La trinité

D) « LE PÈRE EST PLUS GRAND QUE MOI »

51. Et voilà un nouveau trait que nous décoche l’hérésie !

Celui qui ignore complètement l’économie de la foi, ne saurait pénétrer les mystères de Dieu : ne s’attachant pas à la doctrine de l’Evangile, il marche loin de l’espérance que nous promet l’Evangile. Il nous faut croire le Père dans le Fils et le Fils dans le Père, par l’unité de leur nature, la puissance de leur majesté, l’égalité de leur gloire, du fait de la génération et de la naissance.

Mais voici un témoignage du Seigneur qui semblera peut-être contraire à notre affirmation : « Le Père, nous dit-il, est plus grand que moi » (Jean 14.28). Est-ce là, hérétique, le trait que nous décoche ton impiété, les armes que brandit ta fureur ? As-tu oublié que l’Eglise n’accepte pas deux Innascibles, et ne reconnaît pas deux Pères ? As-tu perdu de vue l’économie du médiateur et ce qu’elle implique : l’enfantement, la crèche, l’âge mûr, la passion, la croix, la mort ? Quand tu as été régénéré, n’as-tu pas reconnu le Fils de Dieu, né de Marie ? Si le Fils est passé par ces abaissements et déclare ensuite : « Le Père est plus grand que moi », crois-tu devoir ignorer que ce plan divin accompli pour notre salut, comporte de sa part le dépouillement de sa condition divine[54] ? N’as-tu pas conscience que le Père reste en dehors de cette prise en charge des misères de l’homme, et que lui qui n’a pas pris notre chair, demeure dans la bienheureuse éternité de sa nature très pure ?

[54] Cf. Philippiens 2.6-7.

Voici la position de l’Eglise ;

Nous, en effet, nous reconnaissons que Dieu, le Fils unique qui est de condition divine, jouit de la nature divine, et nous ne repoussons pas l’idée que la forme d’esclave est insérée dans l’unité de la nature divine. Par contre, nous n’enseignons pas que le Père est dans le Fils, comme s’il était entré en lui corporellement, mais nous reconnaissons qu’une nature engendrée par un être de la même espèce qu’elle, possède naturellement en elle la nature de celui qui l’engendre.

Demeurant dans la condition de la nature qui l’engendre, le Fils reçoit la condition de la nature corporelle et la misère qu’elle comporte. Car le Christ jouissait en propre de la nature divine, mais il n’avait plus la forme de Dieu[55] : il s’en était dépouillé pour prendre la forme d’esclave. La nature divine, en effet, n’avait pas cessé d’être en lui : il restait Dieu ; mais cette nature de Dieu qui demeurait en lui, avait accueilli en elle la pauvreté d’une naissance terrestre, et c’est sous l’humble aspect de la chair assumée, qu’elle exerce la puissance propre à sa divinité[56]. Ainsi le Dieu né de Dieu, reconnu homme dans sa forme d’esclave, agissant en Dieu par ses miracles, était bien le Dieu qu’il manifestait par les merveilles accomplies, tout en restant l’homme dont on reconnaissait l’aspect.

[55] Pour Hilaire, le Christ n’a plus la forme divine lorsqu’il envisage ce mot dans son sens restreint = aspect ; il la conserve, lorsqu’il considère le mot au sens total = condition (cf. chap. 14, note 20). En ce passage où le mot : « forma » revient très souvent, il est rendu, par souci d’élégance, tantôt par : « forme », tantôt par « condition », selon les besoins du texte. Cf. P. Galtier, Saint Hilaire, p. 121-131.

[56] Nous traduisons ici « divinité », pour plus de clarté. Le texte ne porte pas : « divinitatis », mais « generis », au sens de « modus ». Il s’agit donc plus précisément de manière d’être divine. Nous rencontrons déjà ici un terme qui aura une belle importance chez Maxime le Confesseur, et qui signifie le monde personnel d’exister.

52. Les œuvres de Fils manifestent le Père

Voilà pourquoi, dans le même passage expliqué plus haut, le Christ avait affirmé l’unité de sa nature avec celle du Père en ces termes : « Qui m’a vu, a vu le Père » (Jean 14.9), et : « Le Père est en moi, et je suis dans le Père » (Jean 10.38). Ces deux textes ne permettent de voir aucune différence entre le Père et le Fils, par suite de l’égalité de leur nature : voir le Fils, c’est voir le Père, et l’Unique qui demeure dans l’Unique ne se distingue pas de l’Unique qui vient de l’Unique.

