Dogmatique Luthérienne

2. Institutions du sauveur

§ 244

Si le Sauveur ne conserve dans son Église la pure doctrine qu’en lui conservant en même temps le culte en esprit et en vérité, la foi et le culte sont aussi inséparables que la vérité et la vie. Au sens large du mot, on pourrait dire que toute la vie chrétienne est un culte, une adoration de Dieu en esprit et en vérité. Mais si le royaume de Dieu n’est pas destiné à rester en ce monde une puissance cachée, le levain qui sans être aperçu fait secrètement lever toute la pâte ; si un moment doit venir pour sa glorieuse manifestation, on peut dire aussi que le culte divin doit avoir un jour à part qui, l’affranchissant des peines et du travail de cette terre, lui permette de réaliser et de contempler dans toute son idéale beauté la pensée du royaume de Dieu, sans plus se sentir préoccupé par les désirs et les intérêts matériels. Le culte, pour atteindre sa vraie signification, a besoin du concours de la liberté humaine, mais aussi de celui de la grâce divine. Ce n’est qu’à cette condition que l’homme et Dieu se rencontrent, et que dans la communion du Seigneur se manifeste celle de l’homme avec son Dieu, et celle des croyants entre eux. En d’autres termes, le véritable culte, ce n’est pas seulement l’homme allant vers Dieu, c’est Dieu se rapprochant de l’homme. Mais ce qui constitue la grandeur et la mystérieuse puissance du culte chrétien, c’est qu’il ne peut jamais se célébrer sans que le Seigneur de gloire, le Roi de l’Église, ne soit présent au sein de l’assemblée, pour l’assemblage des saints, pour l’édification de son corps, par l’intermédiaire des saintes actions qu’il a lui-même instituées. Ces saintes actions qui se perpétuent vivantes dans l’Église, œuvres de l’Église et œuvres du Christ, et qui restent les traits essentiels de tout culte véritable, sont la prédication de la parole de Dieu, la prière au nom de Jésus et les sacrements : « Ils persévéraient dans la doctrine des apôtres, dans la communion et la rupture du pain, et dans la prière. » Cette esquisse de la première communauté de Jérusalem doit pouvoir s’appliquer, quant à ses traits essentiels, à toute communauté chrétienne. Quoique le culte chrétien dans le cours des siècles ait subi bien des modifications, et dans des sens biens divers, malgré toutes les divergences qu’il peut accuser, il doit dans ses traits essentiels reproduire les moments que nous venons de rappeler. Les liturgies les plus pompeuses et les plus humbles ne sont après tout que la formule définitivement arrêtée par laquelle une Église particulière atteste comment elle comprend la prière et la prédication. Le chant se rattache à la prière au nom de Jésus, et il est la formule dans laquelle toute la communauté prie à haute voix. L’art et toute la symbolique chrétienne dérivent toujours de l’idée sacramentelle, car c’est elle qui affirme comment l’Église entend la réalisation, l’incarnation du saint et du juste.

