La personne de Jésus-Christ, miracle de l’histoire

Conclusion

C’est un petit nuage, il passera ! Ainsi disait Athanase, si je ne me trompe, en parlant de Julien l’Apostat qui, après les courts éclats d’une haine mortelle contre le christianisme, mourut en prononçant ces paroles dont nous ne garantissons pas l’authenticité, mais qui expriment fort bien l’esprit de son règne : Galiléen, tu as vaincu ! Ce mot d’Athanase s’applique à merveille à tous les essais récemment tentés pour ensevelir la foi de l’humanité chrétienne en son divin Seigneur et Sauveur. Oui, les nuages, quels qu’ils soient, petits ou grands, passent, et le soleil ne cesse point de briller. Les ténèbres ont leur heure ; mais la lumière est éternelle. Tous les arguments du monde contre la présence du soleil, toutes les attaques contre sa réalité ne parviendraient jamais à chasser du ciel le roi du jour, et ne l’empêcheraient pas de féconder sans fin la terre ! L’œil de l’homme, avec la nature lumineuse dont il est doué, se tournera sans cesse vers le soleil des esprits, et s’inondera des rayons qui descendent de la face de Jésus, la lumière du monde. Dieu, qui a commandé que la lumière brillât du sein des ténèbres, a fait resplendir la sienne dans nos cœurs, afin de nous illuminer par la science de la gloire de Dieu, en la présence de Jésus-Christ (2 Corinthiens 4.6).

Dans ces derniers efforts, qui sont aussi les plus habiles, l’incrédulité semble avoir épuisé ses ressources scientifiques. Elle ne peut, à l’avenir, que se répéter. Ses diverses théories ont été pesées à la balance, et trouvées légères ; l’une est venue sans cesse réfuter et détruire l’autre, du vivant même de leurs défenseurs. Au fond, elles n’expliquent rien, et, en réalité, elles ne font que substituer une monstruosité à un miracle surnaturel, et à un mystère révélé une énigme indéchiffrable. Elles tendent toutes également à ruiner toute foi en la providence divine, à l’histoire, et par conséquent à tous les principes de la vérité et de la vertu ; et c’est ainsi qu’elles privent notre pauvre humanité, dans ce monde rempli de souillures, de tentations et de misères, de son unique, consolation et de son unique espérance dans la vie et dans la mort.

Le Dr Strauss, de beaucoup le plus clair et le plus considérable de tous les biographes incrédules de Jésus, semble aussi avoir eu un sentiment, quoique passager, de la portée corruptrice de son œuvre de destruction, et de l’effrayante responsabilité qu’il a assumée sur sa tête. « Les résultats de nos précédentes recherches, dit-il dans le chapitre dogmatique qui termine sa première Vie de Jésus, ont maintenant anéanti, ce semble, la plus grande et la plus importante partie de ce que le chrétien croit de Jésus, détruit tous les encouragements qu’il puise dans cette croyance, tari toutes les consolations. Le trésor infini de vérité et de vie qui, depuis dix-huit siècles, alimente l’humanité, paraît dissipé sans retour, toute grandeur précipitée dans la poussière, Dieu dépouillé de sa grâce, l’homme de sa dignité, et le lien rompu entre le ciel et la terre. La piété se détourne avec horreur d’un attentat si affreux, et du sein de l’assurance infinie de sa foi, elle prononce que, malgré tous les efforts d’une critique téméraire, tout ce que l’Ecriture dit et l’Eglise croit au sujet du Christ demeure éternellement vrai, et qu’il n’est pas possible d’en sacrifier une syllabe. »

Après cela, Strauss essaie, il est vrai, de reconstruire philosophiquement les faits historiques qu’il s’imagine follement avoir détruits par les sophismes de sa critique. Il veut, en effet, proclamer la vérité abstraite de la christologie orthodoxe, c’est-à-dire l’unité de la nature divine et de la nature humaine ; mais il la transforme en une absurdité panthéistique. Il refuse au chef glorieux de notre race les attributs et les honneurs divins, pour en orner l’humanité, veuve de son roi, pécheresse et égarée. Il nous offre, à la place d’une réalité vivante, une abstraction métaphysique ; à la place d’un fait historique, une simple idée ; à la place d’une victoire morale sur le péché et sur la mort, un progrès dans la philosophie et dans la mécanique ; à la place de l’adoration du Dieu vivant, unique et vrai, un culte panthéistique des héros, ou la divinisation et l’adoration d’une race déchue ; que dirai-je enfin ? une pierre au lieu d’un pain nourrissant, et un Evangile du désespoir au lieu de l’Evangile de l’espérance et de la vie éternelle35 !

