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TOB – Actes 1

LES ACTES DES APÔTRES

INTRODUCTION

Comme le troisième évangile, les Actes des Apôtres sont l'œuvre de « Luc, le cher médecin » (Col 4.14), un compagnon de Paul, qui a raconté dans ce livre des événements qu'il connaissait bien; cette œuvre « apostolique » fait partie de l'Ecriture et est, à ce titre, norme de foi et de vie; telle était, vers 200, la conviction de l'ensemble de l'Eglise. Dès lors, nombreux ont été au fil des siècles les aspects de la vie de l'Eglise où l'on retrouve, mêlées aux appels de l'Evangile et de Paul, la nostalgie et l'imitation de l'Eglise naissante telle que la présentent les Actes.

Le livre est en effet une œuvre narrative ; de l'Ascension de Jésus à un séjour de Paul à Rome comme prisonnier (Ac 28.16-30), il raconte divers épisodes des origines de l'Eglise et de la vie de Paul. En dépit de son unité de langue et de pensée, il comporte deux parties assez différentes au point de vue littéraire. La première (1 — 12 ou 15), où Jérusalem et la Judée occupent le devant de la scène, se présente comme un ensemble d'éléments plus juxtaposés qu'articulés; les indications chronologiques sont rares, la langue plus ou moins sémitisante, la pensée ici ou là archaïque. En revanche, la seconde partie (13 ou 16 — 28), où il n'est plus guère question que de Paul, constitue un ensemble mieux organisé ; la langue est plus purement grecque ; la chronologie, moins vague. A quatre reprises, le récit passe curieusement de la troisième personne à la première personne du pluriel : « nous... » (Ac 16.10-17 ; 20.5-15 ; 21.1-18 ; 27.1 — 28.16).

Les unités littéraires d'une certaine étendue qu'on peut distinguer dans les Actes sont à peu près toutes soit des récits d'évangélisation et de mission, soit des récits de procès devant les tribunaux juifs ou romains. Dans ces ensembles plus ou moins complexes, l'analyse discerne des unités littéraires plus petites qui relèvent de deux genres principaux : les récits, avec ou sans dialogue, et les discours. Les épisodes racontés sont d'une grande variété; le merveilleux n'y est pas rare. Du genre narratif relèvent également les trois « sommaires » ou tableaux généraux qui évoquent idéalement la vie de l'Eglise de Jérusalem (Ac 2.42-47 ; 4.32-35 ; 5.12-16). Les discours eux aussi sont très variés. La plupart sont prononcés par des chrétiens : discours missionnaires ; plaidoyers devant les tribunaux ; adresses à d'autres chrétiens ; à quoi l'on peut ajouter une lettre (Ac 15.23-29) et de brèves prières (Ac 1.24-25; 4.24-30 ; voir aussi 7.59-60). De courtes déclarations ainsi qu'une lettre (Ac 23.25-30) sont attribuées à des Juifs ou à des païens.

Il y a tout lieu de penser que l'auteur des Actes a utilisé des sources écrites et des traditions orales déjà plus ou moins fixées. Mais il est très difficile de les isoler et de les délimiter avec assurance et précision, même dans le cas de « l'itinéraire » ou « journal de voyage » dont les passages en « nous » suggèrent l'existence. Quant à l'origine de ces sources, on voit assez bien où la situer. Chaque Eglise conservait des souvenirs de sa fondation et de son histoire (voir 1Th 2.2; 3.1-2 ; 2Co 11.22 — 12.10 ; etc.). Passant d'une Eglise à l'autre (voir 1Th 1.8 ; 2.14 ; 1Co 16.1 ; etc.), ces informations devaient être particulièrement abondantes et disponibles, oralement ou par écrit, dans des centres chrétiens importants comme Jérusalem ou Antioche. L'auteur des Actes pouvait également disposer de souvenirs personnels, surtout s'il était l'auteur du « journal de voyage » et donc compagnon de Paul.

Les données de l'histoire générale et de l'archéologie d'une part, celles que fournit d'autre part le reste du Nouveau Testament et en particulier la correspondance de Paul permettent d'apprécier, par comparaison, la valeur historique de bon nombre de renseignements apportés par les Actes. Dans l'ensemble, les résultats de cette évaluation sont favorables. L'historien est ainsi invité à accueillir sans méfiance à priori les nombreuses données du livre pour lesquelles, faute de moyens de contrôle extérieur, il en est réduit aux ressources d'une analyse purement interne.

