Histoire de la Réformation du seizième siècle

1. État des choses avant la Réformation

1.1

Décadence du paganisme – Le christianisme – Deux principes distinctifs – Formation de la papauté – Premiers envahissements – Coopération des évêques – Patriarcats – Coopération des princes – Influence des barbares – Puissance séculière des papes – Les décrétales – Désordres de Rome – Nouvelle époque – Hildebrand – Ses successeurs. – L’Église

Le monde affaibli chancelait sur ses bases quand le christianisme parut. Les religions nationales, qui avaient suffi aux pères, ne satisfaisaient plus les enfants. La nouvelle génération ne pouvait plus se caser dans les anciennes formes. Les dieux de toutes les nations, transportés dans Rome, y avaient perdu leurs oracles, comme les peuples y avaient perdu leur liberté. Mis face à face dans le Capitole, ils s’étaient mutuellement détruits, et leur divinité avait disparu. Un grand vide s’était fait dans la religion du monde.

Un certain déisme, dépourvu d’esprit et de vie, surnagea pendant quelque temps au-dessus de l’abîme où s’étaient englouties les vigoureuses superstitions des anciens. Mais, comme toutes les croyances négatives, il ne pouvait édifier. Les étroites nationalités tombèrent avec leurs dieux. Les peuples se fondirent les uns dans les autres. En Europe, en Asie, en Afrique, il n’y eut plus qu’un empire, et le genre humain commença à sentir son universalité et son unité.

Alors la Parole fut faite chair.

Dieu parut parmi les hommes, et comme un homme, afin de sauver ce qui était perdu. En Jésus de Nazareth habita corporellement toute la plénitude de la Divinité.

C’est ici le plus grand événement des annales du monde. Les temps anciens l’avaient préparé : les nouveaux en découlent. Il est leur centre, leur lien et leur unité.

Dès lors toutes les superstitions des peuples n’eurent plus aucun sens, et les minces débris qu’elles avaient sauvés du grand naufrage de l’incrédulité s’engloutirent devant le soleil majestueux de la vérité éternelle.

Le Fils de l’homme vécut trente-trois années ici-bas, guérissant des malades, instruisant des pécheurs, n’ayant pas un lieu où reposer sa tête, et faisant éclater, au sein de cet abaissement, une grandeur, une sainteté, une puissance, une divinité que le monde n’avait jamais connues. Il souffrit, il mourut, il ressuscita, il monta dans les cieux. Ses disciples, en commençant par Jérusalem parcoururent l’Empire et le monde, annonçant partout leur Maître comme « l’auteur du salut éternel. » Du sein d’un peuple qui rejetait tous les peuples sortit la miséricorde qui les appelait et les embrassait tous. Un grand nombre d’Asiates, de Grecs, de Romains, conduits jusqu’alors par des prêtres aux pieds de muettes idoles, crurent à la Parole. Elle éclaira soudain la terre, comme un regard du soleil, dit Eusèbea. Un souffle de vie commença à se mouvoir sur ce vaste champ de la mort. Un nouveau peuple, une nation sainte se forma parmi les hommes ; et le monde étonné contempla dans les disciples du Galiléen une pureté, un renoncement, une charité, un héroïsme, dont il avait perdu jusqu’à l’idée.

aΟἱά ἡλίου βολή (Hist. Eccl. II, 3)

Deux principes distinguaient surtout la nouvelle religion de tous les systèmes humains qu’elle chassait devant elle. L’un avait rapport aux ministres du culte, l’autre aux doctrines.

Les ministres du paganisme étaient presque les dieux auxquels se rapportaient ces religions humaines. Les prêtres égyptiens, gaulois, gètes, germains, bretons, hindous, menaient les peuples, aussi longtemps du moins que les yeux des peuples n’étaient pas ouverts. Jésus-Christ établit sans doute un ministère, mais il ne fonda point un sacerdoce particulier : il détrôna les idoles vivantes des nations, détruisit une hiérarchie superbe, enleva à l’homme ce que l’homme avait enlevé à Dieu, et rétablit l’âme en un contact immédiat avec la source divine de la vérité, en se proclamant seul maître et seul médiateur : « Christ seul est votre maître, dit-il : pour vous, vous êtes tous frères. » (Matthieu 23.8)

Quant à la doctrine, les religions humaines avaient enseigné que le salut venait de l’homme. Les religions de la terre avaient fait un salut terrestre. Elles avaient dit à l’homme que le ciel lui serait donné comme un salaire ; elles en avaient fixé le prix, et quel prix ! La religion de Dieu enseigna que le salut venait de Dieu, qu’il était un don du ciel, qu’il émanait d’une amnistie, d’une grâce du souverain : « Dieu, dit-elle, a donné la vie éternelle (1 Jean 5.11). »

Sans doute le christianisme ne peut se résumer dans ces deux points ; mais ils semblent dominer le sujet, surtout quand il s’agit d’histoire. Et dans l’impossibilité où nous sommes de suivre l’opposition entre la vérité et l’erreur dans tous ses traits, nous avons dû choisir les plus saillants.

