L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Que ceux qui communient dévotement en reçoivent de grands biens

Préviens ton serviteur par cette douce amorce
Que versent dans les cœurs tes bénédictions ;
Joins à la pureté de leurs impressions
Tout ce que le respect et le zèle ont de force ;
Donne-moi les moyens d’approcher dignement
        De ton auguste sacrement ;
Remplis mon sein pour toi d’une céleste flamme,
Et daigne m’arracher à la morne lenteur
        De l’assoupissement infâme
Où me plonge, à tous coups, ma propre pesanteur.
Viens avec tout l’effet de ce don salutaire
D’une sainte visite aujourd’hui m’honorer,
Que je puisse en esprit pleinement savourer
Les douceurs qu’enveloppe un si sacré mystère ;
Détache en ma faveur un vif rayon des cieux
        Qui fasse pénétrer mes yeux
Au fond de cet abîme où tout mon bien s’enferme ;
Et, si pour y descendre ils ont trop peu de jour,
Fais qu’une foi solide et ferme
En croie aveuglément l’excès de ton amour.
Car enfin c’est lui seul qui met en évidence
Ce miracle impossible à tout l’effort humain,
C’est ton saint institut, c’est l’œuvre de ta main,
Qui passe de bien loin toute notre prudence.
Il n’est point de mortel qui puisse concevoir
        Ce qui n’est pas même au pouvoir
De la subtilité que tu dépars à l’ange ;
Et je serais coupable autant comme indiscret,
        Moi, qui ne suis que terre et fange,
D’attenter à comprendre un si profond secret.
J’approche donc, Seigneur, puisque tu me l’ordonnes,
Mais avec un cœur simple, une sincère foi,
Et mon respect y porte un vertueux effroi
Qui n’intimide point l’espoir que tu me donnes.
Je crois, et je suis prêt à signer de mon sang
        Que sous ce rond, que sous ce blanc,
Véritable Homme-Dieu, tu caches ta présence,
Et que ce que les yeux jugent encor du pain
        N’en conserve que l’apparence,
Qui voile à tous nos sens ton être souverain.
Je vais te recevoir, tu le veux, tu commandes
Que mon cœur à ton cœur s’unisse en charité ;
Porte donc jusqu’à toi son imbécillité
Par un don spécial et des grâces plus grandes ;
Qu’au feu d’un saint amour ce cœur liquéfié
        Trouve en un Dieu crucifié
L’océan où sans cesse il s’écoule et s’abîme ;
Et que tout autre attrait, effacé par le tien,
        Me laisse abhorrer comme un crime
Les vains chatouillements de tout autre entretien.
Quels souhaits dans nos maux peut former la pensée
Que ne puisse remplir un si grand sacrement ?
D’où pouvons-nous attendre un tel soulagement
Ou pour le corps malade, ou pour l’âme oppressée ?
Quelles vives douleurs, quelles afflictions,
        Bravent ses consolations ?
Quels imprévus revers triomphent de son aide ?
Ne relève-t-il pas l’abattement des cœurs ?
        Et n’est-il pas le vrai remède
Pour ce que leur faiblesse enfante de langueurs ?
Par lui la convoitise au fond de l’âme éteinte
Voit mettre sous le frein toutes les passions ;
Et l’empire qu’il prend sur les tentations,
Ou les dompte, ou du moins en affaiblit l’atteinte :
C’est par lui que la grâce avance à gros torrents,
        Et que sur les vices mourants
S’affermit la vertu que lui-même il fait naître ;
C’est par lui que la foi plus fortement agit,
        Que l’espérance a de quoi croître,
Et que la charité s’enflamme et s’élargit.
Puissant réparateur des misères humaines,
Protecteur de mon âme, espoir de tous ses vœux,
Qui dans l’intérieur verses, quand tu le veux,
Tout ce qui nous console et soulage nos peines,
Tu fais des biens sans nombre, et souvent tu les fais
        A ces dévots, à ces parfaits,
Qui savent dignement approcher de ta table ;
Et tu mêles par là dans leurs divers travaux
        Une douceur inépuisable
Qui dissipe aisément l’aigreur de tous leurs maux.
