Certaines paroles bibliques peuvent nous le faire croire : « Quoi ! nous recevrions de Dieu le bonheur, et nous ne recevrions pas aussi le malheur !» (Job 1.10). « Par sa parole, le Très-Haut ne suscite-t-il pas et le malheur et le bonheur ? » (Lamentations de Jérémie 3.38).
« Dieu ne veut pas la souffrance, mais il la permet ». N’est-ce pas la même chose ? Non, dit Frank Thomas : « Je peux permettre à mon enfant de me désobéir et de s’attirer des souffrances qui seront la suite logique de sa désobéissance sans que je le veuille. Dans ce cas, c’est sa volonté qui se substitue à la mienne, et j’y consens, précisément parce que je respecte cette volonté et que, la respectant, je lui laisse la liberté de se manifester ; mais les conséquences qui en résulteront seront, en quelque sorte, permises sans être voulues par moi » (La souffrance s.d. p. 31).
Le père du fils prodigue voulait-il la faim, la détresse et la dégradation de son enfant ? Certes non ! Mais il a permis que son fils fasse l’expérience des conséquences de sa décision de le quitter pour que, de plein cœur, il prenne conscience que c’était par sa faute qu’il se trouvait dans cette situation (Luc 15.18) et qu’il revienne vers son père.
Mais Dieu n’abandonne pas son enfant qui s’est attiré des souffrances par sa faute. « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit ? Cesse-t-elle d’aimer l’enfant qu’elle a conçu ? Et même si les mères oubliaient leurs enfants, je ne t’oublierai pas ! » (Esaïe 49.15). « S’il afflige, Dieu aura aussi compassion selon son grand amour. Ce n’est pas de bon cœur qu’il humilie et qu’il afflige les humains » (Lamentations de Jérémie 3.32-33). Dieu est de préférence là où l’on souffre : « Car voici ce que dit le Dieu très élevé qui demeure éternellement, qui s’appelle le Saint : J’habite dans un lieu qui est très haut et saint, mais je demeure aussi avec l’homme accablé, à l’esprit abattu, pour ranimer la vie de qui a l’esprit abattu et vivifier le cœur des hommes accablés » (Esaïe 57.15). « En voyant les foules, Jésus fut pris de pitié pour elles, car ces gens étaient inquiets et abattus, comme des brebis sans berger » (Matthieu 9.36). « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés sous le poids d’un lourd fardeau, et je vous donnerai du repos » (11.28).
A côté des souffrances permises par Dieu, il y a celles qui émanent d’une autre origine. Jésus a raconté à ses disciples une parabole dans laquelle un homme avait semé du bon grain dans son champ. « Quand le blé eut poussé et produit des épis, on vit aussi paraître la mauvaise herbe. Les serviteurs du propriétaire de ce champ vinrent lui demander : Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc cette mauvaise herbe ? » Réponse de Jésus : « C’est un ennemi qui a fait cela ! » (Matthieu 13.26-28). C’est un Ennemi qui a amené la première chute de l’homme, qui s’est acharné sur le patriarche Job et a constamment entravé l’œuvre de Dieu et de Jésus. Comme avant sa rébellion, il était le « prince de ce monde », il a entraîné tout son domaine avec lui et la création porte aussi les traces du mal et de la souffrance. « Car la création a été soumise au pouvoir de la fragilité ; cela ne s’est pas produit de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise » (Romains 8.20). Etait-ce Satan ou celui qui s’est laissé séduire par lui ? En fin de compte, c’est « l’Ennemi » qui en est responsable. Cela explique bien des souffrances causées par une nature déviée de sa fonction originelle (catastrophes naturelles, tremblements de terre, tsunamis, ouragans…).
« Ne vous laissez pas distraire, soyez vigilants. Votre adversaire, le diable, rôde autour de vous comme un lion rugissant, qui cherche quelqu’un à dévorer. Résistez-lui en demeurant fermes dans votre foi, car vous savez que vos frères dispersés à travers le monde connaissent les mêmes souffrances » (1 Pierre 5.8-9).
« Le mal et la souffrance qui en est la suite directe, n’ont pas été voulus du Dieu qui a créé l’homme pour son bonheur. C’est l’homme qui, par un mauvais usage de sa liberté, a introduit dans l’œuvre divine un principe qui en compromet l’existence et en fausse le développement. C’est comme conséquence du mal dans lequel est pleinement engagée la responsabilité de l’homme, que la souffrance apparaît, à la fois comme châtiment, mais plus encore, comme moyen de relèvement » (J. Vincent, 41 p. 24).
Jésus conteste le lien de causalité directe entre le péché et la souffrance. Pour ses disciples, si quelqu’un est né aveugle, il ne peut y avoir que deux causes : c’est lui ou ses parents qui ont péché. Jésus refuse ce raisonnement : « Jésus répondit : Cela n’a pas de rapport avec son péché, ni avec celui de ses parents ; c’est pour qu’en lui tous puissent voir ce que Dieu est capable de faire » (Jean 9.3). Au « pourquoi », il substitue un « pour quoi ».
Une autre fois, les gens faisaient le lien entre deux accidents terribles qu’on leur avait rapportés et le péché de leurs victimes. « A cette époque survinrent quelques personnes qui informèrent Jésus que Pilate avait fait tuer des Galiléens pendant qu’ils offraient leurs sacrifices ». Jésus, là encore prend le contre-pied de l’opinion courante : « Jésus leur dit : Pensez-vous que ces Galiléens ont subi un sort si cruel parce qu’ils étaient de plus grands pécheurs que tous leurs compatriotes ?… Rappelez-vous ces dix-huit personnes qui ont été tuées quand la tour de Siloé s’est effondrée sur elles. Croyez-vous qu’elles aient été plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » (Luc 13.1-4). Dans les deux cas, il conclut : « Non, je vous le dis ; mais vous, si vous ne changez pas, vous périrez tous, vous aussi » (Luc 13.3, 5). La souffrance des uns doit servir d’avertissement aux autres.
Il faut dire d’abord qu’un certain nombre de catastrophes relèvent de fautes humaines. Brian H.Edwards cite le cas d’un poussier de mine du Pays de Galles qui a glissé sur une partie de la petite ville d’Aberfan engloutissant l’école avec ses professeurs et ses élèves. L’enquête a révélé que cette décharge n’aurait jamais dû se trouver là, si près de l’école. D’autre part, des glissements de moindre importance avaient déjà eu lieu, constituant des avertissements. On s’est aperçu qu’un cours d’eau souterrain passait par l’emplacement de ce poussier. Il aurait donc fallu le déplacer ou du moins ne pas continuer à le charger. Mais les intérêts financiers de la société d’exploitation s’opposaient à cette mesure. Peut-on accuser Dieu d’être à l’origine de cette catastrophe ? (B.H. Edwards, 91 p. 12).
Le 2 mai 1902, une pluie de cendres blanches s’abattit sur la ville de St Pierre à la Martinique, indiquant que le volcan entrait en activité. Le 5 mai, une coulée de lave s’approcha de la ville. Les conseillers municipaux rassurèrent la population et lui demandèrent de rester calmes et en place. Le 8 mai, la lave et des cendres incandescentes recouvrirent toute la ville, faisant périr 30000 personnes. J’ai vu l’endroit où l’on a découvert le seul survivant : une cellule taillée dans le roc où se trouvait un prisonnier. Là encore qui était responsable de cette catastrophe ? Dieu ou les autorités municipales qui négligèrent les avertissements ?
Si des gens meurent de faim, des incroyants accusent Dieu : « Comment peut-il permettre cela ? ». Ils oublient que la terre a assez de ressources pour nourrir tous ses habitants, mais c’est l’égoïsme et la paresse qui empêchent de les exploiter rationnellement. Si vous parcourez les forêts tropicales de l’Afrique, de l’Amérique latine ou de l’Asie, vous constatez qu’autour des villages, les habitants ont défriché quelques parcelles et y ont fait des plantations capables de subvenir à leur nourriture. Pourquoi les millions de kilomètres carrés non exploités ne fourniraient-ils pas suffisamment de ressources pour tous les affamés de la terre ? Et pourquoi n’utilise-t-on pas nos moyens techniques pour transporter vers des pays où règne la famine les surplus alimentaires des pays prospères au lieu de les jeter ?
Ces catastrophes nous rappellent que l’homme ne maîtrise pas le monde, qui est plus fragile que nous ne l’imaginons et que la vie humaine aussi est fragile et peut se terminer d’un instant à l’autre.
Jon Tal Murphree rappelle d’abord les deux raisons que nous avons indiquées plus haut. Dieu permet la souffrance, d’abord, parce qu’il choisit d’habitude de laisser fonctionner le système naturel de cause à effet, afin que ce système reste suffisamment fiable pour permettre à la fois la liberté personnelle et l’utilité publique. Il la permet, en second lieu, pour que la souffrance accomplisse le dessein pour lequel le corps humain a été fait sujet à la douleur, c.-à-d. afin de fonctionner comme un système d’alarme nous avertissant qu’il y a danger. « Mais une fois que la souffrance est là, Dieu ne gaspille aucune occasion qui lui permette d’utiliser cette souffrance dans des intentions rédemptrices. On ne peut nier que la souffrance ait bien des valeurs positives, sans aller jusqu’à prétendre qu’elle soit intrinsèquement bonne. Ce qui est bon dans la souffrance, ce n’est pas le fait de souffrir, mais ce sont ses effets positifs » (81 p. 110).
Cette nuance : « une fois que le mal est là » est très importante : Dieu n’est pas à l’origine de la souffrance, il n’envoie pas la souffrance pour en tirer du bien, mais si, par l’effet de la loi de la causalité ou du système d’alarme, elle « est là », alors Dieu en tire des effets positifs pour notre bien – ce qui ne nous empêche pas d’exprimer nos sentiments de tristesse, de frustration, et même de révolte devant la souffrance. Dieu les accepte ; preuve en est le livre de Job : à la fin, l’Eternel approuve Job – malgré ses récriminations – et reprend ses amis qui ont pourtant développé de la « bonne théologie » (à leur mesure).5
5 Voir F. de Coninck : Sur les routes d’une sagesse nouvelle (Ed. Emmaüs 1998).