Dans l’un des plus grands cimetières du monde, à Olsdorf près de Hambourg, se trouve un terrain clos appelé « le cimetière des naufragés ». Ceux qui sont rassemblés là avaient entrepris un soir une croisière sur l’Elbe. Tout à coup, peu avant l’entrée dans le port, le bateau heurta un obstacle et coula. Là, à quelques pas du débarcadère, une partie des passagers se noya. Lorsqu’on repêcha leurs cadavres, on les rassembla au « cimetière des naufragés ».
Cette histoire a inspiré à Daniel Schäfer un parallèle avec ce qui s’est passé pour un certain nombre d’hommes et femmes de la Bible : ils avaient bien commencé, puis leur foi a buté sur un obstacle et a « fait naufrage » (1 Tm 1.19). Schäfer passe ainsi en revue l’histoire d’une vingtaine de croyants de l’ancienne et de la nouvelle alliance dont l’échec devant la tentation peut nous servir d’avertissement.1 A sa liste, nous en ajouterons quelques autres dont la Bible nous rapporte la mésaventure pour nous dire : « Ces événements leur sont arrivés pour nous servir d’exemples. Ils ont été mis par écrit pour que nous en tirions instruction, nous qui sommes parvenus aux temps de la fin » (1 Co 10.11).
1 D. Schäfer Auf dem Friehof der Gestrandeten (voir bibliographie).
Adam et Eve2 avaient, face à la tentation, un immense avantage sur nous : étant sortis des mains du Créateur, ils n’avaient en eux aucune propension au péché comme celle que nous héritons de nos ancêtres. La tentation ne pouvait donc pas venir de leur être intérieur. C’est pourquoi le Tentateur les a attaqués depuis l’extérieur. Ayant pris la forme d’un serpent3, il a fait appel à des tendances parfaitement légitimes implantées en eux : la curiosité, la soif de connaissance, l’envie de goûter à de nouveaux fruits, le désir de ressembler à Dieu, pour les inciter à désobéir à l’ordre formel qu’ils avaient reçu de Dieu : ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
2 La tradition judaïque a fait porter à Eve seule la responsabilité de la chute.
3 Si Satan peut se déguiser en « ange de lumière » (2 Co 11.14), il peut aussi être apparu à Eve sous la forme d’un serpent. Différents autres passages du NT montrent, en effet, que c’est en réalité Satan qui a utilisé le corps d’un serpent pour séduire Eve et Adam (Jn 8.44 ; Rm 16.20 ; 2 Co 11.3 ; 1 Tm 2.14).
La Bible annotée dit : « Si nous examinons le récit de près, nous verrons que bien des traits dépassent l’idée que nous nous faisons d’un simple animal. Le serpent se rend compte de la situation ; il sait ce que Dieu a dit à l’homme : il a des pensées, et même des pensées fort subtiles, qu’il exprime par la parole : puis il a un but bien arrêté qu’il poursuit avec un grand savoir-faire. Outre ces traits, qui nous révèlent l’existence de l’intelligence et de la volonté chez cet être, il en est d’autres qui en font un être mauvais, étranger par conséquent à la création qui nous a été racontée au ch. 1. Le but qu’il se propose est de détourner l’homme de son devoir envers Dieu ; et ce but, il le poursuit par le moyen du mensonge. Il n’est donc pas possible de l’identifier avec l’un des animaux qui, d’après le ch. 1, avaient été créés bons. Enfin, au v. 15, dans la sentence prononcée sur lui, il est envisagé et traité comme un être responsable, par conséquent doué de conscience et de liberté. C’est sans doute sur le récit de la chute, expliqué d’après tous ces indices, que repose dans l’AT la croyance à un être malfaisant, appelé Satan, et au rôle de tentateur et d’accusateur des hommes qui lui est attribué (Jb 1-2 ; 1 Ch 21 ; Za 3)… Jésus lui-même a confirmé ce fait dans cette parole décisive : ‘Le père dont vous êtes issus, c’est le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père : il a été meurtrier dès le commencement’ (Jn 8.44). Ces mots ne peuvent s’appliquer qu’au meurtre de la race humaine par le premier péché. – Comp. 2 Co 11.3 » (BA 1 p. 111-112).
