La souffrance et le mal pourquoi ?

3
Quels effets positifs peut avoir la souffrance ?

« L’extrême grandeur du christianisme, dit Simone Weil, vient de ce qu’il ne cherche pas un remède surnaturel contre la souffrance, mais un usage surnaturel de la souffrance » (La pesanteur et la grâce).

1. Elle nous évite parfois de plus graves désagréments

Bien des souffrances peuvent nous éviter de plus graves désagréments. Lorsque j’avais 17 ans, je suis tombé gravement malade et j’ai perdu toute une année d’étude. Pourquoi Dieu permettait-il cette déconvenue ? Depuis lors, j’ai pu constater que sans cette maladie et sans ce retard dans mes études, je n’aurais pas connu l’évolution spirituelle dont j’ai bénéficié par la suite avec les amis rencontrés dans la classe que j’ai dû « redoubler » ; selon toute probabilité, j’aurais dû faire la « campagne d’Italie » (dans laquelle plusieurs de mes anciens condisciples ont perdu la vie), je ne me serais pas réfugié en Suisse, je n’y aurais pas connu l’institut biblique où j’ai pu bénéficier d’un enseignement qui a orienté ma vie sur de tout nouveaux rails… Et je suis loin de tout connaître !

Généralement, nous ne comprenons pas pourquoi cette « tuile » nous tombe dessus et Dieu n’est pas obligé de nous l’expliquer. Il nous demande simplement de lui faire confiance.

Jon Tal Murphree dit que son chien a pu juger son maître bien cruel de lui refuser sa pitance si appétissante qu’il avait reniflée – ignorant que des morceaux de verre étaient tombés dans sa bouillie et que c’est pour cela qu’on lui refusait une jouissance qu’il pouvait estimer parfaitement légitime (81 p. 24).

Les parents corrigent leurs enfants pour leur éviter les désagréments que leurs tendances instinctives pourraient entraîner. Dieu agit de même : « Le Seigneur corrige celui qu’il aime : il châtie tous ceux qu’il reconnaît pour ses fils. Supportez vos souffrances : elles servent à vous corriger. C’est en fils que Dieu vous traite. Quel est le fils que son père ne corrige pas ? Si vous êtes dispensés de la correction qui est le lot de tous les fils, alors vous êtes des enfants illégitimes, et non des fils » (Hébreux 12.6-8).

2. Elle est parfois le moyen d’accéder à de plus grandes bénédictions

Stanley Jones raconte : « En Chine, un médecin parvint, après des années de luttes et de sacrifices, à édifier un hôpital de premier ordre. Dans leur ruée vers le nord, les troupes communistes de l’armée nationaliste saccagèrent l’hôpital et ne laissèrent que des ruines. Le travail de tant d’années était anéanti en un instant. Sans se laisser abattre, le docteur suivit l’armée pour prodiguer ses soins aux malades et aux blessés. En apprenant ces faits, le général Tchang-Kaï-Tchek demanda à sa femme : ‘Pour quelle raison ce docteur étranger soigne-t-il nos malades et nos blessés, quand ce sont ces mêmes hommes qui ont détruit son hôpital ?’ Sa femme, qui était chrétienne, répondit : ‘C’est parce qu’il est chrétien’. Alors le général déclara : ‘S’il en est ainsi, je veux devenir chrétien’ ». Et Stanley Jones ajoute : « Son noble comportement spirituel a fait autant et plus pour les hommes que ne l’aurait fait une vie entière de travail paisible » (51 p. 90).

3. Elle est une occasion de nous examiner

Pour beaucoup de gens, la souffrance est la punition d’un péché. C’était la thèse des amis de Job : « Toute souffrance particulière est le résultat d’un péché particulier. Elle est proportionnée à la gravité de l’offense ». Leurs explications contiennent une part de vérité : la souffrance en général est la conséquence du péché en général. D’autre part, il est vrai que certaines souffrances sont la conséquence de certaines transgressions des lois de Dieu. En lui donnant la Loi, Dieu a prévenu son peuple : « Si vous ne m’écoutez pas et si vous n’obéissez pas à tous ces commandements, si vous méprisez mes ordonnances et si vous rejetez mes lois… je vous enverrai le dépérissement et la fièvre qui terniront votre regard et épuiseront votre vie » (Lévitique 26.14-16).