Cette analyse peut ainsi déceler dans les récits des tensions ou des discordances qui semblent bien correspondre à des insuffisances dans les informations de l'auteur ou à des libertés rédactionnelles. La vraisemblance fournit un autre critère de la véracité des récits, mais il est d'utilisation délicate. Lorsqu'il s'agit par exemple d'admettre, de réduire ou de nier l'historicité des miracles racontés par les Actes, la critique recourt trop souvent à des considérations qui relèvent plus de la philosophie que de l'histoire. Elle ne doit au demeurant pas oublier ici que les miracles ont joué un rôle certain dans le christianisme primitif (1Co 12.28 ; 2Co 12.12 ; Rm 15.18s ; etc.). Dans ces cas, comme dans celui de la conversion de Paul, les Actes ne font que donner un visage concret, fût-il embelli, à des réalités attestées globalement par ailleurs.

La brièveté de la plupart des discours des Actes empêche d'y voir des sténographies ou des souvenirs conservés et rapportés in extenso. Selon la coutume des historiens anciens, l'auteur a certainement composé plus ou moins librement les discours qu'il place dans la bouche de ses personnages. Mais cela ne signifie pas que ces discours n'ont aucune valeur documentaire. La structure générale et certains éléments des discours missionnaires semblent bien, par exemple, des reflets fidèles de divers types de prédication chrétienne. Quant aux autres discours, ils sont généralement vraisemblables, mais l'appréciation précise de leur historicité dépend du crédit qu'on accorde, dans l'ensemble, aux informations de l'auteur.

Un dernier aspect des Actes comme document historique doit être souligné : leurs silences, volontaires ou non. On aurait donc tort de considérer le livre comme une histoire générale des origines chrétiennes ou une biographie complète de Paul. Mais, dans ces deux domaines, il n'en apporte pas moins un ensemble d'informations irremplaçables.

Les Actes s'intéressent assurément à la réalité historique des événements qu'ils racontent, mais ils le font dans des perspectives qui sont, finalement, celles de la foi. Qu'il s'agisse de l'histoire du passé ou d'épisodes actuels (Ac 2.16-21 ; 4.10-12 ; 11.17s ; etc.), les discours en énoncent la portée invisible. Cette interprétation croyante se retrouve dans les parties narratives quand Dieu y intervient comme l'un des acteurs du récit: il agit par son Esprit (Ac 1.8 ; etc.), par son ange (Ac 23.8; etc.), par les missionnaires chrétiens (Ac 15.4-12 ; 19.11 ; etc.) ; la croissance des Eglises est son œuvre (Ac 2.47 ; 11.21-23 ; etc.). L'auteur est historien, mais c'est un historien qui a la foi et ne s'en cache pas. Pour entrer dans son œuvre, il faut donc prendre en compte cette foi et son contenu, c'est-à-dire, si l'on veut, la théologie du livre.

La prédication missionnaire proclame une histoire dont l'acteur principal est Dieu, le Dieu qui a créé l'univers (Ac 17.24 ; etc.) et choisi Israël (Ac 3.25 ; 13.17 ; etc.). « La Loi et les Prophètes » font ainsi partie de « l'Evangile » comme une première étape (Ac 13.17-22 ; 7.2-50), temps des préfigurations, des prophéties, de la Promesse, qui révélaient déjà le plan de Dieu.

Le temps de l'accomplissement commence lorsque Dieu « suscite » Jésus (Ac 3.22-26 ; 13.23) dont il prend à son compte la vie (Ac 1.22; 2.22 ; 10.36-38), la Passion et la Mort (Ac 2.23; 3.18 ; etc.). Quand enfin Dieu ressuscite Jésus, le fait « Seigneur et Christ » (Ac 2.36) et lui donne l'Esprit promis (Ac 2.33), la Promesse est alors, en un sens, pleinement accomplie (Ac 13.22s). Mais, comme elle est destinée à Israël et à tous les hommes « qui sont au loin » (Ac 2.39 ; voir aussi 1.8 ; etc.), cet accomplissement ouvre un espace et un temps où l'histoire du salut se poursuit.

