Histoire des Protestants de France – Tome 1

1.10.
Divisions dans le Parlement de Paris. – Anne Dubourg à la Bastille. – Son procès et son martyre. – François II. – Catherine de Médicis. – Le cardinal de Lorraine. – Le duc François de Guise. – Antoine de Bourbon. – Louis de Condé. – François d’Andelot. – Coligny. – Son éducation, sa piété et ses habitudes domestiques. – Le cardinal Odet de Châtillon.

Le parlement de Paris commençait à montrer de l’hésitation devant la masse croissante des calvinistes. Il s’était divisé en trois partis : les catholiques violents, ayant à leur tête le premier président Gilles Lemaître, qui voulaient persister dans l’ancien système de persécution ; les hommes du milieu, déjà nommés les politiques, au nombre desquels figuraient Christophe de Harlay, Seguier et de Thou, le père de l’historien, qui travaillaient à rapprocher les deux religions par des concessions réciproques ; enfin, les réformés secrets, ayant pour chefs Anne Dubourg et Louis Dufaur, qui de jour en jour se déclaraient plus ouvertement. Ces divisions produisirent entre les deux chambres du parlement une diversité de jurisprudence, la Grand-Chambre continuant à sévir contre les hérétiques, et la Tournelle cherchant les moyens de les acquitter.

Ces commencements d’indulgence effrayèrent le clergé. « Si le bras séculier manque à son devoir, dit au roi le cardinal de Lorraine, tous les méchants se jetteront dans cette détestable secte ; ils briseront le pouvoir ecclésiastique, et après ce sera le tour du pouvoir royal. »

Henri II l’écouta d’autant plus volontiers, qu’il venait de conclure avec le roi d’Espagne la honteuse paix de Cateau-Cambrésis, où les deux monarques s’étaient engagés, par un article secret, à exterminer l’hérésie ; et pour gage du traité, sa fille Elisabeth devait épouser Philippe II. Il fut donc convenu que le prince irait en personne au parlement, afin de couper court aux divisions par un acte d’autorité. C’était d’ailleurs, comme l’observa encore le cardinal, le plus agréable spectacle à offrir aux seigneurs espagnols, qui venaient chercher à Paris la royale fiancée, que de faire brûler en place publique une demi-douzaine de conseillers luthériens. Il fallait, pour employer ses expressions, « donner curée à ces grands d’Espagne. »

Henri II alla en effet tenir un lit de justice, le 10 août 1559, et invita les conseillers à lui donner franchement leur avis sur les moyens d’apaiser les différends de religion. Le premier président Gilles Lemaître exalta le zèle de Philippe-Auguste qui, en un seul jour, avait fait brûler six cents Albigeois. Les hommes du milieu se bornèrent à de vagues généralités. Les calvinistes secrets, en particulier Anne Dubourg, demandèrent des réformes religieuses au moyen d’un concile national. « On voit commettre tous les jours, dit-il, des crimes qu’on laisse impunis, tandis qu’on invente de nouveaux supplices contre des hommes qui n’ont commis aucun crime. Ce n’est pas chose de petite importance de condamner ceux qui, du milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ. »

Le prince irrité le fit arrêter en plein parlement par son capitaine des gardes, et dit à haute voix qu’il voulait le voir brûler de ses deux yeux. Mais lui-même, blessé d’un éclat de lance dans un tournoi, mourut un mois après, et l’on assure qu’à ses derniers moments il se souvint avec douleur d’Anne Dubourg et des autres conseillers enfermés à la Bastille. « Ils sont innocents, s’écria-t-il, « et Dieu me punit de les avoir persécutés. » Le cardinal de Lorraine se hâta de rassurer sa conscience, en disant que c’était une suggestion du démon.

