Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 4
Une représentation dramatique à la cour de Navarre

(Décembre 1533 à février 1534)

4.4

La sainte cène dans un souterrain – Opposition du roi de Navarre – La Nativité de Jésus-Christ, drame – Un charpentier et une jeune Israélite – On les repousse partout à Bethléhem – Ils s’établissent dans une étable – Le Seigneur envoie ses anges – Retour de Joseph – Joseph adore l’enfant – Intermède plaisant – Conversation des bergers – Les anges annoncent la nativité – Bergers et bergères vont à Bethléhem – Les bergers découvrent l’enfant – Adoration des bergers – Rondeaux et virelais – Satan paraît – Il nie l’incarnation – Satan est vaincu et Christ triomphe – Effets divers du drame

Henri et Marguerite ayant quitté Nérac pour se rendre à Pau, où ils voulaient passer l’hiver, étaient arrivés sur ces hauteurs pittoresques, coupées par un ravin, sur lesquelles la ville s’élève, et étaient entrés dans le château. La reine s’était plu à l’orner des plus magnifiques jardins qui fussent alors en Europe et elle aimait à s’y promener en causant avec le cardinal de Foix, l’évêque de Tarbes et plusieurs autres personnages distingués, qui admiraient son esprit et sa grâce. Toutefois ces ecclésiastiques lui causaient souvent beaucoup de fâcheries. Entourée de personnes qui faisaient régulièrement rapport à François Ier, surveillée par le roi son époux et par les dignitaires de l’Église qu’elle avait à sa cour, cette femme pieuse, mais faible, pliait sous le poids. Elle commençait sa journée en assistant au service du matin dans l’église catholique de la paroisse ; puis elle réunissait secrètement l’après-midi, dans sa chambre, les évangéliques de sa cour, la petite troupe des exilés et quelques hommes ou femmes du peuple qui, s’avançant avec gaucherie, s’asseyaient timidement sur les beaux meubles de la reine. Roussel, Lefèvre, ou un autre ministre faisait une exhortation et la petite assemblée se retirait, en sentant que Dieu avait été réellement présent au milieu d’ellek.

k – Florimond Rémond, Hist. de l’Hérésie, liv. VII, chap. 3.

Un jour, quelques-uns de ces fidèles demandèrent la Cène du Seigneur. La reine fut embarrassée. Elle n’osait la faire célébrer dans l’église, ni même dans sa chambre. Si l’un des cardinaux entrait à l’improviste… Marguerite cherchait, elle crut avoir trouvé ce qu’il lui fallait. Dans le talus du château était une assez vaste salle appelée la Monnaie, lieu souterrain et secret, où l’on arrivait sans être vu. Des domestiques, par ordre de la reine, y dressèrent secrètement une table, la couvrirent d’un linge blanc, y placèrent un bassin où se trouvaient des « tranches de pain ordinaire, » et à côté, des vases pleins de vin comme des calices. — Ce sont là leurs autels ! » s’écrie ironiquement le narrateur catholique.

Le jour fixé, tous les fidèles arrivèrent silencieux, émus, et prirent place, non sans quelque crainte d’être découverts. La reine, oubliant les pompes du Louvre, se plaça au milieu d’eux comme une simple chrétienne. Roussel parut, mais sans costume sacerdotal, et se plaça devant la table. « Ceux qui croient qu’il n’y a dans le sacrement qu’un vain signe, dit-il, ne sont pas de l’école de la foil ! » Il prit du pain ordinaire, dit le narrateur catholique indigné « et non de petites hosties rondes sur lesquelles se trouvent des images. — Souvenez vous, reprit Roussel d’une voix grave, que Christ a pris mort et passion pour nous. » Puis il distribua la coupe sans faire le signe de la croix ! » Les fidèles, recueillis, portant sur leurs traits une expression céleste, sentaient la présence du Seigneur : « Un même Christ habitait dans le ministre et dans tout le peuple. » Il ne parut ni espion ni cardinal, et les communiants après avoir déposé une offrande pour les pauvresm se retirèrent en paix.

l – Msc. de la Biblioth. impér., n° 7021, folio 146. Schmidt, Roussel, p. 151.

m – Florimond Rémond, Hist. de l’Hérésie, liv. VIII, chap. 12.

