L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

Livre Second

1
De la conversation intérieure

« Sachez que mon royaume est au dedans de vous,
            Dit le céleste Époux
        Aux âmes de ses chers fidèles :
Elève donc la tienne où l’appelle sa voix,
Quitte pour lui le monde, et laisse aux criminelles
        Ce triste canton de rebelles,
Et tu rencontreras le repos sous ses lois.
Apprends à mépriser les pompes inconstantes
            De ces douceurs flottantes
        Dont le dehors brille à tes yeux ;
Apprends à recueillir ce qu’une sainte flamme
Dans un intérieur verse de précieux,
        Et soudain du plus haut des cieux
Le royaume de Dieu descendra dans ton âme.
Car enfin ce royaume est une forte paix
            Qui de tous les souhaits
        Bannit la vaine inquiétude ;
Une stable allégresse, et dont le Saint-Esprit
Répandant sur les bons l’heureuse certitude,
        L’impie et noire ingratitude
Jamais ne la reçut, jamais ne la comprit.
Jésus viendra chez toi lui-même la répandre,
            Si ton cœur pour l’attendre
        Lui dispose un digne séjour :
La gloire qui lui plaît et la beauté qu’il aime
De l’éclat du dedans tirent leur plus beau jour ;
        Et pour te donner son amour
Il ne veut rien de toi qui soit hors de toi-même.
Il y fera pleuvoir mille sortes de biens
            Par les doux entretiens
        De ses amoureuses visites ;
Un plein épanchement de consolations,
Un calme inébranlable, une paix sans limites,
        Et l’abondance des mérites,
Y suivront à l’envi ses conversations.
Courage donc, courage, âme sainte : prépare
            Pour un bonheur si rare
        Un cœur tout de zèle et de foi ;
Que ce divin Époux daigne à cette même heure,
S’y voyant seul aimé, seul reconnu pour roi,
        Entrer chez toi, loger chez toi,
Et jusqu’à ton départ y faire sa demeure.
Lui-même il l’a promis : « Si quelqu’un veut m’aimer,
            Il doit se conformer,
        Dit-il, à ce que je commande ;
Alors mon Père et moi nous serons son appui,
Nous le garantirons de quoi qu’il appréhende :
        Et, pour sa sûreté plus grande,
Nous viendrons jusqu’à lui pour demeurer chez lui. »
Ouvre-lui tout ce cœur ; et, quoi qu’on te propose,
            Tiens-en la porte close
        A tout autre objet qu’à sa croix :
Lui seul pour te guérir a d’assurés remèdes,
Lui seul pour t’enrichir abandonne à ton choix
        Plus que tous les trésors des rois,
Et tu possèdes tout lorsque tu le possèdes.
Il pourvoira lui-même à tes nécessités,
            Et ses hautes bontés
        Partout soulageront tes peines ;
Il te sera fidèle, et son divin pouvoir
T’en donnera partout des preuves si soudaines,
        Que les assistances humaines
N’auront ni temps ni lieu d’amuser ton espoir.
Des peuples et des grands la faveur est changeante,
            Et la plus obligeante
        En moins de rien passe avec eux ;
Mais celle de Jésus ne connaît point de terme,
Et s’attache à l’aimer par de si puissants nœuds,
        Que jusqu’au plein effet des vœux,
Jusqu’à la fin des maux elle tient toujours ferme.
Souviens-toi donc toujours, quand un ami te sert
            Le plus à cœur ouvert,
        Que souvent son zèle est stérile ;
Fais peu de fondement sur son plus haut crédit,
Et dans le même instant qu’il t’est le plus utile,
        Crois-le mortel, crois-le fragile,
Et t’attriste encor moins lorsqu’il te contredit.
Tel aujourd’hui t’embrasse et soutient ta querelle,
            Dont l’esprit infidèle
        Dès demain voudra t’opprimer ;
Et tel autre aujourd’hui contre toi s’intéresse,
Que pour toi dès demain tu verras s’animer ;
        Tant pour haïr et pour aimer
Au gré du moindre vent tourne notre faiblesse !
