Le dictionnaire la définit comme « un attrait vers une chose défendue, un mouvement intérieur qui excite l’homme au mal ». Parmi les termes connexes, on trouve : désir, attirance, envie, attrait… C’est une occasion qui se présente à nous de commettre un acte que nous savons être mauvais, mais qui nous promet du plaisir : mentir, se venger, s’enivrer… Les exemples que nous étudierons dans les chapitres regroupés sous : « Au cimetière des naufragés » nous montreront combien multiforme peut être la tentation.
Tout plaisir légitime peut devenir l’occasion d’une tentation lorsqu’il s’offre à nous hors du cadre normal (une relation sexuelle en dehors du mariage) ou dans une proportion exagérée (manger, boire, lire, regarder la télé, jouer à l’ordinateur…). D’autre part, ce qui est bon pour l’un peut constituer une tentation pour un autre: manger un fruit sucré est, pour un diabétique, une tentation à laquelle il doit résister ; un ancien alcoolique refusera le verre de vin qu’un autre boira sans problème. Il en est de même de toutes les dépendances : drogue, jeux, pornographie…
La tentation peut aussi se situer sur le plan mental uniquement. Pr 24.9 dit (dans la version Segond) que « la pensée de la folie est un péché », ce que l’on peut comprendre comme désignant l’envie de faire des folies (des actes répréhensibles). Jésus dit que le regard de désir porté sur une femme équivaut à un adultère (Mt 5.28) et l’apôtre Jean que la haine est aussi coupable que le meurtre (1 Jn 3.15). Entretenir des pensées coupables peut mener à des actes coupables, mais la pensée elle-même relève déjà de la culpabilité. Si une telle pensée se présente à moi, je dois la refuser, car elle constitue une tentation.
« Le cœur de l’homme se révèle dans la tentation… En étant tenté, l’homme connaît son cœur » disait Dietrich Bonhœfer. En effet, ce qui nous tente révèle en nous un besoin insatisfait — peut- être depuis la prime enfance. Pour l’un, ce sera la tendresse, pour un autre, la possession d’objets, l’argent pour les acheter, ou le pouvoir. Oswald Chambers dit que « les dispositions de quelqu’un à l’intérieur de sa personnalité déterminent ce qui le tente à l’extérieur. La tentation révèle les virtualités de notre nature ». Une tentation à laquelle on a cédé est la preuve que c’est la timidité qui a empêché de pécher auparavant. La tentation nous attaque toujours au point le plus vulnérable.
Dans notre monde actuel, tentation équivaut à : expérience sexuelle. Sur Internet, le premier site sous ce nom propose un « club libertin échangiste ». « L’île de la tentation » est une émission pour des couples prêts à jouer ce jeu. Ainsi, on peut comprendre que pour des gens qui ne se sentent pas liés par des normes éthiques, « le meilleur moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder » et qu’« aucun souvenir dans notre mémoire ne nous laisse moins de satisfaction qu’une tentation à laquelle nous avons résisté » (James Branch Cabell) ou comme disait Oscar Wilde : « Je peux résister à tout sauf à la tentation ». Car, pour eux, l’aventure sentimentale (= sexuelle) est positive.
La tentation est une incitation au mal à laquelle il s’agit de résister, l’épreuve est un test de nos capacités (les épreuves du bac) qui peut avoir des résultats positifs. « Que personne, devant la tentation, ne dise : ‘C’est Dieu qui me tente” Car Dieu ne peut pas être tenté par le mal et il ne tente lui-même personne » (Jc 1.13), mais il a éprouvé Abraham (Gn 22.1).
Les mots grecs désignant la tentation et l’épreuve sont dérivés de la racine peira : essai, preuve. Le nom peirasmos désigne l’examen ou la tentation, le verbe peirazô : mettre à l’épreuve. La traduction grecque de l’Ancien Testament utilise ce verbe pour tenter Dieu : le mettre à l’épreuve, BS : le mettre au défi, vouloir lui forcer la main (par ex. Ps 78.41 : « A nouveau, ils mettaient Dieu au défi et ils attristaient le Saint d’Israël »).
Le Nouveau Testament emploie 36 fois le verbe tenter (dont 12 dans les évangiles pour la tentation de Jésus) et 21 fois le nom pour la tentation (« Lorsque le diable eut achevé de le soumettre à toutes sortes de tentations, il s’éloigna de lui jusqu’au temps fixé. ») ou l’épreuve : « ‘La semence qui tombe sur de la pierre’ désigne ceux qui entendent la Parole et l’acceptent avec joie ; mais, comme ils ne la laissent pas prendre racine en eux, leur foi est passagère. Lorsque survient l’épreuve, ils abandonnent tout » (Lc 8.13). Selon les versions, on trouve ce mot dans le même passage traduit par tentation ou épreuve. A la fin de sa vie, Jésus dit aux disciples : « Vous êtes restés fidèlement avec moi au cours de mes épreuves » (Lc 22.28 BS). Darby traduit : « Mais vous, vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes tentations ».
Satan peut tout utiliser pour inciter l’homme à pécher : même l’abstention des relations conjugales : « Ne vous refusez pas l’un à l’autre. » Vous pouvez, certes, en plein accord l’un avec l’autre, renoncer pour un temps à vos relations conjugales afin de vous consacrer davantage à la prière, mais après cela, reprenez vos rapports comme auparavant. Il ne faut pas donner à Satan l’occasion de vous tenter par votre incapacité à dominer vos instincts » (1 Co 7.5). L’immaturité des nouveaux convertis peut aussi être un moyen. Paul écrit aux Thessaloniciens : « Ainsi, ne pouvant supporter d’attendre davantage, j’ai envoyé Timothée pour prendre des nouvelles de votre foi. Je craignais que le Tentateur ne vous ait éprouvés au point de réduire à néant tout notre travail » (1 Th 3.5).
Jésus fut soumis à l’épreuve durant tout son ministère : « Des pharisiens vinrent à lui, et, pour l’éprouver (BS : lui tendre un piège), lui demandèrent : Est-il permis à un homme de répudier sa femme ? » (Mc 10.2). « Mais Jésus, sachant combien ils étaient hypocrites, leur répondit : Pourquoi essayez-vous de me prendre au piège ? (Darby : Pourquoi me tentez-vous ?) Apportez-moi une pièce d’argent, que je la voie ! » (Mc 12.15) « Et voici, un docteur de la loi se leva pour l’éprouver, et dit : Maître, que faut-il que j’aie fait pour hériter de la vie éternelle ? » (Lc 10.25 : cf. Jn 8.6).
« Car, en ce qu’il a souffert lui-même, étant tenté, il est à même de secourir ceux qui sont tentés » (Hé 2.18) ; « nous n’avons pas un souverain sacrificateur qui ne puisse sympathiser à nos infirmités, mais [nous en avons un qui a été] tenté en toutes choses comme nous, à part le péché (BS : sans commettre de péché) » (Hé 4.15).
Toute tentation est aussi une épreuve et toute épreuve peut être vue comme une tentation. Si les hommes qui y ont succombé au long des siècles y avaient résisté, cela les aurait rapprochés de Dieu et rendus plus forts pour résister aux attaques de l’Ennemi dans le même domaine.
Jésus demande d’utiliser la prière pour lutter contre la tentation : « Veillez et priez, pour ne pas céder à la tentation. L’esprit de l’homme est plein de bonne volonté, mais la nature humaine est bien faible » (Mt 26.41). Dans la prière modèle que Jésus a enseignée à ses disciples, il leur fait demander à Dieu : « Garde-nous de céder à la tentation ».
Cette traduction habituelle de la sixième demande du Notre Père pose un problème ; comment l’accorder avec l’affirmation de la lettre de Jacques : « Que personne, devant la tentation, ne dise : ‘C’est Dieu qui me tente’. Car Dieu ne peut pas être tenté par le mal et il ne tente lui-même personne. Lorsque nous sommes tentés, ce sont les mauvais désirs que nous portons en nous qui nous attirent et nous séduisent, puis le mauvais désir conçoit et donne naissance au péché. Et le péché, une fois parvenu à son plein développement, engendre la mort » (Jc 1.13-15).
J. Ellul dit que « la fameuse traduction : ‘Ne nous induis pas en tentation’ ou ‘ne nous soumets pas à la tentation’ est absurde » (Si tu es le Fils de Dieu p. 17).
La traduction adoptée par la Bible du Semeur (« Garde-nous de céder à la tentation ») implique que :
Dans son épître, Jacques nous présente le mécanisme de la tentation (Jc 1.13-15). Quatre étapes mènent de la tentation à la mort :
1° La tentation s’approche de nous. Le péché qui habite en nous (Rm 7.20), notre « chair » (Ga 5.16-17) excite nos « mauvais désirs ». Le mot utilisé ici pour le désir peut aussi avoir un sens positif (par ex. 1 Tm 3.1). Mais là, il s’agit de la « convoitise de la chair » (« les désirs de l’homme livré à lui-même » Rm 13.14 ; « l’homme livré à lui-même avec ses passions et ses désirs » Ga 5.24 ; « les désirs tout humains » par lesquels le diable peut nous « appâter par l’attrait de la sensualité » 2 Pi 2.18 ; « les mauvais désirs qui animent l’homme livré à lui-même, la soif de posséder ce qui attire les regards, et l’orgueil qu’inspirent les biens matériels » 1 Jn 2.16). Dans Jc 1.14, l’image vient du monde de la pêche que Jacques connaissait bien : le poisson est attiré par l’appât, il tourne autour de lui, l’examine et ne voit pas le fil qui en sort. Il mord — et jouit sans doute un peu du ver attaché à l’hameçon. Pour le moment, il ne ressent encore aucun désagrément de son acte. C’est quand le pêcheur va le ferrer qu’il se trouvera entraîné contre son gré vers sa destinée fatale. Dans cette phase, il est encore facile de refuser la tentation. Le plus tôt sera le mieux.
2° Au v. 15, l’image se transforme : le péché sera le fruit d’une union illicite entre nous et le « mauvais désir que nous portons en nous ». Comme un homme attiré par une prostituée cède finalement à ses attraits et s’unit à elle, ainsi celui qui cède à la tentation s’unit au mauvais désir. L’image montre clairement que la décision est prise par celui qui acquiesce en pleine responsabilité au mauvais désir, puisque « Dieu ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Au moment de la tentation, il préparera le moyen d’en sortir pour que vous puissiez y résister » (1 Co 10.13). Celui qui cède à cette étape n’a pas prié : « Garde-nous de céder à la tentation » ou bien il n’a pas saisi le moyen que Dieu lui offrait pour pouvoir y résister. Jacques dit plus loin : « Soumettez-vous donc à Dieu, résistez au diable, et il fuira loin de vous » (4.7) : deux actions liées qui permettent la victoire sur la tentation.
3° Lorsque l’union est consommée, le péché est conçu. Il n’existe pas de « pilule du lendemain » capable de rendre nul et non avenu ce qui s’est passé entre le mauvais désir et nous. « Comme un enfant est vivant avant le moment de naître, ainsi le péché peut exister avant de se manifester dans une action spécifique et visible. Si certaines pensées de convoitise sont entretenues et caressées, une telle action de péché émergera tôt ou tard » (R.V.G. Tasker).1
1 The General Epistle of James London, Tyndale Press 1969 p. 47.
4° Le péché engendre la mort. Dans la Bible, le péché est toujours lié à la mort (physique ou spirituelle). « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde et par le péché, la mort, et ainsi la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché… » (Rm 5.12). La mort spirituelle est la séparation d’avec Dieu. Chaque péché nous sépare de lui aussi longtemps qu’il n’est pas confessé et pardonné.
« Le péché est produit par un développement dont il est utile de connaître les phases successives. La tentation vient de la convoitise, du désir de ce qui est défendu (Rm 7.7), du penchant au mal. Cette convoitise est ici personnifiée : elle attire, elle amorce la volonté. Celle-ci peut résister, et tout sera dit. Mais si elle cède, si elle s’unit à la convoitise, celle-ci conçoit une résolution qui ne tarde pas à devenir action ; c’est ce qui est rendu par cette image : ayant conçu, elle met au monde le péché. Enfin, le péché accompli enfante sa conséquence inévitable, la mort, mort spirituelle qui sera éternelle à moins qu’un remède n’intervienne. — On peut se demander où commence la responsabilité du pécheur et si la convoitise est déjà coupable. Certes, dans l’état de corruption où se trouve l’homme, ce qui l’amorce et l’attire vers le mal ne saurait être innocent. Toutefois, la responsabilité et la culpabilité ne deviennent complètes que si la volonté, attirée, acquiesce. Dès ce moment, aux yeux de Dieu, le péché existe, il est consommé soit intérieurement par la résolution, soit extérieurement par l’action ».2
2 Bonnet-Schroeder : Le Nouveau Testament expliqué Vol. 4, Emmaüs 1983 p. 141.
L’image est plus cohérente en grec qu’en français puisque hamartia (péché) est du genre féminin. « Le désir de la personne qui cède à la séduction est représenté ici comme une prostitution ou un adultère, plutôt que comme un piège ou un hameçon. La tentation a, avec succès, utilisé ses artifices, elle a été fertilisée, et elle porte maintenant en elle le produit de cette fécondation. Elle murmure cependant à son amoureux illégitime : ‘Personne n’a besoin de le savoir’. La défaillance intérieure de la vie de foi et de confiance a besoin de ne jamais être vue des autres. Mais la matrice du cœur ne peut pas cacher à toujours la chose illégitime ; l’enfant du désir parvient à terme, et son nom est péché. C’est une vérité proclamée par Mc 7.21-23 que Jacques a vue : ‘C’est du dedans, c’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées. regard envieux, blasphème, orgueil, folie’ ».3
3 Voir les différentes citations de P.H. Davids, J. Cantinat, G.Keddie, D. Moo et F. Vouga sur ce texte dans l’Encyclopédie des difficultés bibliques (Vol. NT 3 : Epitres générales p. 180-184).
Jacques n’évoque pas le rôle de Satan dans la tentation. Pourquoi ? C. Vaughan suggère deux raisons : « 1. Son intention n’était pas de donner un enseignement technique sur l’origine du péché, mais seulement de montrer que l’incitation au péché ne pouvait pas venir de Dieu. 2. Jacques souligne la nature intérieure de la tentation de manière à ôter à l’homme toute excuse pour son péché. Satan a un rôle dans la tentation, c’est sûr, mais Jacques voulait éviter que l’homme se défende en rejetant la faute sur quelque source extérieure. Ce n’est pas Dieu qui est à blâmer, ni nos prochains, ni même Satan. Le péché a ses racines en nous-mêmes et nous devons porter la pleine responsabilité de nos actes ».
« Les personnes et les choses agissent sur le cœur corrompu, elles attisent ses propensions, font flamber la flamme de la passion, présentent toutes sortes d’occasions et incitent à céder au péché. Mais elles n’introduisent rien en nous, elles ne font que mettre à jour ce qui s’y trouvait depuis toujours » (J. Adam).4
4 J. Adam An Exposition of the Epistle of James Edinburgh, T & T Clark 1867 p. 73.
« La clé de la tentation, c’est la convoitise qui est en chacun de nous, dont l’autre face s’appelle esprit de puissance. Je dirai que la ‘convoitise’ englobe toutes les origines de la tentation, mais lorsque celle-ci concerne l’être humain, elle prend la forme de l’esprit de puissance » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 18-19).
«Mais pour qu’il y ait tentation, il ne suffit pas que la convoitise existe. Elle pourrait rester enfermée dans notre cœur et se borner à nous torturer. Jacques nous dit que l’on est ‘amorcé’, attiré, appâté. Il faut qu’il y ait une circonstance extérieure… qui amorce la convoitise… La tentation est la conjonction entre cette convoitise et cette circonstance. La rencontre ne change rien s’il n’y a pas au cœur la convoitise. Celle-ci ne s’exprime pas s’il n’y a pas l’occasion » (Id. p. 20-21).
L’image qu’emploie Jacques et l’expression « convoitise de la chair » peut évoquer les péchés d’ordre sexuel, mais Jacques fait allusion à différents autres péchés qui peuvent nous tenter :
Différents éléments se présentent habituellement lors d’une tentation : 1. Une promesse de plaisir. 2. L’idée que, même si l’on sait que c’est mal d’y céder, on s’en tirera sans dommage (« Juste une fois… pour voir… cela ne fera de mal à personne »). 3. Personne ne le saura (sauf Dieu, mais comme c’est un Dieu de grâce, il pardonnera — « c’est son métier » disait Voltaire).
Dans la fable « Les animaux malades de la peste », La Fontaine, en faisant parler l’âne, a bien noté les différents éléments d’une tentation : « la faim, l’occasion, l’herbe tendre et, je pense, quelque diable aussi me poussant ». Thomas a Kempis notait la progression de la tentation dans L’Imitation de Jésus-Christ : « D’abord, une simple pensée vient à l’esprit, puis l’imagination se met fortement au travail et la dépeint dans de vives couleurs, ensuite, nous prenons plaisir en elle, nous faisons un faux mouvement et nous donnons notre acquiescement ». C’est ce qui correspond au « désir illicite » de Jacques : l’imagination joue avec une pensée interdite et aboutit à une décision de la volonté.
« La formule peut être fatale, dit Don Anderson, notre désir, plus la suggestion du diable = destruction. Aujourd’hui, l’idée qu’il est plus facile d’obtenir le pardon que de demander la permission risque de s’infiltrer même dans l’Eglise évangélique. Puissions-nous ne jamais oublier les conséquences du péché !… Le péché est l’enfant non désiré d’une union illicite, et le résultat du péché, c’est la mort ».5
5 Don Anderson James : Running uphill into the Wind Neptune (N.J.) Loizeaux Br. 1990 p. 63.