Malgré le mystère, on parla de cette cène dans le château. Le roi de Navarre en fut tout saisi. Homme léger, vif, même violent, et sujet à certains retours mondains, il commençait à s’impatienter de la piété de sa femme, et surtout des manducations dans la cave. Il était habituellement de mauvaise humeur, et trouvait à redire à tout ce que Marguerite faisait.

Un jour qu’il rentrait au château après une partie de chasse, il demanda où était la reine. On lui dit qu’un ministre faisait une exhortation dans ses appartements. A ces mots le feu monta au visage du roi. Un fidèle serviteur courut prévenir la reine ; ministre et fidèles s’échappèrent par une issue de derrière. A peine étaient-ils sortis qu’Henri entra brusquement : il s’arrêta, regarda autour de lui et ne voyant que la reine, émue et tremblante, il lui appliqua un soufflet en disant : « Madame, vous en voulez trop savoir. » Puis il la laissa confuse et indignée. Cet affront fait à la dignité de la famille royale de France ne passa pas inaperçu ; François Ier « rudoya fort Henri d’Albret, » dit Brantômen.

n – Brantôme, Mémoires. — De Caste, Reines illustres. — Matthieu, Hist. de François Ier.

Marguerite désirant, gagner son mari et être agréable à sa cour, résolut d’y faire représenter quelques drames bibliques. Peut-être pourrait-elle atteindre de cette manière ceux qui ne voulaient pas venir au prêche. Elle prit pour sujet la Naissance du Sauveur, et son poème achevé, elle en distribua les rôles à quelques demoiselles nobles. Ces représentations bibliques qui déplaisaient à Calvin à cause de leur forme théâtrale, et au clergé romain à cause de leurs vérités évangéliques, charmaient le parti mixte, et appartiennent à l’histoire religieuse de l’époque ; nous ne pouvons les passer sous silence. Marguerite transforma en théâtre la grande salle du château. Ou y mit des décors et peu après Noël des affiches annoncèrent la représentation de la Nativité de Jésus-Christo.

o – Ce drame se trouve dans les Marguerites de la Marguerite, t. 1, p. 148 à 206. Nous devons considérablement l’abréger.

Le jour venu, la salle était comble. Au premier rang, sur l’amphithéâtre, étaient le roi et la reine. Celle-ci portait une simple robe fourrée de martre et la cape à la béarnaise. Puis venaient les cardinaux de Grammont et de Foix et d’autres membres du clergé. Autour du couple royal se trouvaient les inséparables dames d’honneur de Marguerite : Mademoiselle de Saint-Pather, distributrice habituelle de ses aumônes, Mademoiselle de la Batenage, Blanche de Tournon, Françoise de Clermont, Madame d’Avangour, la plus grande écouteuse de la cour, le chancelier, les chambellans et les aumôniers. Ses maîtres d’hôtel (elle en avait dix) ; ses écuyers, ses filles (elle en avait trente-huit) ; ses secrétaires (elle en avait dix-sept) ; et ses valets de chambre (elle en avait vingt) étaient en partie présentsp. Enfin les invités du dehors occupaient des places selon leur rang. Rarement une première représentation excita plus la curiosité.

pMarguerite d’Angoulême, par le comte de la Ferrière-Percy, p. 9, 13.

Le premier acte commence. La scène est à Nazareth, dans la pauvre maison d’un charpentier. Un homme, dans la force de l’âge, et une jeune femme s’entretiennent ensemble. Un édit vient d’être publié sur la place de cette bourgade, ordonnant que chacun se rende dans la ville dont il est originaire pour y être enregistré. Or, ces pauvres gens sont de Bethléhem, et Bethléhem est loin de Nazareth ! La femme doit bientôt devenir mère et l’homme est inquiet des suites du voyage. Cette jeune Israélite dont le doux et paisible visage annonce la sérénité d’une âme pieuse, lui dit alors :

Dangers n’aurons, je vous le certifie,
Car le Puissant qui en moi fructifie
Tient en sa main et la mère et le fruit !