35 – « Placées dans un individu, dans un Dieu-homme, dit Strauss, dans sa première Vie de Jésus, vol. 4e, p. 762, les propriétés et les fonctions que l’Eglise attribue au Christ se contredisent ; elles concordent dans l’idée de l’espèce. L’humanité est la réunion des deux natures : le Dieu fait homme, c’est-à-dire l’esprit infini qui s’est aliéné lui-même jusqu’à la nature finie, et l’esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est l’enfant de la mère visible et du père invisible, de la nature et de l’esprit. Elle est le thaumaturge ; car dans le cours de l’histoire humaine, l’esprit maîtrise de plus en plus complètement la nature, au dedans comme au dehors de l’homme, et celle-ci, en face de lui, descend au rôle de matière inerte sur laquelle son activité s’exerce. Elle est l’impeccable ; car la marche de son développement est irréprochable ; la souillure ne s’attache jamais qu’à l’individu ; elle n’atteint pas l’espèce et son histoire. Elle est celui qui meurt, ressuscite et monte au ciel ; car, pour elle, du rejet de sa naturalité procède une vie spirituelle de plus en plus haute, et du rejet du fini qui la borne comme esprit individuel, national et planétaire, procède son unité avec l’esprit infini du ciel. Par la foi à ce Christ, particulièrement à sa mort et à sa résurrection, l’homme se justifie devant Dieu, c’est-à-dire que l’individu lui-même, en vivifiant en lui l’idée de l’humanité, participe à la vie divinement humaine de l’espèce. »

La nouvelle Vie de Jésus se termine par la même pensée. Mais l’idée de l’union de l’humain et du divin n’est pas plus une contradiction dans l’individu que dans l’espèce. Ce qui est vrai dans l’idée ou dans le principe, doit aussi se réaliser, ou du moins être capable de s’accomplir en un fait concret et vivant. Strauss nous demande de rejeter le Sauveur souillé, impur, et de croire, au contraire, à une espèce humaine sans péché, elle qui cependant est partout pleine de défauts et de vices ! Mais sa dépréciation de la personnalité, à laquelle il avait lui-même une fois renoncé, pour peu de temps, il est vrai, dans son traité sur le passager et le permanent dans le christianisme, 1839, est tout à fait contraire à l’histoire. L’histoire est aristocratique ; elle se plaît à déposer, à concentrer toute sa richesse dans des personnalités, sans en excepter un seul domaine de la vie, et surtout celui de la religion. Nous nous bornons à signaler quelques noms : Abraham, Moïse, David, Paul, Augustin, Luther et Calvin. L’expérience enseigne que chaque époque, chaque grand mouvement et chaque nation ont leur représentants-chefs, qui résument en eux la vie de l’ensemble, et qui souvent règnent en maîtres pendant des siècles. Cette analogie nous met sur la voie d’un chef, représentant l’humanité entière, Adam dans l’ordre naturel, et le Christ dans l’ordre spirituel. L’humanité divine de Strauss est comme un fleuve sans source, ou comme un corps sans tête ; une abstraction métaphysique, un vain fantôme.

C’est avec indignation et avec horreur que la chrétienté repousse une si misérable compensation qui, d’ailleurs, n’a pas donné la plus petite preuve de sa force pour le bien, et qui vraisemblablement ne contribuera jamais au perfectionnement d’un seul homme. Il faut à l’humanité un chef vivant, un Seigneur réel, un Sauveur effectif du péché et de la mort ; et nous espérons fermement qu’au terme des ravages désolants d’une incrédulité sans cœur, elle reviendra de ces idées creuses d’une philosophie faussement ainsi nommée, et ressaisira avec une foi rajeunie le Christ historique, le Messie promis, le Dieu fait homme, en s’écriant avec saint Pierre : « A qui irions-nous, Seigneur ? tu as seul les paroles de la vie éternelle ! Nous avons cru et nous avons connu que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Oui, il vit encore, l’homme-Dieu et le Dieu-homme ; il vit encore dans les récits éternellement frais et vivants des Evangiles, dans l’histoire non interrompue de dix-huit siècles, et dans les cœurs comme dans la vie des plus sages et des meilleurs de notre race ! et là il vivra éternellement. La personne et l’œuvre du Christ sont le livre de vie qui ne vieillit jamais. Le christianisme vit et vivra avec Lui, parce qu’il est toujours le même, hier, aujourd’hui, et dans toute l’éternité !

