L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Du jugement, et des peines du péché

Homme, quoi qu’ici-bas tu veuilles entreprendre,
Songe à ce compte exact qu’un jour il en faut rendre,
Et mets devant tes yeux cette dernière fin
Qui fera ton mauvais ou ton heureux destin.
Regarde avec quel front tu pourras comparaître
Devant le tribunal de ton souverain maître,
Devant ce juste juge à qui rien n’est caché,
Qui jusque dans ton cœur sait lire ton péché,
Qu’aucun don n’éblouit, qu’aucune erreur n’abuse,
Que ne surprend jamais l’adresse d’une excuse,
Qui rend à tous justice et pèse au même poids
Ce que font les bergers et ce que font les rois.
Misérable pécheur, que sauras-tu répondre
A ce Dieu qui sait tout, et viendra te confondre,
Toi que remplit souvent d’un invincible effroi
Le courroux passager d’un mortel comme toi ?
Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes affaires,
Pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères,
Où chacun, trop chargé de son propre fardeau,
Son propre accusateur et son propre bourreau,
Répondra par sa bouche, et seul, à sa défense,
N’aura point de secours que de sa pénitence.
Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux ;
Maintenant ton travail peut être fructueux,
Tes douleurs maintenant peuvent être écoutées,
Tes larmes jusqu’au ciel être soudain portées,
Tes soupirs de ton juge apaiser la rigueur,
Ton repentir lui plaire, et nettoyer ton cœur.
Oh ! que la patience est un grand purgatoire
Pour laver de ce cœur la tache la plus noire !
Que l’homme le blanchit lorsqu’il le dompte au point
De souffrir un outrage et n’en murmurer point ;
Lorsqu’il est plus touché du mal que se procure
L’auteur de son affront, que de sa propre injure,
Lorsqu’il élève au ciel ses innocentes mains
Pour le même ennemi qui rompt tous ses desseins,
Qu’avec sincérité promptement il pardonne,
Qu’il demande pardon de même qu’il le donne,
Que sa vertu commande à son tempérament,
Que sa bonté prévaut sur son ressentiment,
Que lui-même à toute heure il se fait violence
Pour vaincre de ses sens la mutine insolence,
Et que pour seul objet partout il se prescrit
D’assujettir la chair sous les lois de l’esprit !
Ah ! qu’il vaudrait bien mieux par de saints exercices
Purger nos passions, déraciner nos vices,
Et nous-mêmes en nous à l’envi les punir,
Qu’en réserver la peine à ce long avenir !
Mais ce que nous avons d’amour désordonnée,
Pour cette ingrate chair à nous perdre obstinée,
Nous-mêmes nous séduit, et l’arme contre nous
De tout ce que nos sens nous offrent de plus doux.
Qu’auront à dévorer les éternelles flammes
Que cette folle amour où s’emportent les âmes,
Cet amas de péchés, ce détestable fruit
Que cette chair aimée au fond des cœurs produit ?
Plus tu suis ses conseils et te fais ici grâce,
Plus de matière en toi pour ces flammes s’entasse ;
Et ta punition que tu veux reculer
Prépare à l’avenir d’autant plus à brûler.
Là, par une justice effroyable à l’impie,
Par où chacun offense il faudra qu’il l’expie ;
Les plus grands châtiments y seront attachés
Aux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.
Dans un profond sommeil la paresse enfoncée
D’aiguillons enflammés s’y trouvera pressée,
Et les cœurs que charmait sa molle oisiveté
Gémiront sans repos toute l’éternité.
L’ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices
Du souvenir amer de leurs chères délices,
Et ces repas traînés jusques au lendemain
Mêleront leur idée aux rages de la faim.
Les sales voluptés dans le milieu d’un gouffre
Parmi les puanteurs de la poix et du soufre
Laisseront occuper aux plus cruels tourments
Les lieux les plus flattés de leurs chatouillements.
L’envieux qui verra du plus creux de l’abîme
Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime,
D’autant plus furieux, hurlera de douleur
Pour leur félicité plus que pour son malheur.
Tout vice aura sa peine à lui seul destinée ;
La superbe à la honte y sera condamnée,
Et, pour punir l’avare avec sévérité,
La pauvreté qu’il fuit aura sa cruauté.
Là sera plus amère une heure de souffrance
Que ne le sont ici cent ans de pénitence ;
Là jamais d’intervalle ou de soulagement
N’affaiblit des damnés l’éternel châtiment :
Mais ici nos travaux peuvent reprendre haleine,
Souffrir quelque relâche à la plus juste peine ;
L’espoir d’en voir la fin à toute heure est permis,
Tandis qu’on s’en console avecque ses amis.
Romps-y donc du péché les noires habitudes,
A force de soupirs, de soins, d’inquiétudes,
Afin qu’en ce grand jour ce juge rigoureux
Te mette en sûreté parmi les bienheureux :
Car les justes alors avec pleine constance
Des maux par eux soufferts voudront prendre vengeance,
Et d’un regard farouche ils paraîtront armés
Contre les gros pécheurs qui les ont opprimés.