Anne Dubourg était né en 1521 à Riom, en Auvergne, d’une famille considérable. Son oncle avait été chancelier de France. Après avoir étudié la théologie, reçu les ordres, et professé le droit à Orléans, il occupa depuis l’an 1557 un siège au parlement de Paris. Homme docte, intègre et dévoué à tous ses devoirs, on ne pouvait l’accuser que d’être du parti de la religion.

La mort du roi ne suspendit point son procès. L’évêque de Paris le fit dégrader des ordres, et, contre l’usage, l’affaire fut instruite, non devant les chambres assemblées, mais par des commissaires. Quelques magistrats l’engagèrent à faire une confession de foi en termes ambigus, afin que, sans blesser sa propre conscience, il pût contenter celle de ses juges. Dubourg s’y refusa ; il désavoua même son avocat Marillac qui l’avait défendu par des phrases à double sens, et il fut condamné à être brûlé vif.

Il entendit la lecture de l’arrêt sans changer de visage, et pria Dieu de pardonner à ses juges. « Quoi qu’il y ait, dit-il, je suis chrétien ; oui, je suis chrétien ; et je crierai encore plus haut, mourant pour la gloire de mon Seigneur Jésus-Christ. »

Comme les réformés avaient tenté de lui fournir des moyens d’évasion, il fut enfermé dans une cage de fer, vieux meuble de Louis XI qu’on alla déterrer à la Bastille. Dubourg s’y résigna : il chantait les louanges de Dieu dans cette étroite prison.

C’était la coutume de réserver pour les grandes fêtes le supplice des scélérats les plus insignes, et celui d’Anne Dubourg fut fixé au 23 décembre 1559, avant-veille de Noël. Six cents hommes furent mis sous les armes. On avait fait même planter des potences et entasser du bois dans plusieurs carrefours, afin que le lieu de l’exécution ne fût connu qu’à la dernière heure. Dubourg voulut se dépouiller lui-même de ses vêtements : « Mes amis, dit-il au peuple, je ne suis point ici comme un larron ou un meurtrier, mais c’est pour l’Évangile. On lui présenta un crucifix qu’il repoussa de la main, et lorsqu’on le suspendit au gibet, il s’écria : « Mon Dieu, ne m’abandonne point, afin que je ne t’abandonne. »

Ainsi mourut, à l’âge de trente-huit ans, le pieux et illustre magistrat. « Son supplice, dit Mézeray, inspira à plusieurs cette persuasion que la croyance que professait un si homme de bien et si éclairé ne pouvait être mauvaise. » Et Florimond de Rémond, alors écolier, avoue que tous fondaient en larmes dans les collèges, qu’ils plaidaient sa cause après sa mort, et que ce bûcher fit plus de mal que cent ministres n’auraient pu faire avec leurs prêches.

L’année suivante, le chancelier Olivier prononçait avec désespoir le nom d’Anne Dubourg sur son lit de mort ; et le cardinal de Lorraine s’étant approché : « Ah ! cardinal, lui dit-il, tu nous fais tous damner. »

Au milieu de ces persécutions les affaires de l’Etat devenaient de plus en plus critiques. Le nouveau roi, François II, était à peine âgé de seize ans. Débile de corps, faible d’esprit, sa personne, selon l’énergique parole d’un vieil historien, était exposée au premier occupant. Catherine de Médicis, les Guises, les Châtillons, les Bourbons, le connétable Anne de Montmorency, tous exploitèrent cette impuissante fiction de la royauté d’un enfant, et mêlèrent aux discussions religieuses les querelles de leurs ambitions politiques. Nous n’en dirons que ce qui appartient directement au sujet de cet écrit.

Venue en France depuis vingt-six ans, Catherine de Médicis avait apporté de la patrie de Machiavel l’art de la dissimulation, et s’y était exercée pendant les longues humiliations qu’elle avait subies sous le règne des favorites de Henri II. Femme artificieuse et vindicative, galante sans avoir même l’excuse de la passion, aspirant au pouvoir par le besoin de l’intrigue autant que par l’orgueil du commandement ; tête forte cependant, et qui, en poursuivant le bien, aurait pu accomplir de grands desseins ; mais n’ayant plus ni foi ni sens moral, et constamment occupée à ruiner l’autorité des autres pour affermir la sienne, elle embrassa tour à tour et abandonna tous les partis. Aucune femme et mère de nos rois, Isabeau de Bavière exceptée, n’a fait autant de mal à la France que cette Italienne.