La scène change ; on est à Bethléhem ; il fait nuit ; çà et là brillent quelques feux et quelques lumières, à travers les fenêtres des maisons. Le même homme et la même femme, — ils s’appellent Joseph et Marie, — arrivent de Nazareth après un fatigant voyage. Joseph, encore soucieux, dit :

Il est tard et la nuit est venue…
Allons tout droit là où je vois du feu.

Il heurte, il demande au maître de la maison de les recevoir ; celui-ci les regarde avec mépris et leur dit qu’il ne veut loger que des riches. Joseph va un peu plus loin, et frappe à une nouvelle porte :

Vous plairait-il loger moi et ma femme ?
Car, entendez que cette pauvre dame,
Est sur le point de son accouchement.

L’hôte jette sur eux un regard de dédain comme le premier, et répond, qu’il ne veut loger que des nobles.

Joseph ne perd pas courage, et montrant un troisième bourgeois à Marie, il dit :

En voilà un qui a bien bon visage.

Il s’adresse donc à lui ; mais cet homme est un bon vivant, il est offusqué de l’air soucieux de ce voyageur. Il veut, dit-il,

Danses et jeux, et femmes et banquets.
Cure n’avons de gens pleins de tristesse…
Prenez ailleurs, mes amis, votre adresse.

Joseph pousse un soupir et dit :

Allons plus loin, et Dieu nous montrera
Où il lui plaît que nous fassions demeure.

Mais, fatiguée par le voyage, inquiète de son état, Marie commence à changer de visage :

Las, mon ami ! je vois approcher l’heure
Où naître doit le fruit tant désiré…

A ces mots, Joseph alarmé cherche autour de lui et découvrant enfin une pauvre étable où l’air pénètre de tous côtés, il propose à Marie d’y entrer :

     … Je prendrai peine
De vous garder de l’injure du vent.

Il établit aussi bien qu’il peut la jeune femme dans ce réduit, et se prépare à aller dans la ville, chercher ce dont elle a besoin :

Allez, ami ; seule ne me laissez,
Car où Dieu est j’ai compagnie assez.

Marie restée seule, adresse au Père céleste une touchante prière ; puis, succombant de fatigue, s’étend sur la paille et s’endort.

La scène change et se transporte dans le ciel. Les regards du Seigneur, qui contemplent les fils des hommes, descendent sur la terre et s’arrêtent avec bonté sur Marie, dont le sommeil est paisible et doux. Puis, comme le grand moment approche, il ordonne aux anges de quitter le ciel et d’annoncer aux hommes la nouvelle d’une grande joie. Il donne à chacun d’eux son message ; les uns iront vers Marie, d’autres iront vers Siméon. Le plus humble dit :

     … Et moi, Seigneur…
J’irai chercher de tous le plus petit,
Et lui dirai qu’il est grand devenu,
Puisque le grand s’est fait petit tout nu.

Aussitôt des hymnes de louange éclatent dans le ciel :

A toi toute gloire
O tout-puissant Seigneur !…

Et les anges partent.

La scène change ; on est de nouveau dans l’étable de Bethléhem. Marie s’est réveillée, mais elle est encore seule. Les plus étonnantes pensées agitent son cœur ; le mystère de Dieu qu’elle entrevoit l’étonne et la confond.

