Théologie Systématique – I. Introduction à la Dogmatique

4.
Authenticité du Nouveau Testament

1. Importance de la question — 2. Authenticité — 3. Crédibilité

4.1 Importance de la question

L’authenticité du Nouveau Testament est le pivot de l’apologétique chrétienne ; mais l’importance des questions qui s’y rattachent est plus ou moins sentie, selon les préoccupations de la science et la direction des idées. Elle l’est vivement aujourd’hui, et à bon droit. C’est sur ce point fondamental que se porte et se concentre de plus en plus la grande controverse entre le supranaturalisme et le rationalisme, devant laquelle toutes les autres se taisent peu à peu. Si ce boulevard de l’orthodoxie tombe, tout croule avec lui ; s’il reste debout, tout se maintient ou se relève : il faut que le rationalisme l’emporte, ou qu’il se confesse vaincu. Au fait, l’authenticité du Nouveau Testament en entraîne la crédibilité, et la crédibilité, la divinité… Malgré les assertions si confiantes de la critique négative, malgré l’espèce de fascination qu’elles exercent et le trouble qu’elles ont jeté dans les esprits, je ne crois pas qu’il se fût jamais élevé des doutes sérieux, si la question était restée ce qu’elle doit être, je veux dire purement historique. Mais elle a été constamment dominée par des considérations d’un autre ordre, par des idées préconçues, soit théologiques, soit philosophiques.

On s’est attaqué à l’authenticité de l’Evangile, afin de pouvoir nier le surnaturel qu’il contient, et qu’aucune interprétation n’en saurait arracher, parce qu’il en forme l’élément essentiel et constitutif. Avouée ou secrète, consciente ou inconsciente, voilà la marche qu’on a ordinairement suivie.

Cette marche qualifiée de rationnelle, l’est certes bien peu. Le Christianisme se donne comme un fait, et vous n’avez pas le droit de le juger a priori, car ce n’est pas ainsi que les faits se jugent ; de plus, il se donne comme un fait extranaturel, et dès lors vous ne pouvez lui appliquer les lois de l’ordre naturel, car cette mesure n’est pas la sienne…

Si nous cherchons la vérité, plaçons-nous devant le Nouveau Testament comme devant tout autre livre ancien : discutons ses titres de crédibilité, sans nous laisser influencer ni par des préjugés populaires, ni par des préventions scientifiques qui peuvent être aussi des préjugés ; demandons, je le veux, des preuves qui motivent notre foi : c’est un droit, c’est un devoir ; mais ne demandons pas davantage ; ne nous étonnons point de ne pouvoir complètement éclaircir les difficultés exégétiques et critiques, historiques et métaphysiques, que présente un livre d’une telle nature, et tiré en tant de sens par les ardentes controverses de dix-huit siècles. Des difficultés, des obscurités, des énantiophanies ; il doit y en avoir dans cette histoire merveilleuse, car l’intelligence humaine en rencontre partout dès qu’elle creuse tant soit peu. Il ne s’agit pas de tout expliquer ; il s’agit uniquement de savoir si nous avons une lumière et une certitude suffisantes pour croire, pour nous former une conviction sur laquelle notre esprit et notre cœur puissent se reposer avec assurance. Et cela, nous le trouverons en restant fidèles aux simples et saines méthodes. Prenons garde que la recherche des nouveautés, les discussions de détail, les controverses du moment ne nous voilent les vues d’ensemble, que les points secondaires ne nous dérobent les points vraiment importants, et les petits arguments les grands faits ; prenons garde surtout de nous laisser attirer hors du terrain de la réalité par les mille fils de l’hypothèse, qui, une fois tendus, entraînent et égarent, sinon par leur force, du moins par leur nombre ou par leur éclat momentané. Il est telle critique dont on peut dire tout autant que de certaines morales, « qu’elle coule le moucheron et avale le chameau ».

Dans les questions d’authenticité, de même que dans toutes les questions de fait, la vraie preuve est la preuve de fait, la preuve externe ou testimoniale ; toutes les autres ne sont que secondaires.

C’est sur celle preuve que la théologie et l’Eglise, la science et la foi, se sont essentiellement appuyées jusqu’ici. Mais il n’est pas rare de l’entendre représenter maintenant comme sans base, par conséquent sans valeur et sans portée. Quelques observa-lions sommaires suffisent à Strauss pour la jeter à l’écart, et ce procédé paraît courant en Allemagne : croyants et non croyants le suivent de concert.

On accorde qu’à la fin du second siècle, la foi à l’origine et à l’autorité apostolique du Nouveau Testament est générale dans l’église et qu’à dater de cette époque, elle est établie par une série de dépositions aussi positives que nombreuses ; mais on affirme que la chaîne traditionnelle se rompt entre Irénée et les fondateurs du Christianisme, qu’aucun artifice logique ne peut masquer ni suppléer ces premiers anneaux qui manquent, que conséquemment le témoignage de l’évêque de Lyon et de ses contemporains, suspendu en quelque sorte dans le vide, doit en bonne règle être tenu pour non avenu, et qu’il ne reste dès lors d’autre ressource que l’investigation interne, débarrassée de toute entrave et de tout contrôle.

Entre cette opinion qui se répand et la vieille croyance ecclésiastique, les faits seuls peuvent décider. Et si nous voulons n’en tirer que des inductions légitimes, si nous voulons qu’ils nous éclairent et nous guident, au lieu de nous égarer, prenons-les tels qu’ils sont, avec leurs clartés et leurs ombres, sans les exagérer ni les amoindrir ; interrogeons-les en dehors de toute préoccupation systématique, en laissant à chacun sa place et sa valeur propre, surtout en donnant à la logique l’expérience pour conseil.

Nous avons la pleine conviction qu’à cette épreuve bien conduite, la foi n’a rien à perdre et tout à gagner ; cette révision d’un procès si souvent jugé tournera certainement à son profit. Il y a là un important travail qui demande à être repris en sous-œuvre et poussé à fond. Seulement, les vrais principes de la critique historique, à la lumière desquels il devrait s’accomplir, ne sont pas assez nettement dégagés, constatés, formulés, du moins en ce qui concerne le Christianisme. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner avec quelle facilité extrême les idées les plus hasardées se produisent et s’accréditent. Aussi faudrait-il tout d’abord une exacte et ferme détermination, de ces principes régulateurs, pour couper court à l’arbitraire, au caprice, à l’hypothèse, à l’esprit de système qui règnent plus que jamais dans la science et la tiennent livrée à des oscillations sans fin.

Inutile de dire que nous n’avons pas même songé à essayer un pareil travail…

Ce serait peine perdue que de prouver l’existence et l’autorité ecclésiastique de nos Livres sacrés depuis le second siècle jusqu’à nos jours ; nul doute n’est possible là-dessus. Nous pouvons nous placer d’entrée à ce moment où Strauss lui-même confesse « qu’ils étaient universellement reconnus comme provenant d’apôtres ou de compagnons d’apôtresa »

aVie de Jésus, 1re partie.

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