L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Du petit nombre de ceux qui aiment la croix de Jésus-Christ

Que d’hommes amoureux de la gloire céleste
Envisagent la croix comme un fardeau funeste,
Et cherchent à goûter les consolations
Sans vouloir faire essai des tribulations !
Jésus-Christ voit partout cette humeur variable :
Il n’a que trop d’amis pour se seoir à sa table,
Aucun dans le banquet ne veut l’abandonner ;
Mais au fond du désert il est seul à jeûner :
Tous lui demandent part à sa pleine allégresse,
Mais aucun n’en veut prendre à sa pleine tristesse ;
Et ceux que l’on a vus les plus prompts à s’offrir
Le quittent les premiers quand il lui faut souffrir.
Jusqu’à la fraction de ce pain qu’il nous donne
Assez de monde ici le suit et l’environne ;
Mais peu de son amour s’y laissent enflammer
Jusqu’à boire avec lui dans le calice amer.
Les miracles brillants dont il sème sa vie
Par leur éclat à peine échauffent notre envie,
Que sa honteuse mort refroidit nos esprits
Jusqu’à ne vouloir plus de ce don à ce prix.
Beaucoup avec chaleur l’aiment et le bénissent,
Dont, au premier revers, les louanges tarissent :
Tant qu’ils n’ont à gémir d’aucune adversité,
Qu’il n’épanche sur eux que sa bénignité,
Cette faveur sensible aisément sert d’amorce
A soutenir leur zèle et conserver leur force ;
Mais, lorsque sa bonté se cache tant soit peu,
Une soudaine glace amortit tout ce feu,
Et les restes fumants de leur ferveur éteinte
Ne font partir du cœur que murmure et que plainte,
Tandis qu’au fond de l’âme un lâche étonnement
Va de la fermeté jusqu’à l’abattement.
En usez-vous ainsi, vous dont l’amour extrême
N’embrasse Jésus-Christ qu’à cause de lui-même,
Et qui, sans regarder votre propre intérêt,
N’avez de passion que pour ce qui lui plaît ?
Vous voyez d’un même œil tout ce qu’il vous envoie :
Vous l’aimez dans l’angoisse ainsi que dans la joie ;
Vous le savez bénir dans la prospérité,
Vous le savez louer dans la calamité ;
Une égale constance attachée à ses traces
Dans l’un et l’autre sort trouve à lui rendre grâces ;
Et, quand jamais pour vous il n’aurait que rigueurs,
Mêmes remerciements partiraient de vos cœurs.
Pur amour de Jésus, que ta force est étrange
Quand l’amour-propre en toi ne fait aucun mélange,
Et que, de l’intérêt pleinement dépouillé,
D’aucun regard vers nous tu ne te vois souillé !
N’ont-ils pas un amour servile et mercenaire,
Ces cœurs qui n’aiment Dieu que pour se satisfaire,
Et ne le font l’objet de leurs affections
Que pour en recevoir des consolations ?
Aimer Dieu de la sorte et pour nos avantages,
C’est mettre indignement ses bontés à nos gages,
Croire d’un peu de vœux payer tout son appui,
Et nous-mêmes enfin nous aimer plus que lui :
Mais où trouvera-t-on une âme si purgée,
D’espoir de tout salaire à ce point dégagée,
Qu’elle aime à servir Dieu sans se considérer,
Et ne cherche en l’aimant que l’heur de l’adorer ?
Certes, il s’en voit peu de qui l’amour soit pure
Jusqu’à se dépouiller de toute créature :
Et, s’il est sur la terre un vrai pauvre d’esprit,
Qui, détaché de tout, soit tout à Jésus-Christ,
C’est un trésor si grand, que ces mines fécondes
Que la nature écarte au bout des nouveaux mondes,
Ces mers où se durcit la perle et le coral,
N’en ont jamais conçu qui fût d’un prix égal.
Mais aussi ce n’est pas une conquête aisée
Qu’à ses premiers désirs l’homme trouve exposée :
Quand pour y parvenir il donne tout son bien,
Avec ce grand effort il ne fait encor rien ;
Quelque âpre pénitence ici-bas qu’il s’impose,
Ses plus longues rigueurs sont encor peu de chose ;
Que sur chaque science il applique son soin,
Qu’il la possède entière, il est encor bien loin ;
Qu’il ait mille vertus dont l’heureux assemblage
De tous leurs ornements pare son grand courage,
Que sa dévotion, que ses hautes ferveurs
Attirent chaque jour de nouvelles faveurs,
Sache qu’il lui demeure encor beaucoup à faire
S’il manque à ce point seul qui seul est nécessaire.
Tu sais quel est ce point, je l’ai trop répété,
C’est qu’il se quitte encor quand il a tout quitté,
Que de tout l’amour-propre il fasse un sacrifice,
Que de lui-même enfin lui-même il se bannisse,
Et qu’élevé par là dans un état parfait
Il croie, ayant fait tout, n’avoir encor rien fait.
Qu’il estime fort peu, suivant cette maxime,
Tout ce qui peut en lui mériter quelque estime ;
Que lui-même il se die, et du fond de son cœur,
Serviteur inutile aux emplois du Seigneur.
La Vérité l’ordonne : « Après avoir, dit-elle,
Rempli tous les devoirs où ma voix vous appelle,
Après avoir fait tout ce que je vous prescris,
Gardez encor pour vous un sincère mépris,
Et nommez-vous encor disciples indociles,
Serviteurs fainéants, esclaves inutiles. »
Ainsi vraiment tout nu, vraiment pauvre d’esprit,
Tout détaché de tout, et tout à Jésus-Christ,
Avec le roi prophète il aura lieu de dire :
« Je n’ai plus rien en moi que ce que Dieu m’inspire,
J’y suis seul, j’y suis pauvre. » Aucun n’est toutefois
Ni plus riche en vrais biens, ni plus libre en son choix,
Ni plus puissant enfin que ce chétif esclave
Qui, foulant tout aux pieds, lui-même encor se brave,
Et, rompant avec soi pour s’unir à son Dieu,
Sait en tout et partout se mettre au plus bas lieu.

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