Histoire des Protestants de France – Tome 1

3.5.
Fausse position des deux côtés. – Pourquoi la Réforme française était devenue un parti politique. – Arrière-pensées de la cour. – Guerre de partisans. Synode national de Charenton. – Expulsion de Caméron et de Primrose. – Synode national de Castres. – Franchises municipales de La Rochelle. – Projets du cardinal de Richelieu.

Le traité de 1622 ne fut, comme tant d’autres qui l’avaient précédé, qu’une lettre morte ; et pour faire bien comprendre les nouvelles prises d’armes qui se terminèrent en 1629 par l’édit de grâce, nous devons exposer avec quelque étendue la fausse position que les maximes d’intolérance, remises en vigueur depuis la mort de Henri IV, avaient faite des deux côtés.

Les calvinistes, continuellement troublés dans l’exercice de leur religion, forcés d’avoir les armes à la main jusque dans leurs temples, et menacés de perdre tous les droits qu’ils avaient obtenus par l’édit de Nantes, s’étaient aigris contre la royauté. Ils la soupçonnaient d’arrière-pensées et de projets perfides. Ils l’accusaient d’encourager, au moins par son inertie, les Jésuites, les évêques, les magistrats violents, le bas peuple, qui non seulement les accablaient de vexations sans nombre, mais annonçaient hautement la prochaine extirpation de l’hérésie.

Il en résulta nécessairement que, de simple communion religieuse, la Réforme française devint toujours plus un parti politique, et que, par la nature même des choses, à mesure que la lutte se prolongeait, les idées et les passions se laissaient emporter plus avant dans leur hostilité contre la couronne. L’esprit d’indépendance avait grandi chez les huguenots avec les persécutions dont ils étaient frappés, avec les menaces de destruction que l’on tenait suspendues sur leur tête, et quelques-uns se livraient à la pensée d’un établissement républicain.

Ils constituaient donc, dans les premières années du règne de Louis XIII, un parti considérable, s’appuyant au-dedans du royaume sur les mécontents de toutes les opinions, au-dehors sur l’Europe protestante. Ils communiquaient par La Rochelle avec l’Angleterre, par Sedan avec l’Allemagne, par Genève avec les cantons suisses, et semblaient toujours prêts à diviser les forces de l’Etat.

Une telle organisation était intolérable pour la couronne, et d’autant plus choquante que le principe de l’unité nationale se dégageait davantage des ruines de l’ancienne féodalité. Plus les grandes familles étaient abaissées devant l’autorité royale, plus on devait voir dans l’établissement politique des huguenots une singulière, une dangereuse anomalie, et le conseil avait raison de vouloir à tout prix s’en affranchir.

Mais par l’effet de la malheureuse confusion qui existait universellement, à cette époque, entre les matières temporelles et les spirituelles, la royauté, tout en annonçant qu’elle ne combattait que les privilèges politiques des calvinistes, mettait plus, beaucoup plus en péril : elle compromettait tous leurs droits religieux. On savait que derrière les hommes d’Etat, et même dans leur propre sein, il existait des esprits passionnés qui, après avoir réduit les calvinistes à n’être qu’une simple secte, voudraient les contraindre à rentrer dans l’Église catholique, ou à sortir du royaume.

Il est vrai que le génie du cardinal de Richelieu, ses alliances diplomatiques et les intérêts européens de la France, pendant la moitié du règne de Louis XIV, retardèrent la complète réalisation de ces craintes. Néanmoins, le plan de l’extirpation de l’hérésie fut poursuivi en détail, sans relâche, sans pitié, sur toute la surface de la France, dès que le parti calviniste eut été abattu. La prise de la Rochelle fut le premier acte de ce drame cruel et impitoyable dont la révocation de l’édit de Nantes fut le dénouement.

Telle était donc la situation en 1622 : les calvinistes tirant l’épée en faveur de leurs immunités politiques au nom de leurs droits religieux toujours compromis, toujours menacés ; et la couronne attaquant ces immunités au nom de la souveraineté royale et de l’unité du pays, pour arriver ensuite à la destruction de la religion même.

Quant aux forces respectives des deux partis, elles s’étaient augmentées d’un côté et affaiblies de l’autre, depuis les guerres du seizième siècle. Malgré les entreprises de quelques grands seigneurs, l’autorité du prince était plus généralement reconnue, respectée et obéie. La petite noblesse, le tiers-état, la magistrature et l’armée avaient, sous le règne de Henri IV, abandonné les traditions féodales pour n’obéir qu’à la royauté, et cet esprit nouveau avait naturellement modifié les sentiments de beaucoup de réformés qui suivaient, à leur insu peut-être, le grand courant national. D’un autre côté, les chefs et les villes calvinistes, qui tenaient à leurs privilèges, n’avaient plus la même foi ni le même enthousiasme. Il y avait désunion, défiance, affaissement en bas, défections en haut, dans la Réforme française. Elle pouvait encore se faire craindre dans les complications intérieures ou extérieures du royaume ; elle ne pouvait plus se coaliser de province à province, ni dicter des conditions de paix.

