Baptisé et rempli de l’Esprit

Introduction

« La grâce de l’Esprit est vraiment nécessaire si nous voulons nous occuper du Saint-Esprit : non pour que nous en parlions d’une manière correcte — car cela est impossible — mais pour que nous puissions passer à travers ce sujet sans danger, en ne disant que ce que les divines Ecritures contiennent. »
Cyrille de Jérusalem (IVe s.)
(Catéchèse XVI, 1)

« Avez-vous reçu le Saint-Esprit quand vous avez cru ? » (Ac. 19.2). Pendant de longs siècles, les chrétiens auraient sans doute répondu à cette question de l’apôtre Paul comme les disciples d’Ephèse : « Nous n’avons même pas entendu dire qu’il y ait un Saint-Esprit. » L’Esprit Saint était vraiment « la personne évincée de la Trinité ». Etait-ce parce qu’il ne parle pas de lui-même (Jn. 16.13) que les chrétiens ont oublié de le mentionner ? Jusqu’au XXe siècle, nous dit Karl Barth, la pneumatologie, c’est-à-dire la doctrine du Saint-Esprit, était le domaine oublié de la théologie. On chercherait en vain, dans les dogmatiques des siècles passés, un développement au sujet du baptême du Saint-Esprit.

Il n’en est plus de même aujourd’hui : partout on parle du Saint-Esprit, on vous demande si vous l’avez reçu, des centaines de livres ont été écrits à son sujet (on m’en a signalé trois cent soixante en anglais, une centaine en allemand). Comment expliquer ce revirement ?

Au cours du XIXe siècle, certains revivalistes américains ont commencé à parler de la Personne et de la puissance du Saint-Esprit. Le « mouvement de sainteté » prêchait la sanctification par l’Esprit. Dans son sillage naissait, avec ce siècle, le « mouvement de Pentecôte » dont la caractéristique essentielle est l’insistance sur le Saint-Esprit et ses dons. Ce mouvement se répandra rapidement à travers le monde et y deviendra, en moins d’un demi-siècle, « la troisième force du christianisme » (Van Dusen).

Durant ces deux dernières décennies, l’enseignement pentecôtiste s’est répandu peu à peu dans les « Eglises historiques » (réformées, luthériennes, anglicanes). Les « Jesus People » lui ont donné une publicité et une diffusion inattendues. À partir de 1960, des groupes de prière charismatiques se sont constitués dans les grandes Eglises protestantes, puis, après 1967, dans l’Eglise catholique romaine. L’importance donnée au Saint-Esprit et à ses dons est la caractéristique commune de ces différents groupes plus ou moins informels.

Juste réhabilitation d’une Personne méconnue, revanche éclatante d’une doctrine mise sous le boisseau, vogue passagère ou séduction diabolique ? Une chose est certaine : dans la mesure où pentecôtisme et néo-pentecôtisme ont rappelé aux chrétiens la nécessité de compter davantage sur l’Esprit de Dieu, de rechercher les dons spirituels et d’aspirer à la plénitude de l’Esprit, l’Eglise chrétienne ne peut que leur en être reconnaissante.

Cependant, à côté de doctrines foncièrement bibliques, les différents mouvements ont aussi apporté un certain nombre d’idées nouvelles : Finney parlait d’un « baptême de puissance » que son collègue Asa Mahan appellera « baptême du Saint-Esprit ». L’évangéliste R. Torrey a codifié cet enseignement et l’a répandu dans tout le monde évangélique. Le « mouvement de sainteté » insistera sur la nécessité d’une « seconde bénédiction » qui permet au Saint-Esprit de nous sanctifier et de se manifester au travers de nous.