Tels étaient donc deux des principes constitutifs de la religion qui prenait alors possession de l’Empire et du monde. Avec eux on est dans les vrais termes du christianisme, hors d’eux le christianisme s’évanouit. De leur conservation ou de leur perte dépendait sa chute ou sa grandeur. Ils sont intimement unis ; car on ne peut élever les prêtres de l’Église ou les œuvres des fidèles, sans abaisser Jésus-Christ dans sa double qualité de médiateur et de rédempteur. L’un de ces principes devait dominer l’histoire de la religion, l’autre devait en dominer la doctrine. Ils régnèrent au commencement l’un et l’autre. Voyons comment ils se perdirent, et suivons d’abord les destinées du premier.

L’Église fut au commencement un peuple de frères, conduits par des frères. Tous ensemble étaient enseignés de Dieu, et chacun avait le droit de venir puiser pour soi-même à la source divine de la lumière (1 Jean 6.45). Les Épîtres, qui décidaient alors des grandes questions de doctrine, ne portaient pas le nom pompeux d’un seul homme, d’un chef. Les saintes Écritures nous apprennent qu’on y lisait simplement ces mots : « Les apôtres, les anciens et les frères, à nos frères (Actes 15.23). »

Mais déjà les écrits mêmes des apôtres nous annoncent que, du milieu de ces frères, s’élèvera un pouvoir qui renversera cet ordre simple et primitif (2 Thessaloniciens 2.1-12).

Contemplons la formation et suivons les développements de ce pouvoir étranger à l’Église.

Paul, de Tarse, l’un des plus grands apôtres de la religion nouvelle, était arrivé à Rome, capitale de l’Empire et du monde, prêchant le salut qui vient de Dieu. Une Église se forma à côté du trône des Césars. Fondée par cet apôtreb, elle fut composée d’abord de quelques Juifs convertis, de quelques Grecs et de quelques citoyens de Rome. Elle brilla longtemps comme une lumière pure placée sur une montagne. Sa foi fut partout renommée ; mais bientôt elle dévia de son état primitif. Ce fut par de petits commencements que les deux Romes s’acheminèrent à la domination usurpée du monde.

b – Non, il est notoire que Paul n’a pas fondé l’église de Rome. (ThéoTEX)

Les premiers pasteurs ou évêques de Rome s’occupèrent de bonne heure de la conversion des bourgs et des villes qui environnaient cette cité. La nécessité où se trouvaient les évêques et les pasteurs de la Campagne de Rome, de recourir, dans des cas difficiles, à un guide éclairé, et la reconnaissance qu’ils devaient à l’Église de la métropole, les portèrent à demeurer avec elle dans une étroite union. On vit alors ce qui s’est toujours vu en des circonstances analogues : cette union si naturelle dégénéra bientôt en dépendance. Les évêques de Rome regardèrent comme un droit la supériorité que les Églises voisines leur avaient librement concédée. C’est des empiètements des pouvoirs que se compose en grande partie l’histoire ; comme la résistance de ceux dont les droits sont envahis, en forme l’autre. La puissance ecclésiastique ne pouvait échapper à l’enivrement qui pousse tous ceux qui sont élevés à vouloir s’élever plus encore. Elle subit cette loi de l’humanité.

Néanmoins, la suprématie de l’évêque romain se bornait alors à inspecter les Églises qui se trouvaient dans le territoire soumis civilement au préfet de Romec. Mais le rang que cette ville des empereurs occupait dans le monde présentait à l’ambition de son premier pasteur des destinées plus vastes encore. La considération dont jouissaient dans le second siècle les divers évêques de la chrétienté, était proportionnée au rang de la ville où ils résidaient. Or, Rome était la plus grande, la plus riche et la plus puissante cité du monde. Elle était le siège de l’Empire, la mère des peuples : « Tous les habitants de la terre lui appartiennent, » dit Juliend ; et Claudien la proclame « la source des loise. »

c – Suburbicaria loca. – Voyez le 6e canon du concile de Nicée, que Rufin (Hist. ecclés., X, 6) cite ainsi : « Et ut apud Alexandriam et in urbe Roma, vetusta consuetudo servetur, ut vel ille Ægypti, vel hic suburbicariarum ecclesiarum sollicitudinem gerat, etc. »

d – Julian, Ot. I

e – Claude., in paneg. Stilic., lib 3.

Si Rome est la reine des cités de l’univers, pourquoi son pasteur ne serait-il pas le roi des évêques ? Pourquoi l’Église romaine, ne serait-elle pas mère de la chrétienté ? Pourquoi les peuples ne seraient-ils pas ses enfants, et son autorité, leur loi souveraine ? Il était facile au cœur ambitieux de l’homme de faire de tels raisonnements. L’ambitieuse Rome les fit.