[On doit se souvenir, ici et dans d’autres parties de ce livre, qu’il s’agit des Italiens du seizième siècle, nobles et prêtres, qui, sans cesse témoins, à Rome, à Florence, à Naples, de scènes de meurtre, d’empoisonnement et de turpitude, étaient tombés au dernier degré de la dépravation. Ce sont eux, l’histoire l’atteste, qui ont inventé, conseillé, préparé, accompli en France les crimes les plus monstrueux de l’époque. Mais nous sommes bien loin de faire peser cette terrible responsabilité sur la nation italienne d’aujourd’hui : nation intelligente et généreuse, qui s’est relevée par ses malheurs même, et que l’adversité doit nous rendre doublement respectable.]

Les Guises, plus encore que Catherine de Médicis et les Valois, furent pendant quarante ans les véritables chefs du parti catholique dans notre pays, et sans eux, comme le remarque Mézeray, la nouvelle religion y serait peut-être devenue dominante. Cette famille, branche cadette des ducs de Lorraine, n’était établie en France que depuis la fin du règne de Louis XII. Claude de Lorraine vint y chercher fortune en 1513, avec un valet et un bâton. Il eut d’Antoinette de Bourbon six fils et quatre filles, qui réussirent tous à s’élever aux plus grands emplois.

François Ier s’en défia dans les derniers temps de sa vie, et recommanda à son fils de tenir les Lorrains à distance. Mais Henri II avait trop peu de hauteur d’esprit et de force de caractère pour suivre ce sage conseil. Il permit à ces étrangers, qui avaient des intérêts distincts de ceux de sa race et de son royaume, de prendre en main les affaires publiques ; et après l’avènement de François II, qui épousa leur nièce Marie Stuart, de deux ans plus âgée que lui, les Guises devinrent tout-puissants.

Le cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims, et possédant en bénéfices ecclésiastiques un revenu de trois cent mille écus (plusieurs millions de la monnaie actuelle) avait de la science, des manières affables, une grande facilité de parole, beaucoup de dextérité dans le maniement des hommes et des affaires, une politique profonde et une ambition vaste. Il n’aspirait à rien de moins qu’à la couronne de France pour son frère et à la tiare pour lui-même. Aussi Pie V, un peu inquiet du rôle qu’il jouait dans l’Église, l’appelait-il le pape d’au delà des monts. Du reste, prêtre sans convictions arrêtées, et prêchant à demi la confession d’Augsbourg, pour plaire à messieurs les Allemands, comme parle Brantôme ; décrié par ses mauvaises mœurs qu’il ne prenait pas même souci de voiler, et se faisant huer du peuple au sortir de la maison d’une courtisane ; pusillanime enfin devant le danger autant qu’il était arrogant dans la bonne fortune.

Son frère, le duc François de Guise, moins éclairé, moins éloquent, avait des qualités plus hautes. Grand homme de guerre, intrépide, libéral, il avait noblement servi la France dans la défense de Metz, la prise de Calais et de Thionville, la victoire de Renty. Son caractère était naturellement élevé et généreux, mais irascible, mais cruel même, quand on ne pliait point devant lui ; et comme il n’entendait rien aux controverses de religion ni aux détours de la politique, il mettait au service des manœuvres du cardinal sa vaillante épée.

Les deux frères étaient dans cette favorable position de pouvoir s’aider l’un de l’autre sans jamais se heurter. L’un ne pouvait prétendre à la couronne de France, ni l’autre à la tiare. Le prêtre donnait à sa maison l’appui des gens d’Église, et le soldat celui des gens de guerre. Au dehors ils étaient soutenus par Philippe II et par le saint-siège, et ces étrangers contractaient des alliances avec l’étranger, non comme des sujets, mais comme des souverains.