On parlera de cette seconde expérience comme d’un « revêtement de puissance », de l’« onction pour le service », de la « pleine bénédiction de la Pentecôte », du secret d’une vie triomphante, de l’entrée en Canaan, des fleuves d’eau vive, de la plénitude de l’Esprit… Etait liée à cette deuxième expérience, pour les uns : notre sanctification, pour les autres : la puissance pour le service. Le pentecôtisme combinera ces deux notions et y ajoutera, comme signe initial visible de la venue de l’Esprit, le parler en langues. Il en fera sa doctrine spécifique et constitutive, comme le précise un traité émanant de ce mouvement : « Les pentecôtistes croient — et ce sont là leurs seules doctrines et pratiques distinctives — que le baptême de l’Esprit est une expérience définie que les chrétiens font après leur conversion, qu’elle est accompagnée de la « manifestation de l’Esprit » comme au jour de la Pentecôte. Ils croient que, par la grâce de Dieu, cette expérience peut encore être faite aujourd’hui dans l’Eglise. »1

N. B. — Les nombres entre parenthèses qui suivent les titres d’ouvrages renvoient à la bibliographie en fin de volume.

1 (What is this Pentecostal Movement, Ed. British Pent. Fellowship, cité par N. Bloch-Hoell : The Pentecostal Movement (18) p. 129.) À la conférence de 1955 à Stockholm, Donald Gee, le théologien sans doute le plus influent du pentecôtisme mondial, demandait : « Quelle est la seule chose qui fasse du mouvement pentecôtiste une entité séparée ? C’est le baptême dans le Saint- Esprit avec le signe initial du parler en d’autres langues selon que l’Esprit donne de s’exprimer. Et, sur ce point, le mouvement de Pentecôte parle avec une unanimité impressionnante. » (Pentecost No 34, déc. 1955, cité par Bruner (30), p. 58.)

Léonhard Steiner, qui représente le pentecôtisme suisse, déclare : « Ce qui distingue le mouvement de Pentecôte d’autres branches de l’Eglise, c’est la doctrine du baptême de l’Esprit et des dons spirituels. » (Mit folgenden Zeichen [175], p. 174.) Tous les leaders du mouvement (Barrat, L. Pethrus, G. Jeffreys, etc...) ont fait des déclarations semblables. « Si l’on ne peut pas parler d’une « doctrine pentecôtiste », il faut reconnaître cependant que toutes les Eglises de Pentecôte enseignent la nécessité et la possibilité du baptême du Saint-Esprit. » (L. Eisenlöffel : Ein Feuer auf Erden (56), p. 50.) « La doctrine du baptême du Saint-Esprit ne peut être abandonnée sans détruire le caractère distinctif du mouvement. » (Nils Bloch-Hoell (18), p. 129.)

Trois traits caractérisent la doctrine pentecôtiste du « baptême de l’Esprit » : 1) le fait qu’il s’agit d’une expérience distincte de la conversion et postérieure à elle ; 2) qu’elle ait pour signe le parler en langues ; 3) qu’elle doit être sérieusement recherchée (F.D. Bruner (30), p. 61.)

Les divers mouvements charismatiques ont plus ou moins repris la doctrine pentecôtiste du baptême de l’Esprit — qu’ils appellent parfois : effusion de l’Esprit. Pour certains pentecôtistes ou néo-pentecôtistes (c’est-à-dire charismatiques), on ne reçoit l’Esprit qu’au cours de cette seconde expérience. Pour d’autres, ce sont les dons spirituels ou la puissance pour le service ou la plénitude de l’Esprit qui nous sont conférés à ce moment-là ; nous devenons alors membres du Corps de Christ — après avoir été « seulement sauvés » lors de notre conversion.

Ces doctrines ont créé bien des difficultés dans l’Eglise : Beaucoup de chrétiens sincères se demandent s’ils ont reçu le Saint-Esprit, s’il ne leur manque pas une part importante des bénédictions divines lorsqu’ils n’ont pas fait de « deuxième expérience », s’ils ont la puissance pour résister au péché et servir le Seigneur lorsqu’ils n’ont pas parlé en langues. Certains se demandent avec angoisse pourquoi Dieu leur refuse cette faveur ; ils attendent, supplient, recherchent pendant des mois, voire des années, et se sentent frustrés d’une grâce essentielle.