Ainsi Rome païenne, en tombant, envoya à l’humble ministre du Dieu de paix, assis au milieu de ses ruines, les titres superbes que son invincible épée avait conquis sur les peuples de la terre.

Les évêques des diverses parties de l’Empire, entraînés par ce charme que Rome exerçait depuis des siècles sur tous les peuples, suivirent l’exemple de la Campagne de Rome, et prêtèrent la main à cette œuvre d’usurpation. Ils se plurent à rendre à l’évêque de Rome quelque chose de l’honneur qui appartenait à la ville reine du monde. Il n’y avait, d’abord dans cet honneur aucune dépendance. Ils traitaient le pasteur romain d’égal à égalf  ; mais les pouvoirs usurpés grossissent comme les avalanches. Des avis, d’abord simplement fraternels, devinrent bientôt, dans la bouche du pontife, des commandements obligatoires. Une première place entre des égaux devint à ses yeux un trône.

f – Eusebius, Hist. eccl., 1.5, c. 24 ; Socrat., Hist. eccl., c. 21 ; Cyprian., ep. 59, 72, 75.

Les évêques d’Occident favorisèrent l’entreprise des pasteurs de Rome, soit par jalousie envers les évêques d’Orient, soit parce qu’ils préféraient se trouver sous la suprématie d’un pape plutôt que sous la domination d’une puissance temporelle. D’un autre côté, les partis théologiques qui déchiraient l’Orient, cherchèrent, chacun de leur côté, à intéresser Rome en leur faveur ; ils attendaient leur triomphe de l’appui de la principale Église de l’Occident.

Rome enregistrait avec soin ces requêtes, ces intercessions, et souriait en voyant les peuples se jeter d’eux-mêmes dans ses bras. Elle ne laissait passer aucune occasion d’augmenter et d’étendre son pouvoir. Louanges, flatteries, compliments exagérés, consultations des autres Églises, tout devenait à ses yeux et dans ses mains des titres et des documents de son autorité. Tel est l’homme sur le trône ; l’encens l’enivre, la tête lui tourne. Ce qu’il a est à ses yeux un motif pour obtenir davantage encore.

La doctrine de l’Église et de la nécessité de son unité extérieure, qui, déjà au troisième siècle, commençait à s’établir, favorisa les prétentions de Rome. L’Église est avant tout l’assemblée des sanctifiés (1 Corinthiens 1.2), l’assemblée des premiers-nés, qui sont écrits dans les Cieux (Hébreux 12.23). Cependant l’Église du Seigneur n’est pas simplement intérieure et invisible ; il est nécessaire qu’elle se manifeste au dehors, et c’est en vue de cette manifestation que le Seigneur a institué les sacrements du baptême et de l’eucharistie. L’Église devenue extérieure a des caractères différents de ceux qui la distinguent comme Église invisible. L’Église intérieure, qui est le corps de Christ, est nécessairement et perpétuellement une. L’Église visible a part sans doute à cette unité de la première ; mais, considérée en elle-même, la multiplicité est un caractère que lui attribue déjà l’Écriture du Nouveau Testament. Tandis qu’elle nous parle d’une Église de Dieu (1 Corinthiens 15.9 ; 1 Timothée 3.15), elle mentionne, quand il s’agit de cette Église manifestée au dehors, « les Églises de Galatie, les Églises de Macédoine, les Églises de Judée, toutes les Églises des saints (1 Corinthiens 16.1 ; 2 Corinthiens 8.1 ; Galates 1.22 ; 1 Corinthiens 14.33). »

Ces Églises diverses peuvent sans doute rechercher jusqu’à un certain degré une union extérieure ; mais si ce lien leur manque, elles ne perdent pourtant rien des qualités essentielles de l’Église de Christ. Le grand lien qui unissait primitivement les membres de l’Église était la foi vivante du cœur, par laquelle tous tenaient à Christ comme à leur chef commun. Diverses circonstances contribuèrent bientôt à faire naître et à développer l’idée de la nécessité d’une unité extérieure. Des hommes accoutumés aux liens et aux formes politiques d’une patrie terrestre, transportèrent quelques-unes de leurs vues et de leurs habitudes dans le royaume spirituel et éternel de Jésus-Christ. La persécution, impuissante à détruire et même à ébranler cette société nouvelle, fit qu’elle se sentit davantage elle-même, et qu’elle se forma en une corporation plus compacte. A l’erreur qui naquit dans des écoles théosophiques ou dans des sectes, on opposa la vérité une et universelle reçue des apôtres et conservée dans l’Église. Cela était bien tant que l’Église invisible et spirituelle n’était qu’une avec l’Église visible et extérieure. Mais bientôt un grand divorce commença ; les formes et la vie se séparèrent. L’apparence d’une organisation identique et extérieure fut peu à peu substituée à l’unité intérieure et spirituelle qui est l’essence de la religion de Dieu. On délaissa le parfum précieux de la foi, et l’on se prosterna devant le vase vide qui l’avait contenu. La foi du cœur n’unissant plus les membres de l’Église, on chercha un autre lien, et on les unit à l’aide des évêques, des archevêques, des papes, des mitres, des cérémonies et des canons. L’Église vivante s’étant peu à peu retirée dans le sanctuaire écarté de quelques âmes solitaires, on mit à sa place l’Église extérieure que l’on déclara, avec toutes ses formes, d’institution divine. Le salut ne jaillissant plus de la Parole désormais cachée, on établit qu’il était transmis par le moyen des formes qu’on avait inventées, et que personne ne le posséderait, s’il ne le recevait par ce canal. Nul, dit-on, ne peut par sa propre foi parvenir à la vie éternelle. Le Christ a communiqué aux apôtres, les apôtres ont communiqué aux évêques l’onction de l’Esprit saint ; et cet Esprit ne se trouve que dans cet ordre-là ! Primitivement, quiconque avait l’Esprit de Jésus-Christ était membre de l’Église ; maintenant on intervertit les termes, et l’on prétendit que celui-là seul qui était membre de l’Église recevait l’Esprit de Jésus-Christg.