Sous François II, le cardinal de Lorraine se fit nommer surintendant des finances. Le duc de Guise obtint, malgré les protestations du connétable, le commandement en chef de l’armée ; et étant tout ensemble grand chambellan, grand veneur, grand maître, généralissime, oncle d’un roi de seize ans et frère du cardinal, il avait une autorité au moins égale à celle des anciens maires du palais.

De l’autre côté étaient les Bourbons, princes du sang mais à un degré éloigné, de fortune médiocre, et suspects à la couronne depuis la trahison de l’ancien connétable qui avait pris les armes contre son roi.

Antoine de Bourbon, le chef de sa race, avait épousé Jeanne d’Albret, qui lui apporta le titre de roi de Navarre sans lui en donner le royaume. Prince irrésolu, indolent, timide par caractère, courageux par occasion, il flotta entre les deux doctrines : tantôt faisant prêcher la foi réformée dans le Béam, la Saintonge, le Poitou, et allant chanter des psaumes au Pré-aux-Clercs, en 1558, malgré les cris de la Sorbonne ; tantôt se retournant vers la religion catholique et persécutant les fidèles. Le premier et le dernier mot de toute sa vie fut la passion de recouvrer le royaume de Navarre, ou des domaines équivalents. Il mourut sans y réussir, et ce long rêve ne servit qu’à le faire abandonner et moquer de tous.

Son frère, le prince Louis de Condé, avait un génie plus pénétrant et un plus mâle caractère. Spirituel, enjoué, quelquefois frivole, mais intrépide par-dessus tout et adoré du soldat, il défendit vaillamment la cause des réformés, sans leur inspirer jamais une pleine confiance. Instruit dans les nouvelles idées par sa femme et sa belle-mère, il se montra plus ambitieux que religieux, et le peu de sévérité de ses mœurs a toujours fait douter de la sincérité de sa foi.

On peut demander si les Bourbons, y compris même Henri IV, n’ont pas apporté à la Réforme française plus de dommage que de profit. Ils l’ont jetée dans la politique, poussée sur les champs de bataille, traînée dans leurs querelles particulières ; et puis, quand elle leur eut donné la couronne, ils l’ont reniée.

Une autre famille, moins haute par le rang, mais plus éminente par les vertus, celle de Châtillon, servit plus fidèlement la cause. Elle se composait de trois frères : Odet de Châtillon, François d’Andelot et Gaspard de Coligny. Leur mère, Louise de Montmorency, sœur du connétable, penchait déjà vers la Réforme. Elle était tenue, dans ces temps de licence, pour un rare exemple de chasteté. En mourant, elle défendit qu’on lui amenât aucun prêtre, disant que Dieu lui avait fait la grâce de le craindre et de l’aimer.

François d’Andelot, le plus jeune des trois frères, fut le premier à se déclarer franchement pour la nouvelle religion. Fait prisonnier dans les guerres d’Italie, et détenu au château de Milan, il avait reçu quelques livres de piété des mains de Renée de France. Envoyé plus tard en Ecosse, il avait pu étudier de près la doctrine et les pratiques de la Réformation. C’était un chevalier brave, loyal, sans reproche, le digne héritier de Bayard.