L’Adversaire a deux moyens de nous priver des bénédictions d’une vérité biblique  : ou il nous la cache, ou il en fait une pomme de discorde. Après être resté ignoré pendant de longs siècles, l’enseignement sur le Saint-Esprit est devenu un sujet de divisions entre chrétiens. L’apôtre Paul affirmait : « Il y a un seul Corps et un seul Esprit. » Mais l’Adversaire s’est précisément servi des conceptions différentes de l’Esprit pour scinder le Corps. « Nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit pour former un seul Corps » (1 Cor. 12.13). Or, c’est la doctrine du baptême de l’Esprit qui cause actuellement le plus de difficultés et de divisions dans le Corps de l’Eglise. « Parmi les grandes vérités concernant la personne et l’œuvre du Saint-Esprit, nous dit le Dr J.D. Pentecost, il n’en est aucune sur laquelle il y ait tant de confusions et de malentendus que sur celles qui se rapportent au baptême dans l’Esprit. »2 « A la place d’un seul corps formé par un seul baptême spirituel, nous voyons surgir deux corps : conséquence inévitable des deux baptêmes spirituels. » (Merrill Unger).3

2 J. Dwight Pentecost : The Divine Comforter (142), p. 136. C’est aussi ce que dit Kurt Hutten, le grand spécialiste des mouvements chrétiens dissidents : « Ce qui a créé la véritable séparation (entre le christianisme traditionnel et le pentecôtisme), c’est l’enseignement donné dans les milieux pentecôtistes au sujet du « baptême du Saint-Esprit ». Préface à Morton Kesley : Zungenreden (101), p. 18. « Peu de doctrines bibliques ont causé autant de divisions et d’amertume dans l’Eglise. L’Adversaire a insufflé aux chrétiens la peur du Saint-Esprit. Il a fait adopter à des croyants sérieux des positions extrêmes, de droite ou de gauche. » (O. Sander : The Holy Spirit and His Gifts (160), p. 7.) Voir aussi Bridge-Phypers : Spiritual Gifts and the Church (24), pp. 101 ss.)

3 The Baptism and Gifts of the Holy Spirit (188), p. 36.

Pendant un demi-siècle, la théorie des « deux corps » (sauvés et baptisés de l’Esprit) restait confinée aux milieux pentecôtistes. Depuis les années 60, cette conception du baptême de l’Esprit s’est répandue dans les autres Eglises et y a gagné de nombreux adeptes. La ligne de clivage entre les deux blocs passe donc à l’intérieur de toute la chrétienté évangélique.

C’est pourquoi il est de la plus haute urgence d’examiner sérieusement ce problème à la lumière de l’Ecriture et de voir quelle réponse elle donne aux questions que se posent de plus en plus de chrétiens :

— Tous les croyants ont-ils reçu le Saint-Esprit ?

— Est-il reçu en une ou en deux fois ?

— Qu’est-ce que le baptême du Saint-Esprit ?

— Qu’est-ce que la plénitude du Saint-Esprit ?

— Comment être rempli de l’Esprit ?

— Le parler en langues est-il le signe obligatoire — ou normal — du baptême ou de la plénitude de l’Esprit ?

— Le chrétien doit-il faire une deuxième expérience pour avoir tous les privilèges et les dons que Dieu lui réserve ?

— Y a-t-il deux sortes de chrétiens ?

— Quelle est la signification et la valeur de cette seconde expérience que tant de chrétiens ont faite ?

Les deux conceptions sont-elles absolument inconciliables ?

Ces questions se sont posées pour la première fois il y a quelque trente-cinq ans à un groupe de jeunes chrétiens dont l’auteur faisait partie. Certains membres du groupe avaient fait l’expérience souhaitée, d’autres l’ont recherchée en vain. Cela nous a obligés à sonder la pensée du Seigneur dans sa Parole et à comparer sans cesse nos découvertes à celles des autres chrétiens.

Tout au long de ces années, ce problème est resté posé. Le rebondissement de la controverse lors de la naissance du néo-pentecôtisme nous a amenés à re-étudier avec plus de soin tout ce qui concerne la personne et l’œuvre du Saint-Esprit. Il fallait donc reprendre à la fois l’étude de la Bible et celle de la littérature plus ou moins récente consacrée à ce sujet.

Ce fut avec une entière ouverture au Seigneur et à sa Parole que cette étude fut entreprise et poursuivie. Le Saint-Esprit lui-même n’a-t-il pas implanté dans nos cœurs le désir de vivre une vie qui soit vraiment à la gloire de Dieu et de servir le Seigneur au mieux de ses intérêts ? N’est-il pas l’« Esprit de vérité » qui veut nous « conduire dans toute la vérité ? » Notre intérêt suprême, à tous, n’est-il pas de bénéficier de toutes les richesses que Dieu voudrait nous accorder ?