Ouais ! me voir mère… étant vierge et pucelle !
Mère d’un fils qui tout autre précelle…
   Vrai homme et vrai Dieu !
Emmanuel ! du Père ô Fils très cher,
Pourrais-je bien de mes mains vous toucher,
Même ma bouche à la vôtre approcher…

En ce moment les anges envoyés de Dieu arrivent ; ils pénètrent dans la chétive étable ; ils la remplissent de leur gloire, et chacun salue à sa manière la pauvre vierge de Nazareth. L’un dit :

Je te salue, ô dame bienheureuse,
Mère du Fils dont tu es amoureuse !…

Un autre, dont le caractère parait être l’humilité, s’adresse à l’enfant comme s’il était déjà né :

Petit enfant ! ne veuillez épargner,
Moi, très petit… car, soit pour vous baigner,
Ou pour chauffer vos draps en votre lit,
A vous servir je prendrai grand délitq.

q – Délice.

Sur ces entrefaites, Joseph revient avec les provisions qu’il a achetées ; il s’afflige de ne pouvoir accueillir dignement l’enfant du ciel ; mais décidé à donner tout ce qu’il a, il s’avance vers l’étable. Tout à coup, il s’arrête étonné,… il regarde … Une divine lueur remplit ce réduit modeste et resplendit tout à l’entour.

  Quelle lumière
  Voilà derrière ?
Je suis comme un homme écarté.
  Il m’est avis,
  Que je ne vis
Jamais semblable clarté.

Il s’arrête sur le seuil de la porte ; il regarde ; les anges ont disparu ; il dit :

  Je vois Marie,
  Non pas marrier
Mais d’un visage très joyeux…
  Mais que voit-elle,
  Cette pucelle ?…
Toujours en bas elle a les yeux.

r – Affligée.

Joseph regarde avec plus de soin de la porte, où il est resté immobile, et découvre Jésus qui vient de naître :

Oh ! c’est l’enfant !

Le bon charpentier ne sait ce qu’il doit faire ; il n’ose s’approcher et pourtant il ne peut demeurer éloigné ; un combat se livre dans son âme :

Je demeurerai…
Non, j’entrerai…

Enfin Joseph s’avance ; il contemple l’enfant ; se met humblement à genoux devant lui, l’adore et l’embrasse.

  Par ce baiser,
  Veux apaiser
Mon cœur brûlant de charité.
  Qu’il est plaisant,
  Beau et luisant !
Aussi, il est la vérité !

Marie est inquiète ; elle regarde l’enfant si faible, si tendre, et se désole de n’avoir rien pour l’envelopper.

Car la nuit est un peu trop fraîche.

Joseph allume la lampe.

Je vais allumer cette mèche…
Où le mettrons-nous ?… En la crèche,
Meilleur lieu n’est au déversoirs.

sDiversorium (auberge), lieu où l’on s’arrête pour loger.

Le premier acte était fini, et les spectateurs exprimaient l’intérêt qu’ils prenaient à ce drame si sérieux et si saint ; les cardinaux de Grammont et de Foix, eux-mêmes, n’y trouvaient rien de contraire aux doctrines de l’Eglise. Comme on aimait beaucoup alors quelque chose de divertissant, le mot pour rire ne manqua pas. On vit paraître dans l’entr’acte des personnages comiques, surtout un pauvre moine, qui faisait les frais de la farcet.

t – « Qui pro primo esset. » (Florimond Rémond, Hist. de l’Hérésie, livre VII, chap. 3.)

Ceci n’était pas de la composition de Marguerite. Les catholiques eux-mêmes ne l’en accusèrent pas. Bientôt les bouffons se retirèrent et le drame recommença. La scène se trouvait dans les champs qui entouraient Bethléhem et où des bergers et des bergères gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit. Un berger fatigué du travail, un autre d’avoir chassé le loup se sont endormis ; des bergères ont fait de même ; mais un berger et une bergère veillent, et se communiquent leurs pensées.

Je ne sais qui me fait veiller ;
Mais je ne saurais sommeiller.
Ce n’est pas le soin du troupeau,
Car j’ai mon parc fermé et clos ;
Mais j’ai dans mon cœur une joie,
Qu’il me semble toujours que je oye
Quelques nouvelles bien plaisantes.
En attendant regarderai
Du ciel les étoiles luisantes.