Les ducs de Rohan et de Soubise, attaqués dans leur liberté personnelle après le traité de 1622, firent des prises d’armes dans le Languedoc et la Saintonge. Ce fut une guerre de partisans : rien de plus que des sièges de bourgades ou de châteaux forts et des dévastations. Les troupes royales firent de grands ravages autour de Montauban et de Castres. « La nuit, disent les mémoires du temps, on pouvait voir mille feux dans la plaine. Les blés, les arbres fruitiers, les vignes et les maisons étaient les aliments de cette flamme… Le dégât fut si bien exécuté qu’on ne laissa aucun arbre, ni maisons debout, ni souche de vigne, ni épi de blé. »

La plupart des huguenots restèrent chez eux, et le duc de Rohan s’en plaint avec tristesse. « On avait plus de peine, dit-il, à combattre la lâcheté, l’irréligion et l’infidélité des réformés que la mauvaise volonté de leurs ennemis. »

Au commencement des nouveaux troubles, un synode national avait été convoqué à Charenton. Il s’ouvrit le 1er septembre 1643. Le lieu convenait à la cour, parce que la proximité de Paris lui garantissait la docilité de l’assemblée. On ordonna au synode d’admettre à ses assemblées un officier royal. Bien que ce commissaire, nommé Galland, fût de la religion, son mandat le rendait suspect. Les députés des Églises, s’appuyant sur la lettre des traités, et refusant à la couronne le droit d’établir une nouveauté si importante par simple ordonnance, y firent beaucoup d’objections ; mais ils durent obéir, et se contenter de faire insérer dans leurs procès-verbaux la déclaration suivante : « Ce synode, souhaitant de donner des marques claires, et dont on ne pût pas douter, de son obéissance et fidélité envers le roi, admit ledit seigneur Galland parmi les députés…, s’assurant que Sa Majesté nous rétablirait par sa bonté royale dans nos anciennes libertés et privilèges. »

Un deuxième article, moins explicable que le précédent, c’est que le roi exprima son déplaisir au sujet du serment que le synode national d’Alais avait fait prêter, trois ans auparavant, à la doctrine de Dordrecht. Les députés durent encore obtempérer ; ils répondirent seulement que cette doctrine était conforme à celle de leur confession de foi, et que le synode d’Alais n’avait eu d’autre dessein que de constater la parfaite union des réformés de France avec ceux des Pays-Bas.

Une troisième injonction concernait les pasteurs étrangers qu’on avait admis à exercer dans le royaume. Le roi écrivit qu’il ne le permettrait plus, et demanda le renvoi immédiat de Primrose et de Caméron, tous deux originaires d’Ecosse et ministres à Bordeaux : « non pas tant à cause qu’ils sont étrangers, disait Louis XIII, mais particulièrement pour des raisons qui regardent notre service. »

La principale de ces raisons était qu’ils avaient déplu aux Jésuites, notamment Primrose. Aussi n’obtint-il pas même, comme Caméron, la permission de résider dans le royaume, en renonçant à sa charge pastorale.

Un jour le père Arnoux, confesseur du roi, prêchant devant la cour, avait solennellement affirmé que les casuistes de sa Compagnie n’autorisaient point le régicide, et Louis XIII lui en avait témoigné un grand contentement. Primrose, qui était là, fit demander au Jésuite si Jacques Clément avait tué son roi ou même un roi, en frappant un prince excommunié par le pape ; de plus, si, dans le cas où le saint-siège excommunierait Sa Majesté régnante, les Jésuites reconnaîtraient encore Louis XIII pour leur roi ; enfin, s’ils étaient disposés à condamner leurs disciples Jean Châtel et Ravaillac comme coupables du crime de lèse-majesté. Ces questions étaient embarrassantes ; Arnoux n’y répondit que par un arrêt de bannissement.

Au synode national de Castres, convoqué en 1626, l’officier royal Galland prit de nouveau séance, malgré les protestations de l’assemblée. Il lui apportait l’ordre de nommer les six personnes entre lesquelles le roi choisirait les deux députés généraux. Cette élection avait été faite jusque-là par les assemblées politiques, et le synode allégua le texte du dernier édit qui lui prescrivait de ne s’occuper que d’affaires de doctrine et de discipline. Mais la cour, sans l’avoir dit expressément dans les derniers traités, ne voulait plus des assemblées politiques, et força la main au synode pour lui faire outrepasser ses pouvoirs, tout en l’y renfermant avec une inflexible rigueur sur les autres questions. Ainsi le conseil maintenait ou renversait la lettre des lois, selon qu’il y trouvait quelque profit : universelle et perpétuelle pratique du plus fort.