Prédication de la Parole de Dieu

§ 245

La foi vient de la prédication et la prédication ne peut être que par la parole de Dieu. La prédication chrétienne est un témoignage vivant rendu à Jésus-Christ une proclamation solennelle et convaincue de la loi et de l’Évangile. Elle a pour but l’édification de l’Église par le réveil et l’accroissement de la foi. Elle n’est donc pas l’œuvre arbitraire d’une personnalité, humble ou grande, pas plus qu’elle n’est celle de l’Église. Elle procède directement du Sauveur lui-même qui en est le fondateur. Il ne servirait de rien de prétendre que l’ordre du Sauveur d’annoncer l’Évangile se rattache plus directement à la prédication missionnaire, car les nouveaux convertis ont toujours besoin d’être enseignés et d’être édifiés. « Si vous persévérez dans ma doctrine vous serez véritablement mes disciples. » Il est évident que cet ordre comprend l’institution de la prédication, comme partie intégrante du culte chrétien. Nous apprenons, en outre, par les apôtres, que le Seigneur a institué des pasteurs et des docteurs pour l’instruction des saints et pour l’édification du corps de Christ. Ce ne sont pas seulement les auditeurs et les prédicateurs qui veulent s’édifier par le moyen de la prédication de la parole, mais c’est aussi le Seigneur qui, par ce moyen de grâce, édifie son Église. Cette action ne saurait se comprendre si Jésus-Christ, exalté dans le ciel et dans la force de son esprit et de sa parole, n’était pas avec ses prédicateurs, leur communiquant son action, leur prêtant sa puissance, et agissant avec eux quoique invisible. La prédication chrétienne est plus qu’un discours chrétien sur le Christ, c’est le Christ lui-même attestant sa présence au monde et aux croyants, venant en esprit et de nouveau, ainsi qu’il l’a promis, pour rappeler ce qu’il a déjà enseigné et le réaliser. Tel est le mystère de la prédication chrétienne, la puissance qui l’élève au-dessus de tous les discours que peuvent provoquer les intérêts de l’histoire. Par cette puissance, le prédicateur, plus il est fidèle et témoin de Jésus, et plus il fait passer dans les âmes les mêmes impressions qui émanaient de la parole vivante de Jésus et confirmaient la foi en sa personne. Par le même prédicateur, le salut et les puissances du monde à venir agissent aussi directes et aussi expressives que si lui-même agissait et parlait au milieu de nous. L’on peut donc affirmer que l’Église a un Christ toujours présent et agissant au milieu d’elle. Si la prédication n’était qu’un hommage historique, rendu toujours à nouveau à la mémoire du Christ, si éloquent fût-il, il ne pourrait pas faire qu’en vertu des lois de l’histoire, ce souvenir n’allât sans cesse s’effaçant, toujours plus incapable d’exercer une action vivifiante ; et nous, les derniers venus, bien après ceux qui ont connu le Christ selon la chair, nous serions les déshérités aux yeux de ceux qui l’ont vu et qui l’ont entendu. Nous pouvons le dire, au contraire : quand la parole du Christ rencontre la piété vivante de l’Église, ce n’est pas l’esprit du prédicateur qui saisit l’âme de l’assemblée au souvenir de l’histoire du Seigneur, c’est le Seigneur lui-même qui, présent par le Saint-Esprit, avec les effets de la force de l’histoire, sait créer une puissance réelle et présente.

Il est donc évident que la prédication de la parole divine ne peut se faire que par le moyen de l’Écriture sainte. Elle doit d’abord lui emprunter la parole qui pour le prédicateur et pour les auditeurs reste la pierre de touche des sentiments et des affirmations exposés devant l’assemblée. Mais de plus, il faut que ce soit elle qui inspire les résolutions et l’action de tout le discours, afin qu’il ne soit plus que le milieu où la parole de Dieu vient proclamer sa puissance et en faire l’application aux circonstances et aux besoins du moment. Quand de nos jours on a voulu imposer au prédicateur le devoir de se faire l’interprète de la conscience de l’Église, n’ambitionnant point d’autre honneur que celui d’être la bouche qui parle en son nom, on a exprimé une grande vérité ou une grande erreur, selon que l’on entend par Église l’assemblée des hommes ou l’assemblée du Christ. Comme assemblée humaine, il est évident en effet que l’Église n’est qu’une conscience incertaine et troublée, contenant les éléments les plus disparates, le vrai et le faux, le saint et le profane. Une pareille conscience, si elle ne veut pas dès l’abord se soumettre à la parole de Dieu et tout recevoir de sa plénitude, ne peut que se perdre dans un spiritualisme sans consistance et sans conscience, accordant à toutes les opinions la même valeur, pour les confondre toutes dans la même impuissance. Le prédicateur qui ne veut être que la bouche d’une pareille assemblée, ne sachant plus ou n’osant plus s’appuyer sur l’Écriture et le témoignage de la parole de Dieu, cessera d’être le serviteur de Dieu pour se faire celui des hommes emportés par le souffle du temps à tout vent de doctrine. C’est à bon droit que l’on appelle le pasteur le serviteur de la parole, et à bon droit également que l’on fait un devoir à l’Église, à l’exemple des chrétiens apostoliques, de comparer ses enseignements avec la parole de Dieu qui toujours pour elle doit rester la seule véritable pierre de touche.