H. Blocher dit que l’auteur « attribue au Serpent une longévité qui n’est point animale. quand il annonce sa défaite finale — la sienne, et non pas celle de sa descendance — après bien des générations d’humanité (3.15). Il faut bien que l’auteur en vise un autre, derrière la figure du Serpent. « L’Apocalypse, qui répond une fois de plus à la Genèse, livre la clé du code. Par deux fois, elle explique : ‘le dragon, le Serpent ancien (de la Genèse), c’est-à-dire le Diable et Satan’ (Ap 20.3 ; presque identique : 12.9). L’apôtre Paul présupposait déjà la même identification quand il craignait que les pensées des Corinthiens se fassent corrompre, comme Eve par le serpent (toujours le serpent) : la suite de son exhortation montre qu’il redoute les ruses de Satan (2 Co 11.3 et 14 ; cf. 2.11). Jésus lui-même avait évoqué la défaite de l’Adversaire diabolique avec l’image de serpents foulés aux pieds (Lc 10.18 s.) – réminiscence probable de la Genèse, comme aussi l’allusion au diable homicide dès le commencement, et menteur (Jn 8.44). Le livre judéo-grec de la Sagesse avait ouvert la voie en interprétant : ‘par la jalousie du diable la mort est entrée dans le monde’ (Sg 2.24). En tout cas, l’Ecriture ne nous laisse aucun doute : le Serpent, c’est le Diable ! »
La sentence contre le Serpent (3.15b) lui prédit sa défaite finale, « Comme cette défaite se situe au terme d’une longue guerre entre descendances, et cependant, qu’elle affecte le Serpent lui-même, il faut bien que le Serpent représente ici un autre, qui persiste tandis que se succèdent les générations : nous tenons un nouvel indice du caractère symbolique du Serpent » (révélation p. 126-128, 147, 177).
Pourquoi est-il question d’un serpent et non de Satan ? Voir EDB 1 p. 82.
Le Serpent leur demande : « Vraiment, Dieu vous a dit : ‘Ne mangez du fruit d’aucun arbre du jardin’ ? » (Gn 3.1). En déformant l’ordre divin, le Serpent « présente l’interdit comme une monstrueuse privation. Ce n’est pas tant de la parole de Dieu qu’il veut faire douter, que de sa bonté ». Il dépeint Dieu « comme égoïste, jaloux, opprimant, répressif » (H. Blocher, révélation des origines p. 134-135). « La faculté raisonnante d’Eve a été subjuguée par l’allégation de la jalousie de Dieu, une allégation plausible pour une nature gouvernée par les sentiments plutôt que par la réflexion. Le jugement meilleur d’Adam a été subjugué par l’influence personnelle (Gn 3.17), il n’a pas été trompé » (Expositor’s Greek Testament in loc. cit.).
Dans sa réponse au Tentateur, Eve rappelle l’ordre divin (qu’elle n’a pas entendu elle-même, mais qui lui a été rapporté par Adam), avec quelques modifications significatives : Dieu avait dit à Adam : « Mange librement des fruits de tous les arbres du jardin ». Eve ôte les mots librement et tous, comme si elle commençait déjà à restreindre l’offre généreuse de Dieu. Elle exagère la sévérité de Dieu (en ajoutant : « vous n’y toucherez pas ») et affaiblit sa menace (en disant : « de peur que vous ne mouriez » alors que Dieu avait dit : « le jour où tu en mangeras, tu mourras »). Elle accentue la rigueur de la défense et atténue le danger. Les modifications apportées par la femme aux ordres de Dieu montrent que sa confiance en son Créateur avait déjà commencé à vaciller.
Le diable lui présente une caricature de Dieu (il ne vous aime pas) et une promesse trompeuse (vous serez comme des dieux). Puis il joue à fond la carte du mensonge (« Mais pas du tout ! »). Il caricature Dieu (« Dieu sait bien que… vos yeux s’ouvriront ») et ajoute un autre mensonge « Vous serez comme Dieu ».
Ces arguments « sur mesure » convainquent la femme. « Elle suit ses impressions plutôt que les instructions et fait de la réalisation de soi son but » (D. Kidner). Elle regarde les fruits défendus avec des yeux neufs : « la femme vit… elle prit donc… et mangea. Elle en donna aussi à son mari » (v. 6).
Si nous voulons pénétrer jusqu’au nœud du problème et comprendre où se situait l’erreur d’aiguillage qui fut à l’origine de la séduction d’Eve et de la chute d’Adam, il nous faut remonter à l’intention de Dieu en créant l’homme et la femme. W. Hendriksen dit : « Il fut créé pour diriger, elle pour suivre… La tendance à suivre fut implantée dans l’âme d’Eve lorsqu’elle est sortie des mains de son Créateur... La chute d’Eve survint lorsqu’elle a ignoré la position qui lui a été ordonnée par Dieu. Au lieu de suivre, elle a choisi de diriger… c’est-à-dire elle a mené dans la voie du péché alors qu’elle aurait dû suivre la voie de la justice. Elle a choisi de gouverner celui qui, à ce moment-là, était encore son mari sans péché ; à présent, elle devra obéir à la créature qui est en partie son œuvre : son mari pécheur » (1-2 Tim Titus London 1964 p.109-110). H.A. Kent suit la même ligne de pensée : « La femme a pris la direction, et l’homme, pleinement conscient de ce fait, s’est soumis à elle et a mangé du fruit. Ils sont tous deux allés à l’encontre de la position que Dieu leur avait assignée. La subordination de la femme à l’homme n’est pas une invention de Paul. Elle a sa racine dans la nature même des sexes, et c’est Dieu qui l’a établie ainsi » (Les épîtres pastorales Québec 1981 p. 97).
Les vraies raisons de la chute semblent se situer plutôt sur cette ligne de pensée. Le renversement de l’ordre hiérarchique a commencé par l’écoute du serpent : il faisait partie des bêtes sur lesquelles l’homme et la femme devaient « dominer » (Gn 1.28). Ensuite, lorsqu’elle eut identifié la voix du soupçon anti-divin derrière l’insinuation du serpent, deux voies s’offraient à elle : soit elle lui lançait, comme le fera Jésus plus tard : « Arrière de moi, Satan » (Mt 4.10), en appliquant la tactique que préconisera Jacques : « Soumettez-vous à Dieu, résistez au diable, et il fuira loin de vous » (Jc 4.7) ; soit elle le renvoyait à son mari : après tout, c’est à lui que l’ordre de Dieu avait été adressé, c’est lui qui était habilité à répondre, étant le chef de famille. « Eve prend la défense de Dieu, non en témoin fidèle, mais en juge autonome. Elle est, de ce fait, déjà tombée » (M.G. Kline Nouv. Comment. Bibl., p. 88).
Cependant, la faute était autant du côté d’Adam. Genèse 3.6 nous dit qu’il était auprès d’elle (ou : avec elle). A-t-il assisté à l’entretien sans réagir, alors qu’il avait été donné à la femme comme son protecteur ? Il est difficile de l’imaginer. Mais, de toute façon, en suivant sans protester l’exemple et la suggestion de sa femme, il a abdiqué de son rôle de responsable, il a accepté « d’être dirigé au lieu de diriger » (D. Kidner) et il a consciemment transgressé l’ordre que Dieu lui avait donné, à lui (Gn 2.16-17), avant de créer la femme (v. 18-24).
Don Fleming répond : « L’homme a été créé à l’image de Dieu ; comme Dieu est infini, l’homme a trouvé en lui-même une tendance à être illimité. Cependant, il aurait dû se souvenir qu’il n’était pas Dieu, mais seulement une créature faite à son image. Il ne pouvait pas plus exister indépendamment de Dieu que l’image de la lune sur l’eau ne peut exister sans la lune. C’est à cause de cet élément d’indépendance, ou de limitation, dans les relations de l’homme avec Dieu, que Dieu a limité la liberté de l’homme. Il lui a demandé de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
« Satan a poussé l’homme à aller au-delà de la limite que Dieu avait fixée, de chercher à être indépendant, de se mettre à la place de Dieu, de prendre lui-même ses décisions, de diriger sa vie et d’être seul juge de ce qui est bien et ce qui est mal. La racine du péché était l’orgueil – le désir de l’homme d’être son propre dieu ; par là, Satan a inspiré à l’homme la tentation de se rebeller contre son Créateur (3.1-7)…
« L’homme a rejeté la vie éternelle, donc Dieu la lui refusera. Il a voulu être indépendant de Dieu ; c’est pourquoi Dieu l’a éloigné de sa présence. Il a voulu déterminer par lui-même ce qui était bon et mauvais pour lui, c’est pourquoi Dieu l’a expulsé dans un monde où il apprendra ce qui est bien et ce qui est mal par les peines et les misères créées par ses propres fautes (v. 22-24) » (Bridge Bible Handbooks n° 1, p. 9-10).
« Le chemin de la rébellion met le plaisir immédiat avant ses conséquences éventuelles, et notre propre perception de ce qui est bon pour nous en opposition avec ce que Dieu nous a dit à propos de nous-mêmes et de son monde. ‘Péché’ est le nom de cette séparation d’avec Dieu qui commence par l’abandon de la confiance dans la bonté et dans l’amour de Dieu » (D. Atkinson The Message of Genesis p. 86-87).
Lors du développement de l’enfant, ce qu’il expérimente dans ses relations avec ses parents au cours des premières années de sa vie est absolument crucial pour toute son orientation future : peut-il avoir confiance en eux ? Leurs soins suffisent-ils pour que l’enfant développe cette capacité de confiance ? « La méfiance de base est la racine des désordres survenant dans toutes les phases futures du développement émotionnel et relationnel. Telle est certainement l’image ici : le tentateur commence par semer le doute dans la fiabilité de Dieu (Dieu a-t-il réellement dit ?) pour passer au doute sur la vérité de sa parole (Vous ne mourrez pas). Ce dénigrement du caractère de Dieu est la cause première de tous les désordres qui suivent dans l’histoire. A partir de là, la tentation a ouvert le chemin à l’action désobéissante. Adam et Eve ont expérimenté la puissance du mal dans leurs vies. Leurs yeux s’ouvrirent. Ils ont entrevu la nature du bien et du mal ; une connaissance du bien qui, comme le dit Milton, fut ‘achetée par la connaissance du mal. Ils auront à connaître Dieu dans une lumière différente. Ils ont su qu’ils étaient nus » (Id. Ibid. p. 85).
«L’homme, quand il décide d’être comme Dieu, ‘connaissant le bien-et-mal”, échoue piteusement à créer quoi que ce soit. Il ne peut s’abstraire du monde de Dieu, et il ne peut innover qu’en abusant des biens que Dieu lui avait donnés. Ainsi c’est toujours à propos d’un des fruits du jardin de Dieu, fruit réellement beau, agréable et utile, que l’homme est tenté: le mal n’est pas dans le bien que Dieu a créé, mais dans le refus de l’ordre que Dieu a institué pour la jouissance du monde. La tentation joue des facettes des biens, elle fait miroiter les attraits des belles créatures, et le péché pervertit les élans qu’ils suscitent très justement en nous. Ainsi, pour reprendre le langage de Jean, la ‘convoitise de la chair’ pervertit et corrompt l’élan qui nous porte vers ce qui est bon et bienfaisant ; la ‘convoitise des yeux’, l’élan vers ce qui est beau et vrai, la ‘fanfaronnade des moyens d’existence’ pervertit le juste effort pour être et pour être valorisé. Ainsi, dans la tentation de Jésus, le diable lui a offert des choses qui revenaient de droit au Fils de Dieu ; mais il invitait Jésus à renverser l’ordre défini par le Père. Ainsi, en Gn 3, le fruit de l’arbre planté par Dieu devait être bel et bon — l’occasion du péché a été une créature innocente — mais l’humanité a perverti l’ordre du Créateur » (H. Blocher ICHTHUS N° 835. 1979 p. 11).
Nous pouvons supposer que bien des fruits d’autres arbres étaient « bons à manger » (Dieu n’a pas dû leur donner des fruits non appétissants), et « agréables aux yeux » (toute la création porte cette marque de beauté). Mais c’est probablement la troisième caractéristique : « précieux pour ouvrir l’intelligence » qui a dû attirer le plus la femme. « Bien que le texte ne nous indique pas comment le fait de manger du fruit de l’arbre rendrait intelligent, il suggère fortement que c’est cette vertu de l’arbre qui avait le plus d’attrait. Céder (à la suggestion du Serpent) donnerait à la femme quelque chose que, dans son jugement, elle ne possédait pas, c.-à-d. la sagesse. Le texte dit littéralement : ‘Lorsque la femme vit que l’arbre. était désirable pour devenir sage’. C’est là que réside l’essence de la convoitise. C’est l’attitude qui dit : J’ai besoin de quelque chose que je ne possède pas pour être heureux » (V.P. Hamilton Genesis I p. 190). La tentation d’Adam et d’Eve contient en germe tous les éléments des tentations auxquelles nous sommes exposés.
Dans le Paradis perdu, le poète anglais Milton représente Adam après la chute devant les portes fermées du paradis. Il n’a pas encore conscience de la portée de son péché. Alors l’ange le prend par la main et le mène au sommet d’une haute montagne. Là, il dessille ses yeux et lui fait voir toutes les conséquences de sa désobéissance : la haine qui animera les peuples et les dressera l’un contre l’autre, le triomphe de la maladie et de la misère. Puis Adam voit à ses pieds une tombe dans laquelle il reconnaît son fils Abel. A côté de la tombe, il voit celui qui l’a tué et qui n’est autre que son fils Caïn. Là-dessus, Adam s’effondre.
Dieu l’avait prévenu : « L’Eternel dit à Caïn : Pourquoi te mets-tu en colère et pourquoi ton visage est-il sombre ? Si tu agis bien, tu le relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte : son désir se porte vers toi, mais toi, maîtrise-le ! »
Au lieu de résister à la tentation et de chercher auprès de Dieu la force de ne pas y céder, il a prêté l’oreille aux voix de sirènes qui le poussaient au meurtre de son frère.
