Histoire de la Réformation du seizième siècle

2.9

Premières thèses – Le vieil homme et la grâce – Visite des couvents – Dresde – Erfurt – Tornator – La paix et la croix – Résultats du voyage – Travaux – Peste

L’enseignement de Luther portait des fruits. Plusieurs de ses disciples se sentaient déjà poussés à professer publiquement les vérités que les leçons du maître leur avaient révélées. Parmi ses auditeurs se trouvait un jeune savant, Bernard de Feldkirchen, professeur de la physique d’Aristote à l’université, et qui, cinq ans plus tard, fut le premier des ecclésiastiques évangéliques qui entra dans les liens du mariage.

Luther désira que Feldkirchen soutînt, sous sa présidence, des thèses dans lesquelles ses principes étaient exposés. Les doctrines professées par Luther acquéraient ainsi une publicité nouvelle. La dispute eut lieu en 1516.

C’est ici la première attaque de Luther contre le règne des sophistes et contre la papauté, comme il s’exprime lui-même. Quelque faible qu’elle fût, elle lui causa plus d’une inquiétude. « Je permets qu’on imprime ces propositions, » dit-il, bien des années après, en les publiant dans ses œuvres, « principalement afin que la grandeur de ma cause, et le succès dont Dieu l’a couronnée, ne m’élèvent pas. Car elles manifestent pleinement mon ignominie, c’est-à-dire, l’infirmité et l’ignorance, la crainte et le tremblement, avec lesquels je commençai cette lutte. J’étais seul ; je m’étais jeté imprudemment dans cette affaire. Ne pouvant reculer, j’accordais au pape plusieurs points importants, et même je l’adoraist. »

t – Sed etiam ultro adorabam. (L. Opp. lat. I, p. 50.)

Voici quelques-unes de ces propositionsu  :

u – L. Opp. (L.) XVII, p. 142, et dans les œuvres latines, tom. I, p. 51.

« Le vieil homme est la vanité des vanités ; il est l’universelle vanité ; et il rend vaines les autres créatures, quelque bonnes qu’elles soient.

Le vieil homme est appelé la chair, non pas seulement parce qu’il est conduit par la convoitise des sens, mais encore parce que, quand même il serait chaste, prudent et juste, il n’est pas né de nouveau, de Dieu, par l’Esprit.

Un homme qui est en dehors de la grâce de Dieu, ne peut observer le commandement de Dieu, ni se préparer en tout ou en partie à recevoir la grâce ; mais il reste nécessairement sous le péché.

La volonté de l’homme sans la grâce n’est pas libre, mais elle est esclave, et elle l’est de son propre gré.

Jésus-Christ, notre force, notre justice, celui qui sonde les cœurs et les reins, est seul scrutateur et juge de nos mérites.

Puisque tout est possible par Christ à celui qui croit, il est superstitieux de chercher d’autres secours, soit dans la volonté humaine, soit dans les saintsv. »

v – Cum credenti omniasint, auctore Christo, possibilia, superstitiosuin est, humano arbitrio, aliis sanctis, alia deputari auxilia. (Ibid.)

Cette dispute fit grand bruit, et on l’a considérée comme le commencement de la Réformation.

Le moment approchait où cette Réformation allait éclater. Dieu se hâtait de préparer l’instrument dont il voulait se servir. L’Électeur avant bâti à Wittemberg une nouvelle église, à laquelle il donna le nom d’Église de tous les saints, envoya Staupitz dans les Pays-Bas pour y recueillir les reliques dont il voulait orner le nouveau temple. Le vicaire général chargea Luther de le remplacer durant son absence, et en particulier de faire la visite de quarante monastères de la Misnie et de la Thuringe.

Luther se rendit d’abord à Grimma et de là à Dresde. Partout il s’efforçait d’établir les vérités qu’il avait reconnues, et d’éclairer les membres de son ordre. — « Ne vous attachez pas à Aristote ou à d’autres docteurs d’une philosophie trompeuse, disait-il aux moines ; mais lisez assidûment la Parole de Dieu. Ne cherchez pas votre salut dans vos forces et vos bonnes œuvres, mais dans les mérites de Christ et dans la grâce divinew. »

w – Hilscher’s Luther’s Anwesenheit in Alt-Dresden. 1728.

Un moine augustin de Dresde s’était enfui de son couvent, et se trouvait à Mayence, où le prieur des Augustins l’avait reçu. Luther écrivit à ce prieurx pour lui redemander cette brebis perdue, et il ajouta ces paroles pleines de vérité et de charité : « Je sais, je sais qu’il est nécessaire que des scandales arrivent. Ce n’est pas un miracle que l’homme tombe ; mais c’en est un que l’homme se relève et se tienne debout. Pierre tomba afin qu’il sût qu’il était homme. On voit aujourd’hui encore tomber les cèdres du Liban. Les anges mêmes, ce qui surpasse toute imagination, sont tombés dans le ciel, et Adam dans le paradis. Pourquoi donc s’étonner si un roseau est agité par le tourbillon, et si un lumignon fumant vient à s’éteindre ? »

x – Premier mai 1516, Epp. I, p. 20.

De Dresde, Luther se rendit à Erfurt, et reparut, pour remplir les fonctions de vicaire général, dans ce même couvent où, onze ans auparavant, il avait remonté l’horloge, ouvert la porte et balayé l’église. Il établit prieur du couvent, son ami le bachelier Jean Lange, homme savant et pieux, mais sévère : il l’exhorta à l’affabilité et à la patience. « Revêtez, lui écrivit-il peu après, un esprit de douceur envers le prieur de Nuremberg ; cela est convenable, puisque le prieur a revêtu un esprit âpre et amer. L’amertume ne se chasse pas par l’amertume, c’est-à-dire, le diable par le diable ; mais le doux dissipe l’amer, c’est-à-dire, le doigt de Dieu chasse les démonsy. » Il faut peut-être regretter que Luther ne se soit pas souvenu en diverses occasions de cet excellent conseil.

y – L. Epp. I, p. 36. Non enim asper asperum, id est non diabolus diabolum, sed suavis asperum, id est digitus Dei ejicit dæmonia.

