Histoire de la Réformation du seizième siècle

2.11

Retour à Wittemberg – Thèses – Nature de l’homme – Rationalisme – Demande à Erfurt – Eck – Urbain Régius – Modestie de Luther

Il se remit avec zèle au travail. Il préparait six ou sept jeunes théologiens qui devaient incessamment subir un examen pour obtenir la licence d’enseigner. Ce qui le réjouissait le plus, c’est que cette promotion devait être à la honte d’Aristote. « Je voudrais le plus tôt que possible multiplier ses ennemisl, » disait-il. A cet effet il publia alors, des thèses qui méritent notre attention.

l – Cujum vellem hostes cito quamplurimos fieri. (Ibid., 59.)

La liberté, tel fut le grand sujet qu’il traita. Il l’avait déjà effleuré dans les thèses de Feldkirchen ; il l’approfondit maintenant davantage. Il y a eu, dès le commencement du christianisme, une lutte plus ou moins vive entre les deux doctrines de la liberté de l’homme et de son asservissement. Quelques scolastiques avaient enseigné, comme Pélage et d’autres docteurs, que l’homme possédait de lui-même la liberté ou la puissance d’aimer Dieu et de faire le bien. Luther nia cette liberté ; non pas pour en priver l’homme, mais au contraire pour la lui faire obtenir. La lutte dans cette grande question n’est donc point, comme on le dit ordinairement, entre la liberté et la servitude : elle est entre une liberté provenant de l’homme et une liberté provenant de Dieu. Les uns, qui s’appellent les partisans de la liberté, disent à l’homme : « Tu as le pouvoir de faire le bien, tu n’as pas besoin d’une liberté plus grande. » Les autres, que l’on a nommés les partisans de la servitude, lui disent au contraire : « La véritable liberté te manque, et Dieu te l’offre dans l’Évangile. » D’un côté, on parle de liberté pour maintenir la servitude ; de l’autre, on parle de servitude pour donner la liberté : telle a été la lutte au temps de saint Paul, au temps d’Augustin, au temps de Luther. Les uns qui disent : Ne changez rien ! sont des champions de servitude. Les autres qui disent : Que vos fers tombent ! sont des champions de liberté.

Mais ce serait se tromper que de résumer toute la Réformation dans cette question particulière. Elle est l’une des nombreuses doctrines que maintint le docteur de Wittemberg : voilà tout. Ce serait surtout se faire une illusion étrange, que de prétendre que la Réformation fut un fatalisme, une opposition à la liberté. Elle fut une magnifique émancipation de l’esprit de l’homme. Rompant les cordes nombreuses dont la hiérarchie avait lié la pensée humaine ; réintégrant les idées de liberté, de droit, d’examen, elle affranchit son siècle, nous-mêmes et la plus lointaine postérité. Et que l’on ne dise pas que la Réformation affranchit, il est vrai, l’homme de tout despotisme humain, mais qu’elle le rendit esclave, en proclamant la souveraineté de la grâce. Sans doute, elle voulut ramener la volonté humaine à la volonté divine, la lui soumettre pleinement, la confondre avec elle ; mais quel est le philosophe qui ignore que la pleine conformité à la volonté de Dieu est la seule, la souveraine, la parfaite liberté, et que l’homme ne sera vraiment libre que quand la suprême justice et l’éternelle vérité régneront seules en lui ?

Voici quelques-unes des 99 propositions que Luther lança dans l’Église contre le rationalisme pélagien de la théologie scolastique :

m – Optima et infaillibilis ad gratiam præparatio et unica dispositio, est æterna Dei electio et prædestinatio. (L. Opp. lat. 1,56.)

n – Breviter, nec rectum dictamen habet natura, nec bonam voluntatem. (Ibid.)

o – Nulla la forma syllogistica tenet in terminis divinis. (Ibid.)

p – Lex et voluntas sunt adversarii duo, sine gratia Dei implacabiles. (L. Opp. lat. I, 57.)

q – Lex est exactor voluntatis, qui non superatur nisi per Parvulum qui natus est nobis. (Ibid.)

r – L. Opp. Lips. XVII, p. 143, et Opp. lat. I.

Ainsi Luther attribue à Dieu tout le bien que l’homme peut faire. Il ne s’agit pas de refaire, de rapiéceter, si l’on peut ainsi dire, la volonté de l’homme ; il faut lui en donner une toute neuve. Dieu seul a pu dire cela parce que Dieu seul peut l’accomplir. Voilà l’une des plus grandes et des plus importantes vérités que l’esprit humain puisse reconnaître.

