite n'est pas une honte, car ils ont déjà connu la servitude ; et cependant, pour s'y soustraire, ils méprisent la mort, ils s'élancent contre nous, non qu'ils espèrent vaincre, mais pour faire montre de leur courage. Quelle disgrâce ce serait pour nous, maîtres de presque toute la terre et de la mer, pour vous à qui c'est déjà un opprobre de ne pas vaincre, si vous ne risquiez pas une seule attaque contre les ennemis, si vous restiez oisifs, avec des armes si puissantes, attendant l'œuvre de la famine et de la Fortune pour les abattre, alors qu'un coup d'audace, sans trop de péril, peut vous assurer un plein succès ! Si donc nous faisons l'escalade de la forteresse Antonia, la ville sera à nous ; car même à supposer, ce que je ne crois pas, qu'il faille encore livrer, à l'intérieur un combat contre les Juifs, l'occupation des hauteurs et le poids dont nous pèserons sur les poitrines ennemies nous promettent une complète et rapide victoire.
« Pour moi, je m'abstiens maintenant de célébrer la mort au champ d'honneur et l'immortalité de ceux qui succombent en proie à la fureur de la guerre ; je souhaite seulement à ceux qui pensent autrement de mourir de maladie pendant la paix, eux dont l'âme est condamnée à la tombe en même temps que le corps. Car quel homme brave ignore le sort des âmes que le fer sépare de la chair sur le champ de bataille ? L'éther, le plus pur des éléments, leur donne l'hospitalité, et une place parmi les astres ; elles se révèlent à leur postérité comme de bons génies et des héros bienveillants ; mais les âmes qui se sont consumées dans des corps malades et en même temps que ceux-ci, fussent-elles le plus exemptes possible de taches et de souillures, sont anéanties dans la nuit souterraine, plongées dans un profond oubli ; leur vie, leur corps et leur souvenir trouvent une fin commune. Si d'ailleurs la mort est inéluctable pour tous les hommes, le fer en est un ministre moins cruel que la maladie. Quelle lâcheté n'est-ce donc pas de refuser au bien public ce que nous devrons à la nécessité !
« Je viens de vous parler comme si les auteurs de cette tentative devaient inévitablement périr ; mais les hommes valeureux peuvent se tirer même des circonstances les plus critiques. Car, d'abord, la brèche se prête à l'escalade ; puis, toute la partie récemment construite est facile à détruire. Vous êtes plus nombreux ; agissez donc avec audace, vous prêtant les uns aux autres confiance et soutien, et bientôt votre fermeté brisera le courage des ennemis. Peut-être même obtiendrez-vous le succès sans répandre votre sang, dès les premières tentatives ; il est vraisemblable qu'en vous voyant monter, les Juifs s'efforceront de vous arrêter ; mais si vous échappez à leur surveillance[5] et si vous vous frayez une fois un chemin, il se peut que leur résistance s'effondre, quand même vous n'auriez été que peu à l'éluder. Quant à celui qui montera le premier, j'aurais honte de ne pas faire de lui un homme enviable, chargé d'honneurs ; le survivant commandera désormais à ceux qui sont maintenant ses égaux, et ceux qui tomberont seront suivis dans la tombe du prix réservé à la valeur[6] ».

[5] Herwerden conjecture παρελθόντας ou λαθόντας : « Si vous passez… »

[6] Ce discours est tout stoïcien, imbu de la doctrine de l'immortalité conditionnelle (R. H.).

Sabinus escalade le rempart.