En allant dans la Bretagne où étaient les biens de sa maison, il emmena un pasteur qui prêchait de ville en ville, les portes ouvertes : chose inouïe en 1558. Henri II lui en fit de vifs reproches. « Sire, lui répondit d’Andelot, vous ne trouverez pas étrange qu’après avoir fait mon devoir à votre service, j’emploie le reste de mon temps au salut de mon âme. C’est pourquoi je vous supplie de laisser ma conscience sauve, et de vous servir du corps et des biens qui sont entièrement vôtres. — Mais je ne vous avais pas donné cet ordre, dit le roi en lui montrant le collier qu’il portait au cou, pour en user ainsi. Vous avez promis et juré d’aller à la messe et de suivre votre religion. — Je ne savais pas, répliqua l’intègre chevalier, ce que c’était que d’être chrétien, et je ne l’aurais pas accepté à cette condition, si Dieu m’eût touché le cœur comme il l’a fait à présent. »

Ne pouvant plus se contenir, le roi, qui était à souper, jeta en travers de la table son assiette qui alla frapper le dauphin, et peu s’en fallût qu’il ne perçât d’Andelot de son épée. Il le fit jeter en prison, et lui ôta sa charge de colonel général de l’infanterie, qui fut donnée à Blaise de Montluc.

Cette affaire fit grand bruit. Calvin écrivit au prisonnier pour le féliciter de son courage, et le pape Paul IV s’indigna qu’on n’eût pas mené le coupable droit au supplice. Vainement l’ambassadeur de France lui représenta qu’on ne pouvait traiter de la sorte un Châtillon, le neveu du connétable, le frère de l’amiral ; l’intraitable pontife insistait, disant : « Un hérétique ne revient jamais ; c’est un mal où il n’y a de remède que le feu. »

Des parents, des amis intervinrent ; d’Andelot consentit à laisser dire une messe dans la chambre de sa prison, mais sans y prendre aucune part, et il fut remis en liberté.

Gaspard de Coligny, le plus grand homme laïque de la Réforme française, doit nous arrêter plus longtemps. Nous nous attacherons surtout à faire connaître le côté religieux de son caractère, et les détails de vie intérieure négligés par les autres historiens.

Né à Châtillon-sur-Loing en 1516, Coligny fut instruit dans les lettres par Nicolas Bérault, professeur très renommé à cette époque, et il y prenait tant de goût qu’on le força de les interrompre, de peur qu’il ne fût détourné de la carrière des armes. A vingt-cinq ans, il était colonel général de l’infanterie française, et par ses règlements il introduisit une sévère discipline dans ces bandes de mercenaires qui, avant lui, ressemblaient plus à des brigands qu’à des soldats. « Ces ordonnances, dit Brantôme, ont été les plus belles et les plus politiques qui furent jamais faites en France, et je crois que depuis qu’elles ont été faites, les vies d’un million de personnes ont été conservées, et autant de leurs biens et facultés ; car auparavant ce n’était que pillerie, volerie, brigandage, rançonnements, meurtres, querelles et paillardises parmi ces bandes. Voilà donc l’obligation que le monde doit à ce grand personnage (t. IV, p. 204).

On ne sait en quel temps Coligny fit les premiers pas vers la nouvelle doctrine. Dès l’an 1555, on le voit seconder l’entreprise du chevalier de Villegagnon qui lui proposait de fonder au Brésil une colonie de réformés français. L’amiral y trouvant le double avantage d’ouvrir un lieu de retraite à des gens persécutés, et d’enrichir son pays d’un établissement colonial, fit donner à Villegagnon deux navires avec une somme de dix mille livres ; mais cette expédition n’eut point de succès.

Devenu prisonnier des Espagnols après la malheureuse bataille de Saint-Quentin, il demanda la Bible et d’autres livres de religion. Il se livra tout entier à cette étude, et c’est alors qu’il paraît avoir acquis sur les principes de la Réforme des convictions fermes et profondes.