A Neustadt sur Orla il n’y avait que divisions. Les troubles et les querelles régnaient dans le couvent. Tous les moines étaient en guerre avec leur prieur. Ils assaillirent Luther de leurs plaintes. Le prieur, Michel Dressel, ou Tornator, comme l’appelle Luther, en traduisant son nom en latin, exposa de son côté au docteur toutes ses angoisses. « La paix ! la paix ! disait-il. — Vous cherchez la paix, répondit Luther ; mais vous cherchez la paix du monde et non celle de Christ. Ne savez-vous donc pas que notre Dieu a placé sa paix au milieu de la guerre ? Il n’a pas la paix, celui que personne ne trouble. Mais celui qui, troublé par tous les hommes et par toutes les choses de la vie, supporte tout tranquillement et avec joie, celui-là possède la paix véritable. Vous dites avec Israël : La paix, la paix ! et il n’y a point de paix. Dites plutôt avec Christ : La croix, la croix ! et il n’y aura point de croix. Car la croix cesse d’être croix, dès qu’on dit avec amour : O croix bénie ! il n’est point de bois semblable au tienz. » Revenu à Wittemberg, Luther, voulant mettre fin à ces divisions, permit aux moines d’élire un autre prieur.

z – Tam cito enim crux cessat esse crux, quam cito lætus dixeris : Crux benedicta ! inter ligna nullum tale. (Epp. I, 27.)

Luther fut de retour à Wittemberg, après une absence de six semaines. Il était attristé de tout ce qu’il avait vu ; mais ce voyage lui fit mieux connaître l’Église et le monde, lui donna plus d’assurance dans ses rapports avec les hommes, et lui offrit de nombreuses occasions de fonder des écoles, de presser cette vérité fondamentale que, « l’Écriture sainte seule nous montre le chemin du ciel, » et d’exhorter les frères à vivre ensemble saintement, chastement et pacifiquementa. Nul doute qu’une abondante semence fut répandue dans les divers couvents augustins pendant ce voyage du réformateur. Les ordres monastiques, qui avaient été longtemps l’appui de Rome, firent peut-être plus pour la Réformation que contre elle. Cela est vrai surtout de l’ordre des Augustins. Presque tous les hommes pieux, d’un esprit libre et élevé, qui se trouvaient dans les cloîtres, se tournèrent vers l’Évangile. Un sang nouveau et généreux circula bientôt dans ces ordres, qui étaient comme les artères de la catholicité allemande. On ne savait rien dans le monde des nouvelles idées de l’augustin de Wittemberg, que déjà elles étaient le grand sujet de conversation des chapitres et des monastères. Plus d’un cloître fut ainsi une pépinière de réformateurs. Au moment où les grands coups furent portés, des hommes pieux et forts sortirent de leur obscurité et abandonnèrent la retraite de la vie monacale pour la carrière active de ministres de la Parole de Dieu. Déjà dans cette inspection de 1516, Luther réveilla par ses paroles bien des esprits endormis. Aussi a-t-on nommé cette année « l’étoile du matin du jour évangélique. »

a – Heiliglich, friedlich und züchtig. (Matth., p. 10.)

Luther se remit à ses occupations ordinaires. Il était à cette époque accablé de travail : ce n’était point assez qu’il fût professeur, prédicateur, confesseur ; il était encore chargé d’un grand nombre d’occupations temporelles se rapportant à son ordre et à son couvent. « J’ai besoin presque continuellement, écrivait-il, de deux secrétaires ; car je ne fais presque autre chose tout le jour qu’écrire des lettres. Je suis prédicateur du couvent, orateur de la table, pasteur et prédicateur de la paroisse, directeur des études, vicaire du prieur (c’est-à-dire, onze fois prieur !), inspecteur des étangs de Litzkau, avocat des auberges de Herzberg à Torgau, lecteur de Saint-Paul, commentateur des Psaumes… J’ai rarement le temps de dire mes heures et de chanter ; sans parler du combat avec la chair et le sang, avec le diable et le monde… Apprends par là quel homme oisif je suisb  !… »

b – Epp. I, p. 41, à Lange, du 26 octobre 1516.

Vers ce temps, la peste se déclara à Wittemberg. Une grande partie des étudiants et des docteurs quittèrent la ville. Luther resta. « Je ne sais trop, écrivait-il à son ami d’Erfurt, si la peste me permettra de finir l’Épître aux Galates. Prompte et brusque, elle fait de grands ravages, surtout parmi la jeunesse. Vous me conseillez de fuir. Où fuirai-je ? J’espère que le monde ne s’écroulera pas, si le frère Martin tombec. Si la peste fait des progrès, je disperserai les frères de tous côtés ; mais moi, je suis placé ici ; l’obéissance ne me permet pas de fuir, jusqu’à ce que celui qui m’a appelé me rappelle. Non que je ne craigne pas la mort (car je ne suis pas l’apôtre Paul, je suis seulement son commentateur) ; mais j’espère que le Seigneur me délivrera de la crainte. » Telle était la fermeté du docteur de Wittemberg. Celui que la peste ne pouvait faire reculer d’un pas, reculera-t-il devant Rome ? cédera-t-il devant la crainte de l’échafaud ?

c – Quo fugiam ? spero quod non corruet orbis, ruente fratre Martine (Epp. I, p. 42, du 26 octobre 1516.)

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