Ce qui se passe depuis la Résurrection continue donc d'accomplir les prophéties (Ac 2.16-21 ; 13.40s ; 15.15-18 ; 28.25-27). De cet « aujourd'hui », Dieu demeure l'acteur principal, mais Jésus ressuscité le rejoint, pour ainsi dire, dans ce rôle majeur : sa mission continue (Ac 3.26), il répand l'Esprit (Ac 2.33) qui anime la vie de l'Eglise, il annonce « la lumière au Peuple et aux nations païennes » (Ac 26.23), en attendant de juger les vivants et les morts (Ac 10.42 ; 17.31). Cette importance du présent dans l'histoire du salut apparaît déjà chez Paul. L'auteur des Actes n'est donc pas le premier à l'avoir perçue, mais il a donné à cet « aujourd'hui » un relief considérable le jour où il a décidé d'écrire les Actes comme la suite de son évangile (Ac 1.1).

Cet « aujourd'hui » est d'abord, pour les Actes, le temps de la Parole de Dieu et de sa proclamation, du témoignage qui proclame Jésus ressuscité Seigneur et Christ. Le livre est visiblement attentif à l'espace à la fois géographique et humain où se répand cette Parole.

Dans Luc, la manifestation de Jésus, commencée à Nazareth, se terminait à Jérusalem. Dans les Actes, l'Evangile part de Jérusalem (2 — 5) pour gagner la Samarie et la Judée (Ac 8.1). Puis il atteint la Phénicie, Chypre et la Syrie (Ac 11.19-22) avant d'arriver à Rome (Ac 28.14-31). La Parole ainsi annoncée est destinée à tous les hommes, Israël d'abord, puis les nations païennes (Ac 2.39; 13.46). Voulue par Dieu (Ac 15.7-11,14) et par Jésus (Ac 22.21), cette ouverture de l'Evangile et du salut aux païens est le thème principal du livre. La conversion de Corneille et celle des Grecs à Antioche (10 — 11), la mission de Barnabas et de Paul (13 — 14) sont les premières étapes de cette ouverture dont les modalités, un moment remises en question, sont finalement maintenues (Ac 15.1-35). Paul peut ainsi entreprendre une grande mission (Ac 15.36 — 20.38) jusqu'à son arrestation et son arrivée à Rome (Ac 21.27 — 28.14). Quoi qu'il en soit des détails, telles sont les grandes lignes du plan des Actes dans ces étapes à la fois géographiques et humaines qui marquent la diffusion de la Parole de Dieu.

Cette Parole appelle ses auditeurs à se convertir (Ac 2.38 ; 3.19; etc.), s'ils veulent être sauvés (voir Ac 4.12 ; 15.11). Se convertir, c'est d'abord croire, écouter la Parole, confesser avec elle que Jésus est ressuscité, Seigneur et Christ (Ac 2.36 ; etc.). Le baptême (Ac 2.38 ; 8.16 ; 10.48 ; etc.) et l'imposition des mains (Ac 8.17 ; 19.6) qui accueillent alors cette foi sont, pour ainsi dire, le versant humain d'un double don divin : le pardon des péchés (Ac 2.38 ; 3.19 ; etc.) et l'Esprit Saint (Ac 2.38 ; 10.45 ; 11.17 ; etc.). Les nouveaux croyants rejoignent dès lors ceux qui participent déjà à l'Esprit Saint promis, « répandu » par Jésus (Ac 2.33).

Ils se trouvent ainsi agrégés à des groupes que les Actes appellent des Eglises (Ac 5.11; 11.26; etc.). Leurs membres se nomment les frères, les croyants, les disciples, etc.; à Antioche, on commence à les qualifier de chrétiens (Ac 11.26; 26.28). Que le mot Eglise désigne ou non, à l'occasion, l'ensemble des Eglises, il est clair que, pour l'auteur, cet ensemble est, pour Dieu, un peuple « à son Nom », qui lui appartient en propre, où la foi rassemble circoncis et incirconcis (Ac 15.14-28) sous la conduite de l'Esprit (Ac 1.8 ; 5.3-4,9; 9.31 ; 15.28 ; 20.28 ; etc.).