Il contemple le firmament. La bergère lui répond :

Mais, dites-moi, frère pasteur,
En regardant la haute hauteur
Du ciel, qu’est-ce que tu contemples ?

Le berger :

J’admire le haut Créateur
De toutes choses le facteur,
Et duquel nous sommes le temple.

La bergère :

Pasteur, qu’est-ce qu’il a promis
Aux patriarches ses amis,
Qui l’ont si longtemps attendu ?

Le berger :

Il a promis le vrai Messie.
Son vrai Fils, par qui toute vie
Et salut nous sera rendu.

La bergère :

Mon Dieu ! que cette heure me tarde !

Le berger :

Oh ! viens Seigneur ! plus ne retarde.

Tout à coup une grande lueur illumine les champs de Bethléhem, et une voix céleste dit :

Réveillez-vous, pastoureaux !
  Voici le jour,
Où Dieu montre, en faits nouveaux,
  Son grand amour.

Les bergers et les bergères qui dormaient, se réveillent ; ils regardent et aperçoivent des anges entourés d’une gloire céleste.

premier berger :

O Dieu ! quelle clarté je voi !
J’en sens si grande crainte en moi !

deuxième bergère :

Je ne puis regarder entière,
Cette parfaite et vive lumière.

premier ange :

Ne craignez point, pasteure,
Voici, je vous annonce
Grande joie en vos cœurs…
Aujourd’hui vous est né
Le Sauveur Jésus-Christ,
Ainsi qu’il est écrit.
Ceci vous sera signe :
Trouverez l’enfant digne,
Enveloppé de draps,
Dedans la crèche mis,
Le salut qu’ici-bas…
Dieu vous avait promis.

Tous les anges entonnent ensemble le cantique de louange.

Gloire soit au Dieu des cieux !

deuxième berger :

Allons, courons, et voyons cette chose,
Où des mortels l’espérance est enclose.

troisième berger :

En la maison et si humble et si basse,
Il y aura quelque fente ou crevasse.
Par où verrons notre Seigneur et maître ;
Si nous trouvons fermés porte et fenêtre.

Les bergers et les bergères s’entretiennent en allant de l’accueil qu’ils veulent faire au Messie, avec une naïveté peut-être excessive, mais qui ne manque pas de grâce et de naturel.

premier berger et première bergère :

Portons à leur pauvre ménage,
De nos biens à grand abandon !

troisième berger :

Je lui porterai mon fromage
Dans cette vaisselle de jonc.

deuxième berger :

Et moi ce grand pot de laitage…
Marie le trouvera bon.

premier berger :

Moi je lui donnerai ma cage,
Où est mon petit oisillon.

deuxième berger :

Ce fagot sera son chauffage ;
Il fait froid en cette saison.

troisième berger :

Mon flageolet, pour son usage,
L’enfant en aimera le son.

première bergère :

Je le baiserai au visage…

deuxième berger :

Non ; c’est bien assez au talon…

Les bergers et les bergères quittent les champs, et se rendent en hâte à Bethléhem.

La scène est transportée dans cette ville ; les bergers et les bergères arrivent et cherchent le lieu où se trouve l’enfant.

deuxième berger :

Ah ! ce n’est pas en cette maison peinte,
Où habiter veut la personne sainte.

troisième berger :

Ce triomphant palais n’est pas celui
Dont le petit veut faire son étui.

première Bergère, regardant soigneusement.

Voici un lieu… dans ce rocher étrange ;
Serait-ce point cette honorée grange ?

Les bergers et les bergères s’approchent, et regardant à travers les fentes de la pauvre étable, ils découvrent Marie et Jésus. La seconde bergère s’écrie dans son ravissement :

Voyez l’enfant ! et celle qui l’allaite…

troisième bergère :

Oh ! le poupon, regardez comme il tette !

deuxième berger, apercevant Joseph :

Mais appelons cet homme que voilà,
Pour nous ouvrir…
Oh ! monseigneur, holà !…

Joseph :

Qui sont ces gens qui de dehors font bruit ?

premier berger :

Cherchons du ciel le véritable fruit.