Ne t’assure qu’en Dieu, mets-y tout ton amour
            Jusqu’à ton dernier jour,
        Tout ton espoir, toute ta crainte :
Il conduira ta langue, il réglera tes yeux,
Et, de quelque malheur que tu sentes l’atteinte,
        Jamais il n’entendra ta plainte
Qu’il ne fasse pour toi ce qu’il verra de mieux.
L’homme n’a point ici de cité permanente,
            Où qu’il soit, quoi qu’il tente,
        Il n’est qu’un malheureux passant :
Et si, dans les travaux de son pèlerinage,
L’effort intérieur d’un cœur reconnaissant
        Ne l’unit au bras tout-puissant,
Il s’y promet en vain le calme après l’orage.
Que regardes-tu donc, mortel, autour de toi,
            Comme si quelque emploi
        T’y faisait une paix profonde ?
C’est au ciel, c’est en Dieu qu’il te faut habiter ;
C’est là, c’est en lui seul qu’un vrai repos se fonde ;
        Et, quoi qu’étale ici le monde,
Ce n’est qu’avec dédain que l’œil s’y doit prêter.
Tout ce qu’il te présente y passe comme une ombre,
            Et toi-même es du nombre
        De ces fantômes passagers :
Tu passeras comme eux, et ta chute funeste
Suivra l’attachement à ces objets légers,
        Si pour éviter ces dangers
Tu ne romps avec toi comme avec tout le reste.
De ce triste séjour où tout n’est que défaut,
            Jusqu’aux pieds du Très-Haut,
        Sache relever ta pensée ;
Qu’à force de soupirs, de larmes et de vœux,
Jusques à Jésus-Christ ta prière poussée
        Lui montre une ardeur empressée
D’où sans cesse pour lui partent de nouveaux feux.
Si tu t’y sens mal propre, et qu’entre tant d’épines
            Jusqu’aux grandeurs divines
        Tes forces ne puissent monter,
S’il faut que sur la terre encore tu les essaies,
Sa Passion t’y donne assez où t’arrêter ;
        Mais il faut pour la bien goûter
Affermir ta demeure au milieu de ses plaies.
Prends ce dévot refuge en toutes tes douleurs,
            Et tes plus grands malheurs
        Trouveront une issue aisée ;
Tu sauras négliger quoi qu’il faille souffrir ;
Les mépris te seront des sujets de risée,
        Et la médisance abusée
Ne dira rien de toi dont tu daignes t’aigrir.
Le Monarque du ciel, le Maître du tonnerre,
            Méprisé sur la terre,
        Dans l’opprobre y finit ses jours ;
Au milieu de sa peine, au fort de sa misère,
Il vit tous ses amis lâches, muets et sourds,
        Tout lui refusa du secours,
Et tout l’abandonna jusqu’à son propre Père.
Cet abandon lui plut, il aima ce mépris,
            Et pour être ton prix
        Il voulut être ta victime ;
Innocent qu’il était il voulut endurer ;
Et toi, dont la souffrance est moindre que le crime,
        Tu t’oses plaindre qu’on t’opprime,
Et croire que tes maux valent en murmurer !
Il eut des ennemis, il vit la médisance
            Noircir en sa présence
        Ses plus sincères actions ;
Et tu veux que chacun avec soin te caresse,
Que chacun soit jaloux de tes affections,
        Qu’il coure à tes intentions,
Et pour te mieux servir à l’envi s’intéresse !
Dans les adversités l’âme fait ses trésors
            Des misères du corps ;
        Ce sont les épreuves des bonnes ;
Leur patience amasse alors sans se lasser :
Mais où pourra la tienne emporter des couronnes,
        Si tous les soins que tu te donnes
N’ont pour but que de fuir ce qui peut l’exercer ?
Tu vois ton Maître en croix, où ton péché le tue,
            Et tu peux à sa vue
        Te rebuter de quelque ennui !
