L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Contre la vaine science du siècle, et de la vraie étude du chrétien

        Défends ton cœur de ton oreille ;
        Souvent une fausse merveille
        Entre par elle et te surprend :
        Ne t’émeus donc point et n’admire,
        Quoi que les hommes puissent dire
        De beau, de subtil, ou de grand.
Mon royaume n’est pas pour ces brillants frivoles
Dont l’humaine éloquence orne ses fictions ;
Il se donne aux vertus, et non pas aux paroles,
Et fuit les beaux discours sans bonnes actions.
        Ma seule parole sacrée
        Est celle à qui tu dois l’entrée ;
        C’est elle qui te doit charmer ;
        C’est elle qui verse dans l’âme
        Les ardeurs de la sainte flamme
        Qui seule s’y doit allumer :
Elle éclaire l’esprit par des rayons célestes,
Elle jette les cœurs dans la componction,
Et répand sur l’aigreur des maux les plus funestes
En cent et cent façons ma consolation.
        Jamais à lire ne t’anime
        Par un vain désir qu’on t’estime
        Plus habile homme, ou plus savant ;
        De cette ambitieuse étude
        L’inépuisable inquiétude
        Ne produit jamais que du vent :
Sache dompter tes sens, sache amortir tes vices,
Et de cette science espère plus de fruit
Que si de tout autre art les épineux caprices
T’avaient laissé percer leur plus obscure nuit.
        Quand tu saurais par ta lecture
        Connaître toute la nature,
        Tu n’as qu’un point à retenir ;
        Un seul principe est nécessaire,
        On a beau dire, on a beau faire,
        C’est là qu’il en faut revenir :
C’est moi seul qui dépars la solide science ;
C’est de mes seuls trésors que je la fais couler,
Et j’en prodigue plus à l’humble confiance
Que tout l’esprit humain ne t’en peut étaler.
        Oui, le cœur humble qui m’adore.
        Le cœur épuré que j’honore
        De mon amoureux entretien,
        Abonde bientôt en sagesse,
        Et s’avance en la haute adresse
        Qui mène l’esprit au vrai bien.
Malheur, malheur à ceux qui, se laissant conduire
Aux désirs empressés d’un curieux savoir,
En l’art de me servir dédaignent de s’instruire,
Et veulent ignorer leur unique devoir !
        Un jour viendra que le grand Maître,
        Le grand Roi se fera paraître
        Armé de foudres et d’éclairs ;
        Qu’assis sur un trône de gloire,
        Il rappellera la mémoire
        De ce qu’aura fait l’univers :
Il faudra voir alors quelle est votre science,
Savants ; il entendra votre leçon à tous,
Et sur cet examen de chaque conscience
Un moment réglera sa grâce ou son courroux.
        Alors on verra sa lumière
        De Jérusalem tout entière
        Éplucher jusqu’au moindre trait ;
        Alors les plus obscures vies
        Dans les ténèbres éclaircies
        Ne trouveront plus de secret :
Les grands raisonnements de ces langues disertes
N’auront force ni poids en cette occasion ;
La parole mourra dans les bouches ouvertes,
Et cédera la place à la confusion.
        Plus une âme est humiliée,
        Plus elle s’est étudiée
        A ce noble ravalement,
        D’autant mieux cette ferme base
        Soutient la haute et sainte extase
        Où je l’élève en un moment.
C’est alors qu’en secret une de mes paroles
Lui fait comprendre mieux ce qu’est l’éternité,
Que si toute la poudre et le bruit des écoles
Avaient lassé dix ans son assiduité.
        J’instruis, j’inspire, j’illumine ;
        J’explique toute ma doctrine
        Sans aucun embarras de mots,
        Sans que les âmes balancées
        D’aucunes confuses pensées,
        En perdent jamais le repos ;
Jamais des vains degrés la pompe imaginaire
De son faste orgueilleux n’embrouille mes savants,
Et les rusés détours d’un argument contraire
Ne leur tendent jamais de pièges décevants.
        Ainsi je montre, ainsi j’enseigne
        Comme il faut que l’homme dédaigne
        Toutes les douceurs d’ici-bas,
        Qu’il néglige les temporelles,
        Qu’il n’aspire qu’aux éternelles,
        Qu’il ne goûte que leurs appas ;
J’enseigne à fuir l’honneur, à souffrir le scandale ;
Pour but, pour seul espoir j’enseigne à me choisir ;
J’enseigne à me chérir d’une ardeur sans égale,
J’enseigne à ramasser en moi tout son désir.
        Un grand dévot m’a su connaître,
        Sans en consulter d’autre maître
        Que le feu qui sut l’enflammer ;
        Il dit des choses admirables
        De mes attributs ineffables,
        Et n’avait appris qu’à m’aimer ;
Il dégagea son cœur de toute la nature,
Et se fit bien plus docte en quittant tout ainsi,
Que s’il eût attaché, jusqu’à la sépulture,
Sur des subtilités un long et vain souci.
        Ma façon d’instruire est diverse :
        Je parle aux uns et les exerce
        Sur des préceptes généraux ;
        Je parle à d’autres à l’oreille
        Du secret de quelque merveille,
        Ou du choix de quelques travaux ;
Je ne me montre aux uns que sous quelque figure
Qui leur fait doucement comprendre ma bonté,
Et sur d’autres j’épands cette lumière pure
Qui fait voir le mystère avec pleine clarté.
        Les livres à leur ouverture
        Offrent à tous même lecture,
        Mais non pas même utilité ;
        J’en suis au dedans l’interprète,
        Et seul à seul dans la retraite
        J’en explique la vérité.
Je pénètre les cœurs, je vois dans les pensées,
J’excite, je prépare aux bonnes actions,
Et je tiens mes faveurs plus ou moins avancées,
Suivant qu’on fait profit de mes instructions.

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