Tout en décrivant ce qu'était et aurait voulu être la vie de la première Eglise, à Jérusalem, les « sommaires » des Actes disent ce qu'était et devait être la vie de toutes les communautés.

Le premier sommaire note avant tout l'assiduité à « l'enseignement des apôtres » (Ac 2.42), auquel fera suite celui d'autres responsables d'Eglise (Ac 14.22; 20.7,18-35). Vient ensuite la « communion » fraternelle (Ac 2.42), qui est d'abord spirituelle — n'avoir « qu'un cœur et qu'une âme » (Ac 4.32) — , mais comporte sinon toujours une mise en commun des biens (Ac 2.44), du moins un partage entre les frères d'une Eglise (Ac 9.36 ; 20.35 ; 21.24) ou entre les Eglises (Ac 11.29). Les Actes mentionnent enfin « la fraction du pain et les prières » (Ac 2.42). La fraction du pain, c'est l'eucharistie (Ac 20.7) qui, comme le baptême (voir Ac 22.16) et l'imposition des mains (Ac 8.15-17), devait comporter des prières, qui étaient d'autre part un élément de la vie quotidienne (Ac 1.14 ; 4.24 ; 9.40 ; 10.9 ; 12.5-12 ; etc.).

A l'intérieur des Eglises certains groupes de fidèles jouent un rôle propre. Le cas le plus net est celui des « Apôtres » (Ac 1.2 ; 6.2,6 ; etc.), les Douze, institués par Jésus (Lc 6.12-16 ; voir aussi Ac 1.15-26), témoins privilégiés de sa résurrection (Ac 1.8; 13.31). Leur importance unique, autour de Pierre, explique sans doute le rôle de centre et de régulateur assuré par l'Eglise de Jérusalem (Ac 8.14 ; 9.32 ; 11.1,27-30 ; 15.2,36). S'il n'est appelé « apôtre » qu'en passant et comme Barnabas (Ac 14.4,14), Paul n'en a pas moins reçu de Jésus ressuscité une mission propre qui est capitale : « aller vers les nations païennes » (Ac 22.21). Les Actes racontent la mise en place par les Douze à Jérusalem d'un groupe de sept hommes responsables du « service des tables » (Ac 6.1-6), mais ils restent silencieux sur l'origine d'un groupe d'anciens qui apparaissent dans le récit tantôt seuls, tantôt associés aux apôtres (Ac 11.30 ; 15.2,4,6 ; 16.4 ; 21.18). Dans les Eglises pauliniennes, les anciens sont un groupe instauré par Paul — et l'Esprit (Ac 20.28) — pour prendre soin, en son absence, de ces Eglises (Ac 14.23 ; 20.17-35).

Une autre catégorie de personnages, les prophètes, ont joué un rôle marquant à Jérusalem (Ac 11.27 ; 15.32 ; 21.10) et ailleurs (Ac 13.1; 19.6; 21.9). Les Actes ne les présentent nulle part comme un groupe « institué ». C'est l'Esprit qui suscite leurs interventions, cet Esprit qui, d'une manière ou d'une autre, anime et guide l'Eglise (Ac 9.31 ; 13.2 ; 15.28 ; etc.).

Comment les Actes voient-ils le passage du judaïsme au christianisme, du salut par la circoncision et la Loi au salut par la foi, la grâce et le baptême ? Cette question capitale doit être traitée à part.

Les Juifs devenus chrétiens restaient fidèles aux pratiques du judaïsme (Ac 2.46 ; 3.1 ; etc.), à la Loi et à la circoncision (Ac 15.5 ; 21.20s). Pierre ne faisait pas exception (Ac 10.9,14). Etienne était peut-être moins hostile à la Loi (Ac 7.38) que ne le diront ses accusateurs (Ac 6.13). Paul lui-même se dit (Ac 21.24 ; 25.8) et se montre observateur de la Loi (Ac 16.3 ; 21.26 ; 22.17) ; il affirme, non sans paradoxe, que l'Evangile « ne dit rien de plus » que ce qu'avaient dit d'avance les Ecritures (Ac 26.22-23). Ici, l'Eglise, tout en étant l'Eglise, ne cesse pas d'être juive.

Mais cet Israël, maintenant bénéficiaire des Promesses, doit s'ouvrir aux nations selon des modalités qui restent à découvrir. C'est Dieu lui-même qui intervient pour que les premiers païens convertis, Corneille et les siens, deviennent chrétiens par la foi et le baptême sans être circoncis (Ac 9.1 à 11.18). D'abord réticente (Ac 11.3), l'Eglise de Jérusalem finit par rendre gloire à Dieu (Ac 11.18) de cet événement si stupéfiant (Ac 10.45) que certains des membres de cette Eglise l'interprétèrent, semble-t-il, comme une exception: ils voudront un jour imposer aux Grecs convertis d'Antioche (Ac 11.20-21) la circoncision et la Loi comme nécessaires au salut (Ac 15.1,5), ce que Paul et Barnabas refusent (Ac 15.2). C'est à Jérusalem que ce conflit se dénoue au cours d'échanges où, moyennant un compromis au bénéfice de la « communion » de l'Eglise, l'essentiel est sauvé (Ac 14.4-29) : circoncision ou non, c'est par la foi et par la grâce du Seigneur Jésus que les chrétiens, quelle que soit leur origine, sont sauvés (Ac 15.9,11).

Quelles raisons majeures pouvaient avoir les chrétiens juifs de rester fidèles à la circoncision et à toutes les observances de la Loi ? Que devint cette fidélité à l'épreuve du temps ? Les Actes n'en disent rien.

Pour qui les Actes ont-ils été écrits ? Seul l'examen du livre peut permettre de répondre à cette question qui n'est pas sans importance pour son intelligence.

Les Actes ne peuvent pas avoir été destinés surtout à un public juif : l'auteur aurait alors moins insisté sur l'attitude négative des Juifs en face de Jésus, de l'Evangile et des missionnaires chrétiens. L'hypothèse d'un public païen se présente mieux au premier abord. C'est aux païens que le salut est finalement proposé (Ac 28.28).

L'innocence de Paul, citoyen romain de naissance (Ac 16.37), est toujours reconnue par les tribunaux (Ac 16.35-39 ; 17.8-9 ; 18.15 ; etc.) et à juste titre, car le christianisme n'est ni un mouvement politique séditieux (Ac 17.7) ni une religion nouvelle illégale (Ac 18.13). On peut certes penser que l'auteur a écrit sans exclure d'éventuels lecteurs païens.

Mais le contenu même de son livre, la foi qui l'imprègne en toute évidence, les problèmes abordés, tout indique que l'auteur l'écrit avant tout, comme son évangile, pour un public chrétien, en vue de l'instruire et de l'édifier. En insistant sur le rôle de la foi, il s'oppose à des tendances judaïsantes éventuelles. Mais, en ne voilant pas la fidélité au judaïsme des chrétiens circoncis, il veut peut-être désamorcer des critiques possibles de la part de leurs frères incirconcis. Il semble bien être au fond l'homme de l'unité et de la communion, qui appelle l'Eglise à annoncer l'Evangile partout et à tous, et à vivre, sous la conduite de l'Esprit, comme la première Eglise qui n'avait qu'un cœur et qu'une âme (Ac 4.32).

« Luc, le cher médecin » est-il, comme on l'a pensé pendant des siècles, l'auteur des Actes ?

Quel qu'il soit, cet auteur est le même que celui du troisième évangile. Les deux ouvrages sont dédiés à Théophile et le prologue des Actes fait allusion à l'évangile (Lc 1.3; Ac 1.1) ; l'étude de la langue et de la pensée des deux œuvres est très favorable à cette identité d'auteur. La présence des passages « en nous » dans les Actes suggèrent que cet auteur pouvait appartenir à l'entourage de Paul, ce que confirmeraient en particulier la place accordée par le livre à l'activité de Paul et des accords marquants avec la pensée paulinienne. Luc serait alors à peu près le seul candidat possible (voir Col 4.14 ; Phm 24). Mais d'autres observations doivent être prises en compte. Sur certains points, comme la notion d'apostolat ou le rôle de la Loi, l'accord entre les Actes et Paul est au moins problématique. De même, certaines affirmations ou certains silences — concernant la crise galate par exemple — seraient étonnants de la part d'un compagnon de Paul. La candidature de Luc est-elle ainsi exclue ? C'est au moins une question qui se pose.

Quant à la date du livre, un point est clair : le prologue indique qu'il a été écrit après le troisième évangile. Comme l'auteur ne dit rien de l'issue du procès de Paul à Rome, on peut être tenté de croire que l'auteur a rédigé son œuvre deux ans après l'arrivée de Paul à Rome (Ac 28.30), soit vers 62-63, avant la fin du procès. Mais on voit mal pourquoi l'auteur n'aurait pas attendu cette fin pour écrire ou achever son livre. D'autre part, situer l'évangile de Luc avant 62-63 et celui de Marc, qui est une de ses sources, à une date encore plus haute est une hypothèse que les spécialistes contemporains, dans leur ensemble, ne pensent pas pouvoir admettre. Si l'ouvrage se termine sur l'annonce de l'Evangile à Rome (Ac 28.16-31), c'est peut-être parce qu'alors cet Evangile a atteint, au moins symboliquement, « les extrémités de la terre » (Ac 1.8) et la capitale des nations. Dans ce cas, la fin des Actes ne permet plus de fixer une date pour leur rédaction. L'analyse la situe volontiers aujourd'hui aux environs de 80, à une dizaine d'années près.

Pour un lecteur chrétien, le livre des Actes reste très actuel, puisque le temps et l'espace de la Parole et du témoignage, qu'il a déployés, restent ouverts jusqu'à la venue du Seigneur (Ac 1.11). Si « les frères » d'aujourd'hui savent lire ce livre ensemble, l'Esprit Saint que le Seigneur Jésus répand encore leur inspirera ces « décisions unanimes » (Ac 15.25) qui leur permettront de suivre ensemble « la Voie du Seigneur » et d'en témoigner.

LES ACTES DES APÔTRES

Prologue

1 J'avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement [Voir Lc 1.1-4 ; le livre des Actes est la suite de l'évangile de Luc.
— depuis le commencement Lc 3.23 ; Ac 10.37]
2 jusqu'au jour où, après avoir donné, dans l'Esprit Saint, ses instructions aux apôtres qu'il avait choisis, il fut enlevé. [Les mots dans (ou par) l'Esprit Saint pourraient être aussi rattachés à choisis ou à enlevé.
— instructions... enlèvement de Jésus Mc 16.1 ; Lc 24.49-51.]
3 C'est à eux qu'il s'était présenté vivant après sa passion : ils en avaient eu plus d'une preuve alors que, pendant quarante jours, il s'était fait voir d'eux et les avait entretenus du Règne de Dieu. [présenté vivant Lc 24.36-42 ; Jn 20.19-20,26-27.
— quarante jours Ex 24.18 ; Nb 13.25 ; Dt 9.18 ; 1 R 19.8 ; Jon 3.4 ; Lc 4.2 par.
— enseignement du Ressuscité Mt 28.18-20 ; Lc 24.46-49 ; Jn 20.21-23.
— enseignement sur le Règne de Dieu Lc 4.43 ; Lc 8.11 ; Lc 9.2,11,60 ; Lc 16.16 ; Ac 8.12 ; Ac 14.22 ; Ac 19.8 ; Ac 20.25 ; Ac 28.23,31.]
4 Au cours d'un repas avec eux, il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d'y attendre la promesse du Père, « celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche : [la promesse du Père Lc 24.49 annoncée par Jésus Jn 14.16-17 ; Jn 15.26 ; Ac 2.33.]5 Jean a bien donné le baptême d'eau, mais vous, c'est dans l'Esprit Saint que vous serez baptisés d'ici quelques jours. »[Jean : il s'agit de Jean le Baptiste.
— baptême d'eau, baptême d'Esprit Saint Lc 3.16 par. ; Jn 1.33 ; Ac 2.38 ; Ac 8.15-17 ; Ac 9.17-18 ; Ac 10.44-48 ; Ac 19.5-6.]