g – Ubi ecclesia, ibi et spiritus Dei. – Ubi spiritus Dei, illic ecclesia. (Irenænus.)

En même temps que ces idées s’établissaient, la distinction entre le clergé et le peuple se marquait toujours plus. Le salut des âmes ne dépendait plus seulement de la foi en Christ, mais aussi et très particulièrement de l’union avec l’Église. Les représentants et les chefs de l’Église recevaient une partie de la confiance qui n’est due qu’à Jésus-Christ, et devenaient pour le troupeau de vrais médiateurs. L’idée du sacerdoce universel des chrétiens disparut alors peu à peu ; on compara les serviteurs de l’Église de Christ aux prêtres de l’ancienne alliance, et ceux qui se séparaient de l’évêque furent mis sur le même rang que Coré, Dathan et Abiram. D’un sacerdoce particulier, tel qu’il se forma alors dans l’Église, à un sacerdoce souverain, tel que Rome le réclame, le pas était facile.

En effet, dès que l’erreur de la nécessité d’une unité visible de l’Église fut établie, on vit s’élever une autre erreur, celle de la nécessité d’une représentation extérieure de cette unité. Bien que l’on ne trouve nulle part dans l’Évangile les traces d’une prééminence de saint Pierre sur les autres apôtres ; bien que l’idée seule de primauté soit contraire aux rapports fraternels qui unissaient les disciples, et à l’esprit même de la dispensation évangélique, qui au contraire appelle tous les enfants du Père à se servir les uns les autres, en ne reconnaissant qu’un seul docteur et un seul chef ; bien que Jésus eût fortement tancé ses disciples, chaque fois que des idées ambitieuses de prééminence étaient sorties de leur cœur charnel, on inventa et l’on appuya sur des passages mal compris une primauté de saint Pierre, puis on salua dans cet apôtre et dans son prétendu successeur à Rome les représentants visibles de l’unité visible, les chefs de l’Église.

La constitution patriarcale contribua aussi à l’exaltation de la papauté romaine. Déjà, dans les trois premiers siècles, les Églises des métropoles avaient joui d’une considération particulière. Le concile de Nicée, dans son sixième canon, signala trois villes dont les Églises avaient, selon lui, une ancienne autorité sur celles des provinces environnantes : c’étaient Alexandrie, Rome et Antioche. L’origine politique de cette distinction se trahit par le nom même que l’on donna d’abord à l’évêque de ces cités : on l’appela Exarque,h comme le gouverneur politique. Plus tard on lui donna le nom plus ecclésiastique de Patriarche. C’est dans le concile de Constantinople que nous trouvons ce nom pour la première fois employé ; mais il l’est alors dans un sens différent de celui qu’il reçut plus tard. Ce n’est que peu avant le concile de Chalcédoine qu’on l’attribua exclusivement aux grands métropolitains. Le second concile œcuménique créa un nouveau patriarcat, celui de Constantinople même, de la nouvelle Rome, de la seconde capitale de l’Empire. L’Église de Byzance, si longtemps obscure, jouit des mêmes privilèges, et fut mise sur le même rang que l’Église de Rome par le concile de Chalcédoine. Rome partageait alors avec ces trois Églises la suprématie patriarcale. Mais quand l’envahissement de Mahomet eut fait disparaître les sièges d’Alexandrie et d’Antioche, quand le siège de Constantinople déchut, et plus tard même se sépara de l’Occident, Rome resta seule, et les circonstances rallièrent tout, autour de son siège demeuré dès lors sans rival.

h – Voyez Canon Sardic. VI ; et aussi le concile de Chalcédoine, canons 8 et 18, ὁ ἐξαρχος τῆς διοικήσεως.