Et pour ne pas nous laisser croire que voir son corps nous donne de ce fait, de contempler le Père, le Christ avait ajouté : « Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi ; du moins, croyez-le à cause de ces œuvres » (Jean 14.11-12). Puisque le pouvoir d’agir est une prérogative de la nature divine, et que faction elle-même manifeste la puissance du pouvoir d’agir, par cette dernière, on reconnaît dans le Christ la même nature que celle du Père. Le reconnaître Dieu dans le pouvoir d’agir de sa nature, c’est reconnaître Dieu le Père dans la puissance de sa nature ; et puisqu’il est aussi puissant que le Père, les miracles du Fils nous permettent de voir le Père en lui, de connaître par là qu’il n’a pas une nature différente de celle du Père, puisque nous constatons qu’ils jouissent tous deux d’une nature d’une égale puissance.

53. Le Fils rend gloire à son Père parce que celui-ci est son Auteur.

Et par suite, Dieu le Fils unique qui devait accomplir l’économie de la chair et réaliser jusqu’au bout le mystère dans lequel il a pris la forme d’esclave, nous montre en ces termes quelle doit être notre foi : « Vous avez entendu, je vous l’ai dit : Je m’en vais et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi » (Jean 14.28). Le Seigneur avait exposé dans le passage précédent ce qui avait trait à la nature de sa divinité ; ce dernier texte enlèverait-il alors au Fils l’égalité de nature que lui assure en perfection sa naissance véritable ? L’être né Unique-Engendré d’un Dieu Innascible, existe comme personne dans une nature engendrée : cela porte-t-il alors atteinte à Dieu, l’Unique-Engendré, que son Père soit le Dieu Innascible ?

Le Fils en effet, n’est pas sa propre origine, il n’est pas quelqu’un qui n’existait pas et qui a bâti sa naissance sur le néant ! Non, existant comme nature vivante procédant d’une nature vivante, il possède en lui la puissance de sa nature, et s’il reconnaît l’Auteur de sa nature, c’est pour proclamer sa gloire, et aussi pour attester la grâce de sa naissance embrassée dans cette gloire. Ce faisant, il rend au Père ce qui lui est dû, en ce sens qu’il rattache son obéissance à la volonté de celui qui l’a envoyé, sans toutefois que cette obéissance réclamée par son humilité, porte atteinte à l’unité de sa nature. « Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort » (Philippiens 2.8), oui, mais après sa mort, son nom est « Au-dessus de tout nom » (Philippiens 2.9).

54. Car le Père a donné à son Fils d’être Dieu.

D’accord, me diras-tu, mais ce nom lui a été donné lorsqu’il eût renoncé à la forme de Dieu[57], et de ce fait, le Christ te semble peut-être inégal au Père. Mais cette critique ne tient pas compte du mystère qui lui a fait accepter un état d’humiliation. Car si naître comme homme lui a communiqué une nouvelle nature, si son humilité l’a porté à changer de condition en acceptant l’état d’esclave, le nom qui lui est maintenant donné, lui rend une condition où il se trouve égal à Dieu.

[57] Après la résurrection, ce nom est Jésus le Christ.

Cherche en effet, ce qui lui a été donné. Si c’est d’être ce qu’est Dieu, un tel don ne porte aucun discrédit sur la nature divine. En somme, même si ce don reste une réalité mystérieuse, le fait que ce nom lui ait été maintenant donné, n’implique pourtant pas que lui ait été donné un nom qui n’a rien à voir avec celui de Dieu. Car si l’on donne ce nom à Jésus, c’est pour que devant lui : « Tout, au ciel, sur terre et dans les enfers, fléchisse le genou, et que toute langue proclame : Le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2.10-11).

L’honneur qui lui revient de cet aveu, c’est qu’on le proclame dans la gloire de Dieu le Père. Tu as retenu cette parole : « Le Père est plus grand que moi » (Jean 14.28) ? Reconnais aussi celui qui, par son obéissance, a mérité qu’on dise de lui : « Il lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom » (Philippiens 2.9). Ecoute encore : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jean 10.30), et : « Qui m’a vu, a vu aussi le Père » (Jean 14.9), et : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean 14.10). Comprends l’honneur qui lui est décerné lorsqu’on reconnaît : « Le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2.11). Quand donc celui-ci affirme-t-il : « Le Père est plus grand que moi » (Jean 14.28) ? Sans aucun doute lorsque lui est donné le Nom qui est au-dessus de tout nom ! Et par ailleurs, quand dit-il : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jean 10.30) ? Eh bien, c’est lorsque : « Toute langue proclame : « Le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2.11) !

C’est en cela que le Père est plus grand, mais les deux sont un

Si donc le Père est plus grand que le Fils par le pouvoir qu’il a de lui donner d’être ce qu’il est, celui-ci serait-il inférieur, du fait qu’il reconnaît avoir reçu ? Celui qui donne est plus grand, mais celui qui reçoit n’est pas inférieur, car il lui est donné d’être un avec le Père. S’il n’était pas donné à Jésus d’être proclamé dans la gloire de Dieu le Père, il serait inférieur au Père ; mais s’il lui est donné d’être dans la gloire qui est celle du Père, tu constates à la fois que le Père est plus grand, du fait qu’il a le pouvoir de donner au Fils, et que tous les deux sont un, du fait que l’on proclame qu’il est donné à Jésus d’être dans la gloire du Père.

Voilà donc pourquoi le Père est plus grand que le Fils. Eh oui, il est plus grand que celui à qui il donne d’être tout ce qu’il est lui-même ; il est plus grand que celui à qui il accorde d’être, par le mystère de sa naissance, l’image de l’Innascible ; plus grand que celui qu’il engendre de lui-même, dans sa condition divine ; plus grand que celui qu’à nouveau il remet, de sa forme d’esclave dans la forme de Dieu ; plus grand que celui qui, né dans sa gloire en tant que Christ-Dieu, se voit donné d’être de nouveau dans sa gloire, en tant que Christ-Jésus-Dieu, mort selon la chair.

Oui, par ces mots, le Christ nous montre pourquoi ses disciples, s’ils l’aimaient, devraient se réjouir de ce qu’il va à son Père : le Père est plus grand que lui !

55. Le Père est plus grand en tant que puissance qui glorifie le Fils…

En conséquence, Jésus nous l’enseigne : cette joie procède de l’amour, car c’est l’amour qui se réjouit de proclamer Jésus dans la gloire de Dieu le Père. Et il poursuit en nous expliquant ce qui lui a valu d’être rétabli dans cette gloire : « Car le Prince de ce monde vient, nous dit-il, et il n’a rien en moi » (Jean 14.30). Le Prince de ce monde n’a rien en lui : reconnu comme homme par son aspect extérieur, Jésus demeure étranger au péché de la chair, tout en étant dans une chair semblable à la chair de péché, condamnant le péché dans sa chair, pour expier le péché[58].

[58] Cf. Romains 8.3.

Or il relie tout ceci à l’obéissance au commandement de son Père, et ajoute : « Mais pour que le monde sache que j’aime le Père et que j’agis selon l’ordre qu’il m’a donné, levez-vous, partons d’ici ! » (Jean 14.31). Son amour le presse d’accomplir le commandement de son Père ; il se lève pour mener à son terme le mystère de la passion que doit endurer son corps. Toutefois, il s’empresse de nous expliquer la réalité mystérieuse qui découle de l’incarnation : nous sommes en lui comme les sarments sont attachés à la vigne, et comme eux, nous ne porterons au fruit que si nous restons sur la vigne[59]. C’est pourquoi le Christ nous demande de rester en lui, en croyant qu’il a pris notre corps : ainsi, puisqu’il est le « Verbe fait chair » (Jean 1.14), nous demeurerons dans la nature de sa chair[60], comme les sarments de la vigne ; ce disant, il marque bien la différence entre l’état glorieux de son Père et l’humilité de cette chair qu’il a prise sur lui ; il se déclare la vigne à qui les sarments doivent être unis, mais par ailleurs, il nous dépeint son Père, vigneron attentif à cette vigne, qui coupe les sarments inutiles et stériles, et les émonde pour les jeter au feu.

[59] Cf. Jean 15.1-6.

[60] La nature de sa chair, unie à la nature du Verbe. L’idée de la divinisation de l’homme est sous-jacente.

Ainsi viennent ces paroles : « Qui m’a vu, a vu aussi le Père » (Jean 14.9), et : « Ce que je vous dis, je ne le dis pas de moi-même, mais le Père qui demeure en moi, accomplit lui-même ces œuvres » (Jean 14.10), et « Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi » (Jn 14.11). Puis, pour nous révéler le secret de sa naissance et le mystère de l’incarnation, dans le fil de son discours, il en vient à ces mots : « Le Père est plus grand que moi ! » (Jean 14.28). Et aussitôt, il complète en illustrant ce qu’il vient de dire, et nous propose l’exemple du vigneron, de la vigne et des sarments, désirant nous expliquer ainsi le sens de son incarnation dans un corps misérable.

De là, on peut déduire le motif pour lequel il doit retourner au Père, et la joie que, dans son amour, il éprouve de ce retour : c’est que le Père est plus grand que lui : c’est du Père en effet, qu’il doit recouvrer sa gloire ; c’est près de lui et en lui qu’il doit être glorifié, non pas d’une gloire nouvelle, mais de la gloire qu’il avait auprès de lui.

Si donc le Christ ne devait pas être glorifié dans le Père, s’il ne devait pas être « Dans la gloire de Dieu le Père » (Ph 2,11), alors oui, tu serais en droit de dénigrer sa nature ! Mais si le Père est la puissance[61] qui glorifie le Fils, reconnais alors le Père plus grand que lui, par cette puissance qui le glorifie.

[61] « Auctoritas », mot complexe qui conjugue à la fois les sens de : origine, volonté d’autorité, décret, puissance. Il semble que, d’après le contexte, le sens à adopter soit celui de « puissance » qui comporte aussi : volonté d’autorité, « Origine » serait acceptable, mais moins précis.

56.… Mais le Fife me lui est pas inférieur

Dis-nous, pourquoi t’empares-tu de l’économie divine pour la mettre au service de ton impiété ? Pourquoi te saisir de la réalité mystérieuse qui assure notre salut, pour en faire un instrument de mort ? Si le Père est plus grand que le Fils, c’est parce qu’il doit le glorifier : le Fils, glorifié dans le Père n’en est pas inférieur. Comment serait-il inférieur, ce Christ qui est « Dans la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2.11) ? Mais le Père n’est-il pas plus grand ?

Oui, le Père, en tant que Père, est plus grand ; mais le Fils, en tant que Fils, ne lui est pas inférieur. La naissance du Fils rend le Père plus grand. Mais la nature que possède le Fils par sa naissance, ne permet pas d’affirmer son infériorité. Le Père est plus grand, puisque l’homme assumé par le Verbe le prie de lui rendre sa gloire ; mais le Fils n’est pas inférieur, puisqu’il recouvre auprès du Père, la gloire qu’il avait auparavant.

Telle est la perfection du mystère de la naissance et de l’économie de l’incarnation. Car d’une part, le Père est plus grand en tant qu’il est Père et qu’il glorifie maintenant le Fils de l’homme, et d’autre part le Père et le Fils sont un, puisque le Fils, né du Père, est glorifié dans le sein du Père, après avoir pris un corps terrestre.

57. Telle est notre foi : un Fils de Dieu, Dieu éternel !

La naissance du Fils n’est donc pas une flétrissure pour sa nature : car le Fils est de condition divine, puisqu’il est né de Dieu. Et bien que l’on puisse penser que, selon ce qu’elles signifient, la naissance et l’innascibilité sont bien différentes, la naissance du Fils ne le place pas en dehors de la nature du Dieu innascible, parce qu’il n’hérite pas d’ailleurs cette nature dans laquelle il existe comme personne. Car bien que sa naissance ne lui donne pas d’être innascible avec le Père, le Fils reçoit pourtant de l’Innascible d’être ce que Dieu est[62].

[62] Le Père ne peut communiquer au Fils ce qui lui est propre, à savoir d’être sans origine et innascible.

Notre foi maintient donc l’éternité de Dieu le Fils Unique, même si elle n’assigne aucun, commencement à cette naissance. Car la nature de celui dont la naissance n’a pas eu de commencement dans le temps, ne nous permet pas de lui reconnaître d’avoir commencé un jour. Mais nous affirmons qu’il a toujours été, avant tous les temps, bien que pourtant nous n’hésitons pas à le dire né d’un Dieu infini et intemporel, étant donné que nous reconnaissons sa naissance sans commencement perceptible à notre intelligence.

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