Commentaire sur l’Épître aux Galates

§ 18. Redressement de défauts (5.26 à 6.10)

A ce tableau général succède le redressement de leurs défauts propres, de leurs désordres particuliers, de leur conduite charnelle, de leur abus de la liberté. A la lumière de ce flambeau, il montre toute la charnélité païenne de leur vanité, de leur envie (5.26), de leur orgueil spirituel (6.1), de leur manque de sympathie et de charité active (6.2), de leur idolâtrie d’eux-mêmes (6.3) ; il les force à rentrer dans leur cœur, à se sonder, à briser tous leurs orgueils, afin d’établir entre eux une vie d’humilité, de communion intime et réciproque (6.4-6), et continue à les désillusionner et à les humilier en leur enseignant que, selon la volonté immuable de Dieu et l’organisation du monde moral, l’homme recueillera ce qu’il aura semé : qui le bien, le bonheur, qui le mal, le malheur ; puissante raison pour persévérer dans le bien, dans la véritable liberté (6.7-10).

5.26

26 Ne soyons pas avides de vaine gloire, provocateurs et jaloux les uns des autres.

A la lumière de cette vie selon l’esprit, Paul flétrit les vices qui régnaient parmi les Galates. — κενόδοξοι qui brigue une vaine gloire, des choses d’où né peut jaillir la vraie gloire (Philippiens 2.3) ; qui ambitionne la louange humaine en affectant une dignité et une autorité extérieures au-dessus de toutes les autres (2 Corinthiens 10.17 ; 12.1-10 ; Philippiens 3.3-10). — προκαλούμενοι provoquer, irriter. Les hommes avides de fausse gloire provoquent volontiers leurs semblables afin de se montrer supérieurs même aux vaniteux. — φθενεῖν ; une seule fois — brûler d’envie contre ceux qu’on croit nous surpasser soit en éclat, soit en autorité, soit en esprit, etc. Ce que nous avons dit (Introd., §3) sur le caractère des Gaulois explique parfaitement ces reproches de fierté, de vanité, de provocations, et d’envies que Paul leur adresse.

6.1

1 Frères, mais si quelqu’un a été entraîné dans quelque faute, vous les spirituels, redressez un tel homme avec un esprit de douceur prenant garde toi-même de ne pas tomber en tentation.

Paul qui vient de parler de vanité, etc., corrige à ce sujet les Galates, et expose en les appliquant les principes de conduite chrétienne. — προλημφθῇ. Grotius, Koppe, Borger, Winer donnent à la préposition πρὸ le sens de auparavant et traduisent : Quoique quelqu’un soit auparavant tombé dans le péché, corrigez-le cependant, quoiqu’il pèche de nouveau. La Peschito, Chrysost., Théophyl., Œcum., Luther, Érasme, Calov, Wolf, Elsner, Kypke, Cramer, Morus, Flatt, Rückert, Schott, Stolz, de Wette préfèrent ce sens : Si quelqu’un malgré lui et à l’improviste comme s’il avait été circonvenu, est enchaîné dans quelque péché : (Voyez 1 Corinthiens 11.21 ; Josephe, Guerr. juiv. 5, 22. 7, 16. Sapience 17.17 où πρὸ a cette force. Paul veut exhorter à corriger les pécheurs avec mansuétude ; dès lors le sens postérieur qui contient une raison pour diminuer la faute, paraît préférable. — πνευματικοὶ s’explique par : Ceux qui marchent et vivent selon l’esprit (5.16, 25) ; ceux dont la nature spirituelle animée et fortifiée par l’esprit divin, résiste aux sollicitations de pécher et a déjà de la consistance et une force prépondérante (Romains 15.1 ; 1 Corinthiens 2.13, 15 ; 3.1). Les psychiques et les charnels sont le contraire des pneumatiques. — καταρτίζετε, corriger ; ramènera une meilleure vie ; redresser (Luc 6.40 ; Hébreux 13.21 ; 2 Corinthiens 13.11). — ἐν πνεύματι, etc. (1 Corinthiens 4.21. comp. Romains 8.15 ; 11.8) ; « avec un esprit doux » ; tournure usitée pour indiquer une affection et une propension de l’âme « avec l’affection de la douceur ». Les forts, les pneumatiques sont tenus envers les faibles de supporter leurs faiblesses avec amour, car l’amour a pour nature non de vivre en soi mais dans les autres. — Pour les porter à la douceur, Paul invite les spirituels à rentrer en eux-mêmes pour voir si après cet examen de leur propre vie ils ne sentiront pas pour eux-mêmes le besoin d’indulgence. — σκοπῶν, pour σκοποῦντες. Érasme et Calvin, Rückert et Schott font observer que ce passage du pluriel au singulier a pour but de rendre l’admonition plus efficace en exhortant comme personnellement chacun en particulier à descendre en soi-même. Ce genre d’apostrophe individuelle est naturel à une âme sérieuse, ardente et éloquente comme celle de Paul. « T’observant toi-même attentivement et comme te préservant d’être, toi aussi, tenté ». — πειρασθῇς proprement, explorer, éprouver ce que quelqu’un a de force (2 Corinthiens 13.5), est pris habituellement par les écrivains sacrés dans un mauvais sens ; tenter à mauvais dessein pour séduire au péché (1 Corinthiens 7.5 ; Jacques 1.13-14) — Précepte semblable 1 Corinthiens 10.12-13.