Mais Luther, en proclamant l’impuissance de l’homme, ne tombait pas dans l’autre extrême. Il dit, dans la thèse huitième : « Il ne résulte pas de là que la volonté soit de sa nature mauvaise, c’est-à-dire, que sa nature soit celle du mal même, comme les manichéens l’ont enseignés. » La nature de l’homme était originairement essentiellement bonne : elle s’est détournée du bien qui est Dieu, et inclinée vers le mal. Cependant son origine sainte et glorieuse demeure, et elle est capable, par la puissance de Dieu, de recouvrer cette origine. L’œuvre du christianisme est de la lui rendre. L’Évangile nous montre, il est vrai, l’homme dans un état d’humiliation et d’impuissance, mais entre deux gloires et deux grandeurs : une gloire passée, dont il a été précipité, et une gloire future, à laquelle il est appelé. C’est là la vérité : l’homme le sait, et pour peu qu’il y pense, il découvre facilement que tout ce qu’on lui dit sur sa pureté, sa puissance et sa gloire actuelles, n’est qu’un mensonge dont on veut bercer et endormir son orgueil.

s – Nec ideo sequitur quod sit naturaliter mala, id est natura mali, secundum manichæos. (L. Opp. Lips. XVII, p. 143, et Opp. lat. I.)

Luther, dans ses thèses, s’éleva, non seulement contre la prétendue bonté de la volonté de l’homme, mais encore contre les prétendues lumières de son entendement en ce qui regarde les choses divines. En effet, la scolastique avait exalté la raison aussi bien que la volonté. Cette théologie, telle que l’avaient faite quelques-uns de ses docteurs, n’était, dans le fond qu’une espèce de rationalisme. Les propositions que nous avons rapportées l’indiquent. On pourrait les croire dirigées contre le rationalisme de nos jours. Dans les thèses qui furent le signal de la Réformation, Luther s’en prit à l’Église et aux superstitions populaires qui avaient ajouté à l’Évangile les indulgences, le purgatoire et tant d’autres abus. Dans celles que nous venons de rapporter, il s’en prit à l’école et au rationalisme qui avaient ôté de ce même Évangile la doctrine de la souveraineté de Dieu, de sa révélation et de sa grâce. La Réformation s’attaqua au rationalisme avant de s’attaquer à la superstition. Elle proclama les droits de Dieu avant de retrancher les excroissances de l’homme. Elle fut positive avant que d’être négative. C’est ce que l’on n’a pas suffisamment reconnu ; et cependant si on ne le remarque, on ne peut parvenir à une juste appréciation de cette révolution religieuse et de sa nature.

Quoi qu’il en soit, c’étaient des vérités bien neuves que celles que Luther venait d’exprimer avec tant d’énergie. Soutenir ses thèses à Wittemberg eût été chose facile. Son influence y dominait. On eût dit qu’il se choisissait un champ de bataille où il savait qu’aucun combattant ne pouvait paraître. En offrant le combat dans une autre université, c’était leur donner une plus grande publicité ; et c’est par la publicité que la Réformation s’est opérée. Il jeta les yeux sur Erfurt, dont les théologiens s’étaient montrés si irrités contre lui.

Il envoya donc ses thèses à Jean Lange, prieur d’Erfurt, et lui écrivit : « Mon attente de ce que vous déciderez sur ces paradoxes est grande, extrême, trop grande peut-être, et pleine d’inquiétude. Je soupçonne fort que vos théologiens considéreront comme paradoxe, et même kakodoxet, ce qui ne peut être pour moi que très orthodoxe. Apprenez-moi donc ce qui en est, le plus tôt que vous le pourrez. Veuillez déclarer à la faculté de théologie, et à tous, que je suis prêt à me rendre vers vous, et à soutenir publiquement ces propositions, soit dans l’université, soit dans le monastère. » Il ne paraît pas que le défi de Luther fut accepté. Les moines d’Erfurt se contentèrent de lui faire connaître que ses thèses leur avaient hautement déplu.

t – Imo cacodoxa (mauvaise doctrine) videri suspicor. (L. Epp. I, 60.)

Mais il voulut les envoyer aussi dans une autre partie de l’Allemagne. Il jeta pour cela les yeux sur un homme qui joue un grand rôle dans l’histoire de la Réformation, et qu’il faut apprendre à connaître.

Un professeur distingué, nommé Jean Meyer, enseignait alors à l’université d’Ingolstadt, en Bavière. Il était né à Eck, village de Souabe, et on l’appelait communément le docteur Eck. Il était ami de Luther, qui estimait ses talents et ses connaissances. Plein d’esprit, il avait beaucoup lu, et était doué de beaucoup de mémoire. A l’érudition il joignait l’éloquence. Son geste et sa voix décelaient la vivacité de son génie. Eck était dans le midi de l’Allemagne, sous le rapport du talent, ce que Luther était dans le nord. C’étaient les deux théologiens les plus marquants de l’époque, quoique ayant des tendances bien différentes. Ingolstadt était presque la rivale de Wittemberg. La réputation de ces deux docteurs attirait de toutes parts, dans les universités où ils enseignaient, une foule d’étudiants avides d’écouter leurs leçons. Leurs qualités personnelles, non moins que leur science, les rendaient chers à leurs disciples. On a attaqué le caractère du docteur Eck. Un trait de sa vie montrera, qu’à cette époque du moins, son cœur n’était pas fermé à de généreuses impulsions.