Maïs, dans cette recherche, ni la sincérité ni la spiritualité des chrétiens ne sauraient nous servir de gages de la vérité. Seule la Parole de Dieu pourra être notre guide. C’est pourquoi l’étude biblique occupera une place primordiale dans ce livre. Nous espérons, qu’à l’exemple des chrétiens de Bérée (Ac. 17.11), nos lecteurs vérifieront toutes nos affirmations dans l’Ecriture.

Pouvons-nous simplement demander à ceux qui voient les choses autrement que nous, d’examiner honnêtement et sans passion l’ensemble de nos arguments avant de mettre ce livre de côté. En effet, nous ne mettons en doute aucune expérience spirituelle authentique, nous cherchons seulement à comprendre pourquoi des chrétiens tout aussi sincères et consacrés arrivent à des positions diamétralement opposées et nous nous demandons comment il serait possible de rapprocher les points de vue sans sacrifier aucune affirmation biblique.

Si, parfois, la controverse leur paraît dure et les arguments agressifs, qu’ils veuillent se souvenir de la parole de Vinet : « Il n’y a pas de charité pour les idées ». Nous ne voulons pas attaquer des personnes, mais des doctrines, car de fausses doctrines font, dans les personnes, une œuvre de mort. Souvenez-vous avec quelle vigueur et quelle apparente dureté le Seigneur et les apôtres contre-attaquaient lorsque la vérité était en jeu (Mt. 23 ; Jn. 8.30-47 ; 2 Cor. 11-12 ; Gal. 1.6-10 ; Col. 2.4-23 ; 1 Ti. 1.6-7 ; 2 Pi. 2 ; 1 Jn. 4.1-6 ; 2 Jn. 10…)

Car, pour eux, amour et vérité n’étaient pas deux entités indépendantes, elles étaient indissolublement liées l’une à l’autre (Ro. 12.9 ; Eph. 4.15 ; 1 Jn. 3.18 ; 2 Jn. 1.1-2) et l’on ne saurait mieux témoigner son amour aux frères qu’en leur disant ce qui est vrai. D’ailleurs, si leur expérience est authentiquement d’origine divine, qu’ont-ils à craindre ? Nul ne peut la leur ravir. Nous n’avons, en tout cas, pas l’intention de leur démontrer qu’elle n’a aucun sens ou même qu’elle relèverait d’un psychisme déréglé ou d’influences démoniaques.4 Nous voudrions simplement lui redonner sa place normale dans le plan de Dieu tel que nous le présente l’Ecriture.

4 Voir chap. XI : Significations de la seconde expérience.

Mais, d’un autre côté, notre propos ne se limite pas à rassurer ceux qui ont peut-être été troublés dans leur quiétude par le témoignage de chrétiens qui ont fait une nouvelle expérience avec le Seigneur et dont la vie a été bouleversée par la puissance de l’Esprit libérateur. Il est parfois bon d’être secoué et troublé, car Dieu veut pour nous davantage que cette vie spirituelle végétative et cette faiblesse de nos communautés dont nous nous contentons trop souvent. Il nous a promis « des fleuves d’eau vive », c’est-à-dire la plénitude de son Esprit, et commande à tous les chrétiens d’être remplis de l’Esprit (Ep. 5.18).5

5 Voir chapitres VIII et IX.

L’enjeu est de taille : il y va, en fait, de l’unité de la fraction la plus dynamique du christianisme actuel : la branche évangélique qui connaît, en cette seconde moitié du XXe siècle, un essor sans précédent, mais qui se trouve en même temps profondément scindée sur cette question du « baptême du Saint-Esprit ».

Si ce livre peut contribuer à un rapprochement entre les deux blocs et à une compréhension réciproque malgré les divergences d’opinions, voire à une marche en commun en attendant que le Seigneur donne une entière clarté sur tous les points (Phil. 3.15), ni les efforts de l’auteur, ni ceux du lecteur n’auront été inutiles et Dieu en serait certainement glorifié. C’est là tout notre désir.

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