6. Telles étaient les paroles de Titus. Tandis que la multitude hésitait devant la grandeur du péril, un certain Sabinus, soldat des cohortes, Syrien de naissance, montra l'excellence de son courage et de son bras. A le voir, à le juger d'après l'apparence, on ne l'eût pas même pris pour un soldat moyen. Il était noir de peau, maigre, émacié ; mais une âme héroïque habitait ce petit corps, d'une gracilité disproportionnée à sa vigueur. Il se leva donc le premier : « C'est avec empressement, César, dit-il, que je me donne à toi. Je serai le premier à gravir la muraille. Et je prie que ta fortune accompagne ma force et ma volonté ; si une Némésis me refuse le succès, sache que je n'en serai pas surpris, mais que j'ai choisi délibérément de mourir à ton service ». Ayant ainsi parlé, il étendit de sa main gauche son bouclier au-dessus de sa tête, tira son glaive de la droite et marcha vers le mur, exactement à la sixième heure du jour, suivi de onze autres, les seuls qui voulussent rivaliser avec son courage. Il les guidait tous, comme animé d'une ardeur surhumaine. Cependant les gardes du mur lançaient contre eux des javelots, les accablaient de toutes parts d'innombrables traits, faisaient rouler d'énormes blocs de pierre qui entraînèrent quelques-uns des onze ; mais Sabinus, faisant face aux projectiles, et couvert de traits, n'arrêta pas son élan avant d'avoir atteint le sommet du mur et mis en fuite les ennemis. Les Juifs, frappés d'effroi devant sa vigueur et son intrépidité, croyant aussi que plusieurs autres étaient montés avec lui, prirent la fuite. C'est ici que l'on pourra blâmer la Fortune comme envieuse des vertus et toujours prête à arrêter le succès des entreprises extraordinaires. Au moment même où cet homme avait réalisé son dessein, il glissa, heurta une grosse pierre et, avec un grand fracas, tomba la tête en avant sur elle alors les Juifs se retournèrent, et le voyant seul, étendu sur le sol, ils le frappèrent de toutes parts. Il s'était redressé sur un genou, et, s'abritant sous son bouclier, se défendit d'abord et blessa beaucoup de ses adversaires qui l'approchaient mais bientôt, accablé lui-même de blessures, il laissa tomber son bras et enfin, avant de rendre l'âme, fut enseveli sous une nuée de traits. La bravoure de ce soldat le rendait assurément digne d'un meilleur sort ; mais sa fin fut bien en rapport avec l'audace héroïque de son entreprise. Quant à ses compagnons, trois, qui approchaient déjà du sommet, furent écrasés et tués à coup de pierres ; huit furent rejetés en bas et blessés ; on les rapporta au camp. Ces événements se passèrent le 3 du mois du Panemos[7].

[7] 22 juillet 70.

Combat de nuit.

7. Deux jours après, vingt gardes, en sentinelle sur les terrassements, se réunirent, s'adjoignirent le porte-enseigne de la cinquième légion, deux cavaliers des cohortes et un trompette. A la neuvième heure de la nuit, ils s'avancent doucement à travers les ruines de la brèche vers la tour Antonia, massacrent les premiers gardes qu'ils trouvent endormis, occupent la muraille et ordonnent au trompette de sonner. A ce bruit, les autres gardes s'éveillent soudain et s'enfuient, avant que nul d'entre eux eût pu distinguer le nombre des assaillants : car leur effroi et le son de la trompette leur firent supposer qu'une multitude d'ennemis avait escaladé le mur. César, entendant le signal, fait prendre rapidement les armes à ses troupes, et monte le premier avec ses officiers, entouré de ses soldats d'élite. Les Juifs s'étaient enfuis dans le Temple ; les Romains tentaient aussi d'y pénétrer par la mine que Jean avait fait creuser contre les premiers terrassements. Les factieux des deux troupes de Jean et de Simon, séparés en deux corps, s'efforcèrent de repousser les Romains, avec une force et une ardeur qui ne laissaient rien à désirer : car ils estimaient que l'entrée des Romains dans le sanctuaire marquerait la prise complète de la ville, tandis que les Romains y voyaient le prélude de la victoire. Un violent combat se déchaîna donc autour des portes, les uns s'efforçant de conquérir le sanctuaire même, les autres les refoulant du côté de la tour Antonia. Ni les uns ni les autres ne pouvaient se servir de traits ou de javelots ; tirant leurs épées, Romains et Juifs luttaient corps à corps. La mêlée fut telle qu'on ne pouvait absolument discerner dans quel parti chacun combattait : les hommes se heurtaient confusément, intervertissaient leurs rangs dans un étroit espace et la clameur immense qui s'élevait était indistincte par sa violence même. Des deux parts, le massacre fut grand : les corps de ceux qui tombaient et leurs armures étaient foulés, écrasés aux pieds des combattants. Continuellement, de quelque côté que le flot de la guerre se tournât, on entendait les cris de triomphe des vainqueurs, exhortant leurs camarades, et les gémissements des vaincus. On n'avait de place ni pour la fuite ni pour la poursuite : des flux et des reflux égaux passaient dans les lignes confuses de la mêlée. Ceux qui étaient en avant se trouvaient dans la nécessité de tuer ou d'être tués : il n'y avait pas moyen d'échapper, car les autres des deux partis, par derrière, poussaient devant eux leurs compagnons, ne leur laissant pas même l'espace nécessaire pour frapper. Cependant la fureur des Juifs l'emporta sur l'expérience des Romains, dont les lignes commençaient déjà à fléchir sur tous les points. Le combat avait duré depuis la neuvième heure de la nuit jusqu'à la septième du jour. Les Juifs, en masses épaisses, puisaient dans le péril de la ville un surcroît de courage ; les Romains ne disposaient que d'une partie de leurs forces, parce que les légions, espérance des combattants romains, n'avaient pas encore franchi l'enceinte. Il parut prudent, à ce moment, de s'en tenir à l'occupation d'Antonia.