Marie :

Si Dieu leur a ce grands cas révélé,
Il ne faut pas que par nous soit célé ;
Car aux croyants il faut le Christ montrer.
Ouvrons-leur l’huis…

Joseph, allant leur ouvrir la porte :

Vous pouvez bien entrer…

Les bergers et les bergères s’approchent avec respect, et quelque chétif que l’enfant paraisse, ils reconnaissent en lui la hauteur de la Majesté éternelle, et l’adorent.

troisième berger :

Tu es de Dieu la promise semence,
Au pauvre Adam, après sa lourde offense.
Abraham crut cette heureuse sentence,
David aussi, puis il fit pénitence,
Et l’un et l’autre en fut justifié.

deuxième berger :

L’œil voit l’enfant, impuissant en présence ;
Mais, foi qui croit par sûre connaissance
Devient notre œil, et nous vient exciter
De l’honorer, visiter, adorer
  Comme vrai Dieu.

Après l’adoration des bergers, les bergères un peu curieuses entourent Marie, et entrent en conversation avec elle.

troisième bergère :

Pourquoi n’a-t-il de grands accoutrements,
D’or et d’argent, rubis et diamants ?

Marie :

Simplicité dont il est amoureux,
Lui fait haïr tout état curieux.

Les premières rougeurs de l’aurore paraissent.

deuxième berger :

Voici le jour, il faut que je retourne…

première bergère, s’approchant de Marie :

Madame, au moins, son petit bout d’orteil,
Pour le baiser, vous plaise me donner…

troisième bergère :

Nos yeux l’ont vu et nos mains l’ont touché,
L’Agneau très pur qui ôte le péché…

Tous les bergers et les bergères offrent à l’enfant leurs humbles dons.

premier berger :

Vivre et mourir, voulons en te servant,
Vivre sans toi estimons moins que vent.
Adieu, enfant ! …

Le second acte étant fini, un nouvel intermède vint égayer les spectateurs. Les bouffons reparurent et débitèrent plusieurs rondeaux où il se trouvait toujours quelque trait badin, piquant et inattendu, qui excitait les rires de l’assemblée. Les virelais composés de vers très courts, aussi sur deux rimes, avaient des refrains dont quelque moine était le sujet, qui divertissaient fort les spectateurs. Les cardinaux et autres catholiques qui prenaient plaisir au drame, s’indignaient de ces satiresu.

u – Florimond Rémond, Hist. de l’Hérésie, livre VII, chap. 3.

Le troisième acte commença. Satan, qui fait le tour du monde, arrive au-dessus des champs de Bethléhem, où les bergers et les bergères sont retournés, et absorbé dans ses pensées, il se dit :

Jusques ici j’ai régné puissamment,
J’ai subjugué cette mortelle terre ;
Sans nul propos, incessamment fais guerre,
Au Dieu d’en haut, et vis triomphamment.

Les bergères, qui ne le voient point, expriment leur joie par des hymnes.

Bergères, vierges et belles,
Nous devons chanter ici ;
Disant les bonnes nouvelles,
Qui nous ôtent tout souci !…

Satan s’arrête ; il prête l’oreille ; il s’alarme et s’écrie :

Voilà un chant qui me rend tout transi,
Quelle nouvelle est-ce qu’ils ont ouïe ?…

Les bergères, qui continuent à ne pas s’apercevoir de la présence de Satan, chantent de nouveau :

Une vierge qui est mère,
Un beau fils a enfanté,
Qui n’a nul que Dieu pour père !
Ceci soit bien haut chanté !
Du ciel avons l’héritage…

Satan écoulant et toujours plus inquiet :

Ce secret-là me serait-il caché ?…
De le savoir sans cesse j’ai tâché.