Parmi les malédictions dont l’Eternel menace le peuple en cas de désobéissance, se trouvent « des maladies qui feront dépérir, des fièvres et des inflammations de toutes natures » (Deutéronome 28.21-22). Alexandre Vinet disait avec raison : « Si l’homme pouvait impunément faire le mal, les lois de Dieu ne seraient respectées que dans la création matérielle » (Nouveaux Discours 1848 p. 51). Il peut arriver qu’une faute déterminée ait pour conséquence une souffrance déterminée. L’apôtre Paul nous avertit que « ce qu’un homme a semé, il le mois sonnera » (Galates 6.7). Il établit aussi un lien entre une participation indigne au repas du Seigneur et certaines maladies (1 Corinthiens 11.30). Lorsque nous souffrons, il est donc légitime de nous poser la question : « Le Seigneur veut-il me rendre attentif à une faute que j’ai commise ? ». Mais il nous faut être très prudents lorsqu’il s’agit de notre prochain. Seul le Seigneur est habilité à poser cette question. « N’ajoutons pas aux souffrances de nos frères le poids d’accusations qui, en définitive, pourraient être fausses » (J.M. Nicole, 72 p. 13). Le livre de Job a été écrit en particulier pour réfuter la thèse des amis de Job. A la fin de l’épreuve lorsque Dieu s’exprime, il dit qu’il est « très en colère » contre eux, car ils n’ont pas parlé de lui « avec droiture » (Job 42.7).

Une voix d’avertissement

Cependant, même si elle ne s’appliquait pas au cas de Job, la thèse d’Elihou, celui qui a parlé en dernier lieu, contient un élément de vérité. Pour lui, la souffrance a valeur d’avertissement : « Dieu parle tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, par des songes, par des visions nocturnes, quand les hommes sont livrés à un profond sommeil. Alors il leur donne des avertissements, afin de détourner l’homme du mal et de le préserver de l’orgueil » (Job 33.14-16). « Dieu sauve le malheureux de sa misère, et c’est par la souffrance qu’il l’avertit » (Job 36.15). Le roi Ezéchias confessait : « Mes souffrances sont devenues mon salut » (Esaïe 38.17). L’auteur du Psaume 119 avoue aussi : « Avant d’avoir été humilié, je m’égarais. Maintenant, j’observe ta Parole. Tu es bon et bienfaisant » (v. 67-68).

« Dieu nous parle à voix basse dans nos plaisirs, à haute voix dans notre conscience, mais sa voix devient une clameur dans nos peines. Elles sont le porte-voix dont il se sert pour éveiller un monde sourd » (C.S. Lewis, 50 p. 128). Le premier effet de la souffrance est souvent de dissiper l’illusion que tout va bien. « Si le mal est présent, la souffrance, qui nous révèle sa présence, est une chose relativement bonne » (p. 164).

« Au jour du malheur : réfléchis »

Deuxième effet : dissiper l’autre illusion qui consiste à croire que ce que nous possédons nous appartient et nous suffit (p. 131). La souffrance plante le drapeau de la vérité dans la forteresse rebelle. C’est pourquoi l’Ecclésiaste nous conseille : « Au jour du malheur, réfléchis » (7.14). Être victime d’un cambriolage est toujours cause de souffrance. Après en avoir fait l’expérience, nous avons constaté 1°que l’on pouvait fort bien se passer de certains objets et certains meubles, et nous ne les avons pas remplacés ; 2°que nous nous attachions beaucoup moins aux « choses » qui pouvaient disparaître d’un moment à l’autre (cf. Matthieu 6.19-20).

Sur le plan collectif, des catastrophes peuvent aussi être des avertissements qui devraient pousser les hommes à s’examiner devant Dieu et à changer de comportement. Jésus l’a dit en évoquant l’effondrement d’une tour qui avait tué dix-huit personnes : « Croyez-vous qu’elles aient été plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais vous aussi, si vous ne changez pas, vous périrez tous » (Luc 13.4-5).

