Les dictionnaires nous disent que le mot ministère dérive du latin ministerium dont la forme populaire misterium a donné mistier au Xe siècle, puis métier. Aujourd’hui, il est considéré comme un terme « archaïque ou littéraire » désignant « une charge que l’on doit remplir ». Dans le domaine religieux, le « saint ministère » se rapporte à l’office des prêtres, des évêques ou du pape. Employé sans complément, il est équivalent de sacerdoce.
Tel n’est pas le sens de ce mot dans la Parole de Dieu. En effet, chaque fois que dans nos Bibles nous lisons le mot ministère appliqué à des serviteurs de Dieu de la nouvelle alliance, il traduit le mot grec diakonia qui signifie service, littéralement : service aux tables. Le sens du mot français (comme du reste celui de Amt en allemand et de ministry en anglais) a tellement évolué qu’il est bon de se souvenir du sens premier de ce terme lorsque nous le trouvons dans son contexte d’origine, pour ne pas charger les paroles bibliques d’une signification qui leur est totalement étrangère, et lire dans ces récits de l’Eglise primitive une conception qui date du IIe ou du IIIe siècle.
La racine hébraïque des mots serviteur ou esclave (Ibd) signifie : travailler, peiner, donc : servir quelqu’un par son travail. Ces mots s’appliquaient aussi à l’état de sujétion en général, un état que tout homme cherche à éviter.
Dans l’Ancien Testament, la relation serviteur – maître caractérise sur tout celle de l’Israélite avec Dieu. Se reconnaître serviteur de l’Eternel équivalait à l’adorer (cf. Psaumes 34.23 ; 89.40 ; 90.13, 16 ; 102.29). C’était affirmer son entière dépendance de lui : « Voici, comme les yeux des serviteurs sont fixés sur la main de leurs maîtres… ainsi nos yeux se tournent vers l’Eternel notre Dieu » (Psaumes 123.2). C’est pourquoi le mot service a essentiellement une signification cultuelle. Il est utilisé pour l’office des prêtres dans le Temple. La Bible de la Colombe traduit toujours l’expression « servir Dieu » par « rendre un culte ». C’est la vocation d’Israël de servir l’Eternel (Exode 4.23) avec joie (Psaumes 100.2), ayant été libéré par lui de l’esclavage des hommes en Egypte (Exode 20.2). Son péché le plus grave est de « servir d’autres dieux » (Exode 23.33 ; 2 Rois 17.12 ; Jérémie 5.19). Les sacrifices du Temple sont l’expression de ce service (Exode 29.1 ; 1 Samuel 2.18).
Il est cependant significatif que l’Ancien Testament ne demande jamais aux croyants d’être serviteurs les uns des autres. Les mots de la famille de diakonia (le mot spécifique du service dans le Nouveau Tetament) n’apparaissent presque jamais dans l’Ancien Testament grec : la Septante n’utilise jamais le verbe diakonéô, presque jamais diakonia (seulement dans 1 Maccabées 11.58 et Esther 6.3) et seulement sept fois le nom diakonos pour désigner des serviteurs à la cour du roi. C’était un déshonneur pour les Juifs d’être au service de quelqu’un d’autre. Dans le monde grec, le service était encore plus méprisé, c’était un abaissement indigne d’un homme libre : « Comment un homme serait-il heureux, demande Platon, s’il devait servir quelqu’un ? » (Gorg. 492b).
Or, voilà que le Fils de Dieu, le Roi des rois s’abaisse pour devenir un serviteur : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi mais pour servir et donner sa vie comme une rançon pour plusieurs » (Matthieu 20.28). « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert (ho diakonôn) » (Luc 22.27).
L’Ancien Testament avait déjà annoncé que, puisque le peuple élu a manqué à sa vocation de serviteur de l’Eternel (Esaïe 42.19), Dieu appellerait quelqu’un pour remplir cet office. C’est le thème des quatre « chants du Serviteur » que nous trouvons dans Esaïe 42.1-4 ; 49.1-6 ; 50.4-9 et 52.13-53.12. Choisi par le Seigneur et revêtu de son Esprit (42.1 ; 49.1), il est enseigné et fortifié par lui (49.2, 5 ; 50.4). Mais il est faible et méprisé, doux et humble (42.2-3) exposé à des souffrances et des moqueries (52.14 ; 53.1-9). Malgré cela, il place sa confiance dans le Seigneur (49.4 ; 50.7-9), il lui obéit (50.4-5) et remporte ainsi la victoire (42.4 ; 50.8-9). Il est donc le modèle idéal du serviteur de Dieu.
Jésus a été ce Serviteur qui a réalisé en tous points cette prophétie. C’est pourquoi il a aussi pu demander à ses disciples : « Celui qui voudra devenir grand parmi vous, prendra la place d’un serviteur, et s’il veut être à la tête des autres, qu’il soit prêt à être l’esclave de tous » (Marc 10.43-44). Cette parole est si révolutionnaire et si importante pour le peuple de la nouvelle alliance qu’elle est répétée six fois sous différentes formes dans les évangiles synoptiques (Marc 10.43s ; Matthieu 20.26 ; Luc 22.26 ; Marc 9.35 ; Luc 9.48 ; Matthieu 23.11) ; elle est motivée par l’exemple de Jésus (Marc 10.45 ; Luc 22.27) qui s’est abaissé au rang de serviteur (Philippiens 2.6-8) pour que nous ayons en nous les mêmes sentiments que lui (v. 5) ; il nous a laissé un exemple pour que nous suivions ses traces (1 Pierre 2.21), c’est-à-dire que nous devenions, à notre tour, serviteurs de Dieu et de notre prochain. « Si la diakonia est le motif dominant de tout ce que Jésus signifie pour le monde et de tout ce qu’il a fait, elle sera a fortiori la raison de l’existence de l’Eglise, la seule façon appropriée d’être son diakonos, de le servir» (H. Kraemer, 66, p. 115).
« Le mot diakonos, dit W. Barclay, contient l’essence même du christianisme et la distinction fondamentale entre la manière chrétienne de vivre et la non-chrétienne » (74, p. 132. Voir aussi E. Schweizer, 46, p. 23-49, 107-111).
Deux étudiants avaient leurs tables de travail côte à côte. Sur celle de l’un, une inscription résumait en deux mots sa philosophie : « Vivre = jouir. » Son voisin, un chrétien, affichait la sienne : « Vivre = servir. » J’ai bien connu tous les deux et j’ai pu suivre leur évolution durant une quarantaine d’années.
Le premier connut une adolescence orageuse, un beau mariage, plus tard un divorce, puis une vie à la dérive : un homme usé avant le temps et désabusé de la vie : « Quiconque boira de cette eau aura encore soif » (Jean 4.13). La vie de l’autre ? « Le sentier des justes est comme la lumière resplendissante dont l’éclat va croissant jusqu’au milieu du jour » (Proverbes 4.18). Sur son chemin, d’ailleurs, les jouissances n’ont pas manqué. Elles étaient d’autant plus appréciées qu’elles ont été données par surcroît.
Les deux devises résument assez bien les deux conceptions de la vie entre lesquelles optent nos contemporains. Pour la grande majorité d’entre eux, la vie est une quête ininterrompue de jouissances : il faut goûter à tout. Quelques-uns ont choisi de servir — Dieu ou un idéal, ou leur prochain… Le clivage entre les deux catégories ne suit pas nécessairement la frontière croyant – incroyant : il existe des idéalistes parmi ceux qui « ne croient pas au ciel », qui sont prêts à consacrer leur vie à la Science, à leur prochain, au triomphe d’une bonne cause ou d’un parti politique. Il y a aussi des chrétiens qui voient dans la foi un moyen de mettre Dieu à leur service, ou dans l’Eglise une possibilité d’épanouissement qu’ils ne trouveraient pas dans le monde : ils vont aux réunions pour se « faire du bien », prient pour que Dieu les bénisse et attendent des autres qu’ils les entourent, les aiment et leur aident à progresser.
Accomplir un service qui correspond au don reçu est, certes, la source de grandes satisfactions, mais celui qui s’engage dans un ministère en vue de l’épanouissement de sa personnalité se fourvoie. Car il attendra, en fin de compte, des autres qu’ils soient au service de ses aspirations, ses ambitions, qu’ils compensent ses frustrations.
L’esprit de service chrétien est différent : servir est une grâce, c’est-à-dire une faveur imméritée : « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis » disait Paul (1 Corinthiens 15.9). S’il réalise quelque chose, c’est par la grâce de Dieu qui agit en lui (v. 10) car il est indigne du ministère qui lui a été confié (Ephésiens 3.2, 7-8 ; 1 Timothée 1.12s.).
Toute qualification pour le service s’appelle un charisme, c’est-à-dire un cadeau gratuit (1 Timothée 4.14 ; 2 Timothée 1.6). Tout ce que nous avons à faire c’est de placer notre charisme à la disposition de Dieu pour qu’il l’utilise et de le mettre au service des autres (1 Pierre 4.10).
« Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir » — non pour jouir mais pour donner : « donner sa vie. »
L’esprit de service est aussi important que le service lui-même, car il donne à ce dernier sa spécificité chrétienne et lui permet de porter des fruits spirituels.
Dans toutes les organisations humaines, le chef est au-dessus de ses employés ou administrés, il commande, contrôle et exige l’obéissance. Il est le patron, le maître.
Jésus a défini un autre style de relations : « Vous savez comment cela se passe dans le monde païen : Les chefs politiques exercent sur leurs peuples un pouvoir despotique, et les plus puissants d’entre eux les tyranisent. Il ne faut pas qu’il en soit ainsi entre vous. Au contraire : celui qui voudra devenir grand parmi vous, prendra le rôle d’un serviteur : qu’il se fasse le domestique des autres ; et s’il veut être à la tête des autres, qu’il soit prêt à être l’esclave de tous, tout comme le Fils de l’homme, qui n’est pas venu pour se faire servir par les autres, mais pour servir lui-même et donner sa vie pour payer la rançon de beaucoup d’hommes. » « Ne vous faites pas appeler ainsi (Maître), car pour vous, il n’y a qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères » (Matthieu 20.25- 28 et 23.8, P. V.).
Le mot diakonia (service) est le mot-clé de toute fonction dans la nouvelle alliance. « Dans l’Eglise primitive, toute activité ou fonction contribuant à l’édification de la communauté chrétienne, était placée dans la catégorie de la diakonia… On mettait tout l’accent sur la diakonia, le ministère de tous les membres, parce que l’Eglise tout entière était placée sous le même signe que son Seigneur, celui du « service »… La diakonia, vrai esprit et modèle de l’Eglise, a ses racines dans la nature et l’œuvre de Jésus-Christ son Seigneur lui-même. Il ne s’agit pas de suivre simplement un exemple éthique, mais de vivre dans un nouvel ordre d’existence créé par Dieu » (H. Kraemer, 66, p. 108-109, 116).
Le service chrétien s’exprime dans le Nouveau Testament par les mots de la famille de diakonos, le serviteur. Dans la littérature profane, ce mot désignait d’abord ceux qui s’occupaient des tâches domestiques puis, dans un sens élargi, tous ceux qui servaient. Il est intéressant de noter que le mot diakonos est étymologiquement parent du latin conari qui signifie : se fatiguer au travail. Le mot diacre s’appliquait aussi au service accompli par un homme libre en faveur d’une cause commune (Platon, La République) ou d’une divinité (dans les repas cultuels par exemple).
Dans la littérature judaïque grecque (Philon, Josèphe) le mot diakonos désigne ceux qui gèrent les aumônes ou s’occupent des pauvres. Les synagogues de la Diaspora avaient un Conseil de sept hommes chargés de la diaconie, dont le Hazan (huperetès Luc 4.20) qui collectait les aumônes.
Le Nouveau Testament utilise trois mots de la même famille :
En résumé, comme le note H.W. Beyer, les mots de la famille de diakonos s’appliquent à des gens qui servent 1. un repas, 2. un maître, 3. une puissance spirituelle (bonne ou mauvaise), 4. Dieu, l’Eglise (TWVT in loc.).
En un sens, tous les chrétiens sont diacres : « diacres de Christ » (Jean 12.26) et « diacres de tous » (Matthieu 20.26 ; Marc 9.35 ; 10.43), puisque nous devons, tous, mettre au service des autres le don que nous avons reçu (1 Pierre 4.10) et que chacun a reçu un don (1 Corinthiens 12.7 ; Ephésiens 4.7).
Tous les ministères de la nouvelle alliance sont des « diaconies », il y a simplement spécialisation des services suivant les dons reçus : les uns servent par la parole, les autres par d’autres moyens. C’est ce qui ressort bien du récit d’Actes 6 : « Il n’est pas convenable que nous, délaissant la Parole de Dieu, nous diaconions aux tables… nous continuerons à persévérer dans la prière et dans la diaconie de la parole » (v. 1, 4). Cette spécialisation n’a d’ailleurs pas empêché les diacres nommés par l’Eglise de s’occuper du ministère de la parole : Etienne prononce le sermon le plus long que le livre des Actes nous rapporte (Actes 7.2-53), Philippe évangélise la Samarie (8.5-8).
Les apôtres se sont donné à eux-mêmes le titre de diacres (1 Corinthiens 3.5 ; 2 Corinthiens 3.6 ; Ephésiens 3.7 ; Colossiens 1.23 ; 1 Timothée 1.12), ils ont appelé ainsi Epaphras (Colossiens 1.7), Timothée (1 Thessaloniciens 3.2 ; 1 Timothée 4.6), Marc (2 Timothée 4.11)... Si l’on peut être appelé à la fois apôtre et diacre, évangéliste et diacre, on peut aussi être ancien (ou évêque) et diacre. L’épiscopat (la surveillance du troupeau) n’est qu’un « diaconat » particulier parmi les autres. Autrement dit : l’évêque est un diacre, un serviteur dont le diaconat consiste dans la supervision de la marche de l’Eglise et des besoins du troupeau.
Comme le dit Ph. Menoud : « Si le même mot de diakonia peut s’appliquer aux ministères spécialement institués et aux services des fidèles, c’est qu’il n’y a pas une différence essentielle entre ces deux espèces de fonctions. Il s’agit d’une différence de vocation chez ceux qui les exercent » (49, p. 39).