Tu verras lors assis au nombre de tes juges
Ceux qui jadis chez toi cherchaient quelques refuges,
Et tu seras jugé par le juste courroux
De qui te demandait la justice à genoux.
L’humble alors et le pauvre après leur patience
Rentreront à la vie en paix, en confiance,
Cependant que le riche avec tout son orgueil,
Pâle et tremblant d’effroi, sortira du cercueil.
Lors aura son éclat la sagesse profonde
Qui passait pour folie aux mauvais yeux du monde ;
Une gloire sans fin sera le digne prix
D’avoir souffert pour Dieu l’opprobre et le mépris.
Lors tous les déplaisirs endurés sans murmure
Seront changés en joie inépuisable et pure ;
Et toute iniquité confondant son auteur
Lui fermera la bouche et rongera le cœur.
Point lors, point de dévots sans entière allégresse,
Point lors de libertins sans profonde tristesse ;
Ceux-là s’élèveront dans les ravissements,
Ceux-ci s’abîmeront dans les gémissements ;
Et la chair qu’ici-bas on aura maltraitée,
Que la règle ou le zèle auront persécutée,
Goûteront plus alors de solides plaisirs
Que celle que partout on livre à ses désirs.
Les lambeaux mal tissus de la robe grossière
Des plus brillants habits terniront la lumière ;
Et les princes verront les chaumes préférés
Au faîte ambitieux de leurs palais dorés.
La longue patience aura plus d’avantage
Que tout ce vain pouvoir qu’a le monde en partage ;
La prompte obéissance et sa simplicité,
Que tout ce que le siècle a de subtilité.
La joie et la candeur des bonnes consciences
Iront lors au-dessus des plus hautes sciences ;
Et du mépris des biens les plus légers efforts
Seront de plus grand poids que les plus grands trésors.
Tu sentiras ton âme alors plus consolée
D’une oraison dévote à tes soupirs mêlée,
Que d’avoir fait parade en de pompeux festins
Du choix le plus exquis des viandes et des vins.
Tu te trouveras mieux de voir dans la balance
L’heureuse fermeté d’un rigoureux silence
Que d’y voir l’embarras et les distractions
D’un cœur qui s’abandonne aux conversations ;
D’y voir de bons effets que de belles paroles,
Des actes de vertus que des discours frivoles ;
D’y voir la pénitence avec sa dureté,
D’y voir l’étroite vie avec son âpreté,
Que la douce mollesse où flotte vagabonde
Une âme qui s’endort dans les plaisirs du monde.
Apprends qu’il faut souffrir quelques petits malheurs
Pour t’affranchir alors de ces pleines douleurs :
Éprouve ici ta force, et fais sur peu de chose
Un faible essai des maux où l’avenir t’expose ;
Ils seront éternels, et tu crains d’endurer
Ceux qui n’ont ici-bas qu’un moment à durer !
Si leurs moindres assauts, leur moindre expérience
Te jette dans le trouble et dans l’impatience,
Au milieu des enfers, où ton péché va choir,
Jusques à quelle rage ira ton désespoir ?
Souffre, souffre sans bruit ; quoi que le ciel t’envoie,
Tu ne saurais avoir de deux sortes de joie,
Remplir de tes désirs ici l’avidité,
Et régner avec Dieu dedans l’éternité.
Quand depuis ta naissance on aurait vu ta vie
D’honneurs jusqu’à ce jour et de plaisirs suivie,
Qu’aurait tout cet amas qui te pût secourir,
Si dans ce même instant il te fallait mourir ?
Tout n’est que vanité : gloire, faveurs, richesses,
Passagères douceurs, trompeuses allégresses,
Tout n’est qu’amusement, tout n’est que faux appui,
Hormis d’aimer Dieu seul, et ne servir que lui.
Qui de tout son cœur l’aime y borne ses délices :
Il ne craint mort, enfer, jugement, ni supplices.
De ce parfait amour le salutaire excès
Près de l’objet aimé lui donne un sûr accès :
Mais lorsque le pécheur aime encore que du vice
La funeste douceur dans son âme se glisse,
Il n’est pas merveilleux s’il tremble incessamment
Au seul nom de la mort, ou de ce jugement.
Il est bon toutefois que l’ingrate malice,
En qui l’amour de Dieu cède aux attraits du vice,
Du moins cède à son tour à l’effroi des tourments
Qui l’arrache par force à ses dérèglements.
Si pourtant cette crainte est en toi la maîtresse,
Sans que celle de Dieu soutienne ta faiblesse,
Ce mouvement servile, indigne d’un chrétien,
Dédaignera bientôt les sentiers du vrai bien,
Et te laissera faire une chute effroyable
Dans les pièges du monde et les filets du diable.

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