Des complices nouveaux et plus puissants que tous les autres vinrent encore à son aide. L’ignorance et la superstition s’emparèrent de l’Église, et la livrèrent à Rome, un bandeau sur les yeux et les mains dans les fers.

Cependant cette captivité ne s’accomplissait point sans combats. Souvent la voix des Églises proclama leur indépendance. Cette voix courageuse retentit surtout dans l’Afrique proconsulaire et dans l’Orienti.

i – Cyprien, évêque de Carthage, dit d’Etienne, évêque de Rome : … « Magis ac magis ejus errorem denotabis, qui hæreticorum cansam contra christianos et contra Ecclesiam Dei asserrere conatur… qui unitatem et veritatem de divina lege venientem non tenens… Consuetudo sine veritate, vetustas erroris est (Epist. 74) ». Firmilien, évêque de Césarée en Cappadoce, dit aussi dans la seconde moitié du troisième siècle : « Eos autem qui Romæ sunt, non ea in omnibus observare quæ sunt ab origine tradita et frustra auctoritatem apostolorum prætendere… Cæterum nos (les évêques des Églises d’Asie, plus anciennes que celles de Rome) veritati et consuetudinem jungimus, et consuetudini Romanorum, consuetudinem sed veritatis opponimus ; ab initio hoc tenentes quod a Christo et ab apostolo traditum est (Cypr. Ep. 70). Ces témoignages sont d’une grande force.

Mais Rome trouva, pour étouffer les cris des Églises, de nouveaux alliés. Des princes, que les orages des temps faisaient souvent chanceler sur leur trône, lui offrirent leur appui, si elle voulait, en revanche, les soutenir. Ils lui donnaient de l’autorité spirituelle, pourvu qu’elle le leur rendît en pouvoir séculier. Ils lui firent bon marché des âmes, dans l’espérance qu’elle les aiderait à avoir bon marché de leurs ennemis. Le pouvoir hiérarchique qui montait et le pouvoir impérial qui descendait s’appuyèrent ainsi l’un l’autre, et hâtèrent par cette alliance leur double destinée.

Rome n’y pouvait perdre. Un édit de Théodose II et de Valentinien III proclama l’évêque de Rome recteur de toute l’Églisej. Justinien rendit une ordonnance semblable. Ces décrets ne contenaient pas tout ce que les papes prétendaient y voir. Mais, dans ces temps d’ignorance, il leur était facile de faire prévaloir l’interprétation qui leur était la plus favorable. La domination des empereurs en Italie devenant toujours plus chancelante, les évêques de Rome surent en profiter pour se soustraire à leur dépendance.

j – Rector totius Ecclesiæ

Mais déjà étaient sortis des forêts du Nord d’énergiques promoteurs de la puissance papale. Les barbares qui avaient envahi l’Occident et y avaient établi leur domicile, après s’être enivrés de sang et de rapine, durent incliner leur farouche épée devant la puissance intellectuelle qu’ils rencontrèrent. Tout nouveaux dans la chrétienté, ignorant la nature spirituelle de l’Église, ayant besoin dans la religion d’un certain appareil extérieur, ils se prosternèrent, à demi sauvages et à demi païens, devant le grand prêtre de Rome. Avec eux, l’Occident fut à ses pieds. D’abord les Vandales, puis les Ostrogoths, un peu plus tard les Bourguignons et les Alains, ensuite les Visigoths, enfin les Lombards et les Anglo-Saxons vinrent fléchir le genou devant le pontife romain. Ce furent les robustes épaules des enfants du Nord idolâtre qui achevèrent de placer sur le trône suprême de la chrétienté l’un des pasteurs des bords du Tibre.

C’est au commencement du septième siècle que ces choses s’accomplissent en Occident ; précisément à la même époque où s’élève en Orient la puissance de Mahomet, prête à envahir aussi une partie de la terre.

Dès lors, le mal ne cesse de croître. On voit, dans le huitième siècle, les évêques de Rome repousser d’une main les empereurs grecs, leurs souverains légitimes, et chercher à les chasser de l’Italie, tandis que de l’autre ils caressent les majordomes de France, et demandent à cette puissance nouvelle, qui commence à grandir en Occident, quelques-uns des débris de l’Empire. Rome établit son autorité usurpée entre l’Orient qu’elle repousse et l’Occident qu’elle appelle. Elle élève son trône entre deux révoltes. Effrayée du cri des Arabes, qui, maîtres de l’Espagne, se vantent d’arriver bientôt en Italie par les portes des Pyrénées et des Alpes, et de faire proclamer sur les sept collines le nom de Mahomet ; épouvantée de l’audace d’Astolphe, qui, à la tête de ses Lombards, fait entendre les rugissements du lion et brandit devant les portes de la cité éternelle son épée, menaçant d’en égorger tous les Romainsk, Rome, près de sa ruine, porte en son épouvante les regards tout autour d’elle, et se jette dans les bras des Francs. L’usurpateur Pépin lui demande pour sa royauté nouvelle une sanction prétendue ; la papauté la lui donne, et obtient, en revanche, qu’il se déclare le défenseur de la « République de Dieu. » Pépin enlève aux Lombards ce qu’ils avaient enlevé à l’Empereur ; mais au lieu de le rendre à ce prince, il dépose sur l’autel de saint Pierre les clefs des villes qu’il a conquises, et jurant, la main levée, il déclare que ce n’est pas pour un homme qu’il a pris les armes, mais pour obtenir de Dieu la rémission de ses péchés et faire hommage à saint Pierre de ses conquêtes. Ainsi la France établit la puissance temporelle des papes.

k – Fremens ut leo… asserens omnes uno gladio jugulari. (Anastasius, Bibl. Vit. Pontif., p. 83.)