Jésus-Christ est, de tous les faits, le plus certain, le plus sacré, et le plus glorieux. Il est là, depuis dix-huit siècles, revêtu d’une beauté et d’une majesté qui éclipsent le ciel des étoiles au-dessus de nos têtes, la loi morale dans nos cœurs, et qui nous remplissent d’une vénération sans cesse croissante, et de l’amour le plus pur. Il brille avec l’éclat du soleil en plein midi. Il est trop grand, trop saint, trop parfait, pour que des hommes pécheurs et égarés l’aient inventé ! Son caractère et toutes ses perfections ont pour eux le sceau de la doctrine la plus sublime, de la morale la plus pure, des miracles les plus efficaces, de l’empire spirituel le plus incontestable ; et, chaque jour, les vertus et la supériorité de tous ceux qui se confient à la puissance rénovatrice et sanctifiante de son esprit et de son exemple lui rendent de nouveaux hommages. Le Christ historique prévient et satisfait nos plus profonds besoins religieux et moraux. Quand nos âmes s’abandonnent à leurs plus nobles élans, à leurs plus ardents désirs, elles se tournent instinctivement vers lui, comme l’aiguille vers l’aimant, comme la fleur vers le soleil, comme le cerf altéré vers les eaux courantes. Nous sommes créés pour lui, et notre cœur n’a point de repos qu’il ne l’ait trouvé et qu’il ne se repose en Lui. Il commande à nos sympathies, et il nous contraint de l’admirer, de le vénérer et de l’adorer. Nous ne pouvons pas le voir et le contempler sans en être spirituellement béni. Nous ne pouvons pas penser à Lui sans nous sentir élevés au-dessus de tout ce qui est bas et vulgaire, ou encouragés à tout ce qui est noble et bon. Les bords mêmes de ses vêtements guérissent celui qui les touche. Une heure dans sa société vaut plus que toutes les joies de la terre. Il est le don le plus indispensable et le plus précieux qu’un Dieu de miséricorde ait accordé à un monde tombé. Tous, les trésors de la sagesse sont cachés dans son cœur ; il est l’unique et réelle espérance, l’unique et vraie consolation dans ce monde et dans l’autre. L’humanité se passerait plutôt, de toutes les littératures réunies de la Grèce et de Rome, de l’Allemagne et de la France, de l’Angleterre et de l’Amérique, que des saintes annales de Jésus de Nazareth. Sans Lui, l’histoire est un désert désolé, une énigme insoluble, un chaos d’événements sans esprit, sans but, sans enchaînement ; mais avec Lui, elle devient une belle et harmonieuse révélation de Dieu, le développement lent, mais sûr, d’un plan auquel président une sagesse et un amour infinis ; toute l’histoire antique soupire après Lui, et toute l’histoire moderne reçoit de Lui sa lumière et sa vie. Il est la gloire du passé, la vie du présent, l’espérance de l’avenir. Sans Lui, nous ne sommes pas même en état de nous comprendre nous-mêmes, car, selon ce vieux proverbe juif : « Le mystère de l’homme est le mystère du Messie. » Il est la grande lumière centrale de l’histoire de l’humanité, comme celle, de toute âme d’homme ; Lui seul peut résoudre l’énigme de notre existence ; Lui seul peut apaiser toutes les aspirations de notre intelligence vers la vérité, tous les désirs de notre volonté vers le saint, tous les élans, de notre cœur vers la paix et la félicité.

Je ne voudrais pas ; pour tous les trésors et pour toute la sagesse du monde, affaiblir la foi du plus petit chrétien en son divin Seigneur et Sauveur ; mais si je pouvais, par la grâce de Dieu, amener un seul sceptique à croire en Celui qui vécut et qui mourut pour moi et pour tous mes frères, ma joie serait grande, car je saurais que je n’ai pas vécu en vain !

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