L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

3
Qu’il faut écouter la parole de Dieu avec humilité

Écoute donc, mon fils, écoute mes paroles,
Elles ont des douceurs qu’on ne peut concevoir ;
Elles passent de loin cet orgueilleux savoir
Que la philosophie étale en ses écoles ;
Elles passent de loin ces discours éclatants
Qui semblent dérober à l’injure des temps
Ces fantômes pompeux de sagesse mondaine ;
Elles ne sont que vie, elles ne sont qu’esprit :
Mais la témérité de la prudence humaine
            Jamais ne les comprit.
N’en juge point par là ; leur goût deviendrait fade
Si tu les confondais avec ce vil emploi,
Ou si ta complaisance amoureuse de toi
N’avait autre dessein que d’en faire parade :
Ces sources de lumière et de sincérité
Dédaignent tout mélange avec la vanité,
Et veulent de ton cœur les respects du silence ;
Tu les dois recevoir avec soumission,
Et n’en peux profiter que par la violence
            De ton affection.
        Heureux l’homme dont la ferveur
        Obtient de toi cette haute faveur
        Que ta main daigne le conduire !
        Heureux, ô Dieu ! celui-là que ta voix
        Elle-même prend soin d’instruire
        Du saint usage de tes lois !
        Cet inépuisable secours
        Adoucira pour lui ces mauvais jours
        Où tu t’armeras du tonnerre :
        Il verra lors son bonheur dévoilé,
        Et, tant qu’il vivra sur la terre,
        Il n’y vivra point désolé.
Ma parole instruisait dès l’enfance du monde :
Prophètes, de moi seul vous avez tout appris ;
C’est moi dont la chaleur échauffait vos esprits ;
C’est moi qui vous donnais cette clarté féconde.
J’éclaire et parle encore à tous incessamment,
Et je vois presque en tous un même aveuglement,
Je trouve presque en tous des surdités pareilles ;
Si quelqu’un me répond, ce n’est qu’avec langueur,
Et l’endurcissement qui ferme les oreilles
            Va jusqu’au fond du cœur.
Mais ce n’est que pour moi qu’on est sourd volontaire ;
Tous ces cœurs endurcis ne le sont que pour moi,
Et suivent de leur chair la dangereuse loi
Beaucoup plus volontiers que celle de me plaire.
Ce que promet le monde est temporel et bas ;
Ce sont biens passagers, ce sont faibles appas,
Et l’on y porte en foule une chaleur avide ;
Tout ce que je promets est éternel et grand,
Et pour y parvenir chacun est si stupide
            Qu’aucun ne l’entreprend.
En peut-on voir un seul qui partout m’obéisse
Avec les mêmes soins, avec la même ardeur,
Qu’on s’empresse à servir cette vaine grandeur
Qui fait tourner le monde au gré de son caprice ?
« Rougis, rougis, Sidon, dit autrefois la mer : »
Rougis, rougis toi-même, et te laisse enflammer
(Te dirai-je à mon tour) d’une sévère honte ; »
Et si tu veux savoir pour quel lâche souci
Je veux que la rougeur au visage te monte,
            Écoute, le voici :
Pour un malheureux titre on s’épuise d’haleine,
On gravit sur les monts, on s’abandonne aux flots,
Et pour gagner au ciel un éternel repos
On ne lève le pied qu’à regret, qu’avec peine ;
Un peu de revenu fait tondre les cheveux,
Chercher sur mes autels les intérêts des vœux,
Prendre un habit dévot pour en toucher les gages :
Souvent pour peu de chose on plaide obstinément,
Et souvent moins que rien jette les grands courages
            Dans cet abaissement.
On veut bien travailler et se mettre à tout faire,
Joindre aux sueurs du jour les veilles de la nuit,
Pour quelque espoir flatteur d’un faux honneur qui fuit,
Ou pour quelque promesse incertaine et légère :
Cependant pour un prix qu’on ne peut estimer,
Pour un bien que le temps ne saurait consumer,
Pour une gloire enfin qui n’aura point de terme,
Le cœur est sans désirs, l’œil n’y voit point d’appas,
L’esprit est lent et morne, et le pied le plus ferme
            Se lasse au premier pas.
Rougis donc, paresseux, dont l’humeur délicate
Trouve un bonheur si grand à trop haut prix pour toi ;
Rougis d’oser t’en plaindre, et d’avoir de l’effroi
D’un travail qui te mène où tant de gloire éclate.
Vois combien de mondains se font bien plus d’effort
Pour tomber aux malheurs d’une éternelle mort,
Que toi pour t’assurer une vie éternelle ;
Et, voyant leur ardeur après la vanité,
Rougis d’être de glace alors que je t’appelle
            A voir ma vérité.
Encor ces malheureux, malgré toute leur peine,
Demeurent quelquefois frustrés de leur espoir :
Mes promesses jamais ne surent décevoir ;
La confiance en moi ne se vit jamais vaine :
Tout l’espoir que j’ai fait je saurai le remplir ;
Et tout ce que j’ai dit je saurai l’accomplir,
Sans rien donner pourtant qu’à la persévérance :
Je suis de tous les bons le rémunérateur,
Mais je sais fortement éprouver la constance
            Qu’ils portent dans le cœur.
Ainsi tu dois tenir mes paroles bien chères,
Les écrire en ce cœur, souvent les repasser :
Quand la tentation viendra t’embarrasser,
Elles te deviendront pleinement nécessaires :
Tu pourras y trouver quelques obscurités,
Et ne connaître pas toutes mes vérités
Dans ce que t’offrira la première lecture ;
Mais ces jours de visite auront un jour nouveau,
Qui pour t’en découvrir l’intelligence pure
            Percera le rideau.
Je fais à mes élus deux sortes de visites :
L’une par les assauts et par l’adversité,
L’autre par ces douceurs que ma bénignité
Pour arrhes de ma gloire avance à leurs mérites.
Comme je les visite ainsi de deux façons,
Je leur fais chaque jour deux sortes de leçons :
L’une pour la vertu, l’autre contre le vice.
Prends-y garde ; quiconque ose les négliger,
Par ces mêmes leçons, au jour de ma justice,
            Il se verra juger.