Ah ! ce n’est pas ainsi qu’on a part à sa gloire ;
Change, pauvre pécheur, change dès aujourd’hui,
        Soufre avec lui, souffre pour lui,
Si tu veux avec lui régner par sa victoire.
Si tu peux dans son sein une fois pénétrer
            Jusqu’où savent entrer
        Les ardeurs d’un amour extrême ;
Si tu peux faire en terre un essai des plaisirs
Où ce parfait amour abîme un cœur qui l’aime,
        Tu verras bientôt pour toi-même
Ta sainte indifférence avoir peu de désirs.
Il t’importera peu que le monde s’en joue,
            Et t’offre de la roue
        Ou le dessus ou le dessous :
Plus cet amour est fort, plus l’homme se méprise ;
Les opprobres n’ont rien qui ne lui semble doux,
        Et plus rudes en sont les coups,
Plus il voit que de Dieu la main le favorise.
L’amoureux de Jésus et de la vérité
            Avec sévérité
        Au dedans de soi se ramène ;
Et depuis que son cœur pleinement s’affranchit
De toute affection désordonnée et vaine,
        De toute ambition humaine,
Dans ce retour vers Dieu sans obstacle il blanchit.
Son âme détachée, et libre autant que pure,
            Par-dessus la nature
        Sans peine apprend à s’élever :
Sitôt que de soi-même il cesse d’être esclave,
Un ferme et vrai repos chez lui le vient trouver ;
        Et quand il a pu se braver,
Il n’a point d’ennemis qu’aisément il ne brave.
Il sait donner à tout un véritable prix,
            Sans peser le mépris
        Ou l’estime qu’en fait le monde :
Vraiment sage et savant il peut dire en tout lieu
Qu’il ne tient point de lui sa doctrine profonde,
        Et que celle dont il abonde
Ne se puise jamais qu’en l’école de Dieu.
Dedans l’intérieur il ordonne sa voie,
            Et dehors, quoi qu’il voie,
        Tout est peu de chose à ses yeux :
Le zèle qui partout règne en sa conscience
N’attend pour s’exercer ni les temps ni les lieux,
        Et pour aller de bien en mieux
Tout lieu, tout temps est propre à son impatience.
Quelques tentations qui l’osent assaillir,
            Prompt à se recueillir,
        En soi-même il fait sa retraite ;
Et, comme il s’y retranche avec facilité,
Des attraits du dehors la douceur inquiète
        Jamais jusque-là ne l’arrête
Qu’il se répande entier sur leur inanité.
Ni le travail du corps, ni le soin nécessaire
            D’une pressante affaire
        Ne l’emporte à se disperser ;
Dans tous événements ce zèle trouve place ;
La bonne occasion, il la sait embrasser,
        La mauvaise, il la sait passer,
Et faire son profit de ce qui l’embarrasse.
Ce bel ordre au dedans en chasse tout souci
            De ce que font ici
        Ceux qu’on blâme et ceux qu’on admire ;
Il ferme ainsi la porte à tous empêchements,
Et sait qu’on n’est distrait du bien où l’âme aspire
        Qu’autant qu’en soi-même on attire
D’un vain extérieur les prompts amusements.
Si la tienne une fois était bien dégagée,
            Bien nette, bien purgée
        De ces folles impressions,
Tout la satisferait, tout lui serait utile,
Et Dieu, réunissant tes inclinations,
        De toutes occupations
Te ferait en vrais biens une terre fertile.
Mais n’étant pas encore ni bien mortifié,
            Ni bien fortifié
        Contre les douceurs passagères,
Souvent il te déplaît qu’au lieu de ces vrais biens,
Tu ne te vois rempli que d’images légères,
        Dont les promesses mensongères
Troublent à tous moments la route que tu tiens.
Ton cœur aime le monde ; et tout ce qui le brouille,
            Tout ce qui plus le souille,
        C’est cet impur attachement :
Rejette ses plaisirs, romps avec leur bassesse ;
Et ce cœur, vers le ciel s’élançant fortement,
        Saura goûter incessamment
Du calme intérieur la parfaite allégresse.

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