6.2

2 Portez mutuellement vos fardeaux et vous accomplirez ainsi la loi du Christ,

Paul indique comme motif nouveau pour agir avec douceur, l’accomplissement de la loi chrétienne, — Portez τὰ βάρη, les poids les uns des autres, c’est-à-dire, les vices, les faiblesses (Romains 15.1) — et ainsi vous accomplirez pleinement et exactement la loi du Christ, l’institution divine de Christ (Jacques 1.26 ; Matthieu 7.12 ; 22.39 ; Marc 11.26 ; Jean 13.34 ; 15.12 ; 1 Jean 4.21), qui est la loi et le règne de l’amour. Voilà clairement exprimé le principe de la solidarité universelle et la nécessité de l’association dans le but de porter et de diminuer, le fardeau des misères intérieures et extérieures, spirituelles et matérielles de l’humanité. S’associer par l’amour dans l’amour et pour l’amour c’est réaliser le christianisme.

6.3

3 car si quelqu’un s’estime être quelque chose n’étant rien, il se séduit lui-même.

Ce verset contient une nouvelle raison pour s’aider mutuellement ; la voici ; Nul ne peut dire, je suis exempt de tout vice. εἰ γὰρ, car si pour se dérober à la pratique de cette douceur et à cette solidarité, quelqu’un — δοκεῖ εἶναι τι, « croit être quelque chose » ; locution qui exprime la vanité de celui qui se complaît à lui-même et qui a de sa vertu une trop haute opinion pour recourir à l’indulgence de ses semblables. — μηδὲν ὤν, n’étant rien, ne méritant aucune louange (1 Corinthiens 13.2) devant Dieu. — φρεναπατᾷ (Tite 1.10), séduire l’esprit ; « se séduit lui-même » et se livre ainsi à la plus honteuse des fraudes et au pire des mensonges, à la déception de sa conscience. L’orgueil spirituel est la plaie la plus dangereuse d’une âme soit pour elle-même soit pour les autres, et le conseil évangélique de l’apôtre n’aurait pas moins d’à propos chez les Gaulois modernes que chez les Galates anciens ; il est, dis-je, la plaie la plus dangereuse, parce que né volontairement au sein de la conscience pour régner volontairement sur elle et la fasciner, il ne laisse pour ainsi dire aucune prise à la vérité. Les résultats de cet enivrement propre sont aujourd’hui comme autrefois l’intolérance, le pharisaïsme, le séparatisme et le judaïque dédain.

6.4

4 Que chacun donc examine son œuvre, et alors il ne se glorifiera qu’envers lui-même et non envers les autres,

« Que chacun donc examine, éprouve » (1 Corinthiens 11.28 ; 2 Corinthiens 8.8 ; Romains 12.2 ; Éphésiens 5.10) — ἔργον, son œuvre, ses desseins, ses faits, tout son déploiement de vie (1 Pierre 1.17 ; Apocalypse 22.12) — καὶ τότε, et alors, quand il aura achevé cet examen il aura — καύχημα, action de se glorifier (2 Corinthiens 5.12 ; Hébreux 3.6), sujet, matière de se glorifier (Romains 4.2 ; 1 Corinthiens 9.16). — εἰς ἑαυτὸν, etc. ; cette préposition indique celui vers ou contre lequel une chose se fait (Winer, Gram., p. 338). Ainsi : l’examen fait, il aura matière à glorification, en ne tenant compte que de lui-même, en ne se comparant lui-même qu’à lui-même, et non en tenant compte des autres ou en se comparant à eux. Ceux que Paul appelle pneumatiques étaient ce semble peu disposés à la clémence envers les faibles, vains de leur force, orgueilleux de leur valeur et tiraient gloire de leur prétendue supériorité chrétienne, de leur excellence comparative. Les faiblesses, les imperfections des autres leur servaient d’échelon pour exhausser leur mérite ; ils se faisaient des fautes de leurs semblables une mesure d’excellence et un marche-pied d’orgueil. Paul après les avoir exhortés à s’observer pour ne pas tomber dans les mêmes fautes v. 1, à ne pas se séduire par de folles imaginations mais à rentrer en eux-mêmes v. 3, énonce plus clairement sa pensée en leur enjoignant de sonder leur vie, de s’étudier eux-mêmes, de comparer les phases successives de leur développement pour constater s’il y a eu en eux chute ou progrès, dégradation ou régénération ; alors seulement, dit-il, le pneumatique pourra se glorifier, mais uniquement sur le terrain de son âme et de sa personne, parce que les progrès qui s’accomplissent sur ce théâtre intime de la vie sont vrais, positifs, tandis que lorsqu’on ne se glorifie que par comparaison à d’autres, on peut se croire meilleur mais à tort peut-être, et à coup sûr on est au fond et en soi-même bien éloigné d’une vraie régénération et peu digne d’être appelé chrétien, car le fait seul de la vanité née de la comparaison avec les autres est impur dans son principe comme dans son résultat ; un vrai chrétien loin de tirer son éclat des souillures de ses frères, ne doit et ne peut qu’en gémir.