Chaque chute a derrière elle une longue histoire. Un éclair ne tombe jamais d’un ciel bleu. Un orage se prépare par une série de conditions météorologiques parfaitement prévisibles. Toute chute morale spectaculaire est aussi précédée par une série plus ou moins longue de tentations auxquelles on a cédé en pactisant avec le péché. Cela se passait peut-être sur le plan des pensées où personne n’aurait pu le soupçonner, mais où l’intéressé était bien conscient qu’il aurait dû ne pas céder aux suggestions de l’Adversaire.
Caïn a gardé et cultivé en lui la jalousie et la haine de son frère. Chaque fois qu’il le voyait, il les nourrissait. S’il avait refusé ces sentiments dès leur apparition et demandé à Dieu : « garde-moi de céder à la tentation ! », le Seigneur lui en aurait donné la force.
Lorsque Dieu a vu que Caïn était jaloux de son frère, il lui a parlé (Gn 4.6), puis il s’est retiré pour voir comment Caïn agirait : suivrait-il sa jalousie ou ce qu’il venait de lui dire.
Nous pouvons nous trouver dans la même situation lorsqu’un ami obtient la promotion que nous attendions, ou qu’un voisin sort avec la nouvelle voiture que nous convoitions, ou que notre frère ou notre sœur concentre sur lui/elle l’attention de nos parents. Tels étaient les sentiments des frères de Joseph lorsqu’ils voyaient le favoritisme de Jacob envers leur jeune frère jouissait ; ces sentiments leur inspiraient des pensées de meurtre (Gn 37.20) qu’ils auraient mises à exécution sans l’intervention de Ruben (v. 21-22).
Loth n’était pas à sa place à Sodome (voir la note suivante). Il aurait dû rester comme Abraham sur les hauteurs du pays. Il s’est peu à peu accommodé aux normes de ses concitoyens et s’est attaché à cette ville corrompue. C’est à force d’insistance que l’ange a réussi à le convaincre de quitter cette cité vouée à la destruction. Sa femme l’a suivi à contrecœur. Son cœur est resté dans cette ville où elle avait laissé toutes ses richesses. Sa conscience a été progressivement obnubilée par les fausses valeurs de son entourage, de sorte qu’au lieu d’obéir à l’ordre de l’ange, elle s’est retournée et a jeté un regard plein de regrets vers le tombeau de ses biens.4
4 Einen Blick nach dem Grabe seiner Habe werfet noch der Mensch zurück (Schiller : Das Lied von der Glocke) (L’homme jette encore un regard vers la tombe de ses biens).
Céder à la tentation de désobéir à Dieu est, pour la femme de Loth, la conséquence d’une longue suite de pensées où elle a aimé le monde, pactisé avec les gens du monde et adopté leurs valeurs au lieu de rester attachée à Dieu avec un cœur sans partage. Deux mille ans plus tard, Jésus a tiré de cette histoire un sévère avertissement : « Rappelez-vous ce qui est arrivé à la femme de Loth » (Lc 17.32).
Loth, ce « juste » (2 Pi 2.7) a, lui aussi, connu une fin misérable : vivant seul avec ses deux filles dans une caverne, couchant avec elles en état d’ébriété, pour donner naissance aux ancêtres de deux peuples qui compteront parmi les pires ennemis d’Israël.
Ronald Youngblood note 7 étapes qui ont marqué sa chute.
1) Dans Gn 13.10-11, « Loth regarda et vit toute la plaine du Jourdain qui s’étendait jusqu’à Tsoar : avant que l’Eternel eût détruit Sodome et Gomorrhe, elle était comme le jardin de l’Eternel, comme la terre d’Egypte. Loth choisit donc pour lui toute la plaine du Jourdain », laissant les collines arides à son oncle.
2) « Loth s’établit au milieu des villes de la plaine, dressant ses tentes jusqu’aux environs de Sodome » (13.12). N’avait-il pas connaissance de la méchanceté des citadins de ces villes, en particulier de Sodome ? Il eût été étonnant qu’il n’apprenne pas ce qui se passait dans ces villes (« Or, les gens de Sodome étaient pervertis, ils commettaient de grands péchés contre l’Eternel » v. 13), mais l’attrait de ce qu’il pouvait y gagner était plus fort que ses réticences. Il a donc fait taire sa conscience et s’est « établi au milieu des villes », se rapprochant de plus en plus de Sodome.
3) Lorsque les quatre rois babyloniens prirent la ville de Sodome, « ils enlevèrent aussi Loth le neveu d’Abram, avec ses biens, car il demeurait à Sodome » (14.12). Il a donc abandonné ses tentes et il est venu se fixer dans la ville perverse, malgré tout ce qu’il voyait autour de lui, comme Pierre l’a écrit.