Il se déguise, s’approche des bergers sous la forme d’un grand seigneur, et leur dit :

D’où venez-vous ?…

premier berger :

De voir le Christ, le vrai salut des hommes,
Par qui en Dieu régénérés nous sommes.
Vous y plait-il aller, très grand seigneur ?
Je vous serai du chemin enseigneur.

Satan :

Ce n’est pas vrai ! c’est rêverie ou songe.

deuxième berger :

Allez le voir vous-même…

Satan :

  Non, ce Dieu de là-haut,
  Du monde bas n’a cure…
  Je suis du monde le roi…
Venez à moi, nous ferons bonne chère…
Mais lors il faut que ne croyiez pas
Que Dieu descende un si malheureux pas…

troisième berger :

Mon père il est, et mon frère et mon tout.
Je suis à lui de l’un à l’autre bout…
J’ai Dieu pour moi ; jamais l’idolâtrie
Ne m’ôtera ma céleste patrie.

Satan :

O insensés !… ô fous continuels !…
Êtes-vous dieux ?…

premier berger :

La gloire, au Fils, d’être Dieu, nous laissons.
Il nous suffit d’être ce qu’il lui plait,
Et de savoir qu’il est Celui qui est.

Satan :

Pensez-vous bien entendre l’Écriture ?

troisième berger :

Nous en faisons humblement la lecture.

Satan :

Si votre père était ainsi que dites,
Vous lairrait-il ces pauvretés maudites
Où vous souffrez en grand nécessité ?
Ouvrez les yeux gens pleins de cécité !
Avez-vous vu jamais qu’un homme riche,
Laisse son fils comme un désert en friche ?
Quels fils de Dieu ! qui n’ont de ses trésors,
Que faim et froid, habits pauvres et ordsv.

v – Sales.

deuxième berger :

Plus nous souffrons, plus notre joie redouble.
De vos plaisirs ne donnons pas un doublew !

w – Six doubles faisaient un sou.

troisième berger :

Le Christ avons vivant en notre cœur,
Qui de péché et de mort est vainqueur.

A ces mots Satan se trouble ; il se rappelle ses anciennes défaites : il sait que le Fils de Dieu doit l’écraser sous ses pieds. Effrayé, il s’écrie :

Agneau occis, qui du ciel fit chasser
Moi et les miens…, me viens-tu pourchasser
Jusques ici ?… Où trouverai-je place,
Pour éviter la fureur de ta face ?

Alors la voix mystérieuse de Dieu se fait entendre de nouveau et proclame la victoire de l’enfant nouveau-né.

Du grand Satan le règne tyrannique
Est mis à rien par l’Agneau innocent
Qui à la mort et à la croix consent…
L’Agneau ferai triompher à ma droite…
Anges, chantez, le voyant élevé
Par-dessus tous, et Satan réprimé.

Alors les anges entonnent le chant de triomphe qui termine l’action :

Gloire soit au Créateur
Qui s’est fait le destructeur
De Satan, la grande beste.
Honneur à l’Agneau rendons,
Par qui, ses superbes dons,
Le Père nous manifeste.

La représentation était finie et chacun se retirait dans l’admiration. Le roi fut sensible à cette condescendance de sa femme. Il fut ravi de cette tragicomédie. Marguerite en profita pour l’amener à entendre quelques exhortations. « Il vint des comédies aux prêches qui se faisaient dans la chambre de la reine, » dit un historien du tempsx.

x – Florimond Rémond, Hist. de l’Hérésie, livre VII, chap. 3.

Tous ne furent pas aussi contents de ces spectacles. Les cardinaux de Grammont et de Foix se retirèrent de la cour, tandis que les chrétiens les plus rigides demandèrent s’il était permis de faire parler les anges et Dieu lui-même. Si Calvin avait poussé de Nérac jusqu’à Pau, et avait assisté, non loin des cardinaux, à ce mystère, il eût sans doute blâmé ces représentations qu’il appelait une chrétienté déguisée.

Il est temps de suivre ce réformateur.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant