Du Mont Saint-Helens jaillissaient des nuages de vapeur grise, à plusieurs centaines de mètres, émaillant le ciel bleu de l’Oregon. Les géologues observaient leurs sismographes, de plus en plus étonnés, tandis que la terre tremblait sous leurs pieds. La police montée et les gendarmes, toutes sirènes hurlantes, rassemblaient touristes et habitants loin d’une zone de danger toujours grandissante. Chaque indice scientifique, provenant des laboratoires et du terrain, annonçait l’explosion du volcan à brève échéance, dans une fureur qui aplatirait les forêts.
“Alerte” hurlaient haut-parleurs, voitures de patrouille et hélicoptères au-dessus de leurs têtes. “Alerte” clignotaient les panneaux lumineux à chaque carrefour important. “Alerte” clamaient speakers de radio et de télévision, animateurs d’ondes courtes et de cibie. “Alerte” renvoyait l’écho de la montagne. Villages au bord du lac, terrains de camping et bas côtés des routes réservés aux auto-stoppeurs se vidaient à l’écoute des alertes ; tous fuyaient pour garder la vie sauve.
Harry Truman refusait pourtant de céder. Il était concierge d’un pavillon de vacances près du lac Esprit, à huit kilomètres au nord du sommet auréolé de fumée du Mont Saint-Helens. Les policiers l’avaient prévenu de l’imminence de l’explosion, ses voisins supplié de les accompagner pour l’évacuation. La sœur d’Harry avait même téléphoné au vieil homme pour le ramener à un peu de bon sens. Harry ignora les avertissements. Depuis sa maison, au bord du lac, reflétant le lointain sommet enneigé, jolie comme une carte postale, Harry souriait sur l’écran de télévision nationale, déclarant : « Personne ne connaît cette montagne mieux que Harry et elle n’osera jamais exploser sur lui. »
Le 18 mai 1980, alors que les gaz en ébullition sous la montagne gonflaient et déformaient le paysage jusqu’en ses lignes maximales, Harry faisait cuire ses œufs au lard, nourrissait de restes ses seize chats et se mit à planter des pétunias autour de sa pelouse fraîchement tondue. A 8h 31 du matin, la montagne explosa.
Harry regretta-t-il sa décision pendant le millième de seconde précédant les vagues, plus rapides que la vitesse du son qui l’écrasèrent lui et son environnement sur une superficie de 250 kms carré ? Eut-il le temps de pleurer sur son obstination pendant que des milliers de tonnes de roches se désintégraient, disparaissant en un nuage haut de 15 kms ? Lutta-t-il contre le mur de boue et de cendres de 15 mètres de hauteur qui enterra son chalet, ses chats et sa pelouse fraîchement tondue ou fut-il pulvérisé (comme les 100.000 personnes d’Hiroshima) quand la montagne fit éruption avec une intensité cinq cents fois plus grande que la bombe atomique ayant rasé cette ville japonaise ?
Harry est maintenant entré dans la légende de cette région de l’Oregon où il refusa d’écouter les autres. Il nous sourit sur des posters, des T-shirts et des chopes de bière. Les chansonniers ont écrit un chant sur le vieux Harry qui mit son oreille contre la montagne sans jamais se soucier des avertissements.