4. Elle donne à Dieu une occasion de nous examiner

A la fin de la marche du peuple d’Israël à travers le désert, Dieu lui fait dire : « N’oublie jamais tout le chemin que l’Eternel ton Dieu t’a fait parcourir pendant ces quarante ans dans le désert afin de te faire connaître la pauvreté pour t’éprouver. Il a agi ainsi pour découvrir tes véritables dispositions intérieures et savoir si tu allais, ou non, obéir à ses commandements » (Deutéronome 8.2).

Mais Dieu qui sait tout a-t-il besoin de l’épreuve pour connaître nos dispositions ? Certaines paroles de l’Ecriture semblent l’impliquer. Au mont Moriya, « Abraham prit en main le couteau pour immoler son fils. A ce moment-là, l’ange de l’Eternel l’appelle et lui dit :… Ne porte pas la main sur le garçon, ne lui fais pas de mal, car maintenant je sais que tu révères Dieu puisque tu ne m’as pas refusé ton fils unique » (Genèse 22.10-12). La prescience divine, qui lui permet de connaître à l’avance le résultat de nos choix, porte, en fait, sur ce choix une fois qu’il aura été fait. C.S. Lewis fait remarquer à propos de l’épreuve d’Abraham : « Dire que ‘Dieu n’avait pas besoin de tenter l’expérience’, c’est dire que, parce que Dieu sait, la chose connue de lui n’a pas besoin d’exister » (50 p. 139).

5. La souffrance contribue à notre progrès spirituel

Nous pouvons suivre, à travers les pages du Livre, la manière dont la souffrance a transformé des hommes et des femmes : Jacob, le trompeur sans scrupules qui, par la souffrance de l’exil, des remords et des tromperies subies, sera prêt à être transformé par Dieu à Péniel. Joseph, « fils à papa » gâté devient, par les souffrances qu’il a endurées dans l’esclavage et la prison, le sauveur de ses frères, capable de leur pardonner ce qu’ils lui ont fait. Moïse, par la souffrance des longues années de solitude morale et d’abaissement, devient un chef modèle, libérateur de son peuple esclave. Job parvient à la certitude de la foi au travers de ses souffrances (Job 42.5). En Jésus, le salut du monde s’opère par la souffrance du Serviteur de l’Eternel (Esaïe 53).

Anselme de Canterbury disait un jour à un malade : « Lorsque les eaux montèrent, l’arche s’éleva au-dessus des eaux. La souffrance doit nous élever ».

André Gide dit que les maladies peuvent être des clés qui nous ouvrent certaines portes. « Je crois qu’il y a certaines portes que seule la maladie peut ouvrir ». Il ajoute que parmi ceux qui jouissent d’une excellente santé il n’a encore jamais trouvé quelqu’un qui ne fût pas limité d’une manière ou d’une autre – un peu comme ceux qui n’ont jamais voyagé – et il rappelle ce mot de Charles-Louis Philippe : « La maladie est le voyage des pauvres ». (Rapporté par Charles du Bos dans son Dialogue avec André Gide).

J.T. Murphree dit que la souffrance forme des caractères solides – tout comme la course d’obstacles forme des muscles et que chaque ascension de montagne développe les poumons. Elle transforme notre personnalité pour la rendre plus semblable à celle du Christ.

« Nul n’aime souffrir, constate E. Bavarel. Et pourtant le commencement de l’Art de vivre consiste à admettre que la souffrance est non seulement inévitable, mais qu’elle est bonne, puisqu’elle permet seule à l’homme de se décanter, de se réaliser, de sortir des jardins de l’enfance, de mûrir et finalement d’atteindre son plein épanouissement dans la paix et le bonheur » (76 p. 132).

On connaît les vers célèbres d’Alfred de Musset dans La nuit d’octobre : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert ». Dans La nuit de mai, il disait : « Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur ».

E. Hunziker emploie les images suivantes : « Lorsqu’un aigle doit faire face à un orage, il place ses ailes d’une certaine façon et se sert de la force même de l’ouragan pour s’élever au-dessus de la tempête… L’huître perlière transforme ce qui la blesse en une précieuse perle » (s.d. p. 33). Le poète indien Rabindranath Tagore utilise une autre image : « Une corde de violon est posée sur une table. Elle ne subit aucune contrainte. Nous pouvons penser qu’elle est libre. Mais cette chose muette est-elle libre ? Placez-la sur un violon. Elle est liée ; elle produit, lorsqu’on la touche, des sons sourds. Mais tendez-la de plus en plus en tournant la clé. Qu’elle soit alors frappée par l’archet de Kreisler ? Maintenant, elle est libre. Elle chante ! » (cité par Stanley Jones, 51 p. 104).

« Un monde mauvais offre des possibilités d’expérimenter et d’exprimer du bien et de l’amour, ce qui n’aurait pas été possible sans la présence du mal » (N. Geisler, 78 p. 59). « Si nous coopérons avec Dieu dans nos souffrances, cela peut nous amener plus loin dans certains domaines que la santé n’eût jamais été capable de nous mener. Il faut souvent plus de foi et de courage pour porter la souffrance que pour être guéri » (J.T. Murphree, 81 p. 107).

Faut-il lutter contre la souffrance ?

La patience et la miséricorde sont de bonnes choses ; cependant, elles ne peuvent naître que dans un contexte d’opposition et de souffrance. Mais le fait que la souffrance puisse engendrer des vertus a été utilisé par Camus dans La peste pour fonder l’athéisme. Son argumentation est la suivante : « Puisque le mal est nécessaire pour engendrer un bien supérieur, on ne peut donc pas agir contre le mal ; ce serait agir contre Dieu qui l’a ordonné. Mais comme il est bon d’agir contre le mal et la souffrance, Dieu ne peut pas exister ». Le choix se présente ainsi dans le livre : aider le médecin à lutter contre la peste que Dieu a envoyée pour punir les péchés des hommes, ou se tenir du côté du prêtre et ne pas combattre la peste pour ne pas s’opposer à Dieu. Mais ne pas combattre le mal est inhumain. Puisque être humain et soulager la souffrance humaine est bon, il est faux d’adopter l’attitude théiste.

Son raisonnement est démenti par l’attitude de Jésus devant la souffrance humaine. Quand ses disciples ont vu un aveugle-né, ils lui ont demandé : « Qui a péché ? Cet homme ou ses parents ? » car, pour eux, comme pour les amis de Job, toute maladie était la punition d’un péché. « Jésus répondit : Cela n’a pas de rapport avec son péché, ni avec celui de ses parents ; c’est pour qu’en lui tous puissent voir ce que Dieu est capable de faire » (Jean 9.3), et il a guéri l’aveugle. « Selon Jésus, dit Maurice Ray, l’explication de certaines épreuves n’est pas à chercher dans les circonstances personnelles ou familiales passées de l’homme, mais dans la bénédiction, voire la guérison, qu’il plaira à Dieu d’en tirer… Il y a des infirmités, des souffrances, voire des maladies dont le sens profond n’est pas à chercher dans les causes, mais dans les conséquences » (s.d. p. 42-43).

Vertu purificatrice de la souffrance

« Comme le feu purifie les corps et les choses, la souffrance purifie l’âme et l’esprit. Dans la lumière d’amour de la Croix, elle est la grande chance de l’homme » (E. Bavarel, 76 p. 20).

Les années d’épreuves ont été pour Joseph, Moïse, David, Jérémie comme pour Daniel, un temps de maturation et de croissance spirituelle qui les ont préparés pour les tâches que Dieu leur avait réservées. L’épreuve, comme la correction, « produit chez ceux qui ont été ainsi formés une vie juste, vécue dans la paix » (Hébreux 12.11).

L’apôtre Pierre écrit aux chrétiens qui passent par la souffrance : « Il faut que vous soyez attristés pour un peu de temps par diverses épreuves : celles-ci servent à éprouver la valeur de votre foi. Le feu du creuset n’éprouve-t-il pas l’or qui pourtant disparaîtra un jour ? Mais beaucoup plus précieuse que l’or périssable est la foi qui a résisté à l’épreuve. Elle vous vaudra louange, gloire et honneur aux yeux de Dieu, lorsque Jésus-Christ apparaîtra » (1 Pierre 1.6-7). Le feu du creuset « éprouve » l’or de deux manières : il montre si c’est vraiment de l’or et, en même temps, il le purifie. Il paraît que l’ouvrier qui soumet l’or à cette « épreuve » sait que cet or a atteint le degré de pureté désirable lorsqu’il voit son image reflétée parfaitement par la surface de l’or en fusion. C’est aussi le but de Dieu : que l’image de Jésus-Christ se reflète dans nos vies (Romains 8.29 ; 2 Corinthiens 3.18).

Jacques nous dit : « La mise à l’épreuve de votre foi produit l’endurance » (1.3). L’apôtre Paul a reconnu que son « écharde dans la chair », une maladie qu’il a vainement demandé par trois fois à Dieu de lui enlever, le préservait de l’orgueil (2 Corinthiens 12.7-10).

« En effet, nos détresses présentes sont passagères et légères par rapport au poids insurpassable de gloire éternelle qu’elles nous préparent. Et nous ne portons pas notre attention sur les choses visibles, mais sur les réalités encore invisibles. Car les réalités visibles ne durent qu’un temps, mais les invisibles demeureront éternellement » (2 Corinthiens 4.17-18).

« J’estime d’ailleurs qu’il n’y a aucune commune mesure entre les souffrances de la vie présente et la gloire qui va se révéler en nous » (Romains 8.18).

Même des auteurs profanes ont reconnu cette vertu purificatrice de la souffrance. Tolstoï disait : « La purification par la souffrance est moins douloureuse que la situation que vous faites à un coupable par des acquittements inconsidérés » (Journal d’un écrivain). Parmi les Fleurs du mal, Baudelaire cite la souffrance : « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance comme un divin remède à nos impuretés ». Gandhi appliquait le même principe à l’échelle d’une nation : « Aucun pays ne s’est jamais élevé sans s’être purifié au feu de la souffrance » (1920).

6. Dieu nous apprend des leçons précieuses par la souffrance

Dans le passage cité plus haut, l’Eternel dit au peuple d’Israël qu’il lui a fait connaître la pauvreté et la faim, qu’il l’a nourri de la manne, car « de cette manière, il voulait t’apprendre que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole prononcée par l’Eternel. Ainsi, en y réfléchissant, tu reconnaîtras que l’Eternel ton Dieu fait ton éducation comme un père éduque son enfant » (Deutéronome 8.2-5). Jésus nous rappelle aussi que son Père, tel un bon vigneron, émonde les sarments qui, déjà, portent du fruit (Jean 15.2), pour que ce fruit soit plus abondant et de meilleure qualité.

Dieu utilise souvent la souffrance pour nous rendre conscients de notre pauvreté morale et de nos besoins spirituels. Innombrables sont ceux qui se sont tournés vers lui – ou sont retournés vers lui – grâce à la souffrance. « Bien qu’étant Fils de Dieu, Jésus a appris l’obéissance par tout ce qu’il a souffert… il a été ainsi amené à la perfection » (Hébreux 5.8 ; cf. 2.10). Si le chemin de la souffrance n’a pas pu être épargné au Fils de Dieu pour lui apprendre l’obéissance et pour l’amener à la perfection, pourrions-nous demander d’en être dispensés ?

La souffrance nous rend reconnaissants (lorsqu’elle nous montre tout ce dont nous avons bénéficié avant que nous en soyons privés). Elle nous apprend à vivre dans la dépendance de Dieu et à prier. Elle développe en nous la patience (Romains 5.3, 5). Elle nous rend et nous main tient humbles (2 Corinthiens 12.7-10). Elle suscite en nous la compassion envers ceux qui souffrent (2 Corinthiens 2.3-6), car elle nous permet de les comprendre.

Elle nous rend sensibles à la Présence divine. De nombreux cantiques qui ont apporté un réconfort à des milliers de personnes ont été composés dans des temps de souffrance. « Nous cessons d’être occupés de nous-mêmes en étant préoccupés de quelque chose de plus grand au-delà de nous-mêmes… Nous prenons conscience que ce qui se passe en nous est infiniment plus important que ce qui nous arrive » (J.T. Murphree, 81 p. 121s.).

J. Vincent parle du « mystérieux pouvoir qu’a la souffrance de déchaîner l’amour » : « La présence de l’amour sur la terre est liée à la souffrance. L’un ne va pas sans l’autre, à tel point que l’on peut affirmer encore, sans crainte de se tromper, qu’il y a longtemps que le monde aurait sombré dans son matérialisme, dans l’égoïsme et la brutalité, sans le perpétuel appel de la souffrance et sans le mystérieux pouvoir qu’a la souffrance de déchaîner l’amour ».

C’est l’amour du Christ en croix qui a amené tant d’hommes et de femmes à renoncer à leur existence égoïste et à se donner à lui. J. Vincent raconte comment confronté aux râles que la souffrance arrachait à un pauvre montagnarde atteinte d’un cancer douloureux de la langue, il eut l’intuition de lire tout le récit de la Passion. Pendant la lecture, un mystérieux changement se fit : « le râle s’éteignait et l’apaisement descendait sur ce monde éperdu. Par la contemplation de la souffrance du Christ, une femme avait trouvé la solution totale et parfaite au problème de son indicible souffrance » (41 p. 57).

« La tragédie de la vie, disait Thomas Carlyle, n’est pas tant dans ce que les hommes souffrent mais plutôt dans ce qu’ils manquent » (en refusant de souffrir). C’est pourquoi on peut dire avec le vieil Eschyle : « Il est bon d’apprendre à être sage à l’école de la douleur » (Les Euménides). Alphonse Karr appelait l’harmonie la « fille de la douleur» (Poésies nouvelles). C’est pourquoi Cicéron s’exclamait : « Tu perds ta peine, douleur; si importune que tu sois, je n’avouerai jamais que tu sois un mal » (Tusculanes I.2). Malebranche (1638-1715) reconnaissait : « Il faut dire les choses comme elles sont : le plaisir est toujours un bien, et la douleur toujours un mal ; mais il n’est pas toujours avantageux de jouir du plaisir, et il est quelquefois avantageux de souffrir la douleur », et Anatole France déclarait avec lyrisme : « La souffrance ! Quelle divine méconnue ! Nous lui devons tout ce qu’il y a de bon en nous, tout ce qui donne du prix à la vie, nous lui devons la piété, nous lui devons le courage, nous lui devons toutes les vertus » (Le jardin d’Epicure). Même la joie, qui semble être aux antipodes de la souffrance, en est « tributaire », selon Graham Greene : « La souffrance est partie essentielle de la joie. Quand nous avons faim, songez comme la nourriture est bonne » (La puissance et la gloire).

On a remarqué que la présence d’un enfant handicapé dans une famille accroît son unité. « En prenant soin de lui, chacun apprend la patience et la gentillesse qui adouciront aussi bien sa vie que celle des autres. Passer soi-même par l’expérience de la souffrance rend plus sensible à celle des autres » (P. Cox, 91 p. 53).

C’est l’expérience que Paul lui-même a faite : « Il nous réconforte dans toutes nos détresses, afin qu’à notre tour nous soyons capables de réconforter ceux qui passent par toutes sortes de détresses, en leur apportant le réconfort que Dieu nous a apporté. De même, en effet, que les souffrances du Christ surabondent dans notre vie, surabonde le réconfort qu’il nous donne. Si donc nous passons par la détresse, c’est pour votre réconfort et votre salut. Et si nous sommes réconfortés, c’est pour que vous receviez, vous aussi, du réconfort afin de pouvoir supporter les mêmes souffrances que nous endurons » (2 Corinthiens 1.4-6).

« Nous mettons les choses brisées au rebut alors que Dieu jette celles qui n’ont pas été brisées, car elles ne lui sont d’aucune utilité » (M.R. DeHaan, 82 p. 12). « Quand nous voulons être autre chose que ce que Dieu nous veut, nous voulons ce qui, en réalité, ne nous rendra pas heureux. Ses divines exigences qui, à nos oreilles naturelles, rendent un son de despotisme plutôt que d’amour, nous conduisent, en réalité, là où nous voudrions aller, si nous savions ce qui nous est bon » (C.S. Lewis, 50 p. 78).