Charlemagne paraît ; il monte une première fois à la basilique de Saint-Pierre, en en baisant dévotement les degrés. Il se présente une seconde fois, maître de tous les peuples qui formaient l’empire d’Occident, et de Rome elle-même. Léon III croit devoir donner le titre à celui qui a déjà la puissance, et l’an 800, à la fête de Noël, il pose sur la tête du fils de Pépin la couronne des empereurs de Romel. Dès lors le pape appartient à l’empire des Francs ; ses rapports avec l’Orient sont finis. Il se détache d’un arbre pourri qui va tomber, pour se greffer sur un sauvageon vigoureux. Parmi ces races germaniques auxquelles il se donne, l’attend un avenir auquel il n’eût jamais osé prétendre.

l – Visum est et ipsi Apostolieo Leoni… ut ipsum Carolum, imperatorem nominare debuisset, qui ipsam Romani tenebat ubi semper Cæsares sedere soliti erant et reliquas sedes… (Annalista Lumbecianus, ad an. 801.)

Charlemagne ne légua à ses faibles successeurs que des débris de sa puissance. Au neuvième siècle, la désunion affaiblit partout le pouvoir civil. Rome comprit que c’était le moment pour elle de lever la tête. Quand l’Église pouvait-elle mieux se rendre indépendante de l’État qu’à cette époque de décadence, où la couronne que Charles porta se trouvait brisée, et où ses fragments étaient épars sur le sol de son ancien empire ?

Ce fut alors que parurent les fausses décrétales d’Isidore. Dans ce recueil de prétendus décrets des papes, les plus anciens évêques, les contemporains de Tacite et de Quintilien, parlaient le latin barbare du neuvième siècle. Les coutumes et les constitutions des Francs étaient gravement attribuées aux Romains du temps des empereurs. Des papes y citaient la Bible dans la traduction latine de saint Jérôme, qui avait vécu un, deux ou trois siècles après eux. Et Victor, évêque de Rome, l’an 192, écrivait à Théophile, qui fut archevêque d’Alexandrie en 385. L’imposteur qui avait fabriqué ce recueil s’efforçait d’établir que tous les évêques tenaient leur autorité de l’évêque de Rome, qui tenait la sienne immédiatement de Jésus-Christ. Non seulement il enregistrait toutes les conquêtes successives des pontifes, mais encore il les faisait remonter aux temps les plus anciens. Les papes n’eurent pas honte de s’appuyer de cette invention méprisable. Déjà en 865, Nicolas Ier y choisit des armesm pour combattre les princes et les évêques. Cette fable effrontée fut, pendant des siècles, l’arsenal de Rome.

m – Voyez Ep. ad. univer. Episc. Gall. (Mansi XV.)

Néanmoins les vices et les crimes des pontifes devaient suspendre pour quelque temps les effets des décrétales. La papauté signale son accès à la table des rois par des libations honteuses. Elle se prend à s’enivrer, et la tête lui tourne au milieu des débauches. C’est vers ces temps que la tradition place sur le trône papal une fille nommée Jeanne, réfugiée à Rome avec son amant, et dont les douleurs de l’enfantement trahirent le sexe au milieu d’une procession solennelle. Mais n’augmentons pas inutilement la honte de la cour des pontifes romains. Des femmes dissolues régnèrent à cette époque dans Rome. Ce trône, qui prétendait s’élever au-dessus de la majesté des rois, s’abaissait sous la fange du vice. Théodora et Marozia installaient et destituaient à leur gré les prétendus maîtres de l’Église de Christ, et plaçaient sur le trône de Pierre leurs amants, leurs fils et leurs petits-fils. Ces scandales trop véritables ont peut-être donné naissance à la tradition de la papesse Jeanne.

Rome devient un vaste théâtre de désordres, dont les plus puissantes familles de l’Italie se disputent la possession. Les comtes de Toscane ont d’ordinaire la victoire. En 1033, cette maison ose mettre sur le trône pontifical, sous le nom de Benoît IX, un jeune garçon élevé dans la débauche. Cet enfant de douze ans continue comme pape ses horribles turpitudesn. Un parti élit à sa place Sylvestre III. Le pape Benoît, la conscience chargée d’adultères et la main teinte du sang de ses homicideso, vend enfin la papauté à un ecclésiastique de Rome.

n – « Cujus quidem post adeptum sacerdotium vita quam turpis, quam fœda, quamque execranda exstiterit, horresco ». (Desiderius, abbé de Cassino, plus tard pape Victor III, De miraculis a S. Benedicto, etc., lib. 3, init.)

o – « Theophylactus… cum post multa adulteria et homicidia manibus suis perpetrata, etc. » (Bonizo, évêque de Sutri, ensuite de Plaisance, Liber ad amicum.)

Les empereurs d’Allemagne, indignés de tant de désordres, en nettoyèrent Rome avec l’épée. L’Empire, faisant valoir ses droits suzerains, tira la triple couronne de la fange où elle était tombée, et sauva la papauté avilie, en lui donnant des hommes décents pour chefs. Henri III destitua en 1046 les trois papes, et son doigt, orné de l’anneau des patrices romains, désigna l’évêque auquel les clefs de la confession de saint Pierre devaient être remises. Quatre papes, tous Allemands et nommés par l’Empereur, se succédèrent. Quand le pontife de Rome mourait, les députés de cette Église paraissaient à la cour impériale, comme les envoyés des autres diocèses, pour demander un nouvel évêque. L’Empereur vit même avec joie les papes réformer des abus, fortifier l’Église, tenir des conciles, instituer et destituer des prélats en dépit des monarques étrangers : la papauté, par ces prétentions, ne faisait qu’exalter la puissance de l’Empereur, son seigneur suzerain. Mais c’était s’exposer à de grands périls que de permettre de tels jeux. Les forces que les papes reprenaient ainsi peu à peu pouvaient se tourner tout à coup contre l’Empereur lui-même. Quand la bête aurait crû, elle déchirerait le sein qui l’avait réchauffée. Ce fut ce qui arriva.

Ici commence une nouvelle époque pour la papauté. Elle s’élance de son humiliation, et foule bientôt aux pieds les princes de la terre. L’élever, c’est élever l’Église, c’est agrandir la religion, c’est assurer à l’esprit la victoire sur la chair, à Dieu le triomphe sur le monde. Telles sont ses maximes ; l’ambition y trouve son profit, le fanatisme son excuse.

Toute cette nouvelle tendance est personnifiée dans un homme : Hildebrand.

Hildebrand, tour à tour indiscrètement exalté ou injustement dénigré, est la personnification du pontificat romain en sa force et sa gloire. Il est l’une de ces apparitions normales de l’histoire, qui renferment en elles tout un ordre de choses nouvelles, semblables à celles qu’offrirent, en d’autres sphères Charlemagne, Luther, Napoléon.

Louis IX prit ce moine en passant à Clugny, et le conduisit à Rome. Dès lors Hildebrand devint l’âme de la papauté, jusqu’à ce qu’il fût devenu la papauté même. Il gouverna l’Église sous le nom de plusieurs pontifes, avant de régner lui-même sous celui de Grégoire VII. Une grande idée s’est emparée de ce grand génie. Il veut fonder une théocratie visible, dont le pape, comme vicaire de Jésus-Christ, sera le chef. Le souvenir de l’ancienne domination universelle de Rome païenne poursuit son imagination et anime sa ferveur. Il veut rendre à la Rome papale ce que la Rome des empereurs a perdu. « Ce que Marius et César, disent ses flatteurs, n’ont pu faire par des torrents de sang, tu l’accomplis par une parole. »

Grégoire VII ne fut point conduit par l’esprit du Seigneur. Cet esprit de vérité, d’humilité, de douceur, lui fut étranger. Il sacrifiait ce qu’il savait être vrai, quand il le jugeait nécessaire à ses desseins. C’est ce qu’il fit en particulier dans l’affaire de Bérenger. Mais un esprit bien supérieur à celui du vulgaire des pontifes, une conviction intime de la justice de sa cause, l’animèrent sans doute. Hardi, ambitieux, inflexible dans ses desseins, il fut en même temps habile et souple dans l’emploi des moyens qui devaient en assurer la réussite.

Son premier travail fut de constituer la milice de l’Église. Il fallait se rendre fort avant que d’attaquer l’Empire. Un concile tenu à Rome enleva les pasteurs à leurs familles, et les obligea d’être tout à la hiérarchie. La loi du célibat, conçue, exécutée sous des papes, moines eux-mêmes, changea le clergé en une espèce d’ordre monastique. Grégoire VII prétendit avoir sur tous les évêques et prêtres de la chrétienté la même puissance qu’un abbé de Cluny exerçait sur l’ordre qu’il présidait. Les légats d’Hildebrand, qui se comparaient eux-mêmes aux proconsuls de l’ancienne Rome, parcouraient les provinces pour enlever aux pasteurs leurs épouses légitimes, et, s’il le fallait, le pape lui-même soulevait la populace contre les ministres mariésp.

p – « Hi quocumque prodeunt, clamores insultantium, digitos ostendentium, colaphos pulsantium, perferunt. Alii membris mutilati ; alii per longos cruciatus superbe necati, etc. » (Martene et Durand, Thesaurus nov. Anecd., I, 231)

Mais Grégoire se proposait surtout d’émanciper Rome de l’Empire. Jamais il n’eût osé concevoir un dessein si hardi, si les discordes qui troublaient la minorité de Henri IV, et la révolte des princes allemands contre ce jeune empereur, n’eussent dû en favoriser l’exécution. Le pape était alors comme l’un des magnats de l’Empire. Unissant sa cause à celle des autres grands vassaux, il tire parti de l’intérêt aristocratique, puis il défend à tous les ecclésiastiques, sous peine d’excommunication, de recevoir de l’Empereur l’investiture de leur charge. Il brise les antiques liens qui unissent les Églises et leurs pasteurs à l’autorité du prince, mais c’est pour les rattacher tous au trône pontifical. Il prétend y enchaîner d’une main puissante les prêtres, les rois et les peuples, et faire du pape un monarque universel. C’est Rome seule que tout prêtre doit craindre, c’est en Rome seule qu’il doit espérer. Les royaumes et les principautés de la terre sont son domaine. Tous les rois doivent trembler devant les foudres que lance le Jupiter de la Rome moderne. Malheur à celui qui résiste ! Les sujets sont déliés du serment de fidélité ; tout le pays est frappé d’interdit ; tout culte cesse ; les temples sont fermés ; les cloches sont muettes ; les sacrements ne sont plus administrés, et la parole de malédiction atteint jusqu’aux morts eux-mêmes, auxquels la terre, à la voix d’un pontife superbe, refuse la paix des tombeaux.

Le pape soumis, dès les premiers jours de son existence, d’abord aux empereurs romains, puis aux empereurs francs, enfin aux empereurs germains, fut alors émancipé, et marcha pour la première fois leur égal, si ce n’est même leur maître. Cependant Grégoire VII fut à son tour humilié : Rome fut prise ; Hildebrand dut s’enfuir. Il mourut à Salerne en disant : « J’ai aimé la justice et j’ai haï l’iniquité ; c’est pourquoi je meurs dans l’exilq. » Qui osera accuser d’hypocrisie ces paroles dites aux portes du sépulcre ?

q – Dilexi justitiam et odivi iniquitatem, propterea morior in exilio.

Les successeurs de Grégoire, semblables aux soldats qui arrivent après une grande victoire, se jetèrent en vainqueurs sur les Églises asservies. L’Espagne arrachée à l’islamisme, la Prusse enlevée aux idoles, tombèrent dans les bras du prêtre couronné. Les croisades qui s’accomplirent à sa voix, répandirent et accrurent partout son autorité ; ces pieux pèlerins, qui avaient cru voir les saints et les anges guider leurs troupes armées, qui, entrés humblement, à pieds nus, dans les murs de Jérusalem, brûlèrent les Juifs dans leur synagogue et arrosèrent du sang de plusieurs milliers de Sarrasins les lieux où ils venaient chercher les traces sacrées du Prince de la paix, portèrent dans l’Orient le nom du pape, que l’on n’y connaissait plus, depuis que, pour la suprématie des Francs, il avait abandonné celle des Grecs.

D’un autre côté, ce que les armes de la république romaine et de l’Empire n’avaient pu faire, le pouvoir de l’Église l’accomplit. Les Allemands apportèrent aux pieds d’un évêque les tributs que leurs ancêtres avaient refusés aux plus puissants généraux. Leurs princes, en devenant empereurs, avaient cru recevoir des papes une couronne ; mais les papes leur avaient donné un joug. Les royaumes de la chrétienté, déjà soumis à la puissance spirituelle de Rome, devinrent maintenant ses tributaires et ses serfs. Ainsi tout est changé dans l’Église. Elle était au commencement un peuple de frères : et maintenant une monarchie absolue s’est établie dans son sein. Tous les chrétiens étaient sacrificateurs du Dieu vivant (1 Pierre 2.9), ayant pour les conduire d’humbles pasteurs. Mais une tête superbe s’est élevée du milieu de ces pasteurs ; une bouche mystérieuse prononce des discours pleins d’orgueil ; une main de fer contraint tous les hommes, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, à prendre la marque de son pouvoir. La sainte et primitive égalité des âmes devant Dieu s’est perdue. La chrétienté, à la voix d’un homme, s’est partagée en deux camps inégaux : d’un côté une caste de prêtres qui ose usurper le nom d’Église, et qui se prétend revêtue, aux yeux du Seigneur, de grands privilèges ; de l’autre, de serviles troupeaux, réduits à une aveugle et passive soumission, un peuple bâillonné et emmaillotté, livré à une caste superbe. Toute tribu, langue et nation de la chrétienté subit la domination de ce roi spirituel qui a reçu le pouvoir de vaincre.

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