Marie est une personnalité controversée. Exaltée par les uns, elle est ignorée, voire contestée par les autres. Les catholiques en ont fait une figure principale de leur piété dont le rôle est presque égal – sinon supérieur à celui de Jésus-Christ. Les orthodoxes, qui l’ont aussi en haute estime, leur reprochent d’avoir proclamé sans les consulter, les deux dogmes récents de l’immaculée Conception et de l’Assomption de Marie. Les protestants l’ont généralement ignorée, par réaction aux exagérations catholiques.
Ces derniers temps, prenant conscience de cette erreur, certains essaient de combler la brèche1 ; Taizé s’est donné comme mission de travailler à l’unité du protestantisme et du catholicisme par un retour du premier à Rome.2 Dans son livre Marie, Mère du Seigneur, Figure de l’Eglise, leur théologien Max Thurian s’efforce de rendre bibliquement acceptable une grande partie des dogmes mariologiques romains (en évitant prudemment les deux derniers). Le Groupe des Dombes essaie, de son côté, de « réparer les filets ».3 Les évangéliques – qui comptent souvent dans leurs rangs beaucoup d’anciens catholiques plus ou moins allergiques aux excès de leur ancienne religion – font généralement l’impasse sur Marie. On prêche sur la plupart des personnages de la Bible, mais pratiquement jamais sur Marie. Leurs livres sur elle sont rares.4 Et pourtant, la Bible en parle – peu il est vrai : sur les dizaines de milliers de versets que compte le Nouveau Testament, à peine 70 évoquent son rôle – et Marie elle-même a prédit qu’à travers tous les temps, on l’appellerait bienheureuse (Luc 1.48).
1 Voir les livres d’Elian Cuvillier Qui es-tu donc Marie ? A. et F. Dumas Marie de Nazareth, F. Quéré Marie.
2 On se souvient de la réponse du prieur de Taizé à l’évêque de Bobo Dioulasso qui s’étonnait de le voir si proche d’eux sans se rattacher à l’Eglise romaine. « Si je venais maintenant, j’y viendrais seul, mais si j’attends encore quelque temps, j’espère entraîner avec moi une partie du protestantisme » (réponse contestée par Taizé mais prouvée véridique par l’enregistrement d’une cassette lors de l’entretien avec l’évêque de Bobo Dioulasso).
3 Voir Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints Paris. Bayard-Centurion 1998 et 1999. Le Groupe des Dombes est un groupe de dialogue œcuménique fondé en 1937 et qui réunit une quarantaine de membres catholiques et protestants francophones. Ce groupe est une référence internationale dans le dialogue œcuménique et ses travaux ont inspiré le concile Vatican II et le Conseil œcuménique des Églises.
Depuis 1948. le Groupe se réunit chaque année début septembre dans un climat unissant travail et prière. Il est composé de prêtres et de pasteurs, luthériens et réformés, français ou suisses, et depuis 1998 de quelques femmes. Pour une plus ample information, consulter les nombreux sites répertoriés sur Google.
4 Il y a 50 ans. Gaston Racine a osé écrire Les leçons de Marie (ce qui a certainement contribué à lui ouvrir un ministère très béni dans les milieux catholiques du Québec). Plus récemment, Ph. Decorvet a publié son excellent Marie : la féminité réhabilitée.
L’un des objectifs de ce livre est de réparer cette lacune et de montrer en quoi la Marie des évangiles peut être pour nous un modèle de foi. Luther disait d’elle qu’elle « nous enseigne, par l’exemple de son expérience et par ses paroles, comment on doit reconnaître, aimer et louer Dieu ».
L’autre but est de montrer comment sont nées progressivement les « exagérations mariologiques » (M. Leplay) et de voir comment répondre du point de vue biblique à ceux qui en sont troublés. En général, les ouvrages de controverse sont restés relégués au 19e, un peu au 20e siècle. Plus personne n’a envie de soulever ce qui risque de diviser les chrétiens. Mais les apôtres ne craignaient pas de dénoncer – parfois vertement – ce qui s’écartait de « la foi transmise une fois pour toutes à ceux qui appartiennent à Dieu » (Jude 3). Dans la deuxième partie de ce livre, nous évoquerons l’évolution historique des dogmes relatifs à Marie et nous la confronterons aux données bibliques, sans attaquer les personnes, mais sans charité pour les idées fausses. Car il en va de notre salut. Si je suis malade et que je m’adresse à un rebouteux au lieu d’un médecin, je risque de subir de graves conséquences. Des millions de croyants prient la Vierge à la place du Père, attendent d’elle le salut au lieu de se confier à Jésus (qui a pourtant dit : «Venez à moi » [Matthieu 11.28] et « Personne ne va au Père sans passer par moi » [Jean 14.6]). Dieu fut le « Sauveur » de Marie (Luc 1.47). Les dernières paroles que la Bible nous rapporte d’elle sont : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jean 2.5). Ce sont donc ses paroles à lui qui sont vraies et qui nous guideront dans le dédale des traditions humaines.
Après le Concile de Vatican II, le professeur Cullmann, qui avait été invité aux délibérations du Concile, disait que ce qui sépare les protestants des catholiques porte deux prénoms : Marie et Pierre.
En effet, le rôle actuel de Marie dans la piété catholique, est un obstacle de taille à une union entre les deux principales fractions du christianisme. D’un autre côté, par réaction contre la place qui leur semble exagérée de Marie chez les catholiques, les protestants et les évangéliques ont tendance à minimiser son rôle et l’exemple de sa personne.5 Ce petit livre voudrait se distancer de ces deux erreurs opposées et redonner à « Marie, la mère de Jésus » comme l’appelle l’évangéliste Luc dans Actes 1.14,6 la place juste qui lui revient d’après la révélation biblique.
5 « ‘Toutes les générations m’appelleront bienheureuse’. Mais il est bien rare que nous entendions parler d’elle chez les protestants. En voulant corriger une erreur, on tombe généralement dans une autre » (Catherine Booth-Clibborn : Marie, la mère de notre Seigneur p. 4)
6 Cela ne veut pas dire qu’elle a seulement été la mère de l’homme Jésus, une erreur qu’a combattue le Concile d’Ephèse en – en allant dans l’extrême opposé et en la déclarant « mère de Dieu ». Aurait-il été plus sage de l’appeler « mère du Fils de Dieu » ? En effet, c’est dès sa conception que Jésus a été le Christ, le Fils de Dieu.