4) « Le soir, les deux anges arrivèrent à Sodome. Loth éfait assis à la porte de la ville » (19.1). Ce n’était pas pour prendre le frais qu’il était assis là. Nous apprenons par Rt 4.1, 2, 11 que la porte de la ville était l’endroit où les « anciens », c.-à-d. les responsables de la cité, se réunissaient pour leurs délibérations. Donc Loth était « monté en grade » et faisait partie des notables. Quelque temps auparavant, Abraham avait sauvé la ville et tous ses habitants de l’esclavage. Peut-être que cela a apporté à son neveu Loth quelque considération et l’a fait admettre parmi les responsables de la cité. La porte de la ville était le centre des activités publiques. On y trouvait le marché (2 R 7.1 ; Né 13.19) et le tribunal local (Dt 21.19 ; 22.15 ; 25.7 ; Jos 20.4). David se rendait souvent là pour saluer les gens (par ex. 2 S 19.8). Loth avait-il espéré pouvoir exercer une influence bénéfique sur ses concitoyens ? En tout cas, la suite de l’histoire montre que son « engagement politique » n’a eu aucun résultat positif : non seulement, il n’a pas freiné le déclin moral de la cité, mais ses compatriotes n’ont eu aucune considération ni aucun respect pour lui (19.9 : « Ote-toi de là ! lui crièrent-ils. Puis ils ajoutèrent : Voyez-moi cet individu, il est venu ici comme étranger et maintenant, il veut jouer au juge ! Eh bien, nous t’en ferons voir plus qu’à eux. Puis ils poussèrent violemment Loth de côté et s’approchèrent de la porte pour l’enfoncer »).
5) Devant les exigences immorales de ses concitoyens, pour sauvegarder son honneur d’hôte, il leur fait une proposition incroyable : « Ecoutez : j’ai deux filles qui sont encore vierges. Je vais vous les amener, vous leur ferez ce qui vous plaira » (19.8). Il est donc prêt à sacrifier ses propres filles pour satisfaire leurs désirs lubriques. « Lorsque la souveraineté de Dieu est reniée et que ses lois sont ignorées, l’anarchie règne et ce sont les hommes pécheurs qui prennent le dessus » (R. Youngblood).
6) « Là-dessus, Loth sortit et alla trouver les maris de ses filles. Allons, leur dit-il, il faut quitter ce lieu car l’Eternel va détruire la ville ! Mais ses gendres prirent ses paroles pour une plaisanterie » (19.14). Dans sa propre famille, le témoignage de Loth n’a pas eu beaucoup d’impact, à en juger par le manque de crédibilité et de force de persuasion de ses paroles.
7) « Par la suite, Loth alla habiter avec ses deux filles dans la montagne. Il s’installa avec elles dans une caverne » (19.30). Triste fin de vie ! Mais l’histoire qui se passe dans cette caverne est encore plus triste : ses deux filles le font boire jusqu’à l’ivresse (cela n’a pas dû être trop difficile) pour avoir une relation incestueuse avec lui. Davis intitule cette péricope : « La honte de Loth ». « Loth a réussi à sauver ses deux filles de Sodome, mais pas à ôter la philosophie de Sodome de leur esprit » (Paradise to Prison p. 206). Il s’ensuivit la naissance de deux garçons qui seront les fondateurs de deux nations figurant parmi les ennemis les plus acharnés des Israélites.
Sept étapes marquant une déchéance morale de plus en plus accentuée — et cela malgré les « tourments de son cœur intègre » ! (D’après R. Youngblood The Book of Genesis p. 154, 155, 176 à 179).
« L’histoire de Loth et de sa famille devrait nous rappeler que toutes nos décisions sont importantes — même celle concernant le lieu où nous voulons habiter. Notre environnement moral influence nos vies de manière significative. C’est pour cette raison, entre autres, que le Nouveau Testament exhorte constamment les croyants à cultiver la communion avec d’autres croyants » (J.J. Davis Paradise to Prison p. 207).
Miryam la prophétesse a critiqué son frère Moïse parce qu’au fond de son cœur, elle le jalousait. Elle entraîna son frère Aaron dans sa contestation.5
5 En hébreu, le sujet du verbe critiquer (v. 1) est au féminin. Il semble donc que l’initiatrice de la contestation ait été Miryam, qui a impliqué son frère Aaron dans sa protestation. C’est pourquoi c’est elle que le châtiment de l’Eternel a frappé.
Ce qu’elle dit était exact : Dieu ne parlait pas seulement par Moïse ; il confiait aussi des messages à elle, en tant que prophétesse, et à Aaron, le détenteur des Ourim et des Toummim par lesquels il révélait sa volonté. Cependant, l’esprit qui l’inspirait était mauvais et elle a sans doute répandu ses critiques acerbes dans son entourage.