Cependant, n’oublions pas que toute souffrance est une épreuve, c’est-à-dire qu’elle peut avoir un résultat positif ou négatif ; Elihou en a prévenu Job : « Garde-toi de te livrer au mal, car la souffrance t’y dispose » (Job 36.21). Et Georges Duhamel, faisant appel à ses expériences de médecin, constatait avec amertume que « les trois quarts des souffrances ne sont que de la souffrance perdue » (Paroles de médecin).

7. La souffrance nous permet de glorifier Dieu

C’est le thème principal du livre de Job. Dans le prologue, Satan insinue que si Job sert si fidèlement Dieu c’est parce que celui-ci le récompense largement par des bénédictions sur le plan matériel et sur celui de sa famille. Cette accusation atteint Dieu lui-même bien plus que Job : il est incapable de se faire aimer gratuitement ; il n’a pas d’enfants, pas d’amis, rien que des mercenaires qui le servent parce qu’il les paie bien.

L’épreuve seule pourra faire éclater la vérité. Dieu est moralement contraint de relever le défi de Satan et de lui donner carte blanche pour démontrer si son insinuation est vraie. Ainsi Job devient le « champion » de Dieu, dans le sens que ce mot avait au Moyen-Age : il devra défendre l’honneur de Dieu.

Ce sens suprême de la souffrance nous explique peut-être pourquoi tous les héros de la foi de Hébreux 11 ont dû passer par l’épreuve, pourquoi Dieu a permis que l’Eglise subisse tant de persécutions au cours des siècles, pourquoi aujourd’hui encore, tant de fidèles croyants endurent des souffrances non méritées. Par leur constance et leur fidélité au milieu des tribulations, ils apportent la démonstration péremptoire que Dieu leur est plus précieux que n’importe quoi ; il est, pour eux, le bien suprême, l’unique objet de leur affection.

Ce sens de la souffrance nous permet d’entrevoir le sens de bien des épreuves inexplicables du point de vue humain : pourquoi ce serviteur de Dieu à l’activité si féconde est-il subitement retiré du champ de bataille et jeté sur un lit de souffrance ? Pourquoi tant de chrétiens fidèles souffrent-ils dans les geôles des pays où le christianisme est hors-la-loi ? Pourquoi cette mère de famille est-elle privée de son mari alors qu’elle et ses enfants auraient encore tant besoin de lui ? Parce qu’en portant leur souffrance avec foi et patience, ils démontrent devant Dieu, devant les autorités invisibles dans les lieux célestes et devant les hommes, que leur confiance en Dieu n’est pas ébranlée et qu’ils continuent, malgré tout, à l’aimer et à le servir. Ce faisant, ils réduisent Satan au silence et glorifient Dieu.

De plus, la manière dont un chrétien porte sa souffrance est l’un des témoignages les plus convaincants de la force supra-humaine que Dieu accorde à ceux qui s’attendent à lui. « L’attitude du chrétien en face de la souffrance peut être un puissant appui pour la prédication de l’Evangile… Quelle force a le témoignage d’un chrétien tout ordinaire qui, au milieu de ses grandes souffrances, ne s’apitoie pas sur lui-même, ne sombre pas dans l’amertume, mais démontre une profonde paix de l’âme, et même une joie étonnante face à l’épreuve. C’est là une vivante justification de l’Evangile » (H. Carson, 85 p. 50).

Un cher ami était atteint d’une maladie qui le privait progressivement de l’usage de sa bouche – donc aussi de la parole – et de tous ses membres. La manière dont il a accepté son épreuve sans se plaindre, en gardant jusqu’à la fin le sourire et une attitude reconnaissante envers tous, a profondément impressionné tout le personnel soignant. Un jour, après son décès, le médecin de la clinique a rencontré son fils à une station d’essence et lui a dit : « Nous, on le soignait, mais lui nous guérissait ».

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant