— Avez-vous été baptisé de l’Esprit ?
— Etes-vous rempli de l’Esprit ?
Deux questions souvent posées en notre temps et auxquelles les deux fractions les plus importantes du monde évangélique donnent des réponses différentes.
Pour les uns, on est baptisé de l’Esprit au moment de la nouvelle naissance, pour les autres, le baptême de l’Esprit est une expérience subséquente, marquée par le parler en langues. Pour ces derniers, la plénitude de l’Esprit est l’état dans lequel on est introduit par le baptême de l’Esprit. Pour les autres, être « plein d’Esprit-Saint » est la caractéristique du croyant qui a remis toutes les commandes de sa vie à l’Esprit de Dieu, c’est un état spirituel auquel chaque enfant de Dieu devrait aspirer : « Laissez-vous constamment remplir par l’Esprit » (Ep 5.18).
Les deux grandes familles de chrétiens évangéliques, pentecôtistes et non-pentecôtistes, regroupent chacune des millions de personnes. De part et d’autre, l’expérience semble confirmer la doctrine. Qui a raison ?
La divergence sur cette question est l’un des principaux obstacles à l’unité et à la collaboration entre ces deux blocs. Est-elle sans issue ? La division est-elle irrémédiable ? Certainement pas. Toutes les Eglises issues de la Réforme s’accordent pour faire de l’Ecriture « l’autorité souveraine en matière de foi ». Ce principe est admis par les pentecôtistes aussi bien que par les autres évangéliques. C’est donc sur la base d’une étude sérieuse des déclarations de l’Ecriture au sujet du baptême et de la plénitude de l’Esprit que la discussion entre les deux fractions évangéliques pourrait avoir des chances de rapprocher les points de vue et de créer une base doctrinale commune.
Est-il utopique de l’espérer ? Je ne le pense pas. Il y a bien longtemps déjà, certains leaders pentecôtistes (comme Leonhard Steiner) ont soulevé à la Conférence pentecôtiste mondiale la question du fondement biblique de la doctrine pentecôtiste du baptême de l’Esprit. Actuellement, le pentecôtisme compte dans ses rangs des théologiens éminents et des conducteurs clair-voyants, prêts à engager le dialogue avec leurs partenaires évangéliques.
J’en veux pour preuve une expérience personnelle qui a été pour moi une confirmation de l’unité possible entre les deux familles — même sur le plan doctrinal.
A la fin d’une journée d’entretiens fraternels avec des amis pentecôtistes, le responsable des Eglises pentecôtistes et pentecôtisantes d’un pays m’a dit : « Vous savez : nous ne sommes pas des théologiens. Nous avons fait certaines expériences et puis nous avons cherché à les justifier par la Bible ». N’’étant pas sûr que c’était bien là ce qu’il voulait dire, je lui ai demandé de le répéter. « Oui, me dit-il, il en est bien ainsi ». En rapportant plus tard cet entretien au président d’une association théologique pentecôtiste de tout un continent, il m’a simplement répondu : « Cela est vrai, frère, cela est vrai ».
A côté des pentecôtistes, beaucoup de charismatiques ont également adopté la théorie du baptême de l’Esprit, seconde expérience. Mais là aussi, les fronts ne sont pas aussi tranchés qu’il apparaît à première vue et la position doctrinale est loin d’être unanime. Les charismatiques catholiques ont, de tout temps, été réticents devant l’appellation « baptême de l’Esprit » appliquée à une expérience de renouvellement spirituel. Il y a une quinzaine d’années, les évangéliques charismatiques anglais (M. Harper, Fountain Trust) et le Conseil évangélique de l’Église anglicane (J. Stott et autres) se sont retrouvés pour élaborer un document commun attestant un large consensus sur ces questions doctrinales (voir Ichthus n° 75, mai 1978). En Suisse romande, des rencontres analogues entre des conducteurs spirituels se situant dans les deux lignées ont aussi abouti à une Déclaration commune (non publiée) qui disait entre autres :
« Nous refusons d’enfermer la vie chrétienne dans un schéma comportant une ou deux ou trois expériences-types par lesquelles chaque chrétien devrait obligatoirement passer. Selon l’Ecriture, nous croyons que l’expression « baptisé dans l’Esprit » se rapporte à la nouvelle naissance, expérience initiale de la vie chrétienne. Nous sommes unanimes à reconnaître aussi que, pour des raisons diverses, ceux qui entrent dans la vie du Christ et de son Eglise ne saisissent pas nécessairement et aussitôt tout ce qui nous y est donné. C’est Pourquoi nous croyons qu’au cours de sa croissance, le chrétien peut connaître des expériences marquantes qui approfondissent sa vie spirituelle, renouvellent son zèle, l’amènent à un service plus efficace. Par souci de clarté, nous éviterons l’emploi de l’expression « baptême dans l’Esprit » pour ces expériences-là, tout en admettant la réalité d’un renouvellement constant dans la vie de l’Esprit.
« La Parole de Dieu ne nous enjoint nullement d’avoir, sur tous les détails, la même opinion pour rester en communion et pour marcher d’un même pas. Elle nous fait espérer, au contraire, grâce à cette marche en commun, un approfondissement de notre unité de pensées et de sentiments. Etant unis sur les doctrines fondamentales de la foi, nous voulons rester en communion les uns avec les autres et collaborer là où le Seigneur nous y conviera et où nous pourrons le faire en toute liberté intérieure. Nous voulons continuer à nous considérer comme des serviteurs de Dieu, responsables devant notre Maître à qui nous aurons à rendre compte de nos options. Nous voulons donc nous abstenir de juger ou de mépriser notre frère ou notre sœur et rechercher plutôt ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle (Rm 14.4-12, 19). Nous reconnaissons qu’il n’est pas facile de vivre l’unité que Christ nous demande de manifester devant le monde (Jn 17.21, 23), mais que nous devons nous efforcer de la conserver par le lien de la paix (Ep 4.3).
Avec de telles prémisses, les conditions d’un dialogue fructueux entre évangéliques et pentecôtistes sont réalisées — du moins chez nos amis pentecôtistes. J’ai dit à ces frères : « Il y a deux obstacles, du point de vue théologique, à une entente entre les deux grands blocs du monde évangélique actuel : du côté des évangéliques, c’est la théorie de la cessation de certains dons après le premier siècle (théorie partagée par une partie seulement des évangéliques) ; du côté pentecôtiste, c’est la théorie du baptême de l’Esprit, seconde expérience, dont le signe — obligatoire ou normal — est le parler en langues. Si les uns et les autres voulaient renoncer à ces théories non bibliques, l’évangélisation du monde ferait un grand pas en avant : les uns apporteraient leur zèle, inspiré par leur amour du Seigneur, les autres, leur connaissance de la Parole de Dieu, inspirée par le même amour du Seigneur et de Sa Parole ».
J’ai écrit le livre Dons pour le service en partie pour réfuter la théorie de la cessation de certains dons et pour engager les chrétiens de notre temps à ouvrir leurs cœurs à tous les cadeaux que le Seigneur veut nous faire. Ce livre-ci désire apporter à tous ceux qui veulent fonder leur foi sur la Parole de Dieu un exposé de ce que la Bible enseigne sur le baptême et la plénitude de l’Esprit.
La Révélation et l’expérience religieuse sont les deux pôles indispensables d’une vie chrétienne authentique — comme les deux pôles d’une connexion électrique. Sans l’expérience personnelle de la nouvelle naissance et de la vie de communion avec le Seigneur, la Bible reste lettre morte. Mais l’expérience — même partagée par des personnes nombreuses et d’une piété exemplaire — ne peut jamais fonder ou justifier une doctrine ou devenir la norme de la vie chrétienne. « Ta Parole (et elle seule) est la vérité » (Jn 17.17). Il ne s’agit ni de nier ni de dévaluer des expériences authentiques faites avec le Seigneur (le ch. XI propose différentes interprétations positives possibles de la « seconde expérience »), mais de leur donner une place et une signification conciliables avec les données bibliques.
C’est le but de ce livre, paru en 1976 sous le titre Le Saint-Esprit : baptême et plénitude et épuisé depuis bien des années. Sa réédition a été demandée de divers côtés. Il reparaît sous un titre mieux adapté aux données bibliques (voir p. 118) et moins équivoque (le titre précédent pouvait faire penser à un exposé général de la doctrine du Saint-Esprit, sujet déjà magistralement traité par René Pache dans La Personne et l’œuvre du Saint-Esprit). Nous souhaitons qu’il puisse servir à faire découvrir à chacun les richesses que Dieu a réservées à tous ses enfants dans une vie remplie de l’Esprit, à enseigner « plus exactement la voie de Dieu » (Ac 18.26) à ceux qui sont prêts à « examiner toutes choses et retenir ce qui est bon » (1 Th 5.21) et à rapprocher entre eux des chrétiens qui servent le même Seigneur avec des compréhensions différentes.
A. Kuen
Saint-Légier, juin 1993