Moïse a supporté en silence cette épreuve supplémentaire (cf. Nb 11.1-15). Son humilité est relevée au v. 3. Dieu prend lui-même l’affaire en mains et défend son serviteur (cf. Hé 3.2). Il énonce de plus un triple jugement contre le péché de la langue de Miryam (v. 9-10) :
Ce jugement nous montre combien les péchés de la langue sont graves aux yeux de Dieu : ils bannissent sa présence et sa paix, troublent la communion dans la famille et la communauté et arrêtent la progression de tout le peuple de Dieu (12.15).
Jacques souligne l’importance de la maîtrise de sa langue : « Celui qui ne commet jamais de faute dans ses paroles est un homme parvenu à l’état d’adulte, capable de maîtriser aussi son corps tout entier. Ne suffit-il pas d’un petit feu pour incendier une vaste forêt ? La langue aussi est un feu ; c’est tout un monde de mal. Elle est là, parmi les autres organes de notre corps, et contamine notre être entier. Allumée au feu de l’enfer, elle enflamme toute notre existence… la langue, aucun homme ne peut la dompter. C’est un fléau impossible à maîtriser ; elle est pleine d’un venin mortel » (Jc 3.2-8).
David a vu les méfaits qu’a pu causer la langue d’un Doëg l’Edomite : « Ta langue trame des méfaits, c’est un rasoir bien affilé, elle est habile pour tromper. Tu as donné ta préférence au mal plutôt qu’au bien, tu as préféré le mensonge à la sincérité. Tu aimes les mots qui détruisent, ta langue n’est que perfidie » (Ps 52.4-6). C’est peut-être ce qui lui a inspiré la résolution dont il nous fait part dans les psaumes : « Examine mon cœur, éprouve-moi la nuit, tu ne trouveras rien à reprocher en moi. J’ai décidé de ne pas pécher en paroles » (Ps 17.3). « Je m’étais dit : ‘Je vais me surveiller pour ne pas pécher en paroles. Je serai comme bâillonné aussi longtemps que des méchants se tiendront devant moi » (Ps 39.1). Tous ceux qui sont tentés de beaucoup parler peuvent s’inspirer de cette résolution, car « plus on multiplie les paroles, plus on fait augmenter la frustration. Et à quoi cela nous avance-t-il ? » (Ec 6.11).
Lorsque nous sommes tentés de critiquer un frère ou une sœur, pensons à Myriam !
Samson, consacré dès sa naissance à Dieu par ses parents, reçut des dons exceptionnels : une force herculéenne, une intelligence vive. Il aurait pu les mettre au service de Dieu pour devenir son prophète et le libérateur de son peuple. Il les a gaspillés dans ses relations avec les Philistins et leurs femmes.
Chez lui, les sentiments commandaient à la volonté ; ayant remarqué une femme chez les Philistins, il demande à ses parents d’aller la chercher pour se marier avec elle. A toutes leurs objections, il répond : « Celle-là, je la veux ! ».
Son implication avec les Philistines était de plus en plus profonde. Dans le premier cas, son mariage ne fut pas consommé. Dans Jg 16, il entra chez une prostituée, mais la quitta au milieu de la nuit. Chez Dalila, c’est progressivement qu’il lui livra son secret : d’abord, il lui dit qu’il fallait le lier avec sept cordes fraiches, puis : l’attacher avec sept cordes neuves, ensuite : tisser les cheveux de sa tête dans la chaîne d’un métier à tisser. Dans le jeu de cache-cache, on dirait : « tu brûles ». Finalement, il lui révèle que ses cheveux et sa barbe n’avaient jamais été coupés.
Dalila lui reprochait : « Tu ne me fais pas confiance ». Il aurait pu lui répondre : « Et j’avais raison ! Puisque chaque fois, tu avais caché des Philistins pour me maîtriser ». Mais il était aveuglé par sa passion et, devant l’insistance de sa femme, « il finit par lui révéler son secret » (16.16).
A-t-il oublié l’ordre donné à sa mère : « Jamais il ne devra se couper les cheveux » (13.5) ? Et que sa consécration à Dieu était liée à ce symbole ? Aussi la présence de Dieu avec lui, source de sa force, s’est-elle retirée de lui ; « mais il ne savait pas que l’Eternel s’était détourné de lui » (16.20) : « peut-être le verset le plus triste de l’AT »6 Dans cette situation, abandonné par l’Eternel sans en être conscient, « la honte et la défaite sont inévitables » (Id.).
6 A.E. Cundall Judges London, Tyndale Press p. 179.
Sa fin fut aussi bien triste : écrasé sous les décombres du bâtiment qu’il avait détruit — pour n’avoir pas su résister à la tentation (de sa passion et devant l’insistance de sa femme).
Et pourtant, il compte parmi les héros de la foi (Hé 11.32).7
7 Les avis sur ce Juge sont très contrastés : si Mark Green voit en lui une incarnation du péché national et une faiblesse fondamentale (devant les femmes). Daniel Arnold ne trouve en lui « aucune immoralité sexuelle », « Puisque l’engagement de Samson avec une Philistine est tellement étrange (ch. 14), l’auteur multiplie les indices pour guider le lecteur dans une évaluation positive du juge » (13.25 ; 14.3, 6, 19) (Id. p. 262-263). A Gaza, Samson « entre chez une prostituée » (Jg 16.1) mais « aucune immoralité n’est relevée chez notre juge sur lequel repose l’onction divine. La visite chez une prostituée doit rappeler la visite des espions à Jéricho » (p. 288). « Avec Dalila, les choses changent. Samson, si exemplaire jusque-là tombe dans le péché », mais « le texte ne mentionne pas de rapport sexuel » (p. 290) : « malgré les conséquences dramatiques, le péché est minime (Samson s’est contenté de dévoiler l’origine de sa force) » (p. 242).
Le grand-prêtre Eli accomplissait son ministère de manière irréprochable. Seul problème : l’éducation de ses enfants. Lorsqu’ils furent grands, « c’étaient des vauriens qui ne se souciaient pas de l’Eternel. En effet, voici comment ils agissaient à l’égard du peuple. Chaque fois que quelqu’un offrait un sacrifice, au moment où la viande cuisait, un de leurs serviteurs arrivait, une fourchette à trois dents à la main. Il piquait dans la casserole, la marmite, le chaudron ou le pot, et prenait pour le prêtre tout ce que la fourchette ramenait. C’est ainsi qu’ils procédaient envers tous les Israélites qui venaient à Silo » (1 S 2.12-14). « Souvent, ils prenaient de force la viande crue. C’est ainsi qu’ils profanaient les offrandes faites à l’Eternel » (v. 17).
« Eli était très âgé. Il entendait dire comment ses fils agissaient envers les Israélites, et même qu’ils couchaient avec les femmes qui se rassemblaient à l’entrée de la Tente de la Rencontre » (2.22). Il les reprenait mollement : « Ce que j’entends raconter n’est pas beau » (v. 23). La situation ne changea guère, car « les fils ne tinrent aucun compte de l’avertissement de leur père » (v. 25). « Eli devint très vieux et ses fils se conduisaient de plus en plus mal aux yeux de l’Eternel » (3.21).
Lorsqu’il entendit que ses fils étaient morts dans la bataille contre les Philistins et que le coffre de l’Eternel avait été pris, « Eli tomba de son siège à la renverse, à côté de la porte du sanctuaire, il se brisa la nuque et mourut, car il était âgé et lourd » (4.18). Peut-être que la mention de son grand poids a aussi une valeur morale : il ne semble pas avoir donné à ses fils l’exemple d’un homme frugal.
Quarante années de ministère qui finissent bien mal ! En parlant des conducteurs, l’épître aux Hébreux dit : « Considérez l’aboutissement de toute leur vie » (13.7).
La lignée d’Eli fut écartée du sacerdoce parce qu’il n’a pas su résister à la tentation de mettre les bonnes relations avec ses fils au-dessus de son devoir de répréhension familiale et de ce qu’il devait à Dieu. Un prophète lui fut envoyé pour lui demander de la part de l’Eternel : « Pourquoi honores-tu tes fils plus que moi ?… moi l’Eternel, je le déclare : c’est fini ! Car j’honorerai ceux qui m’honorent, mais ceux qui me méprisent seront à leur tour couverts d’opprobre » (1 S 2.29-30).
L’éducation des enfants est donnée par l’apôtre Paul comme l’un des critères pour le choix des dirigeants d’Eglise. « Qu’il dirige bien sa famille et maintienne ses enfants dans l’obéissance, en toute dignité » (1 Tm 3.4) ; « Il faut que ses enfants soient dignes de confiance, c’est-à-dire qu’on ne puisse pas les accuser d’inconduite ou d’insoumission » (Tt 1.6). Paul motive cette mesure : « Car, comment un homme qui ne dirige pas bien sa famille, serait-il qualifié pour prendre soin de l’Eglise de Dieu ? » (1 Tm 3.5). A une époque où l’enfant est roi et où les normes éthiques de la jeunesse s’abaissent de plus en plus, la tentation est grande, pour des parents chrétiens, de ne pas se singulariser par une éducation conforme aux valeurs bibliques.