Prière au nom de Jésus

§ 246

Le premier degré dans l’élévation de l’âme vers Dieu est le recueillement. L’âme se recueille lorsqu’elle se met en rapport avec Dieu, pour le contempler, considérer attentivement ses voies et s’unir à lui dans une pensée pieuse. Mais le culte est une action qui transforme la pensée contemplative en un acte d’abandon de la volonté se sacrifiant par le cœur. A un moment particulier du culte, la prière réalise ce sacrifice. La prière exige une pensée plus forte et plus émue que le recueillement ; tel sait se recueillir et ne sait pas prier. Dans le recueillement, le rapport avec Dieu est essentiellement une réflexion, une pensée pieuse, nous mettant sans nul doute en la présence de Dieu, mais d’un Dieu qui apparaît surtout à la troisième personne. Dans la prière, au contraire, Dieu immédiatement présent est le Dieu de la deuxième personne, le toi personnel en regard du moi humain. Dans le recueillement, le rapport avec Dieu est d’une nature essentiellement vague et générale ; Dieu n’est encore que le Dieu de la création et, tout au plus, celui de l’Église. Dans la prière, le rapport général fait place à un rapport particulier ; celui qui prie n’invoque plus le Dieu de l’univers, le Dieu de l’Église, mais son Dieu à lui, le Dieu qui lui est personnellement connu. Ce rapport immédiat entre Dieu et l’âme est l’essence de la prière, l’union mystique (unio mystica) entre Dieu et l’homme, l’homme invoquant et priant, exprimant ses désirs devant la face de Dieu, et Dieu lui-même intervenant pour donner à celui qui l’invoque son Saint-Esprit. Mais la vraie caractéristique de la prière chrétienne, c’est qu’elle est la prière au nom de Jésusa. La prière au nom de Jésus n’est pas seulement une prière faite au milieu des circonstances qui intéressent le nom du Christ et son règne, ou une prière que nous présentons spécialement pour obtenir la manifestation de la gloire du Christ, mais celle que nous adressons en nous appuyant sur la parole de Jésus, en vertu de sa promesse, dans la conscience de la toute-puissance qu’il a donnée à son Église, par son éternelle médiation entre Dieu et nous, et parce qu’il est le Souverain Pontife offrant le sacrifice expiatoire qui nous justifie et nous donne accès auprès de son Père. S’il n’est sous le ciel aucune prière dont le contenu soit aussi saint, aussi pur que celui de la prière au nom de Jésus, il n’en est également aucune pour trouver devant Dieu une liberté aussi entière que celle que nous communique notre filiale adoption en Christ. Au milieu des doutes, des persécutions et des épreuves, l’Église prie, le fidèle priera, dans la force que lui communique le Médiateur qui est auprès du Père ; et plus cette prière se fait au nom du Christ, et plus elle est exaucée, car alors c’est le Christ lui-même qui prie avec nous et pour nous.

aJean 14.14.

Remarque. — Le modèle de la prière chrétienne faite au nom de Jésus est celle que Jésus nous a lui-même enseignée. Elle est la prière modèle, parce qu’elle est si bien l’expression de tous les vrais besoins de l’Église et de l’individu, que nous ne pouvons pas nous trouver dans la vie en présence d’aucune circonstance qu’elle n’ait déjà prévue. La prière du Seigneur contient en effet la véritable théologie du royaume de Dieu. Elle contient tout ce qui peut être pour l’Église et pour le simple fidèle un sujet de prière. Les premières demandes :« Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite, » expriment l’idéal éternel vers lequel doit tendre toute existence humaine, et qui ne sera pleinement réalisé que dans l’accomplissement de toutes choses, lorsque Dieu sera tout en tous. Mais cet idéal que seul contient l’éternité, nous devons le poursuivre dans le temps en nous associant aux luttes, aux travaux et aux souffrances de l’Église ; et plus nous prierons, et plus nous verrons sa réalisation s’anticipant, s’antidatant dans le temps, car celui qui prie en immolant son cœur à Dieu, en identifiant sa volonté avec la sienne, trouve dès ici-bas et dès maintenant son véritable repos en Dieu. Les autres demandes pour le pain quotidien, pour le pardon des offenses, pour la délivrance de la tentation et du mal, nous indiquent la voie qui conduit au but éternel, et nous dépeignent la vie dans le temps, le besoin terrestre, les nécessités spirituelles, le combat et le danger. La demande du pain de chaque jour venant avec celle des biens éternels, nous dit quelle est la véritable place de la nature dans ses rapports avec le Royaume de la grâce. Ce n’est donc qu’après avoir prié pour que la volonté de Dieu soit faite et que son règne vienne, que l’Église prie pour les biens terrestres. Il ne faudrait pas induire de là que la prière concernant les événements temporels n’est qu’une illusion, ces événements suivant toujours leur cours alors même que cette prière ne serait pas faite. L’illusion, au contraire, consisterait à croire que Dieu, qui admet la prière pour les changements et les transformations qui s’accomplissent dans le monde des âmes, est incapable de la comprendre et de l’exaucer dans le monde des réalités extérieures. Mais, incapables que nous sommes de connaître le plan divin, il faut que dans nos prières nous subordonnions toujours notre volonté et nos circonstances qui ne sont que pour un temps à ce qui est éternel. A ce même point de vue, nous devons examiner tout ce qui concerne l’avènement du royaume de Dieu, les voies, les moyens, les temps et les lieux. En ce sens, nous pouvons dire que l’union mystique, le sacrifice de notre volonté et l’amour de Dieu expriment la véritable réalité de la prière, et qu’alors même que nous ne serions pas exaucés visiblement, nous le sommes toujours, car nous obtenons Dieu lui-même.

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