L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Que l’amour-propre nous détourne du souverain bien

Donne-moi tout pour tout, donne-toi tout à moi,
Sans te rien réserver, sans rien garder en toi
        Par où tu te sois quelque chose :
L’amour-propre est pour l’âme un dangereux poison,
Et les autres malheurs où son exil l’expose,
        Quelle qu’en puisse être la cause,
        N’entrent point en comparaison.
Selon l’empressement, l’affection, les soins,
Chaque chose à ton cœur s’attache plus ou moins,
        Ils en sont l’unique mesure :
Si ton amour est pur, simple et bien ordonné,
Tu pourras hautement braver la créature.
        Sans craindre en toute la nature
        Que rien te retienne enchaîné.
Ne désire donc point, fois même à regarder
Tout ce que sans péché tu ne peux posséder,
        Tout ce qui brouille ton courage ;
Bannis tout ce qui peut offusquer sa clarté
Sous l’obscure épaisseur d’un indigne nuage,
        Et changer en triste esclavage
        L’intérieure liberté.
Chose étrange, mon fils, parmi tant d’embarras,
Que du fond de ton cœur tu ne te ranges pas
        Sous ma providence ineffable,
Et qu’une folle idée, étouffant ton devoir
T’empêche de soumettre à mon ordre adorable
        Tout ce que tu te sens capable
        Et de souhaiter, et d’avoir !
Pourquoi t’accables-tu de soucis superflus,
Et qui te fait livrer tes sens irrésolus
        Au vain chagrin qui les consume ?
Arrête ta conduite à mon seul bon plaisir,
N’admets aucune flamme, à moins que je l’allume,
        Et l’angoisse ni l’amertume
        Ne te pourront jamais saisir.
Si pour l’intérêt seul de tes contentements
Tu veux choisir les lieux et les événements
        Que tu penses devoir te plaire,
Tu ne te verras point dans un entier repos,
Et les mêmes soucis dont tu te crois défaire
        Sur ton bonheur imaginaire
        Reviendront fondre à tout propos.
Le succès le plus doux et le plus recherché
Aura pour ton malheur quelque défaut caché
        Par où corrompre tes délices,
Et de quelque séjour que tu fasses le choix,
Ou l’envie, ou la haine, en d’importuns caprices,
        Ou de secrètes injustices,
        T’y feront bien porter ta croix.
Ce n’est point ni l’acquis par d’assidus efforts,
Ni ce qu’un long bonheur multiplie au dehors,
        Qui te sert pour ma paix divine ;
C’est un intérieur et fort détachement,
Qui, retranchant du cœur jusques à la racine
        L’indigne amour qui te domine,
        T’y donne un prompt avancement.
Joins au mépris des biens celui des dignités ;
Joins au mépris du rang celui des vanités
        D’une inconstante renommée :
On condamne demain ce qu’on loue aujourd’hui,
Et cette gloire enfin dont l’âme est si charmée,
        Comme le monde l’a formée,
        S’éclipse et passe comme lui.
Ne t’assure non plus au changement de lieux :
Le cloître le plus saint ne garantit pas mieux,
        Si la ferveur d’esprit n’abonde ;
Et la paix qu’on y trouve en sa pleine vigueur
Ne devient qu’une paix stérile et vagabonde,
        Si le zèle ardent ne la fonde
        Sur la stabilité du cœur.
Tiens-y donc ce cœur stable et soumis à mes lois ;
Ou tu t’y changeras et mille et mille fois
        Sans être meilleur ni plus sage ;
Et les occasions y sauront rejeter,
Y sauront, malgré toi, semer pour ton partage
        Autant de trouble, et davantage,
        Que tu n’en voulus éviter.

ORAISON
pour obtenir la pureté du cœur

Affermis donc, Seigneur, par les grâces puissantes
Dont ton Esprit divin est le distributeur,
Les doux élancements de ces ferveurs naissantes
        Dont tu daignes être l’auteur.
Détache-moi si bien de la faiblesse humaine,
Que l’homme intérieur se fortifie en moi,
Et purge tout mon cœur de tout ce qui le gêne,
        Et de tout inutile emploi.
Que d’importuns désirs jamais ne le déchirent ;
Que d’un mépris égal il traite leurs objets,
Sans que les plus brillants de leur côté l’attirent,
        Sans qu’il s’amuse aux plus abjects.
Fais-moi voir les plaisirs, les richesses, la gloire,
Ainsi que de faux biens qui passent en un jour ;
Fais-leur pour tout effet graver en ma mémoire
        Que je dois passer à mon tour.
Sous le ciel rien ne dure, et partout sa lumière
Ne voit que vanités, que trouble, qu’embarras :
Oh ! que sage est celui qui de cette manière
        Envisage tout ici-bas !
Donne-la-moi, Seigneur, cette haute sagesse,
Qui, te cherchant sur tout, te trouve jour et nuit,
Et qui, t’aimant sur tout, n’a ni goût ni tendresse
        Que pour ce qu’elle y fait de fruit.
Qu’elle peigne à mes yeux toutes les autres choses,
Non telles qu’on les croit, mais telles qu’elles sont,
Pour en user dans l’ordre à quoi tu les disposes,
        Dans l’impuissance qu’elles ont.
Que son dédain accort rejette avec prudence
Du plus adroit flatteur l’hommage empoisonné,
Et ne murmure point de voir par l’imprudence
        Son meilleur avis condamné.
Ne se point émouvoir pour des paroles vaines,
Qui font bruit au dehors et ne sont que du vent,
Et refuser l’oreille à la voix des sirènes,
        Dont tout le charme est décevant.
C’est un des grands secrets par qui l’âme avancée
Sous ta sainte conduite au bon et vrai sentier
Poursuit en sûreté la route commencée,
        Et se fait un bonheur entier.

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