L'Ascension

6 Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » [Am 9.11-12 ; Si 36.1-17 ; Mc 9.12 ; Lc 19.11 ; Lc 24.21.]7 Il leur dit : « Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; [Vous n'avez pas à connaître... Mc 13.32.
— les temps et les moments Ac 3.20-21 ; Ac 7.17 ; Ac 17.26,30.]
8 mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » [puissance du Saint Esprit Ep 3.16.
— exemples Ac 4.8,31 ; Ac 6.10 ; Ac 8.29,40 ; Ac 10.19,44-47 ; Ac 16.6-7 ; Ac 19.6 ; Ac 20.22-23.
— témoins Lc 24.48 ; Jn 15.27 ; Ac 1.22 ; Ac 2.32 ; Ac 3.15 ; Ac 4.33 ; Ac 5.32 ; Ac 8.25 ; Ac 10.39-42 ; Ac 13.31 ; Ac 18.5 ; Ac 20.24 ; Ac 22.15,18,20 ; Ac 23.11]
9 A ces mots, sous leurs yeux, il s'éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards. [il s'éleva Mc 16.19 ; Jn 6.62.
— nuée Ex 13.21-22 ; Dn 7.13 ; Mt 17.5 ; Mt 24.30 par. ; Mc 14.62.]
10 Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté [Lc 24.4.]11 et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. »[Mt 24.30 ; Lc 21.27 ; Ap 1.7.]

Le groupe des apôtres

12 Quittant alors la colline appelée Mont des Oliviers, ils regagnèrent Jérusalem — cette colline n'en est distante que d'un chemin de sabbat. [du mont des Oliviers à Jérusalem. Lc 24.50,52 ; voir Mc 11.1 et la note.
— un chemin de sabbat : c'est la distance que les Juifs étaient autorisés à parcourir le jour du sabbat, soit un peu moins d'un kilomètre.]
13 A leur retour, ils montèrent dans la chambre haute où se retrouvaient Pierre, Jean, Jacques et André ; Philippe et Thomas ; Barthélemy et Matthieu ; Jacques fils d'Alphée, Simon le zélote et Jude fils de Jacques. [chambre haute : pièce située sur la terrasse des maisons palestiniennes. Voir Mc 14.15 et les notes sur Mc 2.4 et Lc 12.3.
— liste des Onze Mt 10.2.]
14 Tous, unanimes, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus. [frères de Jésus Mt 12.46 ; 1 Co 9.5.]

L'adjonction de Matthias aux onze apôtres

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères — il y avait là, réuni, un groupe d'environ cent vingt personnes — et il déclara : [les frères (== les chrétiens) Ac 11.1 ; Ac 12.17 ; Ac 14.2 ; Ac 21.17-18.]16 « Frères, il fallait que s'accomplisse ce que l'Esprit Saint avait annoncé dans l'Ecriture, par la bouche de David, à propos de Judas devenu le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. [Ps 41.9.]17 Il était de notre nombre et avait reçu sa part de notre service. 18 Or cet homme, avec le salaire de son iniquité, avait acheté une terre : il est tombé en avant, s'est ouvert par le milieu, et ses entrailles se sont toutes répandues. [Mt 27.3-8.]19 Tous les habitants de Jérusalem l'ont appris : aussi cette terre a-t-elle été appelée, dans leur langue, Hakeldama, c'est-à-dire Terre de sang. 20 Il est de fait écrit dans le livre des Psaumes :
Que sa résidence devienne déserte
et que personne ne l'habite
et encore :
Qu'un autre prenne sa charge.
[Que sa résidence... Ps 69.26.
— Qu'un autre.. Ps 109.8.]
21 Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a marché à notre tête, [Lc 1.2 ; Jn 15.27.]22 à commencer par le baptême de Jean jusqu'au jour où il nous a été enlevé : il faut donc que l'un d'entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection. » [depuis le baptême (de Jésus) Lc 3.21 par.
— jusqu'à l'Ascension Mc 16.19 ; Ac 1.9.
— témoin Ac 1.8.]
23 On en présenta deux, Joseph appelé Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias. 24 Et l'on fit alors cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais les cœurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi, 25 pour prendre, dans le service de l'apostolat, la place que Judas a délaissée pour aller à la place qui est la sienne. » 26 On les tira au sort et le sort tomba sur Matthias qui fut dès lors adjoint aux onze apôtres.

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