C’est ce qui du néant de leur propre bassesse
Les élève à l’espoir de ta protection,
Et prête un nouveau jour à leur dévotion,
Que la grâce accompagne, et que suit l’allégresse.
Ainsi ceux dont l’esprit triste, aride, inquiet,
        Avant cet amoureux banquet,
Gémissait sous un trouble au vrai repos funeste,
Sitôt qu’ils sont repus de ce mets tout divin,
        De ce breuvage tout céleste,
En pleins ravissements changent tout leur chagrin.
Tu leur fais de la sorte éprouver que d’eux-mêmes
Leur force est peu de chose, ou plutôt moins que rien ;
Que s’ils ont quelque grâce, ou s’ils font quelque bien,
Ils en doivent le tout à tes bontés suprêmes ;
Que les plus beaux talents de leur infirmité
        Ne sont que glace et dureté,
Qu’angoisse, que langueur, que vague incertitude ;
Mais qu’alors que sur eux tu répands ta faveur,
        Ils ont zèle, ils ont promptitude,
Ils ont calme, ils ont joie, ils ont stable ferveur.
Aussi lorsqu’en douceurs une source est féconde,
Peut-on s’en approcher qu’on n’en emporte un peu ?
Peut-on sans s’échauffer être auprès d’un grand feu ?
Peut-on l’avoir au sein que la glace n’y fonde ?
N’es-tu pas, ô mon Dieu ! cette source de biens
        Toujours ouverte aux vrais chrétiens,
Toujours vive, toujours pleine et surabondante ?
Et n’es-tu pas ce feu toujours pur, toujours saint,
        Dont la flamme toujours ardente
Se nourrit d’elle-même, et jamais ne s’éteint ?
Si mon indignité ne peut monter encore
Au haut de cette source, et puiser en pleine eau,
Si je ne puis en boire à même le ruisseau
Jusqu’à rassasier la soif qui me dévore,
Je collerai ma bouche au canal précieux
        Que tu fais descendre des cieux,
Afin que dans mon cœur une goutte en distille,
Que ma soif s’en apaise, et que l’aridité,
        Qui rend mon âme si stérile,
Ne la dessèche pas jusqu’à l’extrémité.
Si d’ailleurs de ma glace un invincible reste
M’empêche d’égaler l’ardeur des séraphins,
Si je ne puis encor, comme les chérubins,
Pour m’unir tout à toi, devenir tout céleste,
J’attacherai du moins ce que j’ai de vigueur
        A si bien préparer mon cœur
Par un effort d’amour qui toujours renouvelle,
Que sur mes humbles vœux ce divin sacrement
        Fera voler quelque étincelle
Du feu vivifiant de cet embrasement.
Tu vois ce qui me manque, ô Sauveur adorable !
Doux Jésus, bonté seule, en qui j’ose espérer ;
Supplée à mes défauts, et daigne réparer
Ce que détruit en moi la langueur qui m’accable :
Tu t’en es fait toi-même une amoureuse loi,
        Quand, nous appelant tous à toi,
Ta bouche toute sainte a bien voulu nous dire :
« Accourez tous à moi, vous dont sous les travaux
        Le cœur incessamment soupire,
Et je soulagerai la grandeur de vos maux. »
D’une sueur épaisse ils couvrent mon visage ;
Mon cœur outré d’ennuis en est presque aux abois ;
Mille et mille péchés me courbent sous leur poids ;
Mille tentations me troublent le courage :
Je ne fais que gémir sous les oppressions
        Des insolentes passions,
Dont je trouve en tous lieux l’embarras qui m’obsède ;
Et dans tous ces malheurs où je me vois blanchir,
        Dénué de support et d’aide,
Je n’ai que toi, Seigneur, qui m’en puisse affranchir.
Aussi je te remets tout ce qui me regarde ;
Je me remets entier à ton soin paternel :
Daigne, ô Dieu ! me conduire au salut éternel,
Et durant le chemin reçois-moi sous ta garde ;
Fais que puisse mon âme à jamais t’honorer,
        Toi qui m’as daigné préparer
Ton corps sacré pour viande, et ton sang pour breuvage ;
Fais enfin que mon zèle augmente chaque jour
        Par le fréquent et saint usage
De ce divin mystère où brille tant d’amour.

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