6.5

5 car chacun portera son propre fardeau.

γὰρ, « car, en faisant cet examen, chacun portera son propre fardeau, sentira ses propres vices, et la conscience de ses fautes réprimera l’exaltation qui pourrait naître en lui », à moins qu’on ne veuille, comme quelques-un, entendre ce verset du jugement dernier et de la peine future que cependant ici rien n’indique.

6.6

6 Que le catéchumène soit donc en communion avec le catéchète en toute bonne chose.

κοινωνεῖν (Voyez avec le génitif, Hébreux 2.14, ou le datif de l’objet Romains 15.27 ; 1 Timothée 5.22 ; 1 Pierre 4.13), devenir participant de ; vivre dans la communion de ; se mettre en communion avec le sort, les besoins de, etc. (Romains 12.13 ; Philippiens 4.15). — κατηχεῖν, résonner autour ; instruire de vive voix, avec les deux accusatifs de la chose et de l’homme enseignés (1 Corinthiens 14.19 ; Josephe, de vita sua, ch. 65 ; voyez le passif avec l’accusatif de la chose Actes 18.25, et avec la préposition περὶ suivie du génitif Actes 21.21). — ἐν πᾶσιν ἀγαθοῖς en tous biens » doit être pris au moral à cause de l’enchaînement des idées, comme l’ont fait Ambros., Hennicke, Mynster, Matthies, Schott ; Paul vient d’abaisser l’orgueil, d’inviter à l’humilité, d’enjoindre de ne pas tirer gloire des autres et il ajoute : « Mais que chacun désire les choses qui dans les autres sont bonnes, et que les catéchumènes vivent en communion d’intelligence, de vie chrétienne et de toutes les choses saintes avec ceux qui les ont instruits. » Avec le sens de « biens terrestres » donné à ἀγαθοῖς le v. 6 n’a plus de liaison possible avec les v. 4 et 5 d’une part et 7 et 8 de l’autre où le salut est promis à ceux qui font le bien et la misère aux autres ; d’ailleurs nous ne voyons nulle part qu’on reprochât aux Galates d’être avares ; nous savons au contraire qu’ils étaient très généreux (Introduction, § 1. Galates 4.15). Voici donc le sens : Mais que celui qui a été instruit (le catéchumène, celui autour duquel a résonné la parole, était probablement le plus disposé à s’enorgueillir), loin de se tenir éloigné de son maître, de son docteur, vive en communion avec lui (non pour s’en glorifier en se croyant meilleur que lui), mais pour le jalouser dans toutes les choses bonnes, utiles, saintes, chrétiennes.

6.7

7 Ne vous abusez point, on ne se joue point de Dieu, car ce que l’homme sème, cela même il moissonnera ;

Ne tous abusez point (2 Corinthiens 6.9 ; 15.33 ; 1 Jean 3.7 ; Jacques 1.16) ; ne vous faites pas illusion, Dieu ne peut être, etc. — μυκτηρίζω ; une seule fois ; suspendre à un nez crochu ; se moquer (1 Maccabées 7.34. Septante. Proverbes 1.30 ; 15.5,20 ; Jérémie 20.7), de μυκτὴρ nez, qui est comme le siège et l’instrument de la moquerie (Job 20.19 ; Psaumes 80.7). Dieu n’est pas moqué, joué, ne permet pas qu’on se joue de lui ; le pécheur ne peut pas le tromper ou fuir sa toute-puissance et sa justice, car dans son immutabilité il a disposé le monde de telle sorte que finalement le bonheur est la conséquence inévitable du bien, et le malheur celle du mal, — car ce que l’homme, etc., locution proverbiale (2 Corinthiens 9.6 ; Proverbes 22.8. Aristote, Rhét. iii 3, 19. Eschyle, Pers. 322. Callim. in Cerer. 13, 19. Cicér., de orat. 2, 65), chacun recevra une destinée accommodée à ce qu’il aura fait sur la terre. De là l’union intime des deux ères de notre vie ; l’autre monde sera la prolongation mûrie de celui-ci. Que la vie terrestre est importante ! Que sa signification est sérieuse et magnifique ! Que le travail est nécessaire et saint !