ORAISON
pour obtenir la grâce de la dévotion

Quelles grâces, Seigneur, ne te dois-je point rendre,
A toi, ma seule gloire et mon unique bien ?
        Mais qui suis-je pour entreprendre
D’élever mon esprit jusqu’à ton entretien ?
Je suis un ver de terre, un chétif misérable,
Sur qui jamais tes yeux ne devraient s’abaisser,
        Plus pauvre encor, plus méprisable
Qu’il n’est en mon pouvoir de dire ou de penser.
Sans toi je ne suis rien, sans toi mon infortune
Me fait de mille maux l’inutile rebut ;
        Je ne puis sans toi chose aucune,
Et je n’ai rien sans toi qui serve à mon salut.
C’est toi dont la bonté jusqu’à nous se ravale,
Qui, tout juste et tout saint, peux tout et donnes tout,
        Et de qui la main libérale
Remplit cet univers de l’un à l’autre bout.
Tu n’en exceptes rien que l’âme pécheresse,
Que tu rends toute vide à sa fragilité,
        Et que ton ire vengeresse
Punit dès ici-bas par cette inanité.
Daigne te souvenir de tes bontés premières,
Toi qui veux que la terre et les cieux en soient pleins,
        Et remplis-moi de tes lumières,
Pour ne point laisser vide une œuvre de tes mains.
Comment pourrai-je ici me supporter moi-même
Dans les maux où je tombe, et dans ceux où je cours,
        Si par cette bonté suprême
Tu ne fais choir du ciel ta grâce à mon secours ?
Ne détourne donc point les rayons de ta face,
Visite-moi souvent dans mes afflictions,
        Prodigue-moi grâce sur grâce,
Et ne retire point tes consolations.
Ne laisse pas mon âme impuissante et languide
Dans la stérilité que le crime produit,
        Et telle qu’une terre aride
Qui n’ayant aucune eau ne peut rendre aucun fruit.
Daigne, Seigneur tout bon, daigne m’apprendre à vivre
Sous les ordres sacrés de ta divine loi,
        Et quelle route il me faut suivre
Pour marcher comme il faut humblement devant toi.
Tu peux seul m’inspirer ta sagesse profonde,
Toi qui me connaissais avant que m’animer,
        Et me vis avant que le monde
Sortit de ce néant dont tu le sus former.

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