L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Que l’âme dévote doit s’efforcer de tout son cœur à s’unir à Jésus-Christ dans le sacrement

        Qui me la donnera, Seigneur,
        Cette joie où mon âme aspire,
De pouvoir seul à seul te montrer tout mon cœur
Et de jouir de toi comme je le désire ?
        Que je rirai lors des mépris
        Qu’auront pour moi les créatures !
Qu’il m’importera peu si leurs faibles esprits
Me comblent de faveurs, ou m’accablent d’injures !
        Je te dirai tout mon secret,
        Tu me diras le tien de même,
Tel qu’un ami s’explique avec l’ami discret,
Tel qu’un amant fidèle entretient ce qu’il aime.
        C’est là, Seigneur, tout mon désir,
        C’est tout ce dont je te conjure,
Qu’une sainte union à ton seul bon plaisir
Arrache de mon cœur toute la créature ;
        Qu’à force de communions,
        D’offrandes et de sacrifices,
Élevant jusqu’au ciel toutes mes passions
J’apprenne à ne goûter que ses pures délices.
        Quand viendra-t-il cet heureux jour,
        Ce moment tout beau, tout céleste,
Qu’absorbé tout en toi par un parfait amour
Je m’oublierai moi-même et fuirai tout le reste ?
        Viens en moi, tiens-toi tout en moi ;
        Souffre à tes bontés adorables
De nous faire à tous deux cette immuable loi
Qu’à jamais cet amour nous rende inséparables.
        N’es-tu pas ce cher bien-aimé,
        Cet époux choisi d’entre mille
A qui veut s’attacher mon cœur tout enflammé,
Tant qu’il respirera dedans ce tronc mobile ?
        N’es-tu pas seul toute ma paix,
        Paix véritable et souveraine,
Hors de qui les travaux ne unissent jamais,
Hors de qui tout plaisir n’est que trouble et que peine ?
        N’es-tu pas cette Déité
        Ineffable, incompréhensible,
Qui, fuyant tout commerce avec l’impiété,
Au cœur simple, au cœur humble est toujours accessible ?
        Seigneur, que ton esprit est doux !
        Que pour tes enfants il est tendre !
Et que c’est les aimer que de les nourrir tous
De ce pain que du ciel tu fais pour eux descendre !
        Est-il une autre nation
        Si grande, si favorisée,
Qui possède ses dieux avec telle union,
Qui trouve leur approche également aisée ?
        Chaque jour, pour nous soulager,
        Pour nous porter au bien suprême,
Tu nous offres à tous ton vrai corps à manger,
Tu nous donnes à tous à jouir de toi-même.
        Quel climat est si précieux
        Sur qui nous n’ayons l’avantage ?
Et quelle créature obtint jamais des cieux
Rien d’égal à ce don qui fait notre partage ?
        Un Dieu venir jusqu’en nos cœurs !
        De sa chair propre nous repaître !
O grâce inexplicable ! ô célestes faveurs !
Par quels dignes présents puis-je les reconnaître ?
        Que te rendrai-je, ô Dieu tout bon,
        Après ce trait d’amour immense ?
Où pourrai-je trouver de quoi te faire un don
Qui puisse tenir lieu d’une reconnaissance ?
        Je l’ai, mon Dieu, j’ai ce de quoi
        Te faire une agréable offrande ;
Je n’ai qu’à me donner de tout mon cœur à toi,
Et je te rendrai tout ce qu’il faut qu’on te rende.
        Oui, c’est là tout ce que tu veux
        Pour cette faveur infinie.
Seigneur, que d’allégresse animera mes vœux,
Quand je verrai mon âme avec toi bien unie !
        D’un ton amoureux et divin
        Tu me diras lors à toute heure :
« Si tu veux avec moi vivre jusqu’à la fin,
Avec toi jusqu’au bout je ferai ma demeure. »
        Et je te répondrai soudain :
        « Si tu m’en veux faire la grâce,
Seigneur, c’est de ma part mon unique dessein ;
Fais que d’un si beau nœud jamais je ne me lasse. »

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