6.8

8 de sorte que celui qui sème dans sa chair, moissonnera de la chair corruption, et celui qui sème dans l’esprit, moissonnera de l’esprit vie éternelle.

Paul applique sa sentence générale aux deux genres possibles de vie dont il a parlé et dont la chair et l’esprit sont les principes. Celui qui sème εἰς τὴν, etc., vers la chair en y faisant tomber ses semences, qui sème dans sa chair comme dans un champ, faisant toute l’œuvre d’un semeur, favorisant les mauvais désirs, les laissant pousser de profondes racines et en attendant des fruits, moissonnera, ex carne, de la chair, de ce champ qui est soumis à la corruption (1 Corinthiens 15.53) — φθοφάν corruption, opposé ici à « vie éternelle » du second membre de la phrase, c’est-à-dire, la misère ailleurs appelée mort (Romains 7.5) ; et celui qui sème dans son esprit, nourrissant et fécondant ses affections nobles et ses goûts divins, cueillera de l’esprit vie éternelle.

6.9

9 Ne nous lassons donc pas à faire bien, car en son temps nous moissonnerons si nous ne nous relâchons point.

κακόω. (2 Corinthiens 4.1 ; 2 Thessaloniciens 3.13 ; Luc 18.1 ; Polyb. 4, 19, 10), s’emploie pour désigner ceux qui par crainte ou par dégoût cessent un travail qui exige de la constance et du courage : « Or ne nous lassons pas à faire le bien, car (motif déterminant) nous moissonnerons au temps ἰδίῳ propre, divinement déterminé, pourvu que nous ne défaillons pas ». — ἐκλύεσθαι, être délié, puis diminué, affaibli, se dit de ceux qui sont languissant de corps (Matthieu 15.32 ; Septante, 1 Samuel 14.28 ; 1 Maccabées 3.17), et de ceux qui manquent de courage (Hébreux 12.3,5 ; Septante, Deutéronome 20.3 ; Judith 15.2, Josephe, Antiq. 5, 2, 7 ; Diod, de Sic. 20, 1). Ces deux derniers mots expriment la condition nécessaire pour moissonner, c’est-à-dire, la constance.

6.10

10 Or donc, aussi longtemps que nous avons l’occasion, faisons le bien envers tous et surtout envers nos frères en la foi.

Or donc, ὡς « puisque » (2 Timothée 3) ou bien avec la Peschito, la Vulg., Jérome, Ambros, Théophyl, Érasme, Bèze Grotius, Morus, Flatt, Rückert, Matthies, Schott, « tandis que, aussi longtemps que ». L’idée de constance favorise ce sens (Luc 12.58) — καιρός, occasion (Éphésiens 5.16), chose salutaire, qui fait le salut des salut des autres (Romains 8.28 ; 10.15 ; 12.21). — « Envers tous » ; peut-être que ces hommes fiers de leur prétendue excellence chrétienne et dédaigneux des faibles s’isolaient et choisissaient ceux qui devaient être exclusivement les objets de leur christianisme pratique ; Paul leur rappelle que l’amour s’il distingue, n’exclut pas. — οἰκείος τινός associé intime d’une chose ou d’un homme ; celui qui est de la famille et qui jouit de l’intimité de ses liens relativement à, etc. ; « associés de la foi », ceux qui sous le rapport de la foi sont comme du même foyer domestique. L’Église chrétienne étant comparée à une maison, à une famille, et étant appelée maison de Dieu (1 Timothée 3.5 ; 2 Pierre 4.17) dont Dieu est le Père, les membres de cette Église sont désignés ajuste titre selon cette figure, par, le mot « domestiques ou familiers de Dieu (Éphésiens 2.19) ». L’Église chrétienne est donc la réalisation progressive de l’association universelle, ou l’organisation vivante de l’humanité sous la forme d’une famille unique. — Fraternité, embrassement des peuples. — Portée sociale sublime de la foi évangélique. — L’occasion n’était pas rare dans ces temps malheureux d’avoir à soulager les chrétiens tourmentés au sein des Juifs et des païens. La condition sociale inférieure de la majorité des chrétiens, la politique peureuse et tyrannique des empereurs, l’orgueil des philosophes, la haine jalouse des prêtres, les brutalités d’un peuple habitué au sang et l’illégalité du christianisme nous font comprendre ces persécutions ; il était bien naturel que l’amour intime qu’inspirait la communauté de principes et de vie religieuse s’attachât d’une façon particulière aux serviteurs de l’amour, aux domestiques de la foi.

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