Quand il eut payé sa rançon, il se retira dans son manoir de Châtillon-sur-Loing ; et voulant s’appliquer aux choses religieuses, il remit à son frère d’Andelot, avec la permission du roi, la charge de colonel général de l’infanterie. Il renonça au gouvernement de Paris et de l’Ile-de-France en faveur de son cousin, le maréchal de Montmorency, fils du connétable, et supplia Henri II avec les plus vives instances de lui désigner un successeur pour son gouvernement de Picardie. « Ce qui dès ce temps-là, dit l’auteur des Mémoires de Coligny, donna sujet à plusieurs d’entrer en soupçon qu’il avait changé de religion : étant bien vrai qu’il fit paraître que son esprit était tout à fait éloigné de convoitise d’honneur et de puissance. »

[Mémoires de Coligny, p. 18. On présume qu’ils ont été rédigés par Cornaton, l’un des plus fidèles serviteurs de l’amiral. Nous avons l’édition imprimée à Grenoble en 1669. Ce qui suit en est extrait d’une manière abrégée.]

Voilà cependant l’homme que plusieurs historiens ont accusé d’avoir pris les armes et fomenté des révoltes par esprit d’ambition ! L’histoire ainsi écrite est l’une des plus grandes hontes de l’humanité.

Coligny fut encouragé dans ses pieuses résolutions par Charlotte de Laval, sa femme, qui ne cessait de l’inviter à se déclarer ouvertement. « Donc l’amiral, se voyant être si souvent et avec tant d’affection pressé par elle, résolut de lui en parler une bonne fois, comme il fit, lui représentant bien au long que, depuis tant d’années, il n’avait vu ni ouï dire qu’aucun, soit en Allemagne ou en France, qui eût fait profession ouverte de la religion, ne se fût trouvé accablé de maux et de calamités ; que par les édits de François Ier et de Henri II, rigoureusement observés par les parlements, ceux qui en étaient convaincus devaient être brûlés vifs à petit feu en place publique, et leurs biens confisqués au roi ; que toutefois, si elle était disposée avec tant de confiance à ne pas refuser la condition commune à ceux de la religion, de son côté, il ne manquerait pas à son devoir » (p. 20).

Charlotte de Laval ayant répondu que c’était là le sort des vrais chrétiens dans tous les siècles, Coligny n’hésita plus. Il confessa ses croyances devant ceux qui venaient le visiter, exhorta ses serviteurs à suivre son exemple, leur donna les Écritures à lire, prit des hommes de piété pour gouverner ses enfants, et réforma entièrement le train de sa maison. Il commença aussi à fréquenter les assemblées, mais il ne participait pas encore à la Cène, ayant des doutes sur ce point. Il en avait discuté avec de savants ministres, demandant des explications sur la présence réelle et autres sujets semblables, sans avoir pu voir clair dans cette doctrine.

Un jour donc, se trouvant dans une assemblée à Vatteville, comme on allait célébrer la Cène, il se leva ; et après avoir prié la compagnie de ne pas prendre scandale de son infirmité, il invita le ministre à s’expliquer un peu plus au long sur le sacrement. Celui-ci fit un ample discours sur la matière. « L’amiral, instruit par ces paroles, rendit premièrement grâce à Dieu, et dès lors résolut en son esprit de participer à ce sacré et saint mystère au premier jour qu’il se célébrerait. Cela ayant été divulgué par toute la France, il est incroyable de dire la joie et consolation que toutes les Églises en reçurent »(p. 22).

Il conserva toute sa vie ses habitudes de piété, et les pratiqua plus ouvertement, à mesure que la liberté des croyants augmentait. « Aussitôt qu’il était sorti du lit assez matin, ayant pris sa robe de chambre, et s’étant mis à genoux, comme aussi tous les autres assistants, il faisait lui-même la prière en la forme accoutumée aux Églises de France ; après laquelle, attendant l’heure du prêche qui se faisait de deux jours l’un avec le chant des psaumes, il donnait audience aux députés des Églises qui lui étaient envoyés, ou donnait le temps aux affaires publiques dont il continuait encore un peu à traiter, après le prêche, jusqu’à l’heure du dîner.