Le synode de Castres fit de grandes plaintes sur le malheureux état des Églises. Il disait à Louis XIII que ses sujets de la religion réformée étaient molestés en plusieurs endroits du royaume, empêchés dans l’exercice de leur religion et privés de leurs temples ; qu’on leur avait ôté jusqu’à leurs cimetières, et qu’on en avait déterré les morts avec la dernière indignité ; que leurs ministres avaient été cruellement traités, battus, blessés, déchirés et chassés de leurs Églises ; quoiqu’ils fussent très innocents, n’injuriant ni le public en général, ni personne en particulier.

Tout en donnant satisfaction aux réformés sur quelques points secondaires, la cour préparait contre leur dernier boulevard une formidable expédition. Le cardinal de Richelieu, qui était entré dans le conseil depuis l’an 1624, avait dessein d’établir l’autorité absolue du roi sur les ruines de La Rochelle. On ne s’en cachait plus. Louis XIII le faisait annoncer au pape, qui avait montré beaucoup de dépit à la nouvelle du nouveau traité avec les huguenots. Les prêtres publiaient le prochain triomphe de la foi catholique, et l’archevêque de Lyon écrivait à Richelieu : « Il faut assiéger La Rochelle, et châtier, ou, pour mieux dire, exterminer les huguenots, toute autre affaire cessante. »

La commune de La Rochelle jouissait de privilèges bien antérieurs à l’époque de la Réformation. Eléonore d’Aquitaine lui avait octroyé, dès le douzième siècle, de grandes franchises. La bourgeoisie se gouvernait par elle-même. Elle nommait un corps de ville composé du maire, de vingt-quatre échevins et de soixante et quinze pairs. Ces cent magistrats ou prud’hommes avaient des troupes, une marine, un trésor à part, et des droits de juridiction très étendus. La Rochelle était plutôt annexée que réunie à la France, et sa position ressemblait à celle des villes libres d’Allemagne.

Pour justifier ses prétentions, elle disait qu’elle s’était donnée librement au roi Charles V, sous la réserve expresse de toutes ses franchises et immunités, et les Rochelois rappelaient avec orgueil qu’ils avaient exigé de Louis XI la solennelle sanction de leurs droits. « Louis XI, dit l’historien de cette cité, fit son entrée à La Rochelle, le 24 mai 1472. Il jura de conserver les privilèges de la ville ; il en proféra le serment à genoux, tenant une main sur la croix et l’autre sur les saints Évangiles que le maire lui présenta[c]. »

[c] Arcère, Hist. de La Rochelle, t. I, p. 288.

Un gouverneur résidait à La Rochelle au nom du roi ; mais la bourgeoisie ne lui permettait pas d’y introduire une forte garnison, ni d’y bâtir une citadelle. Son véritable chef était le maire, qu’elle choisissait tous les ans. Les Rochelois étaient riches, industrieux, intelligents, bon marins ; ils comptaient une population de vingt-cinq à trente mille âmes.

La Réforme devait trouver chez eux une facile entrée ; car partout où il y avait des lumières et de la liberté, les portes lui étaient ouvertes d’avance. Dès l’an 1557, elle fut connue à La Rochelle. « Ce premier commencement fut tellement favorisé de Dieu, dit Théodore de Bèze, qu’en peu de temps une bonne partie de la ville abandonna les superstitions de l’Église romaine, le Seigneur se préparant dès lors cette place pour lui faire soutenir quelque jour les plus durs efforts de ses adversaires » (t. I, p. 88).

La Rochelle avait été plusieurs fois assiégée dans les guerres de religion sans être jamais prise. Condé, Coligny, Jeanne d’Albret, Henri de Béarn, avaient trouvé dans ses murs un refuge assuré. Les assemblées politiques s’y tenaient dans les moments les plus difficiles. Elle était, en un mot, le plus ferme rempart et la plus grande place d’armes de la Réforme française, depuis que le nord et le centre du royaume ne pouvaient plus lui fournir aucun point de ralliement.

L’indépendance de La Rochelle était même importante pour les seigneurs du parti catholique, parce qu’elle leur offrait un moyen de faire acheter plus cher à la royauté le secours qu’ils lui prêtaient, et de sauvegarder les derniers restes de leurs prérogatives féodales. « Nous ne serons pas si sots, disait l’un d’eux, de prendre La Rochelle ; » et le cardinal de Richelieu faisait cette remarque : « La plus grande difficulté que je vois dans ce dessein est que la plupart y travailleront par manière d’acquit et avec peu d’affection. »

Après la paix de 1622, la cour avait ordonné de construire un fort aux environs de La Rochelle, malgré les plaintes des habitants, et la promesse qu’on leur avait faite de respecter leurs privilèges. De là de continuelles collisions sur terre et sur mer, qui ne produisirent jusqu’en 1627 aucun résultat décisif.

Richelieu voulut frapper enfin le grand coup, en y employant toutes les forces de son génie et toutes les ressources de la couronne. Il attacha sa fortune politique à la prise de La Rochelle, persuadé que, s’il menait à bien cette expédition, il briserait le parti des huguenots, abaisserait les premières maisons du royaume, et ne laisserait en France qu’un seul pouvoir debout : la royauté.

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