Le centurion Julianus.

8. Un certain Julien, centurion bithynien, homme assez distingué de naissance, le plus remarquable de tous ceux que j'aie connus, au cours de cette guerre, pour son expérience des armes, sa vigueur et son ferme courage, s'aperçut que les Romains commençaient à reculer et à se défendre mollement ; il se tenait alors près de Titus sur l'Antonia. Il s'élance et à lui seul repousse les Juifs déjà vainqueurs jusqu'à l'angle du Temple intérieur. La multitude fuyait en rangs pressés, croyant que tant de force et d'audace étaient surhumaines. Et lui, bondissant ça et là au milieu des ennemis qu'il dispersait, égorgeait ceux qu'il pouvait atteindre ; aucun spectacle ne parut plus étonnant à César, plus terrible aux autres. Mais Julien, lui aussi, fut poursuivi par la fatalité, à laquelle nul mortel n'échappe. Portant, comme tous les autres soldats, des sandales munies de nombreux clous pointus, il glissa en courant sur la mosaïque et tomba à la renverse en faisant résonner bruyamment ses armes. Les fuyards se retournèrent : les Romains de la tour Antonia, effrayés pour le centurion, poussèrent un cri d'angoisse, tandis que les Juifs, l'entourant en nombre, le frappaient de toutes parts à coups de piques et d'épées. Julien reçut souvent sur son bouclier les atteintes du fer ennemi : à plusieurs reprises, il essaya de se relever, mais fut rejeté par la foule des assaillants. Étendu comme il était, il n'en blessa pas moins un grand nombre de la pointe de son épée ; car il ne fut pas tué promptement, étant protégé par son casque et sa cuirasse qui abritaient les parties les plus vulnérables et rentrant le cou dans l'armure. Enfin, quand tous les membres furent hachés, comme personne n'osait lui porter secours, il s'effondra. César éprouva une cruelle douleur en voyant mourir un homme si distingué, sous les yeux d'un si grand nombre de soldats. La disposition des lieux empêchait l'empereur de venir à son aide, malgré son désir ; ceux qui le pouvaient furent retenus par la crainte. C'est ainsi que Julien, subissant une mort très lente, fut égorgé à grand'peine ; il laissait d'ailleurs peu d'adversaires qui ne fussent blessés. Il laissait aussi un souvenir très honorable, non seulement aux Romains et à César, mais à leurs ennemis. Les Juifs enlevèrent son corps, repoussèrent de nouveau les Romains et les enfermèrent dans l'Antonia. Du côté des Juifs, ceux qui se distinguèrent surtout dans ce combat furent Alexas et Gypthéos, qui appartenaient à l'armée de Jean ; parmi les compagnons de Simon, Malachie, Judas, fils de Merton, Jacob fils de Josas, chef des Iduméens ; parmi les zélateurs, deux frères, fils d'An, Simon et Judas.

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