Etant debout près de la table dressée, et sa femme à son côté, s’il n’y avait point eu de prêche, l’on chantait un psaume, et puis l’on disait la bénédiction ordinaire : ce qu’une infinité, non seulement de Français, mais de capitaines et colonels allemands peuvent témoigner qu’il a fait observer, sans intermission d’un seul jour, non seulement en sa maison et en son repos, mais aussi dans l’armée. La nappe étant ôtée, se levant et tenant debout avec les assistants, il rendait grâces lui-même, ou les faisait rendre par son ministre.

Le même se pratiquait au souper ; et voyant que tous ceux de sa maison se trouvaient malaisément à la prière du soir, au temps qu’il fallait reposer, il ordonna que chacun vînt à l’issue du souper, et qu’après le chant des psaumes, la prière se fît. Et ne se peut dire le nombre de ceux d’entre la noblesse française qui ont commencé d’établir dans leur famille cette religieuse règle de l’amiral, qui les exhortait souvent à la véritable pratique de la piété, disant que ce n’était pas assez que le père de famille vécût saintement et religieusement, si par son exemple il ne réduisait les siens à la même règle.

Lorsque le temps de la Cène s’approchait, il appelait tous ceux de sa maison, leur représentant qu’il ne lui fallait pas seulement rendre compte à Dieu de sa vie, mais aussi de leurs déportements, et il les réconciliait ensemble, s’il y avait quelque dissension entre eux.

Sa taille était moyenne, ses membres bien proportionnés, son visage calme et serein, sa voix agréable et douce, mais un peu tardive et lente, sa complexion bonne, son geste et son marcher pleins de bienséance et d’une gracieuse gravité. Il buvait peu de vin, mangeait peu et dormait au plus sept heures. » (p. 94-97)

On connaît le caractère que Gaspard de Coligny a déployé dans les affaires publiques. Doué des qualités les plus diverses et les plus élevées, homme de génie dans la guerre et dans la politique, sévère pour lui, indulgent pour les autres, jamais enorgueilli par la bonne fortune ni abattu par la mauvaise, ami de son pays, dévoué à son roi en tout ce qui n’engageait pas sa conscience, les plus illustres hommes d’Etat aussi bien que les plus habiles capitaines ont estimé à honneur de lui être comparés. Peut-être avait-il les défauts de ses qualités. Il parut quelquefois manquer de résolution, parce qu’il fut trop loyal pour pousser jusqu’au bout ses avantages contre la royauté ; et manquer de prévoyance, parce que la perfidie qu’il ne trouvait point dans son cœur, il la soupçonnait difficilement chez les autres.

Si l’on cherche dans les temps rapprochés de nous et dans un ordre de choses différent un personnage que l’on puisse mettre en parallèle avec lui, on prononcera, sans doute, le nom du général Lafayette. L’homme du seizième siècle et celui de la fin du dix-huitième eurent une foi entière en la justice de leur cause. L’un et l’autre firent pour elle les plus généreux sacrifices, et y déployèrent jusqu’à la fin une inébranlable constance. Tous deux eurent dans les mains, en plusieurs rencontres, les plus grands intérêts de l’Etat. Tous deux furent tenus pour les plus honnêtes gens de leur époque. Mais Lafayette avait les masses populaires avec lui ; Coligny les eut contre lui dans les trois quarts de la France. Aussi, avec un plus haut génie politique et guerrier, eut-il moins de succès.

Le troisième frère, Odet de Châtillon, était l’aîné de la famille. Nommé cardinal par Clément VII à l’âge de dix-sept ans, il demanda des réformes sans adopter complètement la Réformation. Il finit par se marier avec une demoiselle de maison noble, Isabelle de Hauteville, qu’on appelait Madame la cardinale ou Madame la comtesse de Beauvais, quand elle allait s’asseoir dans les appartements de la cour en qualité de femme d’un pair de France ; singularité curieuse, même pour ce temps-là. Odet de Châtillon mourut en Angleterre quelques années après, empoisonné par l’un de ses domestiques. Brantôme et de Thou rendent le meilleur témoignage à son jugement et à son intégrité.

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