Parmi les étudiants que son nom avait attirés à Ingolstadt, se trouvait un jeune homme, nommé Urbain Régius, né sur les bords d’un lac des Alpes. Il avait d’abord étudié à l’université de Fribourg en Brisgau. Arrivé à Ingolstadt, où l’avait attiré le nom du docteur Eck, Urbain y suivit ses cours de philosophie, et se concilia sa faveur. Appelé à pourvoir lui-même à ses besoins, il se vit obligé de se charger de la direction de quelques jeunes nobles. Il devait non seulement surveiller leur conduite et leurs études, mais encore acheter lui-même les livres et les vêtements dont ils avaient besoin. Ces jeunes gens s’habillaient avec recherche et faisaient bonne chère. Régius, embarrassé, suppliait les parents de rappeler leurs fils. — « Prenez courage, » lui répondait-on. Ses dettes augmentaient ; ses créanciers le pressaient : il ne savait que devenir. L’Empereur assemblait alors une armée contre les Turcs. Des recruteurs arrivèrent à Ingolstadt. Dans son désespoir Urbain s’enrôla. Revêtu de l’habit militaire, il parut dans les rangs, au moment où l’on passait la revue du départ. Le docteur Eck arriva justement alors sur la place, avec plusieurs de ses collègues. A sa grande surprise, il reconnut son étudiant au milieu des recrues. « Urbain Régius ! lui dit-il en fixant sur lui un œil perçant. — Me voici, répondit le conscrit. — Quelle est, je vous prie, la cause de ce changement ? » Le jeune homme raconta son histoire. — « Je me charge de la chose, » répondit Eck. Puis il lui enleva sa hallebarde et le racheta des mains des recruteurs. Les parents, menacés par le docteur de la disgrâce du prince, envoyèrent l’argent nécessaire pour payer les dépenses de leurs enfants. Urbain Régius fut sauvé, pour devenir plus tard l’un des appuis de la Réformation. Ce fut au docteur Eck que Luther pensa pour faire connaître dans le midi de l’Empire ses thèses sur le pélagianisme et le rationalisme scolastique. Il ne les envoya pourtant pas directement au professeur d’Ingolstadt, mais il les adressa à leur ami commun, à l’excellent Christophe Scheurl, secrétaire de la ville de Nuremberg, le priant de les envoyer à Eck, à Ingolstadt, ville qui n’est pas très éloignée de Nuremberg. « Je vous envoie, lui dit-il, mes propositions entièrement paradoxales, et même kakistodoxales (κακιστόδοξας), comme il paraît à plusieurs. Communiquez-les à notre cher Eck, à cet homme très érudit et très spirituel, afin que j’apprenne et que je sache ce qu’il en penseu. » C’est ainsi que Luther parlait alors du docteur Eck ; telle était l’amitié qui les unissait. Ce ne fut pas Luther qui la rompit.

u – Eccio nostro, eruditissimo et ingeniosissimo viro exhibete, ut audiam et videam quid vocet illas. (L. Epp. I, p. 63.)

Mais ce n’était pas sur ce champ-là que le combat devait s’engager. Ces thèses roulaient sur des doctrines d’une plus haute importance peut-être que celles qui, deux mois plus tard, vinrent mettre l’Église en flammes ; et cependant, malgré les provocations de Luther, elles passèrent inaperçues. On les lut tout au plus dans le giron de l’École, et elles ne firent point de sensation au dehors. C’est qu’il n’y avait ici que des propositions d’université et des doctrines de théologie ; tandis que les thèses qui suivirent se rapportaient à un mal qui avait grandi au milieu du peuple, et qui débordait alors de toutes parts en Allemagne. Tant que Luther se contenta de relever des doctrines oubliées, on se tut. Quand il signala des abus qui blessaient tout le monde, chacun prêta l’oreille.

Néanmoins, Luther ne se proposa, dans l’un et l’autre de ces cas, que de susciter une de ces discussions théologiques alors si fréquentes dans les universités. C’était le cercle dans lequel se renfermait sa pensée. Il ne songeait point à devenir réformateur. Il était humble, et son humilité allait jusqu’à la défiance et à l’anxiété. « Je ne mérite, vu mon ignorance, disait-il, que d’être caché dans un coin, sans être connu de personne sous le soleilv. » Mais une main puissante le tira de ce coin, où il eût voulu demeurer inconnu du monde. Une circonstance indépendante de la volonté de Luther vint le jeter sur le champ de bataille, et la guerre commença. C’est cette circonstance providentielle que la suite des événements nous appelle à rapporter.

v – L. Opp. (W.) XVIII, 1944.

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